M. de Monvoy eut un mouvement d'impatience.

--Non, mademoiselle, ce n'est pas suffisant. Voulez-vous me dire

pourquoi, vous et votre mère, vous avez quitté à six heures, lundi

matin, votre appartement sous prétexte d'un voyage, en réalité pour vous

cacher?

Une vive rougeur envahit jusqu'au front de la jeune fille.

--Vous touchez là, monsieur, à une question intime, absolument

personnelle, à laquelle je ne répondrai rien, dit-elle presque en

balbutiant.

--Mieux vaudrait répondre, dans votre intérêt, mais enfin comme vous

voudrez! Nous éclaircirons ce point sans votre concours.

Connaissiez-vous les propriétés de l'aconitine?

--Oui, monsieur... Pendant une longue maladie, ma mère a été traitée par

ce poison, et le docteur Cébronne m'en avait expliqué les effets.

--Vraiment? Et comment vous êtes-vous procuré l'aconitine?

--Je n'ai jamais eu d'aconitine en ma possession.

--Dans un tiroir de votre commode, on a trouvé un papier contenant

encore de l'aconitine. Ce papier était déchiré, et la déchirure s'adapte

au morceau du même papier jeté sur la cheminée de M. de Chantepy par la

personne qui, après avoir apporté le poison, l'a fait dissoudre dans de

l'eau.

--A tout ceci je ne puis rien répondre, car je n'y comprends rien.

--Prenez garde, mademoiselle! tel système de défense tournera à votre

désavantage.

--Je ne me défends pas, monsieur, car je n'ai pas à me défendre. Je dis

ce qui est, c'est tout!

--Et vous êtes bien allée chez M. de Chantepy dimanche soir?

--Oui, monsieur.

--A quelle heure?

--A neuf heures.

--Faites attention à vos paroles, mademoiselle! s'écria le juge.

--Pourquoi?

--Mais, malheureuse jeune fille, c'est à quelques minutes près, entre

neuf et dix heures, que le crime a été commis. On m'avait dit, mais sans

préciser le moment, que vous étiez descendue chez votre cousin dimanche

soir. Tout vous charge, et vous dites avoir été chez M. de Chantepy à

l'instant presque précis du crime. Rappelez vos souvenirs! N'est-ce pas

plutôt à huit heures que vous êtes allée dire adieu à votre parent?

--Non, monsieur.

--Vous êtes sûre?

--Très sûre... Je suis descendue à neuf heures. Au moment de quitter M.

de Chantepy, il m'a demandé si sa pendule allait bien; elle retardait,

et je l'ai mise à l'heure de ma montre. Il était exactement dix heures

moins vingt.

M. de Monvoy se renversa sur son siège et contempla avec infiniment de

pitié cette belle jeune fille qui répondait avec tant de netteté, tant

d'insouciance apparente du danger, à des questions si graves.

«J'ai vu, se disait-il, des femmes au visage de vierge n'être que des

coquines, mais elles ne ressemblaient guère à celle-là! Joue-t-elle la

comédie? Et croit-elle dérouter la Justice en se chargeant elle-même?

Habile tactique, car elle a l'air aussi sincère qu'intelligent?»

--Mademoiselle, dit-il avec une subite brusquerie, saviez-vous que M. de

Chantepy vous instituait son héritière?

--Je ne le savais pas d'une façon certaine, mais je m'en doutais d'après

quelques mots prononcés par lui il y a quelque temps. Le fait nous avait

toujours paru probable; il m'aimait beaucoup et n'avait pas de parents

plus proches.

--Il y a peu de temps... Avez-vous donc juré de vous perdre vous-même?

--Me perdre! Pourquoi? Devant l'absurdité de vos soupçons, pourquoi

dissimulerais-je la moindre chose? répliqua-t-elle d'un ton plus

vibrant.

Une violente irritation commençait à la dominer; le magistrat s'en

aperçut et ne laissa pas de s'en étonner.

«Ou innocente ou très forte», pensait-il.

--Saviez-vous, mademoiselle que M. de Chantepy mettait des valeurs dans

son secrétaire?

--Oui... j'ai entendu ma mère lui reprocher plus d'une fois son

imprudence, presque toute sa fortune étant, paraît-il, en valeurs au

porteur.

--En effet! et vous le saviez!... Saviez-vous également que votre cousin

avait réalisé une somme de dix mille francs qu'un employé du Crédit

Lyonnais lui apporta la veille même de sa mort?

--Non... J'ignorais ce détail.

--Un détail important, mademoiselle! Le testament a été ouvert... M. de

Chantepy vous laisse sa fortune. Elle est peu considérable, à la vérité,

mais vous met à l'abri du besoin.

--Pauvre ami!

Pour la première fois, depuis son entrée dans le cabinet du juge

d'instruction, elle défaillit en se rappelant l'affection perdue qui

avait été un si grand secours pour elle et sa mère pendant les années

navrantes qui venaient de s'écouler.

En la voyant pleurer, M. de Monvoy espéra obtenir l'aveu qu'il

attendait.

--Vous saviez que vous héritiez, dit-il, et vous avez voulu profiter

d'une fortune qui vous sortait d'une position précaire, très précaire,

très pénible.

--Et c'est moi, dit-elle avec une angoisse émouvante, moi, qui provoque

une telle pensée! Ne savez-vous pas que je travaillais avec courage,

avec succès! et il nous faut bien peu pour vivre, à ma mère et à moi!

--Vous... oui! Mais vous n'étiez pas, vous n'êtes pas seules. Votre

père?...

Elle baissa la tête et croisa les mains avec désolation.

--Avouez donc, dit doucement le juge; vous le voyez, je sais tout!

--Je n'ai rien à avouer! s'écria Gertrude en se redressant d'un air

indigné. M. de Chantepy était notre meilleur, presque notre seul ami;

dans notre malheur, il nous a soutenues non seulement moralement, mais

encore autrement. Il était excellent et généreux, mais, malgré les

apparences, il n'était pas riche, et d'ailleurs nous ne voulions être à

la charge de personne et mon travail doublait la rente de ma mère. En

quoi donc avions-nous besoin d'une fortune acquise par un crime? C'est

fou, c'est honteux de me soupçonner!

La colère la rendait plus belle, et son énergie, son sang-froid, en

répondant au magistrat, frappaient le greffier d'admiration.

--Je ne demande qu'à croire à votre innocence, mademoiselle, reprit M.

de Monvoy, mais veuillez me dire si vous soupçonnez quelqu'un parmi les

personnes qui approchaient M. de Chantepy.

--Non, monsieur... Un étranger se sera introduit.

Réponse fâcheuse dont elle ne comprit pas la maladresse.

--C'est inadmissible, mademoiselle! Quelqu'un a préparé l'injection qui

a causé la mort; ce ne peut être un étranger. En voyant, chez lui, un

intrus, un voleur, M. de Chantepy eût sonné. Vous devez savoir qu'une

sonnette électrique, communiquant avec la chambre de la femme de charge,

lui permettait de l'appeler. Pendant que vous étiez dans l'appartement,

vous n'avez rien vu de suspect, rien entendu?

--Rien?

--Et cette femme de charge? Quelle est votre opinion sur elle?

--Sophie! Pas plus que moi, elle ne doit être soupçonnée. Du reste, elle

était dans sa chambre ce soir-là.

--Vous en êtes certaine?

--Absolument certaine... Comme je descendais, elle m'a dit quelques

mots, puis est rentrée chez elle pour se coucher. C'est la meilleure des

femmes.

Le magistrat, qui avait espéré qu'un indice, un détail tournerait

l'enquête d'un autre côté, se sentait découragé et fort désolé en

pensant à Cébronne.

--Mais, reprit Gertrude, puisque vous connaissez notre malheur et notre

honte, c'est donc vous, monsieur, qui en avez parlé à M. Cébronne?

--En effet, c'est moi! N'avez-vous rien de plus à dire aujourd'hui,

mademoiselle?

--Aujourd'hui!... N'est-ce pas fini? J'ai dit la vérité, et je proteste

de toutes mes forces contre l'accusation dont je suis victime!

--Mademoiselle, cet interrogatoire succinct ne suffit pas. De plus,

remarquez bien que vos réponses ont confirmé, non détruit les soupçons.

Lorsque je vous reverrai, ce sera en présence de votre avocat qui vous

conseillera et...

--Mon avocat! interrompit Gertrude avec désespoir; je n'ai pas besoin

d'avocat, car je ne suis pas coupable, je ne suis pas coupable!

M. de Monvoy était très perplexe; en outre de sa bonté naturelle, la vue

de Gertrude éveillait toute sa bienveillance.

--Pourquoi votre mère n'est-elle pas venue avec vous, mademoiselle? De

toutes façons elle devait le faire.

--Mon père se meurt, répondit simplement Gertrude.

--Si les soupçons contre vous sont fondés, il me paraît impossible que

vous ayez agi à l'insu de Mme Deplémont.

--Il y a six ans que je lutte contre le malheur; c'est une terrible

école qui vieillit bien vite et apprend à avoir de la décision. Si

j'avais commis un crime, je l'eusse fait sans en parler à ma mère.

--Il faut qu'elle soit interrogée. Quelqu'un peut-il la remplacer auprès

du malade?

--Moi seule, murmura Gertrude à bout de forces.

Elle se laissa tomber sur un siège et fit des efforts surhumains pour ne

pas sangloter tout haut.

Aimer quand même · 第 33 / 44 题