IV

Il était onze heures environ quand il entra dans son cabinet. Plusieurs

lettres, arrivées par le courrier du soir, étaient posées sur son

bureau. Il les examina d'une main fiévreuse et jeta une exclamation: il

venait de reconnaître l'écriture de Gertrude qui, plusieurs fois, lui

avait écrit pendant la maladie de Mme Deplémont.

«Enfin, enfin!...»

Il déchira l'enveloppe sans penser au timbre de la poste. La lettre

n'était pas longue; il la lisait debout, et ses traits, altérés par tant

d'émotions violentes, s'adoucissaient, se détendaient.

«Nous nous sommes retirées loin de vous, lui disait Gertrude, parce que

nous ne voulons pas vous entraîner dans notre malheur. Il faut nous

oublier; jamais nous ne reviendrons sur notre décision. Une femme doit

s'effacer pour sauver du désastre l'homme qu'elle aime.

«Des choses que vous ne savez pas, des choses affreuses nous séparent

pour toujours. Si vous les apprenez (et je sais que vous les apprendrez

quand vous voudrez, mais ce n'est pas nous qui devons vous les révéler),

si vous les apprenez, dis-je, vous comprendrez, avec votre sentiment

élevé de l'honneur, pourquoi nous fuyons les hommes, pourquoi nous

fuyons le bonheur!...

«Il faut se soumettre à la volonté de Dieu qui permet, sans doute, que

ma vie ne soit éclairée par aucune joie.

«Du moins, vous vous consolerez, c'est mon voeu le plus cher, et si,

un jour, je vous sais heureux, un rayon de votre propre bonheur viendra

jusqu'à moi. La pensée d'avoir été aimée de vous sera éternellement la

douceur de mon coeur endolori.

«Adieu, donc! oubliez-moi. Je vous en supplie, ne me cherchez pas; une

nouvelle circonstance nous oblige plus que jamais à vivre seules et

cachées. Que tout soit fini! et soyez béni pour l'affection que vous

m'avez offerte.

«Gertrude D.»

* * * * *

Bernard s'assit et médita chaque mot de cette lettre; il la relut vingt

fois avec attendrissement; elle le calmait; malgré les passages qui

eussent paru significatifs à bien des gens, elle dissipait le doute

épouvantable que son ami avait presque glissé dans son esprit et qui

avait été, au fond, la cause de son emportement. Il revoyait le visage

de la jeune fille, ses yeux bleu foncé, si intelligents et si pleins de

douleur quand elle ne se savait pas observée.

Tout à coup il se rappela le timbre de la poste; dans sa précipitation,

il l'avait déchiré; mais, en rejoignant les deux parties, il déchiffra

le nom de la rue du Temple, imparfaitement marqué.

«Elles sont dans le Marais, se dit-il; quelle est l'église la plus

rapprochée de la rue du Temple?»

Il passa dans sa bibliothèque pour étudier un plan de Paris et,

découvrant l'église de Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux, résolut d'y

aller le matin même, car une heure venait de sonner.

Il appela son valet de chambre, qui se leva à la hâte.

--Monsieur est malade? dit-il, en entrant un peu effaré dans la

bibliothèque.

--Non... mais il faut que je sorte demain matin... ou plutôt ce matin, à

cinq heures et demie. Prévenez le cocher.

--Mais, monsieur, Pierre dort depuis longtemps. Je le préviendrai à cinq

heures, il aura le temps...

--Non, non, réveillez-le pour le prévenir il pourrait être en retard;

et, surtout, recommandez-lui d'être exact.

Cébronne expédia sa correspondance, régla sa journée du lendemain et

passa le reste de la nuit étendu sur un canapé.

Quand il sortit de son demi-sommeil, le jour paraissait; un jour pur et

limpide qu'il trouva livide, et, en regardant autour de lui, il

s'étonnait d'avoir attaché quelque importance à la possession

d'oeuvres belles et charmantes qui, dans la détresse de son coeur,

étaient sans voix pour l'encourager ou le consoler.

«Et lorsque je la verrai, se disait-il, comment lui apprendre cette

énormité?»

Il monta en voiture avec le pressentiment de réussir dans ses

recherches.

Sauf la place des Vosges, il ne se rappelait rien du Marais, où il

n'avait aucun client et n'allait jamais. Malgré ses sombres

préoccupations, il remarquait l'aspect curieux d'un quartier que le

vandalisme contemporain n'a pas encore entièrement ravagé. Son cocher,

s'étant trompé de rue, s'arrêta pour se renseigner près d'un concierge

qui venait d'ouvrir les deux battants d'une immense porte. Au fond et à

droite de la cour, un hôtel, dont le grand air frappa Cébronne, était

habité par des fabricants de bronzes. Une plaque, à l'entrée de

l'escalier principal, indiquait à quel abaissement les revirements du

goût et de la mode avaient réduit l'hôtel austère du grand Lamoignon.

Cébronne se demandait si, il y a deux cent quarante ans, un homme

passant dans ces mêmes rues, entrant peut-être chez le premier

président au Parlement, avait eu à protéger, à défendre une femme adorée

accusée d'un assassinat...

Absorbé, il ne vit pas que son cocher prenait la rue des

Francs-Bourgeois, et il sortit brusquement de sa douloureuse rêverie

lorsque la voiture s'arrêta devant l'église de

Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux.

Cette église, ancienne chapelle du couvent des Guillemites, n'a qu'une

nef sans chapelles latérales. La messe de six heures se disait donc au

grand autel, devant un public d'une trentaine de personnes. Il demeura

dans l'église jusqu'à sept heures et demie, mais ne vit aucune femme

qui, de près ou de loin, ressemblât à Mlle Deplémont.

Il alla dans la sacristie, pour parler au bedeau.

--Y a-t-il, tout proche d'ici, des chapelles où l'on entend la messe

tous les jours?

--Non, monsieur... je n'en connais pas.

--Je cherche une dame et sa fille qui habitent dans ce quartier, et j'ai

perdu leur adresse. Je croyais voir l'une d'elles à la messe de six

heures.

«Connu!» pensait le bedeau.

--Comment sont-elles, ces dames?

--La jeune fille, qui assiste ordinairement à une messe matinale, est

grande, avec les cheveux très noirs, un teint mat et des yeux bleu

foncé; peut-être vous a-t-elle questionné sur les habitudes de cette

paroisse, car elle y est très nouvellement arrivée.

--Je ne me rappelle pas, monsieur.

--Et vous êtes certain qu'il n'y a pas de chapelle dans un voisinage

immédiat?

--Certain! répondit le bedeau, du ton désagréable trop souvent

particulier à ce genre d'individus.

M. Cébronne, dont l'attente ne pouvait se prolonger, descendit l'église

pour se retirer, mais voyant un jeune abbé auprès d'un confessionnal, il

l'accosta et lui expliqua le motif de sa présence à

Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux.

--Pour une raison capitale, il faut que je retrouve les personnes que je

viens de vous décrire et dont je suis obligé de vous taire le nom.

Depuis trois jours, n'avez-vous vu aucune femme leur ressemblant? Aux

messes matinales, il y a si peu d'assistants, qu'il est facile de

remarquer une nouvelle venue, surtout si elle contraste avec le reste de

l'assistance?

--Mon Dieu, monsieur, non... je n'ai remarqué personne. Vous me

paraissez avoir entrepris une tâche bien difficile.

--J'arriverai... il le faut!

L'abbé, remarquable par ses joues roses et son regard d'enfant, laissa

percer quelque inquiétude et s'efforça de prendre une attitude sévère,

bien que la physionomie de Bernard lui plût infiniment.

--Je suis le docteur Cébronne, monsieur l'abbé, si vous connaissez mon

nom, j'espère qu'il vous inspirera de la confiance.

L'air soucieux du jeune prêtre disparut aussitôt.

--Qui ne connaît le nom brillant et surtout si honorable du docteur

Cébronne, répondit-il aimablement. Que puis-je faire pour vous, docteur?

--Mon Dieu, je ne sais! dit Bernard avec angoisse. Si vous aviez

remarqué les personnes dont je parle, vous me le diriez.

--Elles ont l'habitude quotidienne de la messe? Et vous êtes sûr

qu'elles sont dans ce quartier?

--Oui, monsieur l'abbé, très sûr!

--Reviendrez-vous demain matin, docteur?

--Oui, certainement!

--Si j'ai eu lieu de faire des remarques utiles à vos recherches, je

vous les soumettrai. Je suis toujours le matin auprès de ce

confessionnal.

--Merci, monsieur l'abbé! Aujourd'hui, je n'entre pas dans de plus

amples explications, mais ces explications... tous les journaux les

donneront d'ici peu de jours, malheureusement!

Cébronne se fit reconduire chez lui, expédia un télégramme à M. des

Jonchères, en le priant de passer le soir rue de Vaugirard, puis il

partit pour ses consultations.

En route, il parcourut un journal du matin. Une colonne était consacrée

à la mort de M. de Chantepy. On savait de source certaine, disait le

journal, que ce crime mystérieux avait été accompli par une femme

jeune, belle, dont on taisait encore le nom. On ajoutait que des

circonstances romanesques rendraient sensationnel le procès qui suivrait

l'arrestation de la coupable, la jeune femme étant aimée d'un homme en

vue à Paris.

Cébronne se dit: «Voici le commencement! demain, mon nom et le sien

seront jetés au public. Soit! je parlerai moi-même et la défendrai avec

toute l'énergie dont je suis capable.»

Il prévint ses malades qu'il se ferait remplacer le lendemain et les

deux jours suivants, et, soit réalité, soit par esprit prévenu, il crut

que, dans certaines maisons, on l'observait avec curiosité.

Le travail forcé d'une journée très chargée le détendit, en lui faisant

perdre de vue l'idée fixe qui le harcelait.

Mais il fut violemment repris par elle, lorsque, le soir, la lettre de

Gertrude sous les yeux, il médita de nouveau chaque phrase et chaque

mot.

La veille, cette lettre l'avait calmé; en la relisant, il voyait qu'elle

serait facilement une charge contre la jeune fille par ses allusions à

des «choses affreuses et à une circonstance nouvelle qui les obligeait à

se cacher...»

«C'est évidemment une allusion à son père, pensait-il, mais M. de Monvoy

y puiserait la confirmation de sa propre logique. Il ne l'aura pas!...»

Aimer quand même · 第 26 / 44 题