--Convenez vous-même, reprit-il, que la justice ne soupçonne pas
légèrement, mais soupçonne sur des présomptions fort graves qui sont
presque des preuves matérielles.
Pendant l'entretien, M. de Monvoy avait évité ce dernier mot, il le
prononça alors à dessein, tant il avait à coeur de combattre, jusque
dans ses derniers retranchements, la décision du docteur Cébronne.
Preuves matérielles... le mot atterra Bernard, mais il n'en laissa rien
voir et répondit simplement:
--Présomptions ou preuves sont des leurres, vous le saurez un jour.
En quittant le juge d'instruction, il avait encore à faire quelques
visites, et, dans le désarroi de son esprit, il eut la tentation de se
dérober à sa tâche; mais, se ressaisissant presque aussitôt, il examina
ses malades avec autant de soin et aussi longuement que si son coeur
n'avait pas été torturé.
On lui demanda plusieurs fois s'il n'était pas souffrant; il répondit:
--J'ai sur les bras une affaire préoccupante; il est possible que, dans
deux ou trois jours, je sois obligé de m'absenter et de me faire
remplacer auprès de mes malades; je m'en excuse à l'avance.
Une dame lui parla de la mort de M. de Chantepy.
--C'est vous qui avez été appelé, docteur? C'est affreux vraiment!
personne n'est en sûreté. Savez-vous si on est sur la trace des
assassins?
--J'ai fait mon rapport, répondit-il brièvement; mon rôle est terminé.
Mais cette question l'avait bouleversé. Déjà, il le savait, un journal
parlait mystérieusement d'une femme, jeune et belle, qui devait être la
coupable. Quel bruit, lorsque, Gertrude arrêtée, il se placerait auprès
d'elle en disant: «C'est ma fiancée, il est impossible qu'elle soit
coupable, je le jure!» Après avoir renvoyé sa voiture, il dîna
hâtivement dans un restaurant et se dirigea à pied vers la rue
Solférino. L'éclat auquel il pensait ne l'inquiétait pas; cependant, les
journaux du monde entier parleraient de ce procès, qui deviendrait
sensationnel, à cause de son amour pour l'accusée.
«Le monde entier!... c'est bien peu de chose», se dit-il avec lassitude.
Et, habitué à tirer des déductions de ses pensées, il songeait:
«La douleur extrême d'une situation extraordinaire m'amène à penser que
le monde est bien petit, et, en considérant le rien de ce monde, mes
facultés tombent dans le vide. Cependant, elles ne sont pas créées pour
le vide... Chère et croyante Gertrude! je connais sa réponse si je lui
parlais de mon impression.»
Il raconta d'un trait à son ami sa terrible conversation avec le
magistrat.
M. des Jonchères l'interrompait de temps en temps pour poser une
question, préciser un fait, et quand M. Cébronne cessa de parler,
l'avocat fut frappé d'un mutisme trop significatif pour Bernard.
--N'exprime pas ta pensée... elle est atroce! s'écria-t-il. Oh! ma chère
Gertrude!
La tête dans ses mains, il pleura comme un homme sait pleurer quand il
est vaincu par la douleur.
Consterné, son ami marchait avec agitation, sans oser parler.
--Bernard... mon pauvre Bernard! dit-il enfin en lui touchant l'épaule;
je t'en prie!...
Cébronne se redressa vivement.
--Pardonne cette faiblesse et prépare-toi à me rendre service, dit-il
résolument.
--Quel service?
--D'abord, c'est toi qui la défendras si elle est arrêtée; j'ai une
confiance absolue dans ton jugement et ton talent.
--Soit! je la défendrai, non avec mon talent, mais avec mon coeur,
puisque tu l'aimes!
--Merci, Henri!... je sais que je peux toujours compter sur toi.
Maintenant, je t'en prie, va dès ce soir chez M. de Monvoy. Dis-lui que
tu seras l'avocat, fais-le parler; tu sauras questionner, alors que moi
je suis trop ému, surtout trop irrité pour penser...
--Mais cette jeune fille n'est pas arrêtée! répliqua M. des Jonchères.
Me poser comme son avocat est prématuré, et ce sera le premier mot de M.
de Monvoy.
--Est-ce que, dans un cas pareil, la famille n'a pas le droit de
choisir un avocat pour la défense?
--Si, certainement!
--Eh bien, je représente le seul protecteur de Mlle Deplémont. Je suis
implicitement son mari, j'agis en conséquence et je prends un conseiller
pour elle. Si c'est contre l'usage, la correction, qu'importe! Comme
avocat, te donnera-t-on les pièces qui concernent l'enquête?
--Un peu plus tard... quand je serai officiellement et non
officieusement l'avocat de la défense.
--Tu crois que M. de Monvoy ne répondra pas dès ce soir à tes questions?
--Si! il me répondra... C'est, du reste, au juge d'instruction à
apprécier s'il doit ou non parler dans telle ou telle circonstance, et
il agit avec toi d'une façon très particulière.
--Alors, pars, Henri.
Après un peu d'hésitation, l'avocat dit à voix basse:
--Ainsi, tu ne changes pas d'avis?
--Je ne suis ni un cuistre, ni un lâche...
M. des Jonchères partit, sans essayer de discuter, et fut accueilli
cordialement par M. de Monvoy.
--Ah! mon cher Jonchères, charmé de vous voir! Quoi de nouveau?
--Je suis envoyé par le docteur Cébronne.
L'expression du magistrat changea aussitôt.
--Il vous a tout raconté?
--Tout... il me prend, dès aujourd'hui, comme avocat de cette pauvre
fille... si on l'arrête.
--Si on l'arrête?... Doute-t-il encore?
--Il ne doute pas, non! il est sûr d'aimer une femme admirable, idéale!
--C'est désolant!... je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit, en
réfléchissant aux conséquences de cette obstination. J'ai beaucoup aimé
le père de Cébronne, et si, lui, je l'ai peu vu depuis quelques années,
je lui conserve néanmoins une amitié sincère, et c'est avec le plus vif
intérêt que j'ai suivi les succès de sa brillante carrière. Je voudrais,
avant tout, que son nom ne parût pas dans cette triste affaire.
--Quoi! votre opinion est-elle donc déjà et sérieusement formée?
--Du moins, les charges sont accablantes.
--Est-ce que personne, dans la maison, en dehors de Mlle Deplémont, ne
peut être soupçonné?
--Chacun, elle exceptée, était chez soi le soir du crime. Tous les
locataires ont été minutieusement interrogés; ils n'ont rien vu, rien
entendu. Seule, Sophie Brion, la femme de charge qui habite une chambre
voisine du petit appartement occupé par Mmes Deplémont, a ouvert sa
porte au moment où la jeune fille descendait chez M. de Chantepy. Mlle
Deplémont lui a dit: «Je compte sur vous, demain matin, avant six
heures; vous mettrez les chambres en ordre, après notre départ. Ma mère
dort, et je vais dire adieu une fois encore à notre parent.» Donc, Mlle
Deplémont est allée seule, lundi soir, chez M. de Chantepy.
--Mais, cette Sophie Brion... est-on sûr d'elle? N'avait-elle pas,
également, une clé qui lui permettait d'entrer pour son service, et
comme elle l'entendait, chez M. de Chantepy?
--Elle est très estimée et a la confiance de toute la maison. C'est la
veuve d'un employé de commerce, qui lui a laissé un petit avoir, qu'elle
a presque entièrement sacrifié pour élever son fils et lui donner une
bonne instruction. Malgré l'estime dont elle est entourée, j'ai dirigé
mes investigations de ce côté, et rien ne peut la faire soupçonner.
Quant à la clé, qui lui permettait d'entrer chez M. de Chantepy, elle
était restée hier soir chez le concierge, qui, à huit heures, le matin,
devait remplacer la femme de charge chez le vieillard.
--Pourquoi?
--Parce que, de bonne heure, elle allait voir son fils, assez souffrant.
Elle est rentrée à neuf heures. C'est donc le concierge qui devait
servir à M. de Chantepy son petit déjeuner.
--Et ce concierge?
--Un brave homme, qui a causé dans la loge, avec sa femme et deux amis,
jusqu'à une heure avancée de la soirée.
--Mais, il a pu entrer quelqu'un... les concierges ont bien des
distractions. D'après Cébronne, M. de Chantepy n'avait ni verrou, ni
chaîne de sûreté à la porte de l'escalier de service.
--Non... il s'était borné à une serrure, plus forte et plus compliquée
que les serrures ordinaires; il avait des manies singulières, comme vous
savez. Personne, le soir, n'est entré dans la maison, car la porte de la
rue est fermée à neuf heures.
--Dans la journée, on a pu se glisser et se cacher...
--Jusqu'ici, aucun indice ne le fait présumer; et puis, ce personnage
supposé connaissait donc intimement M. de Chantepy, pour être au courant
de ses habitudes?
--Tant de choses invraisemblables sont vraies! dit M. des Jonchères,
d'un ton découragé.
Bien qu'il ne fût pas intéressé personnellement dans l'affaire, il
éprouvait l'écrasement d'une conviction terrible.
--Décidez votre ami à ne pas paraître comme fiancé, reprit le magistrat,
suppliez-le! Mettons les choses au mieux: l'innocence de la jeune fille
est prouvée, bien! reste le père... Son procès a eu lieu au fond de la
province, il n'est pas connu, mais, dans les circonstances actuelles, la
honte s'étalera au grand jour.
--Bernard est amoureux fou; de plus, l'honneur, chez lui, est
chevaleresque, et il est homme, quand il aime, à ne reculer devant aucun
dévouement. Le père ne l'arrêtera pas.
--Bien, bien! j'admets... d'autant que ce malheureux est très malade et
n'a peut-être pas trois mois à vivre. Mais, hélas! vous voyez vous-même
l'enchaînement des faits; jamais cause, au premier abord, n'a été plus
lumineuse.
--Cébronne est trop affirmatif et connaît trop bien cette jeune fille
pour que je la croie coupable, répliqua M. des Jonchères, qui entrait
dans son rôle de défenseur. N'avez-vous aucun indice sur la nouvelle
demeure de Mme Deplémont?
--Non... il est plus malaisé de découvrir deux femmes d'apparence
honnête que des rôdeurs de barrière.
L'avocat revint très malheureux chez lui. Il n'omit aucun mot de sa
conversation avec M. de Monvoy et supplia Cébronne de renoncer à sa
fatale idée.
--Et toi, dit sèchement Bernard. Tu abandonnerais la femme que tu aimes,
que tu sais innocente?
--Innocente... c'est la question douteuse, et pour mon affection, il
s'agit de toi! Attends, du moins! ne te mets pas en avant. Moi, son
avocat, je ferai tout au monde pour la sauver.
Il développa ses idées pendant que la physionomie de M. de Cébronne,
ordinairement calme et ferme, exprimait peu à peu une si violente colère
que M. des Jonchères s'arrêta court...
--Tais-toi! ou je ne sais...
Sans achever, Bernard quitta subitement son ami désolé, et revint chez
lui à grands pas, coudoyant, sans les voir, les rares passants, et se
demandant s'il n'allait pas devenir fou de chagrin.