«Pour moi, pensait-il, elles ne font aucun voyage et sont cachées à
Paris. Il s'agit de les découvrir, mais la police y parviendra avant
nous; à notre époque, comment se cacher longtemps? Dans quelle affaire
est engagé mon pauvre Bernard! Amoureux comme un fou, il n'en fera qu'à
sa tête. Qu'est-ce que cette jeune fille? Est-elle coupable comme c'est
à craindre? Ou est-ce une malade qui a su tromper un homme expérimenté?
Le fait ne serait pas nouveau, il se voit souvent, et, dans l'histoire,
nous en avons des exemples éclatants...»
Sept heures sonnaient quand il arriva rue Vaugirard, mais le docteur
Cébronne n'étant pas rentré, il alla dîner chez Foyot, puis revint
s'installer dans la bibliothèque de son ami.
C'était une grande pièce arrangée avec un sens artistique très
remarquable. Rempli d'objets d'art, de livres curieux, elle révélait les
goûts qui, dans la famille de Bernard, se transmettaient de génération
en génération. Son aïeul avait été lui-même un peintre de grand talent.
Cébronne, dans ses rares moments de loisir, venait se reposer au milieu
d'une atmosphère intellectuelle qui le transportait loin de ses travaux
trop positifs et trop absorbants. Il affectionnait plus particulièrement
sa bibliothèque, depuis qu'en imagination, il y voyait rayonner la
beauté de Gertrude.
En l'attendant, M. des Jonchères essaya de lire, mais les mots prenaient
des apparences fantastiques et le sens des phrases se rapportait
toujours à ses préoccupations.
«Quelle lamentable affaire!» dit-il avec impatience.
Le docteur Cébronne, qui avait été obligé de remettre au soir plusieurs
visites, rentra à neuf heures passées.
--Eh bien, Henri?
--Eh bien, rien! J'ai découvert facilement la maison, mais la personne,
à qui j'ai parlé, m'a renvoyé rue Vavin. Elle ne connaissait pas le
départ sur lequel je ne me suis pas étendu. Mais, circonstance
surprenante, Mlle Deplémont est allée, ce matin même, chercher de
l'ouvrage.
--Ce matin!... s'écria Bernard.
--Ce matin... Elles ont quitté leur maison, m'as-tu dit, à six heures?
--Oui...
--A présent, je comprends leur dessein. Elles ont emporté du travail
pour quinze jours, afin de n'avoir pas à sortir, et se terrent dans un
quartier quelconque où elles n'ont aucune chance de te rencontrer.
--Tu ne crois pas au voyage?
--Non...
--Pourquoi?
--Parce qu'il est inutile... parce que Mme Deplémont est là. Elles
donneront, par lettre, congé de leur appartement, à moins qu'elles
n'aient chargé un tiers d'agir pour elles.
--Oui... M. de Chantepy.
L'avocat ne répondit pas et détourna son regard qui eût peut-être trahi
sa secrète pensée.
--Comment la découvrir avant l'intervention brutale de la police?
s'écria Cébronne.
--Elle t'écrira, crois-tu?
--Oui, elle m'écrira... elle ne peut pas ne pas m'écrire. Mais elle ne
donnera pas son adresse.
--Est-elle catholique? A-t-elle des habitudes pieuses?
--Oui, répondit Bernard étonné d'une question qui lui semblait bien
intempestive, elle va tous les jours à la messe de six heures. Si elle
est catholique! Convaincue et même ardente. Rien n'était charmant comme
ses discussions avec moi quand nous abordions certains sujets.
--Tu m'as dit que le malheureux Chantepy te parlait d'elle fréquemment?
--Chaque fois que j'allais le voir, et, depuis quelques mois, il
m'appelait souvent. Il l'aimait sincèrement; d'après un mot, j'ai lieu
de croire qu'elle sera son héritière.
--Ah!... pourvu qu'il n'ait pas fait de testament en sa faveur!...
--Tu considères que ce serait une charge contre elle!... tu la
soupçonnes! alors que nulle charge n'existe parce que le soupçon ne peut
pas l'effleurer!
--Pour toi, oui! mais pour ceux qui n'ont aucun intérêt à la défendre,
pour la justice?
Cébronne s'irritait, mais M. des Jonchères voulait le préparer sans
faiblesse à un avenir cruel.
--Bernard, écoute-moi de sang-froid. Cette jeune fille appartient
peut-être à la catégorie de certaines malades que tu connais aussi bien
et même mieux que moi. Tu sais combien elles sont habiles et
dissimulatrices.
--Pas plus malade que coupable, répondit avec fermeté Cébronne. Tu
t'égares, mon pauvre ami.
Il passa dans la salle à manger pour dîner, mais presque aussitôt il
repoussa son assiette et revint avec M. des Jonchères dans la
bibliothèque.
--Tu as tort de ne pas mieux te soigner, Bernard. Quelles que soient les
conséquences de cette singulière affaire, tu as et tu auras besoin de
tes forces.
--Je suis nourri par l'angoisse et l'inquiétude, répondit distraitement
Cébronne. Mon rapport est envoyé à M. de Monvoy.
--Déjà!
--En te quittant tantôt, je suis rentré chez moi pour rédiger ce
rapport. C'était horrible! connaissant les soupçons qui pèsent sur la
femme que j'aime... Chaque mot peut être un appui pour l'accusation.
Il marchait, agité, dans la vaste pièce.
--Je ne veux plus être questionné sur cette mort... J'ai rempli mon
devoir, je ne répondrai plus rien... c'est horrible, horrible!
--Tu es libre d'agir comme il te plaira, mon cher Bernard.
--Je n'en sais rien... mais je ferai comme si j'étais libre, en effet,
répondit-il brièvement.
Et sa pensée s'en alla vers Gertrude seule, accusée et innocente. Dans
son coeur plein de pitié et d'amour généreux, il n'y avait aucun
mouvement égoïste. Il ne songeait qu'à la défendre, la protéger et les
soupçons de son ami, loin de l'ébranler, stimulaient ses sentiments.
--Mais pourquoi ta question sur ses idées religieuses? demanda-t-il en
s'arrêtant tout à coup devant M. des Jonchères.
--Nous avons probablement là un moyen rapide de les retrouver.
--Comment cela?
--C'est bien simple... si Mlle Deplémont t'écrit, elle oubliera qu'il
est imprudent de porter sa lettre à une poste du quartier, car je ne
crois pas que ces pauvres femmes soient bien habiles. Rien de plus aisé
alors que de surveiller l'église ou la chapelle la plus voisine.
--Excellente idée, Henri... mais hélas! je n'ai pas encore la lettre. Et
vois ton inconséquence! tu admets qu'une femme soit, en même temps,
criminelle et pieuse!
--C'est admissible... j'ai rencontré le cas.
--Tu as rencontré de la superstition, ou une vague sensibilité
religieuse très féminine et très inapte à bien conduire la volonté. Mais
chez Mlle Deplémont la foi éclairée, basée sur un fonds d'instruction
solide, se manifeste non par des sensations, mais par l'effort sur
elle-même, le courage et l'abnégation. Les deux cas n'ont aucun rapport.
J'ai observé de près Gertrude sur ce point spécial; elle m'a souvent
vivement intéressée, et m'a même suggéré des réflexions qui, avant que
je la connusse, ne s'étaient pas présentées à ma pensée.
Cette réponse frappa l'avocat sous bien des rapports; il s'en souvint
plus tard lorsqu'il vit évoluer l'esprit de son ami. Elle lui était, en
attendant, une preuve nouvelle d'un attachement évidemment irréductible.
Le jeudi, M. de Monvoy envoya un mot au docteur Cébronne pour le prier
de venir le voir à cinq heures.
Bernard entra dans le cabinet, étreint par une angoisse qu'il sut
dissimuler.
--C'est à titre amical et non officiel que je vous ai appelé, mon cher
Cébronne, lui dit M. de Monvoy. L'enquête, que je pousse vivement, a
marché depuis trois jours; j'ai bien des choses à vous dire;
malheureusement, elles sont d'un ordre très pénible.
--Vous connaissez mon opinion, répondit froidement Bernard, elle ne
variera pas. Si la justice persiste dans sa première voie, elle
s'égarera d'une façon monstrueuse.
Beaucoup de compassion se lisait dans l'expression de M. de Monvoy et le
docteur s'en irrita.
--Je doute, reprit le juge d'instruction, que vous conserviez votre
opinion en face de l'évidence. Vous n'avez reçu aucune lettre? Vous
n'avez rien découvert sur la nouvelle adresse de Mme Deplémont?
--Non... et vous?
--Non plus... mais nous arriverons vite. Vous ne savez pas encore leur
histoire?
--Non... elles ne m'ont pas dissimulé, je vous l'ai dit, qu'une honte
pesait sur elles. Quant à leur honorabilité personnelle, elle est
inattaquable.
Il s'était promis de rester calme, mais sa voix le trahissait malgré
lui.
--M. Deplémont, reprit le magistrat, a fait des faux et des
détournements comme administrateur d'une Compagnie. Condamné à cinq ans
de prison, il est arrivé ces jours derniers à Paris après avoir purgé sa
peine. Sa femme lui envoyait fréquemment un peu d'argent.
--Elles en gagnaient, dit Cébronne d'un ton bref.
--Oui, mais leur situation était précaire, et le retour de M. Deplémont
la complique encore. Il est malade et a dû se réfugier auprès de sa
femme et de sa fille, car, sans laisser d'adresse, il a quitté
subitement le petit hôtel où il était descendu.
--Vous saviez où il s'était logé?
--Oui, je l'ai su tout de suite par la préfecture de police, et
j'espérais ainsi parvenir à mon but. Il faut chercher autrement... Le
testament de la victime est connu; M. de Chantepy donne tout à Mlle
Deplémont.
Le magistrat se tut un instant, attendant vainement une observation de
Cébronne.
--Continuez, je vous prie, dit celui-ci; mais avant, pourquoi Mlle
Deplémont est-elle soupçonnée, et non sa mère?
--Chaque soir, cette jeune fille allait faire la lecture à son cousin;
quelquefois sa mère l'accompagnait, mais rarement depuis sa maladie.
C'est Mlle Deplémont qui préparait souvent la piqûre dont M. de Chantepy
avait besoin.
--C'est moi qui lui ai appris, dit avec calme Cébronne. Après?
--Après? Un reste d'aconitine était caché dans la commode de Mlle
Deplémont. Le papier, trouvé par vous sur la cheminée de M. de
Chantepy, s'adapte à la déchirure du papier découvert dans le tiroir et
contenant le reste d'aconitine dont je viens de parler.
Une pâleur de cendre se répandait sur les traits de M. Cébronne.
--Sait-on si Mlle Deplémont est allée dimanche soir chez M. de Chantepy?
demanda-t-il d'un ton encore ferme.
--Oui... on le sait.
Ecrasé par ces réponses successives, Cébronne sentait tourbillonner ses
idées.
--Une seule observation fera crouler cet échafaudage, dit-il avec
effort. Elles se cachent... Comment, se cachant, pourraient-elles
hériter? C'est un non-sens.
--Ces non-sens ne sont pas rares dans l'histoire des crimes... Elles ont
entassé maladresses sur maladresses, les malheureuses! Enfin votre
objection ne tient pas devant la nécessité où elles étaient d'avoir de
l'argent. Elles en ont pris, voilà tout!
--Vous dites «elles», vous soupçonnez donc également la mère?
--Peu... c'est une manière de dire. Pardonnez-moi de parler aussi
crûment, mais, pour moi, Mlle Deplémont a évidemment tout conduit. Un
secrétaire était ouvert dans lequel M. de Chantepy mettait ses valeurs;
valeurs au porteur, remarquez bien. De plus, pour une raison inconnue,
il avait réalisé une somme de dix mille francs que le Crédit Lyonnais
lui envoya, le samedi, à trois heures.
--Alors, il eût fallu que Mlle Deplémont fût au courant des affaires
d'argent de M. de Chantepy?
--Pourquoi pas?... C'est très supposable.
Cébronne ne pouvait nier ni les faits, ni leur enchaînement, mais quel
que fût le poids qui l'écrasait intérieurement, il conservait une
contenance ferme.
--Vous affirmez, dit-il, que M. Deplémont, rentré à Paris, a vu sa
femme?
--Oui, j'en suis sûr.
--Est-ce samedi?
--Samedi matin, en effet; d'après le concierge, un homme, ayant l'air
très malade, est monté chez ces dames.
--Ah!... je comprends maintenant!
M. de Monvoy se trompa sur le sens de cette exclamation, et, malgré sa
sympathie pour la douleur de Cébronne, il éprouvait un vague soulagement
à le sentir ébranlé.
--Mon opinion s'est vite formée, dit-il, parce que, dès l'abord, les
faits semblaient probants. A présent, voyez-vous que mon conseil était
bon?
--Je ne vois rien, parce que je ne pense pas et ne penserai jamais comme
vous! Jamais je ne serai égaré par les apparences quand il s'agira d'une
femme comme Mlle Deplémont! Si on vous affirmait, avec semblant de
preuves, que je suis un assassin, que diriez-vous?
--Je hausserais les épaules...
--C'est précisément mon geste sur l'accusation portée contre ma fiancée.
Ma fiancée! vous entendez bien?
--Trop bien! répondit le magistrat. Puissiez-vous avoir raison, Bernard!
mais, pour vous-même, je crois mieux faire en ne vous cachant rien. Je
vous sais homme à regarder le malheur en face.
--Assurément! dit Cébronne d'une voix irritée.
--Expliquez-moi votre phrase de tout à l'heure: «Je comprends
maintenant!»
--Samedi soir, j'ai remarqué l'air souffrant de Mme Deplémont qui sort
seulement de convalescence, et j'ai su qu'elle avait éprouvé une vive
émotion; or, vous me dites que son mari était venu le jour même?
--Oui... elle devait d'ailleurs être informée de sa visite. Elle et sa
fille lui écrivaient régulièrement en lui envoyant de petites sommes
économisées sur leur travail. J'ajoute que Mme Deplémont, dans le
désastre amené par les turpitudes de son mari, n'a pas retiré un centime
de sa fortune personnelle. Le dossier du procès de M. Deplémont est
entre mes mains depuis ce matin, et l'attitude de Mme Deplémont, dans
cette épreuve, a été absolument correcte.
--Comment ose-t-on les soupçonner? s'écria Cébronne. Leurs efforts si
honorables pour vivre et pour soulager ce misérable, ne sont-ils pas des
garanties suffisantes?
--Mon cher docteur, ces femmes luttaient pour gagner le pain quotidien
et, après de longues habitudes de bien-être, on se fatigue vite d'une
pareille lutte!...
--Nous sommes en plein dans l'absurde! s'écria Bernard. M. de Chantepy,
dans cette phase nouvelle, leur serait venu en aide.
--En êtes-vous certain? On le croyait dans une grande aisance, il avait
à peine sept mille francs de rente. Enfin c'était un original, vous le
savez bien.
--Oui... je sais, dit impatiemment Cébronne; mais il avait assez de
générosité dans le caractère pour faire un sacrifice.
--Soit!... Croyez-vous qu'on puisse soupçonner quelqu'un de la maison?
La femme de charge, par exemple?
--Sophie Brion!... mais non! C'est la meilleure et la plus sûre des
femmes de confiance; elle servait son maître depuis bien des années.
--Comment expliquer l'aconitine chez Mlle Deplémont? Comment expliquer
la présence de cette jeune fille chez son parent, à l'heure même du
crime?
--L'heure du crime?... Elle ne peut être précisée à une demi-heure
près... J'ai parlé par hypothèse.
--Hypothèse confirmée par le médecin légiste... Quand nous aurons
questionné Mlle Deplémont, peut-être verrons-nous une autre piste;
jusque-là...
--Jusque-là, j'affirme que vous faites fausse route! L'affirmation d'un
homme qui connaît si bien Mlle Deplémont devrait compter pour beaucoup,
surtout quand cet homme est habitué à observer et à juger... Vous avez
du coeur, et vous vous repentirez d'accuser, de traquer une femme
innocente... une jeune fille!
--Bernard, mon cher enfant, dit M. de Monvoy avec une vive émotion,
croyez que ma tâche est bien pénible... Je pourrais la passer à un
autre, j'y ai pensé, et c'est à cause de vous que je la garde. A un
moment donné, vous trouverez bon que le magistrat soit un ami...
Cébronne ne pouvait être insensible à des paroles aussi bonnes et
affectueuses, mais il était en proie à des sentiments trop violents pour
exprimer sa gratitude.