C'est s'acquitter d'une partie du respect que l'on doit aux livres que de
les revêtir de belles reliures. Et c'est aussi se donner à soi-même des
jouissances délicates, car, comme le dit Mr. Davenport, «il est
parfaitement vrai que de tous les meubles, les livres sont les plus
agréables à l'œil». Jules Janin l'avait déjà proclamé avec plus
d'élan: «Le livre est si bien fait pour être orné; il porte avec tant de
bonheur toutes les élégances!» Et avant lui encore, Chevillé s'écriait,
en son lyrique enthousiasme:
«O Dieux et déesses! quoi de plus rare et de plus charmant que la
contemplation d'un beau livre imprimé en bons caractères, gros ou menus,
avec une bonne encre indestructible!... Il n'y a pas de tableau du plus
grand maître qui soit plus agréable aux yeux de l'honnête homme et du
savant parfait. Honte et malheur à qui se lasserait de regarder un pareil
livre, imprimé sur vélin ou sur grand papier!
Tout le monde y consent et nul n'y contredit.
Bollioud-Mermet lui-même déclare que «des livres ainsi conditionnés
brillent aux yeux, flattent le goût, font les délices de ceux qui les
possèdent».
Le grave et sobre Mouravit s'échauffe aussi sur ce sujet. «Quoi de plus
beau, s'écrie-t-il, qu'un livre dont le papier n'a pas été
parcimonieusement mesuré, et qui laisse l'œuvre du typographe
encadrée, comme une belle estampe, au milieu de marges spacieuses et
bien proportionnées!»
Et il ajoute: «Rechercher une certaine élégance dans la reliure de nos
livres, ce n'est pas seulement leur payer notre dette de reconnaissance,
c'est encore donner une preuve de notre passion pour les choses de l'art,
de cet amour des ineffables harmonies que toute nature d'élite veut
trouver ou faire naître en tout et partout: c'est en un mot, laisser un
vivant témoignage de notre goût....
«La reliure n'est pas seulement un abri contre les destruction, mais elle
doit révéler de prime abord, par son élégance, par sa richesse plus ou
moins grande, par son _style_, le mérite, le prix, la nature même du
joyau qu'elle renferme.»
Napoléon disait: «Je veux de belles éditions et d'élégantes reliures. Je
suis assez riche pour cela.»
Un bibliophile anglais qui rapporte ce propos et qui n'aime guère l'Ogre
de Corse, ne peut s'empêcher de s'attendrir: «Il fallait qu'il ne fût pas
mauvais jusqu'au fond.» _So he could not be entirely bad._
Le journal _The Critic_, qui se publie aux Etats-Unis, insérait naguère
des vers amusants sous ce titre: «Comment un bibliomaniaque relie ses
livres.» J'en citerai quelques strophes:
J'aimerais à relier mes lives favoris
de sorte que leur vêtement extérieur
à l'esprit de tout bibliomaniaque
révélât leur contenu.
La vie de Napoléon reluirait en rouge,
la vie de Jean Calvin en bleu;
Ainsi symboliseraient-elles l'effusion du sang
et la nuance d'une religion atrabilaire.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les _Papes_ iraient bien en écarlate;
en vert jaloux, _Othello_;
En gris, _la Vieillesse_ de Cicéron;
et les _Cris de Londres_ en jaune.
Mon _Walton_[3] ne pourrait mieux exprimer
son art aimable qu'en saumon.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les guerres intestines, je les habillerais de vélin,
tandis qu'une peau de truie contiendrait mon _Bacon_...[4].
Les tranches de la biographie d'un sculpteur
seraient marbrées comme il convient...
Les faits et dates de la guerre de Crimée,
reposeraient sous la fragrance d'un cuir russe,
et l'histoire de la conquête des Etats barbaresques,
sous un maroquin écrasé...
[3] Isaac Walton, écrivain anglais, célèbre par son traité sur la
_Pêche à la ligne_.
[4] Francis Bacon, l'auteur du _Novum Organum_ et des
_Essays_.--_Bacon_ est un vieux mot français, passé en anglais
avec son sens de _lard_.