«Aimer le livre et aimer la lecture sont une seule et même chose pour
tout esprit cultivé», a dit encore G. Mouravit. Un amateur qu'il cite,
sans le nommer, fait un pas de plus et va jusqu'à dire: «Il y a une
grande curiosité qui s'attache avant tout au mérite des livres; il y en a
une petite qui s'attache à leur rareté ou à leur bizarrerie.»
Et pourquoi dédaigner si superbement «la petite curiosité!» Peut-être,
après tout, le collectionneur, dont un jeune poète (Camille Delthil: _Les
Tentations_) nous fait le portrait dans le sonnet suivant, n'est-il pas
si absurde et si ridicule:
Ah! comme il trouve bon de vivre!
Tout rajeuni, tout radieux,
Dans son habit râpé de vieux.
Un immense bonheur l'enivre!
Enfin, il est à lui, le livre,
Cet aide rare et précieux,
Et qui faisait tant d'envieux.
Il ne l'a payé qu'une livre.
Il le chercha vingt ans; hé bien!
Il le possède; c'est l'unique!
Tous les autres ne valent rien.
Aux connaisseurs il fait la nique,
Et son orgueil est grand; il a
Ce que personne n'a. Voilà!
Mais, comme Mr. J. Rogers Rees le fait très justement remarquer dans ses
_Pleasures of a Book-Worm_, «l'avidité avec laquelle on recherche et
achète les premières éditions des livres fameux et les volumes contenant
des autographes de l'auteur ou réveillant d'une façon ou d'une autre des
souvenirs spéciaux, n'a rien qu'on doive déplorer. Le dada du dénicheur
de livres est assurément aussi sensé que tout autre, et, de plus, il en
appelle directement au cœur et à la tête, aux sentiments affectifs et
à l'intelligence.»
«Qui peut se vanter d'avoir lu le _Télémaque_ tel que l'écrivit Fénélon,
demande Jules Janin, s'il n'a pas lu _Télémaque_ dans l'édition
originale?»
M. Aug. Laugel exprime la même idée en la développant jusqu'à s'en
enthousiasmer et à bondir du terre-plein de l'érudition aux régions
éthérées du sentiment:
«Pourquoi voulons-nous posséder des éditions originales?... C'est pour
avoir le document vrai, la pensée de l'auteur, telle qu'elle est sortie
de son cerveau...
«Par l'étude des additions, des changements, des retranchements [dans les
éditions originales successives], nous entrons dans le cœur même de
l'auteur. La bibliophilie devient ici de la psychologie...»
Et, supposant qu'il vient de découvrir tout à coup, sur un vieux bouquin
relié en veau, les armes de Mme de Sévigné, il repart en un mouvement
dithyrambique:
«Pensez-vous que ces armes ne me feraient pas bondir de joie? Avoir à
soi, tenir dans ses mains, toucher, manier, remanier un livre qui a été
lu par l'adorable femme qui a donné tant d'heures de joie à toute âme
bien née, n'est-ce rien? Et croyez-vous que, si telle trouvaille était
faite, l'heureux bibliophile, possesseur du volume, s'amuserait sottement
à en changer la reliure, à mettre du maroquin où il y avait du veau?
Celui qui commettrait un tel crime serait honni de tous ceux qui ont
l'amour du livre.»
Ailleurs, il s'explique, d'un ton plus calme, mais non moins convaincu:
«Non, l'amour du livre n'est pas, comme beaucoup le croient et le disent,
un amour matériel: ce n'est pas l'amour de l'or, fût-il aux petits fers
et creusé par les mains les plus habiles, ni l'amour du beau papier, ni
l'amour de ces reliures élégantes où la fantaisie des grands relieurs
s'est donné carrière, ni l'amour de ce qu'on appelle la _provenance_,
c'est-à-dire des noms illustres d'anciens propriétaires, rois, reines,
princes et princesses, bibliophiles fameux; il y a dans l'amour du livre
un peu de tout cela, mais il y a autre chose encore, il y a un sentiment
idéal, difficile à définir, où entre le respect de l'intelligence
humaine dans les plus nobles expressions qu'elle ait trouvées, en même
temps que la reconnaissance pour ceux qui ont, avant nous, éprouvé ce
respect et qui en ont donné la preuve dans le soin qu'ils ont mis à
orner, à conserver, à perpétuer les plus beaux ouvrages de l'homme.»
Et, en dépit des anecdotes malveillantes, plus ou moins authentiques,
mais en tout cas malaisées à multiplier désormais, ils sont si bons, ces
«amis du livre et du rien à faire! Ils oublient volontiers dans
l'oisiveté du chez soi, _domesticus otior_, disait Horace, toutes les
passions mauvaises, les vanités misérables, les ambitions malsaines, les
petits honneurs, les petits devoirs: le vrai bibliophile est content de
lui-même et des autres» (Jules Janin).
Encore se prépare-t-il, sans le savoir, de nouvelles sources de
jouissances. M. Octave Uzanne,--_experto crede Roberto_,--fait finement
et justement remarquer que «la monomanie bouquinière, au début limitée,
conduit très insensiblement, mais assez logiquement, à la polymanie des
choses rares et précieuses».
«C'est, dit-il, que l'amour des livres est complexe et qu'il touche à la
fois à l'art bibliopégique, à l'iconophilie et à l'autographie, et à
toutes les manières de reproductions de l'idéologie....
«Le bibliophile se chrysalide dans sa bibliothèque et se révèle papillon
dans la recherche du bric-à-brac; on le croit ermite dans son cocon
maroquiné, il se révèle _ailé_ tout à coup dans l'ardeur de sa chasse au
bibelot.»
Après tant de plaidoyers pour ou contre, un mot de Charles Asselineau me
paraît de nature à rallier toutes les opinions.
La chasse aux bouquins est, à ses yeux, «une innocente manie, qui se
repaît d'elle-même, et qui touche à l'honneur des lettres et de la
patrie, tout en faisant subsister quatre ou cinq industries» c'est-à-dire
des milliers d'êtres humains.
Jugement inattaquable, je crois, et bien fait pour nous mettre la
conscience en repos.