Capables d'une influence si utile et si louable, les livres méritent, il
faut bien le croire enfin, tous les respects. Le vieux Richard de Bury a,
dans son _Philobiblon_, dressé le code ou, si vous préférez, le protocole
des égards qui leur sont dûs avec une naïveté de bon sens qui me paraît
délicieuse dans sa prolixité.
«Nous remplissons un devoir sacré de piété, dit-il, quand nous traitons
les livres avec soin et aussi quand nous les replaçons au lieu qui leur
est réservé et les remettons à une garde inviolable; si bien qu'ils se
réjouissent de rester purs tant que nous les avons entre nos mains, et
qu'ils reposent en sûreté lorsqu'ils sont rendus à leur lieu de dépôt...
C'est pourquoi nous croyons expédient de mettre en garde nos étudiants
contre diverses négligences, qui peuvent facilement s'éviter, et qui font
un mal étonnant aux livres.
«En premier lieu, pour ce qui est de l'ouverture et de la fermeture des
livres, mettons-y la modération convenable, afin que les fermoirs n'en
soient pas défaits avec trop de hâte, et que, lorsque nous avons fini
notre inspection, ils ne soient pas mis de côté sans être dûment clos.
Car c'est notre devoir d'entourer un livre de beaucoup plus de soins
qu'une paire de bottes...
«Il a pu vous arriver de voir un jeune homme à tête drue, flânant
paresseusement sur son travail; et lorsque le gel de l'hiver est
piquant, son nez, coulant sous la morsure du froid, laisse tomber des
gouttes, sans qu'il songe à les essuyer avec son mouchoir avant qu'elles
aient, de leur vilaine humidité, arrosé le livre qu'il a devant lui. Que
n'a-t-il devant lui, non pas un livre, mais un tablier de savetier! Ses
ongles sont bourrés d'une ordure fétide, aussi noire que du jais; il en
marque, à son caprice, tels ou tels passages. Il insère et fixe en
différentes places une multitude de pailles, pour que ces brins de chaume
lui rappellent ce que sa mémoire ne peut retenir. Ces pailles, parce que
le livre n'a pas l'estomac assez fort pour les digérer et que personne ne
les retire, commencent par distendre le volume, l'empêcher de se fermer
comme d'ordinaire, et, à la longue, abandonnées et oubliées, tombent en
poussière.--Il ne craint pas de manger du fruit ou du fromage au dessus
d'un livre ouvert, ou de porter insouciamment une coupe de la table à ses
lèvres et de ses lèvres à la table; et comme il n'a pas de sac à ordure à
sa portée, il laisse tomber dans le livre les miettes qui restent.
Bavardant sans relâche, il n'est jamais las de discuter avec ses
compagnons, et, tandis qu'il met en avant une foule d'arguments stupides,
il mouille le livre à demi ouvert sur ses genoux des ondées de sa salive.
Oui; et ensuite, croisant tout d'un coup les bras, il se penche sur le
livre et, en évoquant un moment de travail, fait venir un somme prolongé;
puis, pour effacer les plis du papier, il retourne la marge des feuilles,
au grand détriment du livre.--Voilà les pluies finies et passées; les
fleurs ont apparu dans notre pays. Alors, l'étudiant dont nous parlons,
plus propre à gâter les livres qu'à les examiner, bourre son volume de
violettes, de primevères et de roses. De ses mains moites de sueur il
retourne les volumes; il feuillette le blanc vélin avec des gants
couverts de toute sorte de poussière, et de son doigt revêtu d'un cuir
usé suit les lignes d'un bout à l'autre de la page; enfin, dès qu'une
mouche le pique, il jette de côté le livre sans le fermer comme il
convient, et le volume reste ainsi des mois entiers, si bien qu'il se
remplit tellement de poussière qu'il résiste ensuite aux efforts qu'on
fait pour le clore.
«Mais il faut surtout interdire le maniement des livres à ces jeunes gens
éhontés, qui, dès qu'ils ont appris à former les lettres, deviennent, du
moment qu'ils en ont l'occasion, de lamentables annotateurs; qui, partout
où ils trouvent une marge disponible autour du texte, la garnissent
d'alphabets monstrueux, ou bien laissent leur plume y écrire toutes les
frivolités qui leur viennent en tête. D'un autre côté, le latiniste, le
sophiste, tous les écrivains ignorants y essaient la taille de leur
plume, pratique qui, nous l'avons vu souvent, amoindrit l'utilité et la
valeur des plus beaux livres.
«Il y a aussi une catégorie de voleurs qui mutilent honteusement les
livres, coupant les marges extérieures pour s'en faire du papier à
lettre, et ne laissant que le texte, ou employant les feuilles laissées
au commencement et à la fin pour protéger le volume, à des usages et à
des abus divers,--genre de sacrilège qu'on devrait punir.
«C'est un devoir de civilité pour un étudiant, lorsque après le repas il
revient à l'étude, de se laver invariablement avant de lire, et de ne
jamais ouvrir les fermoirs ou tourner les feuillets d'un livre avec des
doigts graisseux. Ne laissez pas non plus un enfant pleurard admirer les
enluminures des lettres capitales, de peur qu'il ne salisse le parchemin
de ses doigts mouillés, car un enfant touche d'abord tout ce qu'il
voit...
«Chaque fois qu'on remarque des défauts dans les livres, il faut les
réparer promptement; en effet, rien ne s'agrandit plus vite qu'une
déchirure, et un accroc négligé sur le moment devra plus tard être
raccommodé avec beaucoup plus de peine et moins de succès.»