XV

Capables d'une influence si utile et si louable, les livres méritent, il

faut bien le croire enfin, tous les respects. Le vieux Richard de Bury a,

dans son _Philobiblon_, dressé le code ou, si vous préférez, le protocole

des égards qui leur sont dûs avec une naïveté de bon sens qui me paraît

délicieuse dans sa prolixité.

«Nous remplissons un devoir sacré de piété, dit-il, quand nous traitons

les livres avec soin et aussi quand nous les replaçons au lieu qui leur

est réservé et les remettons à une garde inviolable; si bien qu'ils se

réjouissent de rester purs tant que nous les avons entre nos mains, et

qu'ils reposent en sûreté lorsqu'ils sont rendus à leur lieu de dépôt...

C'est pourquoi nous croyons expédient de mettre en garde nos étudiants

contre diverses négligences, qui peuvent facilement s'éviter, et qui font

un mal étonnant aux livres.

«En premier lieu, pour ce qui est de l'ouverture et de la fermeture des

livres, mettons-y la modération convenable, afin que les fermoirs n'en

soient pas défaits avec trop de hâte, et que, lorsque nous avons fini

notre inspection, ils ne soient pas mis de côté sans être dûment clos.

Car c'est notre devoir d'entourer un livre de beaucoup plus de soins

qu'une paire de bottes...

«Il a pu vous arriver de voir un jeune homme à tête drue, flânant

paresseusement sur son travail; et lorsque le gel de l'hiver est

piquant, son nez, coulant sous la morsure du froid, laisse tomber des

gouttes, sans qu'il songe à les essuyer avec son mouchoir avant qu'elles

aient, de leur vilaine humidité, arrosé le livre qu'il a devant lui. Que

n'a-t-il devant lui, non pas un livre, mais un tablier de savetier! Ses

ongles sont bourrés d'une ordure fétide, aussi noire que du jais; il en

marque, à son caprice, tels ou tels passages. Il insère et fixe en

différentes places une multitude de pailles, pour que ces brins de chaume

lui rappellent ce que sa mémoire ne peut retenir. Ces pailles, parce que

le livre n'a pas l'estomac assez fort pour les digérer et que personne ne

les retire, commencent par distendre le volume, l'empêcher de se fermer

comme d'ordinaire, et, à la longue, abandonnées et oubliées, tombent en

poussière.--Il ne craint pas de manger du fruit ou du fromage au dessus

d'un livre ouvert, ou de porter insouciamment une coupe de la table à ses

lèvres et de ses lèvres à la table; et comme il n'a pas de sac à ordure à

sa portée, il laisse tomber dans le livre les miettes qui restent.

Bavardant sans relâche, il n'est jamais las de discuter avec ses

compagnons, et, tandis qu'il met en avant une foule d'arguments stupides,

il mouille le livre à demi ouvert sur ses genoux des ondées de sa salive.

Oui; et ensuite, croisant tout d'un coup les bras, il se penche sur le

livre et, en évoquant un moment de travail, fait venir un somme prolongé;

puis, pour effacer les plis du papier, il retourne la marge des feuilles,

au grand détriment du livre.--Voilà les pluies finies et passées; les

fleurs ont apparu dans notre pays. Alors, l'étudiant dont nous parlons,

plus propre à gâter les livres qu'à les examiner, bourre son volume de

violettes, de primevères et de roses. De ses mains moites de sueur il

retourne les volumes; il feuillette le blanc vélin avec des gants

couverts de toute sorte de poussière, et de son doigt revêtu d'un cuir

usé suit les lignes d'un bout à l'autre de la page; enfin, dès qu'une

mouche le pique, il jette de côté le livre sans le fermer comme il

convient, et le volume reste ainsi des mois entiers, si bien qu'il se

remplit tellement de poussière qu'il résiste ensuite aux efforts qu'on

fait pour le clore.

«Mais il faut surtout interdire le maniement des livres à ces jeunes gens

éhontés, qui, dès qu'ils ont appris à former les lettres, deviennent, du

moment qu'ils en ont l'occasion, de lamentables annotateurs; qui, partout

où ils trouvent une marge disponible autour du texte, la garnissent

d'alphabets monstrueux, ou bien laissent leur plume y écrire toutes les

frivolités qui leur viennent en tête. D'un autre côté, le latiniste, le

sophiste, tous les écrivains ignorants y essaient la taille de leur

plume, pratique qui, nous l'avons vu souvent, amoindrit l'utilité et la

valeur des plus beaux livres.

«Il y a aussi une catégorie de voleurs qui mutilent honteusement les

livres, coupant les marges extérieures pour s'en faire du papier à

lettre, et ne laissant que le texte, ou employant les feuilles laissées

au commencement et à la fin pour protéger le volume, à des usages et à

des abus divers,--genre de sacrilège qu'on devrait punir.

«C'est un devoir de civilité pour un étudiant, lorsque après le repas il

revient à l'étude, de se laver invariablement avant de lire, et de ne

jamais ouvrir les fermoirs ou tourner les feuillets d'un livre avec des

doigts graisseux. Ne laissez pas non plus un enfant pleurard admirer les

enluminures des lettres capitales, de peur qu'il ne salisse le parchemin

de ses doigts mouillés, car un enfant touche d'abord tout ce qu'il

voit...

«Chaque fois qu'on remarque des défauts dans les livres, il faut les

réparer promptement; en effet, rien ne s'agrandit plus vite qu'une

déchirure, et un accroc négligé sur le moment devra plus tard être

raccommodé avec beaucoup plus de peine et moins de succès.»

Bouquiniana: notes et notules d'un bibliologue · 第 26 / 29 题