XV

Il faut dire deux mots de cette question des catalogues, dont l'histoire

serait bien curieuse et constituerait, en réalité, par ses inventaires

successifs, l'histoire de la bibliographie tout entière,--c'est-à-dire de

la marche progressive de l'esprit humain dans ses manifestations écrites.

«Les premiers catalogues de librairie, dit Werdet, remontent à 1473 et

1474; ils proviennent d'une librairie de Strasbourg, celle de Mentelin,

et des presses de Baemler, à Augsbourg.»

Voilà un fait précis, qui a son importance dans les limites où il est

donné. Il est bien clair, en effet, que, du moment qu'il y a eu des

livres,--je veux dire des écrits quelconques,--offerts en vente au

public,--et il y en a eu, dès l'invention de l'écriture, à Rome, en

Grèce, en Egypte, en Chine, partout,--les vendeurs ont annoncé aux

acheteurs ce qu'ils avaient à vendre dans des listes qui n'étaient

véritablement que des catalogues. Ce point réglé, n'êtes-vous pas de

l'avis de l'_essayist_ Leigh Hunt lorsqu'il dit:

«Un catalogue n'est pas une simple liste de choses à vendre, comme les

profanes peuvent se l'imaginer. Même un catalogue de commissaire-priseur

suggère mille réflexions à celui qui le parcourt. Jugez donc ce qu'il

doit en être d'un catalogue de livres dont les titres seuls embrassent le

cercle du monde entier, visible et invisible: géographies--biographies--

histoires--amours--haines--joies--chagrins--cuisines--sciences--modes--et

l'éternité!»

Aussi ne nous étonnerons-nous pas du mot de Jules Janin:

«Bon nombre d'honnêtes gens n'ont pas laissé d'autre oraison funèbre que

le catalogue de leur bibliothèque, où toute louange est contenue.»

A cette question se rattache naturellement celle de la valeur vénale des

livres et du placement plus ou moins avantageux que font ceux qui les

achètent. Si Ruskin a pu dire que l'on n'a jamais vu d'amateur de livres

ruiné par sa passion, c'est qu'il ne la satisfait qu'en acquérant des

objets de réelle valeur.

Quelques-uns se cabrent à cette idée de spéculation; ils répéteraient

volontiers ces vitupérations de Bollioud-Mermet:

«O! le noble et rare talent, qui travestit le philosophe en marchand de

livres! _Pulchra sane ars quæ de philosopho librarium facit!_

(_Petrone._) Détestable industrie, négoce honteux, digne du mépris

public: excès de cupidité, qui met quelquefois la probité aux abois, et

l'art du connaisseur au-dessous des conditions les plus viles!»

D'autres--c'est le plus grand nombre--voient la chose plus froidement,

plus justement. Ils savent, comme le disait S. de Sacy, que «les livres

sont un capital» et que, «bien choisis», ils doublent de valeur en dix

ans». Et ils ne se font pas, à l'occasion ou au besoin, scrupule d'en

profiter. En attendant, ils ont un argument pour se concilier leur femme,

l'ennemie-née du bibliophile, comme nous l'avons vu. Ils peuvent lui

soumettre des considérations comme celle-ci:

«Ménagères qui avez le bonheur de posséder un mari bibliophile, au lieu

de faire une mine refrognée lorsque vous voyez arriver un nouveau paquet

de livres et que la bibliothèque envahit peu à peu tout l'appartement,

réjouissez-vous donc! C'est la fortune de vos enfants qui augmente...

Quelle est d'ailleurs la vertu que ne supporte pas l'amour des livres!

Douceur, frivolité de caractère, indulgence; point de jalousie, point de

tracasseries, la femme d'un bibliophile est nécessairement la maîtresse

de la maison, pourvu qu'elle sache s'arrêter au seuil du cabinet.»

Bouquiniana: notes et notules d'un bibliologue · 第 25 / 29 题