L'amour des livres pour les livres, quelque futile et condamnable qu'il
puisse-être,--et il s'en faut que cette question soit tranchée,--ne date
pas d'hier.
Chez les Grecs, Aristote acheta après la mort de Speusippe, quelques uns
de ses livres pour la somme de 72,000 sesterces. Platon acquit le livre
de Philolaüs le pythagoricien, d'où il tira le _Timée_, dit-on, au prix
de 10,000 deniers. Sur quoi Aulu-Gelle remarque que les sages méprisent
l'argent en comparaison des livres.
Cicéron ne tarit pas sur la joie d'acquérir et de posséder des livres, et
de sa correspondance avec son ami Atticus il appert que celui-ci non
seulement collectionnait des volumes, mais en faisait commerce. _Nil sub
sole novum._
C'est Asinius Pollio qui fonda la première bibliothèque publique à Rome;
mais les bibliothèques particulières n'étaient pas rares. Sylla en avait
une remarquable. «Parmi les trésors que Lucullus rapporta de ses guerres
d'Asie, et dont il orna sa maison de Tusculum, dit Géraud dans son _Essai
sur les Livres dans l'antiquité_, il faut compter une précieuse
collection de livres qu'il se fit gloire d'augmenter encore et dont il
permit le libre accès aux savants et aux littérateurs.»
«Du temps de Sénèque, rapporte le même écrivain, le luxe des
bibliothèques était poussé à Rome à un degré inimaginable. Une
bibliothèque était regardée comme un ornement nécessaire dans une maison;
aussi en trouvait-on jusque chez les gens qui savaient à peine lire, et
si considérables que la lecture des titres des livres aurait seule rempli
la vie du propriétaire. C'est vers ce temps que vint à Rome le
grammairien Epaphrodite de Chéronée, qui ramassa jusqu'à 30,000 volumes
de choix (_Suidas_). Plus tard, Sammonicus Severus, précepteur de Gordien
le Jeune, laissa à son élève la bibliothèque qu'il avait reçue de son
père, et qui se montait à 62,000 volumes.»
Saint Pamphile, prêtre et martyr, posséda, au témoignage d'Isidore,
30,000 volumes, dont il fit présent à l'église de Césarée.
Au Ve siècle de l'ère chrétienne, Sidoine Apollinaire nous signale
l'existence de plusieurs bibliophiles en Gaule, parmi lesquels Loup,
professeur à Périgueux; Manus, consul à Narbonne; Rurice, évêque de
Limoges; Tonance Ferréol, dans sa maison de Prusiane, sur le Gardon, non
loin des frontières du Rouergue.
Sans suivre une filiation qui serait trop longue, les bibliophiles
doivent aussi reconnaître comme un de leurs ancêtres,--inattendu pour la
plupart d'entre eux, j'imagine,--l'Anglais Thomas Britton, charbonnier
ambulant, musicien et chimiste. Il laissa après sa mort une collection de
partitions dont la vente atteignit près de cent livres sterling, des
instruments de musique pour quatre-vingts livres, et une remarquable
bibliothèque musicale et scientifique. Quelques années auparavant (1714),
il avait vendu aux enchères une belle collection de livres et de
manuscrits se rapportant en majorité aux Roses-Croix et à leurs
doctrines. Il existe, paraît-il, un catalogue imprimé de chacune de ces
collections.