XIII

Les railleries--parfois indignées--que des bonnes gens, qui tantôt lisent

trop, tantôt ne lisent guère ou ne lisent pas du tout, font des amateurs

qui collectionnent des livres sans les lire, sortent d'une veine

inépuisable et ne sauraient s'énumérer. J'en mets ici quelques-unes que

je n'ai pas enregistrées déjà.

Il en est qui datent de loin. Voici le dict du vieux Gaultier de Metz,

dans _L'Ymage du monde_:

Est d'aucuns convoiteus

Qui ont les livres précieus

Et aornés et bien et bel,

Qui n'en regardent fors la pel.

Pétrarque a dit en latin: «Il est des gens qui se figurent posséder en

propre tout ce qui est dans les livres qu'ils ont chez eux. Vient-on à

parler de quelque ouvrage:--Oh! disent-ils, ce livre est dans mon

armoire.--Cela leur suffit et c'est, dans leur opinion, comme s'ils le

savaient par cœur. Là dessus, les sourcils hauts et les yeux ronds,

ils se taisent. Quelle race ridicule!»

Ausone s'était moqué déjà de celui qui, parce qu'il sa bibliothèque

pleine de livres, se croit grammairien et docte.

Un de ceux qui se sont le plus fortement élevés contre cette perversion

de l'usage des livres, qui consiste à les aligner sans les lire, fut,

lui-même, un grand amateur de livres. Je veux parler de Bollioud-Mermet,

l'auteur du traité célèbre _De la Bibliomanie_ (La Haie, 1761), réimprimé

par Jouaust en 1865 et en 1866.

«On a tellement perverti l'usage des livres, dit-il, que ces monuments de

la savante antiquité, ces recueils précieux des productions de génie,

autrefois consacrés à perpétuer les vrais principes des sciences, à

inspirer le bon goût des lettres, à faciliter le travail, à diriger le

jugement, à exercer la mémoire, à faire germer les talents et les vertus,

sont maintenant des meubles de pure curiosité, qu'on achète à grands

frais, qu'on montre avec ostentation, et qu'on garde sans en tirer aucune

utilité...»

Et il conclut «que la Bibliomanie est le comble du ridicule pour ceux qui

n'ont ni les dispositions, ni la volonté de faire un usage sérieux des

livres; que pour les gens d'étude et les connaisseurs, c'est une

superfluité déraisonnable que de rassembler toutes les facultés, toutes

les matières qu'un seul homme ne saurait cultiver; que ces collections

portées jusqu'au luxe et à la magnificence font l'effet d'un amour

excessif du merveilleux et l'objet d'une prodigalité condamnable et

ruineuse; que ce goût bizarre et libertin qui fait donner la préférence à

certains ouvrages, où tout respire la frivolité et la licence, est un

travers d'esprit odieux et méprisable, un déréglement de cœur

consommé, digne de la rigueur des loix et des anathèmes.»

La conclusion est orthodoxe; elle plairait à la censure officielle, dame

Anastasie, qui aime à confisquer au profit de son plaisir ce qu'elle

juge malsain à la santé morale des autres.

Le poète anglais Halkett Lord en arrive à une non moins vigoureuse, dans

une pièce humoristique qui finit ainsi:

Regardez Tottipop jouir de ses chers livres,

aller de rayon en rayon, raffolant, ravi,

et lire, en arpentant la salle,--les titres,--

ou jouer amoureusement avec ses reliures de Bedford!

Oh! ce sont là des plaisirs que rien jamais ne peut corrompre.

A la tonne et à la toise, il fait ses achats,--et voilà qui tend à

montrer

combien un homme peut avoir beaucoup, et savoir peu.

Maintenant voyez-le, de ses mains gantées et tremblantes,

caresser ses Capé, soupeser ses Derôme,

tantôt exhaler du fond du cœur un soupir devant une marge trop

rognée,

tantôt se sentir renaître à la vue de doublures, de petits fers

et de filets.

Ainsi passent ses jours, à farfouiller de vieux volumes.

Il appelle cela de _l'amour_!...--On devrait l'enfermer!

Le marquis d'Argenson en prenait son parti légèrement, en élégant

seigneur français, lorsqu'il donnait pour inscription à une bibliothèque

cette devise renouvelée des saints livres:

_Multi vocati, pauci lecti._

J'ai trouvé dans un _Nouveau Recueil d'Enigmes, Charades et Logogriphes_,

publié à Rouen, sans date, chez Lecrève-Labbez (in-18, p. 72), une énigme

assez pauvrement versifiée, mais qui nous laissera sous une impression

plus gaie.

A l'abri d'une peau légère,

Je tiens cent héros enfermés;

Et par moi seulement leurs faits si renommés

Sont à couvert de la poussière.

Cependant, sous l'éclat des ornements divers,

Dont ma figure est revêtue,

Je cache avec soin à la vue

Un corps qui bien souvent est tout farci de vers.

Jugez de mes emplois: quoique fort ignorante,

En un espace assez petit

Je renferme beaucoup d'esprit;

Mais qui de me voir se contente

Sans jamais regarder ce que j'ai dans le cœur,

Est sans doute un pauvre docteur.

Bouquiniana: notes et notules d'un bibliologue · 第 23 / 29 题