LE LIVRE DE LA BIBLIOTHÈQUE DE PRÊTS

Celui-là que je tiens ici dans mes mains,

ce livre tout cassé, ce bouquin

atrocement barbouillé de crayon et d'encre,

richement orné de coins en oreilles d'âne,

taché de café, de thé, de bière,

souillé par les mouches, la graisse et l'huile,

auquel, comme vestiges de ses vagabondages,

milles mauvaises odeurs s'attachent,--

ce livre en lambeaux, tout déformé,

l'univers entier le lit!

La cuisinière le lit près de l'âtre

avec un air de plaisir ému,

et le sang bout dans son sein gonflé

où se joue mollement le souffle des Muses.

Quand la cuisinière en a fini tout à fait,

le jouvenceau de seconde le lit

en le froissant à moitié sous la table;

puis c'est le soldat au corps de garde,

le commis près de son aune,

et le condamné dans sa cellule,

et le vieux garçon dans son lit,

et l'hôpital tout entier...

Enfin, la plus belle de toutes les dames,

portant le nom le plus éclatant,

prend cette chose tellement fanée

et empuantie de toutes les puanteurs

dans sa tendre et blanche main.

Arrachée par le talent du poète,

dans un doux accord avec le beau,

une larme lentement s'écoule

et tendrement fait sa part dans l'œuvre commune:

nul lecteur qui n'y laisse une tache!

O pensée grandiose et puissante!

O résultat merveilleux!

Qu'il est béni des dieux le poète

qui possède un si noble talent!

Grands et Petits, Pauvres et Riches,

cette crasse est l'œuvre de tous!

Ah! celui qui vit encore dans l'osbcurité,

qui lutte pour se hausser jusqu'au laurier,

assurément sent, dans sa brûlante ardeur,

un désir lui tirailler le sein.

Dieu bon, implore-t-il chaque jour,

Accorde-moi ce bonheur indicible:

fais que mes pauvres livres de vers

soient aussi gras et crasseux!

Bouquiniana: notes et notules d'un bibliologue · 第 15 / 29 题