Si les livres ont un tel attrait, comment s'étonner qu'on soit si porté à
les emprunter et à les garder?
«Il n'y a rien que l'on rende moins fidèlement que les livres. L'on s'en
met en possession par la même raison que l'on dérobe volontiers la
science des hommes, desquels on ne voudrait pas dérober l'argent.»
Qui a dit cela? Je ne sais plus, mais quel que soit son nom, c'était un
sage.
Charles Lamb établit des classes et des catégories parmi les emprunteurs
de livres. D'après lui, «les uns sont longs à lire; les autres ont
l'intention de lire, mais ne lisent pas; d'autres enfin ne lisent pas et
n'ont jamais eu l'intention de le faire, ne vous empruntant que pour vous
donner une bonne opinion de leur mérite intellectuel». Il ajoute: «Je
dois rendre cette justice à ceux de mes amis à qui je prête de l'argent,
qu'ils ne sont jamais mus par un caprice ou une vanité de ce genre. Quand
ils m'empruntent une somme, ils ne manquent jamais de s'en servir.»
Il est à croire que le résultat final était pour l'excellent Charles Lamb
le même dans les deux cas, et qu'en fait de livres comme en fait
d'argent, _prêté_ se trouvait être, le plus souvent, synonyme de _perdu_.
En effet, peu nombreux sont les possesseurs de livres qui partagent
entièrement l'avis de l'Encyclopédiste D'Alembert, l'ami de Mlle de
Lespinasse, déclare que «l'amour des livres n'est estimable que dans deux
cas: lorsqu'on sait les estimer ce qu'ils valent et... qu'on les possède
pour les communiquer.»
Communiquer des livres! Rien de plus généreux et rien de plus utile
assurément. Mais les bibliophiles y sont généralement peu enclins. Je me
dispenserai de répéter à ce sujet des citations qui sont dans toutes les
mémoires; je m'en tiendrai à quelques autres moins connues parce qu'elles
viennent de l'étranger.
Je trouve, dans une petite revue littéraire allemande[2], la description
enthousiaste des saintes blessures et des nobles laideurs du livre dont
la destination est d'être prêté. Le morceau est assez curieux pour que je
me hasarde à le citer tout au long.
[2] Litterarische Korrespondenz und Kritische Rundschau.