Mais si les poètes aspirent aux embrassements «de la grande impudique

Qui tient dans ses bras l'univers,

s'ils sont tellement avides du bruit qu'ils ouvrent leur escarcelle toute

grande à la popularité, cette «gloire en gros sous», il n'en est point de

même des vrais amants des livres, de ceux qui ne les font pas, mais qui

les achètent, les parent, les enchâssent, en délectent leurs doigts,

leurs yeux, et parfois leur esprit.

Ecoutez la tirade mise par un poète anglais dans la bouche d'un

bibliophile qui a prêté à un infidèle ami une reliure de Trautz-Bauzonnet

et qui ne l'a jamais revue:

Une fois prêté, un livre est perdu...

Prêter des livres! Parbleu, je n'y consentirai plus.

Vos prêteurs faciles ne sont que des fous que je redoute.

Si les gens veulent des livres, par le grand Grolier, qu'ils les

achètent!

Qui est-ce qui prête sa femme lorsqu'il peut se dispenser du prêt?

Nos femmes seront-elles donc tenues pour plus que nos livres chères?

Nous en préserve de Thou! Jamais plus de livres ne prêterai.

Ne dirait-on pas que c'est pour ce bibliophile échaudé que fut faite

cette imitation supérieurement réussie des inscriptions dont les écoliers

sont prodigues sur leurs rudiments et _Selectæ_:

Qui ce livre volera,

Pro suis criminibus

Au gibet il dansera,

Pedibus penditibus.

Ce châtiment n'eût pas dépassé les mérites de celui contre lequel Lebrun

fit son épigramme «à un Abbé qui aimait les lettres et un peu trop mes

livres»:

Non, tu n'es point de ces abbés ignares,

Qui n'ont jamais rien lu que le Missel:

Des bons écrits tu savoures le sel,

Et te connais en livres beaux et rares.

Trop bien le sais! car, lorsqu'à pas de loup

Tu viens chez moi feuilleter coup sur coup

Mes Elzévirs, ils craignent ton approche.

Dans ta mémoire il en reste beaucoup;

Beaucoup aussi te restent dans la poche.

Un amateur de livres de nuance libérale pourrait adopter pour devise

cette inscription mise à l'entrée d'une bibliothèque populaire anglaise:

_Tolle, aperi, recita, ne lœdas, claude, rapine!_

ce qui, traduit librement, signifie: «Prends, ouvre, lis, n'abîme pas,

referme, mais surtout mets en place!»

_Punch_, le _Charivari_ d'Outre-Manche, en même temps qu'il incarne pour

les Anglais notre Polichinelle et le _Pulcinello_ des Italiens, résume à

merveille la question. Voici, dit-il, «la tenue des livres enseignée en

une leçon:--Ne les prêtez pas.»

Bouquiniana: notes et notules d'un bibliologue · 第 16 / 29 题