On aurait sauvegardé la vie à beaucoup d'enfants, en rétablissant le

Tour discret qui, s'il avait des mains pour recevoir, «n'avait, comme

disait Lamartine à la tribune du Parlement, pas d'yeux pour voir, pas

de bouche pour révéler.»

Les législateurs ont trouvé que le Tour, qui diminuerait le nombre des

infanticides, serait dispendieux.

La Loi sur les enfants assistés se ressent d'être l'œuvre d'une partie

seulement de ceux qui auraient dû l'élaborer; il lui manque le tour de

main des femmes absentes de la législation.

Les hommes seuls, en réglant ce qui concerne les enfants assistés,

se sont naturellement attribué les fonctions d'inspecteurs, de

sous-inspecteurs[21], de commis d'inspection de ce service.

[21] Projet de loi tendant à modifier l'article 30 de la loi

du 27 juin 1914, pour l'Admission des femmes aux emplois de

sous-inspectrices départementales de l'Assistance publique.

Le Conseil général pourra bien, dans le cas où il le jugera utile,

créer des emplois de visiteuses d'enfant, mais il ne jugera jamais cela

nécessaire. Les femmes ne votant pas, quel intérêt aurait-il à leur

donner des emplois?

Le rôle des femmes est, dit-on, de s'occuper des enfants. Seulement,

aussitôt que les enfants procurent rémunération, les hommes accaparent

le rôle dévolu au sexe féminin.

C'est seulement quand les Françaises exerceront leurs droits

politiques, qu'elles pourront empêcher les mâles de la nation de se

faire couveuses et nourrices, en leur enlevant l'administration du

service des enfants assistés.

Les femmes remplaceraient avantageusement les hommes à la 2e section du

5e bureau de la préfecture de police, qui, comme on sait, s'est chargé

de la surveillance des nourrissons, du placement, à l'hospice, des

enfants abandonnés et de l'examen des pièces et des seins des nourrices.

Si pour contrôler le service des sages-femmes auprès des accouchées,

le directeur de l'Assistance publique a pensé qu'il était convenable

de nommer une femme, il devra trouver encore bien plus séant de faire

surveiller par les femmes les nourrissons et les nourrices; car, c'est

au préjudices des pauvres enfants que les hommes jouent à la mère dans

son administration.

M. E. G. conte qu'il rencontra, lorsqu'il était inspecteur du service

des assistés, une fillette de six ans qui avait été mise en correction

par le directeur d'une agence de l'Assistance parce que, en bégayant

ses premiers mots, elle avait jeté le trouble et semé la discorde

avec sa mauvaise langue, dans les familles nourricières où il

l'avait placée. Une telle perversité en un âge aussi tendre surprit

l'inspecteur. Il s'informa, et de son enquête résulta la mise en

liberté de l'enfant, qui était très gentille et douce.

On voit, par cet exemple, comment l'enfance abandonnée est traitée par

les hommes. Pourquoi aussi, les agences de l'Assistance ne sont-elles

pas dirigées par des femmes?

On remplacerait, sans doute, les garde-chiourmes si ridicules dans les

fonctions de nourrices, par des mamans qui, avec des caresses et de

doux mots, bien mieux qu'eux avec leur dureté, redresseraient la petite

plante humaine disposée à mal pousser. Mais voilà! les mères ne votent

pas...

Il est donc absolument nécessaire que les femmes votent, pour pouvoir

se faire attribuer leur part des fonctions administratives et obtenir

le droit de bercer les bébés recueillis par la charité publique.

Pas plus que l'on n'enlève, sans péril pour l'œuvre, l'ébauche à

l'artiste, on ne peut, sans lui préjudicier, ravir l'enfant à la

femme, avant qu'il ne soit modelé, achevé, réussi.

Nul ne devrait être assez audacieux pour disputer aux mères, les

enfants, parcelles de leur chair, qu'elles ont animés d'une vie

propre, et nul assez téméraire pour chercher à les suppléer dans la

surveillance et l'impulsion à donner aux petits abandonnés.

XXVII

Rétablissons l'Armoire Tournante. Le Tour discret

A la maternité de Paris, il existe un service de maternité secrète où

les femmes sont reçues sans formalités. Elles placent leur état civil

dans une enveloppe cachetée qui leur est rendue à leur sortie.

La ville de Toulouse vient d'instituer, elle aussi, la maternité

secrète.

Mais, on diminue moins, en procédant ainsi, le nombre des suppressions

d'enfants qu'en rétablissant les tours.

Le jour où l'on aura fait savoir dans le dernier des villages, que

le premier venu peut sans formalité, sans dire son nom, sans montrer

son visage, déposer en tel endroit convenu, un enfant, ce jour-là

l'infanticide sera supprimé en France et la population s'augmentera;

car nul n'ignore qu'indépendamment des bâtards, on tue les «bouches de

trop» et les «partageurs».

Mais, clameront les contribuables: «Il faudra élever tous ces

abandonnés!» Ce serait moins coûteux que de rechercher, de condamner et

d'entretenir en prison les mères qui les tuent.

Le Tour sauverait la vie à un grand nombre de petits Français que

la recherche de la paternité sera impuissante à préserver de la

strangulation.

--Qu'est-ce qui invite à l'infanticide?

--D'abord, le préjugé faisant de la maternité, en dehors du mariage,

une honte. Ensuite, l'effroi de la charge de l'enfant à assumer.

L'abrogation de l'article 340 du Code civil ne supprime pas le

premier de ces motifs d'infanticide, attendu que l'autorisation

donnée à une demoiselle devenue mère, d'appeler, devant les tribunaux

son coopérateur et de divulguer ce qu'elle cache, ne lui fera pas

trouver--si elle ne l'a point--le courage moral de s'avouer mère en

une société indulgente aux actes sans conséquence, impitoyable pour

ceux qui ont des résultats vivants. La recherche de la paternité ne

fera pas, non plus toujours, disparaître le second motif d'infanticide;

car l'engendreur rattrapé quand il s'esquivait, subviendra rarement aux

besoins de son enfant. Lorsque tant de pères légitimes se soustraient

au devoir paternel, peut-on espérer que les pères naturels se

montreront plus qu'eux, empressés à le remplir? D'ailleurs, où il n'y a

rien à prendre, le diable lui-même perd ses droits. La recherche de la

paternité, qui est permise dans la plupart des pays d'Europe, existait

en France sous l'ancien régime.

En 1556, Henri II rendit un édit qui obligeait toute femme enceinte,

non mariée, à déclarer sa grossesse. Le séducteur désigné devait

épouser sa victime. Plus tard, on se contenta d'obliger le séducteur à

payer des dommages-intérêts à la mère et à subvenir à l'entretien de

l'enfant.

La recherche de la paternité qui a été votée en 1912, n'est qu'une

loi contre la séduction prouvée et l'abandon notoire. Elle ne permet

pas d'engager une action en reconnaissance de paternité, sans preuve

écrite, et menace la fille trompée de 5 ans de prison, et de 5.000 fr.

d'amende et de dix ans d'interdiction de séjour si elle engage, sans

cette preuve écrite un procès contre le séducteur.

Les femmes mères n'useront guère de la faculté de rechercher le père de

leur enfant, et les procès, que feront les demoiselles ayant beaucoup

de toupet, ne leur procureront souvent ni dédommagement moral, ni

secours matériels. Il est vrai qu'il permettra au fils naturel de

prendre le nom de son auteur, mais on ne voit pas bien quel avantage

il y aura pour lui à porter le nom d'un monsieur, qu'Alexandre Dumas

a appelé: «un malfaiteur qu'il faut classer entre les voleurs et les

assassins».

Cependant, lorsque l'enfant peut rechercher sa mère, il doit, aussi,

pouvoir rechercher son père. Seulement, il ne faut pas se dissimuler,

que sa légitimation compliquera les difficultés sociales et activera

la désagrégation de la famille en augmentant le nombre des divorces.

L'épouse qui souffre d'être secrètement trompée, ne voudra pas

supporter les infidélités de son mari, démontrées au grand jour par un

tribunal.

Les paternités pourront, sans inconvénient, être attribuées aux

célibataires. Malheureusement, plus de soixante pour cent des pères

naturels, seront des hommes mariés. Alors surgira en même temps que

l'intérêt de l'enfant, l'intérêt de l'épouse.

La société peut-elle, sans être certaine de faire le bonheur d'une

fille-mère, anéantir le bonheur d'une épouse? ne serait-ce pas une

contradiction que d'interdire la bigamie et d'autoriser les nichées

simultanées? Les procès en recherche de paternités, transformeront les

épouses, en victimes expiatoires de la débauche maritale.

Arrangera-t-on les choses, en faisant résulter des dérèglements d'un

homme, trois victimes au lieu de deux? Assurément non.

Puisque les enfants sont rares, n'en perdons aucun, ouvrons l'armoire

tournante à ceux que l'on étoufferait, rétablissons les Tours.

En rétablissant les Tours, il faudrait récompenser la maternité

clandestine qui s'avoue, c'est-à-dire faire la fille-mère indemnitaire.

Bien mieux qu'un procès au père qui se dérobe, cette solution

réhabiliterait la fille-mère et lui permettrait en même temps que de

s'élever, de classer socialement son enfant, de lui donner son nom.

La mère naturelle, chef de famille, a une autre situation morale que

celle qui se reconnaissant indigne de faire immatriculer dans le

registre public l'être auquel elle a donné la vie, s'humilierait à

solliciter un patronage masculin. Au moment où il semble si nécessaire

d'affranchir la femme de l'homme, de lui donner sa part d'autorité

familiale et sociale, il vaudrait mieux attribuer les enfants à la

mère, indemniser la maternité que de rechercher la paternité qui

renforcera encore l'autocratie masculine, en conférant exclusivement à

l'homme--fût-il indigne--les droits de chef de famille hors du mariage

comme dans le mariage.

On assurerait facilement l'indemnité maternelle à la fille-mère, en

prélevant sur les hommes, une légère contribution qu'ils auraient

grand avantage à payer, puisque cet impôt paternel les garantirait des

procès en recherche de paternité, suivis souvent, de procès en divorce.

XXVIII

Le socialisme n'aurait pas pour résultat l'affranchissement de la femme

«_Si les riches sont les monopoleurs du capital, les hommes sont les

monopoleurs du droit et de la souveraineté._»

H. A.

L'affranchissement économique de l'homme n'aurait pas pour résultat

l'affranchissement politique, civil, économique de la femme. Les

comptes fussent-ils réglés entre hommes, que tout serait à recommencer

pour que l'équité règne, puisque la moitié de la nation, les femmes,

pour lesquelles, l'oppression des détenteurs de la richesse se double

de l'oppression des détenteurs du droit, auraient été oubliées.

La fortune, même, est impuissante à soustraire à l'oppression, celles

qui la possèdent. La femme riche est dans le mariage moins libre que

la femme pauvre. Elle ne peut pas disposer de sa dot, tandis que

l'ouvrière dispose de son salaire. Ni la femme riche, ni la femme

pauvre, n'a le droit de participer au gouvernement de son pays, en

votant et en légiférant. Aussi toutes les femmes sont dupes dans

l'association humaine.

Si la question sociale se résolvait pendant que les femmes sont au

point de vue politique bâillonnées, la transformation économique

s'opérerait au seul profit des hommes.

Pour que toute la nation bénéficie de cette transformation, il faut que

la femme mise au niveau de l'homme aide à l'accomplir, participe avec

lui aux arrangements de la société.

Les hommes de la révolution ont commis une faute en ne voulant point

entendre parler de l'immixtion des ouvriers dans la politique. Eh bien,

les républicains d'aujourd'hui qui ne veulent point entendre parler de

l'immixtion des femmes dans la politique, commettent une faute bien

plus grande, puisqu'ils rendent la république impuissante à inaugurer

l'ère de justice que tout le monde attend.

Les collectivistes nous apprennent par la bouche de M. Jules Guesde[22]

que, quand tout aura été socialisé, on verra ce que l'on pourra faire

pour la femme, sans nuire à l'espèce, ni gêner l'homme. C'est assez

dire que, si le capital et la propriété étaient socialisés avant que

les femmes soient électeurs, elles ne récupéreraient point en la

société nouvelle ce qui leur aurait été pris et seraient encore, plus

que maintenant, êtres de peine, bêtes de somme et bêtes à plaisir.

[22] En 1920, Jules Guesde a déposé à la Chambre une loi tendant à

faire proclamer l'égalité civile et politique entre tous les français.

Les femmes qui croient que la question féministe sera résolue avec la

question économique, apprennent si elles gagnent un gros lot, que leur

condition légale, est après que la question économique a été pour elle

résolue, identique à ce qu'elle était auparavant. Dernièrement, en

m'abordant une dame s'écria:

«La révolution vient de s'accomplir pour moi. De pauvre que j'étais, un

lot de loterie m'a faite riche; eh bien! je suis obligée d'avouer que

j'ai perdu, avec l'habitude d'avoir faim, mes illusions politiques.

«J'avais entendu beaucoup d'orateurs affirmer que la femme sera

affranchie aussitôt que la question sociale aura été réalisée, et je

m'efforçais de persuader, de cela, mes camarades. Or, après que la

question sociale eut été pour moi, résolue, je me suis aperçue que je

restais esclave comme avant.

«Le billet de loterie gagnant avait été acheté par moi, avec mon

propre argent. Cependant, je ne puis toucher le gros lot, dont j'étais

gratifiée, sans le concours de mon mari.

«Si j'avais volé la fortune que j'ai gagnée--j'aurais--sans qu'il

soit besoin de l'autorisation de mon mari--été poursuivie en police

correctionnelle ou en cour d'assises; mais il me faut le consentement

marital pour pouvoir accepter un don, ou encaisser ce que m'a procuré

le hasard.»

Les articles 217 et 934 du code, que cette dame signale, donnent aux

hommes, la garantie de ne point être frustrés de la jouissance de la

fortune qui échoit à leurs épouses.

Les maris, eux, peuvent accepter des donations, toucher les gros lots,

sans que leur compagne en soit informée. La personne et l'avoir de la

femme sont la chose de l'époux, mais la personne et l'avoir de l'époux

ne sont pas la chose de l'épouse.

Les législateurs, tenant leur pouvoir des hommes, règlent tout en

faveur des hommes contre les femmes, non représentées au parlement.

Les députés socialistes reconnaissent que le suffrage est l'instrument

de l'émancipation politique et économique de l'homme; s'ils ne

s'efforcent point de mettre la femme en possession de cet instrument,

c'est qu'ils ne veulent point qu'elle s'émancipe.

Quand on établira l'impôt sur le revenu, si les femmes ne votent pas,

ce seront ces annulées, en politique, qui paieront pour les agents

électoraux et les gros électeurs.

Ce qui vient de se passer à Saint-Genest-Lerpt (Loire) prouve ce

que nous avançons: Le Conseil municipal de Saint-Genest-Lerpt, pour

témoigner sa reconnaissance à ceux qui l'avaient élu, a, en effet,

pris une délibération exemptant de la contribution mobilière comme

indigents, 819 contribuables sur 1185 contribuables, que comprend la

Commune. De sorte que les 365 personnes qui ne furent pas exemptées

d'impôts durent payer pour les autres et leur cote mobilière fut

notablement augmentée.

On trouve, parmi les prétendus indigents exemptés d'impôts, des

instituteurs agents électoraux, de nombreux propriétaires fonciers.

Mais, détail caractéristique, les femmes ne votant pas, aucune n'a été

exemptée d'impôts.

Elles durent, les femmes de Saint-Genest-Lerpt, parce que non

électeurs, assumer les charges des hommes de la Commune qui avaient

fait élire le Conseil municipal.

XXIX

La République personnifiée par la femme

«_La République cessera seulement pour les Françaises d'être un

bluff, quand elle leur facilitera le combat pour la vie en les armant

du bulletin de vote._»

Hubertine AUCLERT.

Coulée en bronze ou taillée dans la pierre, la République est

représentée sous les traits du sexe féminin. La liberté emprunte la

figure de l'esclave. La femme asservie symbolise l'autorité.

En ce pays où le sexe féminin ne jouit pas de ses droits politiques,

on a choisi une femme pour personnifier le pouvoir suprême, la forme

gouvernementale. Si, en même temps qu'ils annulent leurs compagnes,

les Français leur font figurer l'idéale autorité devant laquelle ils

s'inclinent, nous n'avons pas à nous plaindre de cette contradiction,

car la statue d'une femme, érigée sur la place publique, est bien

moins que le buste d'un roi, ou la silhouette d'un empereur propre à

perpétuer le règne de la mâlo-manie.

Ces hommages extérieurs qui masquent mal l'outrageante oppression,

l'illégal annulement du sexe féminin, prouvent en définitive que la

Française n'a qu'une indignité de convention.

La République honorée, sous la figure de la femme, vilipendée,

dégradée civiquement dans la société a l'air attristé d'une idole

qu'on soufflette. Elle semble se pencher pour dire aux hommes, qui lui

rendent des hommages extérieurs et refusent d'appliquer ses principes:

«l'encens des tyrans est indigne de moi; avant de venir me louer,

affranchissez les femmes. Je veux que chacun ait sous mon règne, la

possibilité d'améliorer son sort en édictant de bons enseignements

sociaux.

«La meilleure manière de m'honorer, moi la République, c'est de faire

des vingt millions de serves françaises, vingt millions de citoyennes.»

_L'origine de la République_

La République, que la femme personnifie, a eu pour initiateurs, avec

Camille Desmoulins et Condorcet, Mme Kéralio-Robert.

C'est à Mme Kéralio-Robert, femme de Lettres et journaliste, qui avait

déjà appelé les Françaises à l'action publique, que l'acte originel

de la République, la pétition audacieuse pour ne reconnaître aucun

roi, est attribuée. Michelet affirme que Mme Kéralio dicta à son mari,

M. Robert, qui écrivit cette pièce remarquable dont le style trahit

l'auteur.

Malgré les représailles que l'on pouvait prévoir, un grand nombre de

femmes et de jeunes filles signèrent avec leurs époux et leurs pères,

la pétition républicaine, ainsi que l'attestent les feuilles conservées

aux archives du Département de la Seine.

XXX

La Patrie et les Femmes

«_Démilitariser la France, c'est augmenter les chances de guerre._»

BEBEL.

Les femmes pourraient mieux que quiconque régler les différends

entre peuples et mettre fin aux querelles intestines entre Français.

Cependant, on ne les appelle pas aux conférences, ou au bruit du canon

qui tonne. Ici et là, est enterrée la question du désarmement. On

craint qu'à chaque séance elles ne s'écrient: «Etablissez la paix, en

substituant le droit à la force».

Ce ne sera qu'en supprimant les sources de conflits particuliers, en

interdisant les prises masculines, que l'on pourra mettre fin aux

empiétements territoriaux et assurer aux peuples la sécurité de leurs

frontières.

Il est juste de reconnaître, que, si le sexe masculin n'est pas disposé

à anéantir le vieux levain de discorde humaine, en plaçant le sexe

féminin à son niveau, de leur côté, les femmes qui ont la volonté

d'imposer la paix, ne se mettent guère en peine d'ajouter, à leur

vouloir, le pouvoir de la rendre certaine.

Pour assurer la paix qu'elles souhaitent, il est indispensable que

les femmes aient le droit de régler les affaires extérieures, parce

que tant qu'elles sont dépourvues d'autorité politique elles ne

peuvent avoir d'influence sur les esprits et le dressage moral de la

nation leur échappe. Mais dès qu'elles collaboreront à l'œuvre sociale,

en votant et légiférant, leur volonté pacificatrice s'emploiera à

supprimer les causes de querelles nationales et internationales, dont

le sexe masculin est l'instigateur.

Les femmes étant les plus précieux auxiliaires pour réaliser l'entente

humaine, on ne devrait pas plus pouvoir usurper le droit du sexe

féminin que pouvoir s'approprier le pays des autres.

Les Françaises sont très patriotes, mais elles n'ont point de patrie.

Les femmes nées en France de parents français, sont des sans-patrie,

non à la manière internationaliste faisant disparaître les frontières

sous les fraternelles étreintes des peuples. C'est légalement que les

femmes sont des sans-patrie.

Dans leur pays, chez elles, les Françaises sont moins que des Anglais

ou des Allemands naturalisés.

Les _Hervéistes_[23] sont électeurs et éligibles. Ils peuvent enlever

à la France le moyen de se défendre. Mais les femmes patriotes ne

sont pas admises à jeter dans l'urne des bulletins de vote qui

contrebalanceraient, annuleraient ceux des _patricides_.

[23] Leur chef a depuis reconnu son erreur et a fait une campagne

patriotique ardente; ses adeptes, éclairés eux aussi, sont morts en

héros sur nos champs de bataille.

Ce ne sera qu'en devenant citoyennes que les Françaises s'assureront le

droit d'avoir une patrie.

En ne votant pas, en restant des impotentes et des muettes aussi

incapables d'aider les autres que de s'aider elles-mêmes, les femmes

empêchent d'accroître, avec l'autorité de la France, le bien-être de

ses habitants.

Pendant que les Françaises n'exercent pas leurs droits politiques, les

déchus de tous les pays passent par-dessus leur tête, acquièrent le

titre et la qualité de citoyen qu'en raison d'une législation baroque

les natives de France ne sont pas admises à posséder.

Ceux qui crient la France aux Français n'entendent pas que la France

soit aux Françaises.

Au lieu de chercher à exhausser la France, en faisant de cette patrie

des hommes, la patrie des hommes et des femmes, en centuplant par la

collaboration de tous ses habitants la puissance d'irradiation du pays

flambeau de l'humanité, ceux qui se qualifient patriotes souffrent que

la France soit rapetissée par l'annulement féminin et dépouillée du

concours intellectuel de vingt millions de femmes.

La France amputée des femmes n'est qu'une demi-France. Quand

augmentera-t-on la patrie en la faisant cesser d'être un clan

restreint au sexe masculin? Est-il logique que l'étranger qui adopte la

France pour patrie la gouverne, alors que ses filles n'ont le droit d'y

décider de rien?

XXXI

Le désarmement des hommes amènera le désarmement des peuples

«_Parmi les progrès de l'esprit humain les plus importants pour le

bonheur général, nous devons compter, l'entière destruction des

préjugés, qui ont établi entre les deux sexes une inégalité de droits

funeste à celui même qu'elle favorisera._

«_Cette inégalité n'a eu d'autre origine que l'abus de la force._»

CONDORCET

La cruauté qui porte la multitude à s'entre-dévorer, la délectation que

chacun éprouve à se mutuellement nuire, calomnier, trahir a pour cause

la rage humaine, décèle l'exacerbation du malaise domestique, révèle

ce que nous crions depuis des années: c'est que, si la dissension

est en la société, c'est qu'elle existe au foyer. Si la guerre est

entre les individus et les nations, c'est parce qu'elle existe entre

les sexes. Que l'on désarme l'homme en élevant la femme victime, au

niveau de son persécuteur et avec les motifs de discorde, les querelles

disparaîtront, les humains s'adouciront. Le foyer domestique est

le creuset où l'on peut, à son gré, couler en miel ou en fiel les

individus.

L'enfant de la tourmente et de l'animosité naît haineux. Il a dans

le sang des ferments mauvais et, dès que ses oreilles entendent,

c'est pour ouïr les rugissements des fauves bipèdes; dès que ses yeux

s'ouvrent, c'est pour voir les luttes du milieu familial!

L'atavisme et l'imitation le poussent à user à son tour de brutalité.

De sorte que l'animosité ne s'isole pas au foyer, elle se répand à

l'extérieur, on la respire dans la rue; c'est comme une grippe morale

que tout le monde attrape. Cette haine permanente est devenue si

inquiétante que les esprits les plus opposés se rencontrent pour

proposer le désarmement primordial, le démantèlement de la place de

guerre maritale.

Les femmes au gouvernail · 第 14 / 16 段