Si cet impôt vexatoire ne frappait que les femmes, qui ne votant point,

ne sont point à ménager, il serait sûrement adopté par la commission.

Mais les célibataires mâles étant électeurs, on ne rééditera pas la loi

de 1798 qui, durant quelques années, surimposera les célibataires.

D'ailleurs, un impôt ne contraindrait pas au mariage les célibataires.

L'unique moyen d'augmenter la natalité consiste à intéresser les

génératrices à cette augmentation. Pendant que les femmes n'auront

aucun avantage à procréer beaucoup d'enfants, elles se soustrairont aux

nombreuses maternités qui les accablent de souffrances, les surchargent

de travail et les enlaidissent!

Certes, les hommes sont en France bien puissants. Pourtant, quoique

souverains, ils ne peuvent ni changer les lois naturelles, ni

augmenter, sans le concours des femmes, la natalité. Il devient donc,

dès lors, indispensable que les femmes fassent connaître à quelles

conditions elles consentiront à être plus souvent mères. La solution de

la question du dépeuplement est seulement là.

Si les législateurs ne trouvent pas que les procréatrices sont, plus

que quiconque, aptes à donner sur cela leur avis, les efforts en vue

du repeuplement échoueront: les seules personnes capables de les faire

aboutir étant laissées de côté.

On propose de spolier les génératrices, de récompenser les hommes du

travail de gestation et de parturition des femmes. La prime donnée au

père n'allégerait point le fardeau maternel. Ce ne serait pas, parce

que les hommes civilisés empocheraient la récompense de l'enfantement,

qu'ils parviendraient plus que les primitifs--simulant les douleurs

quand leur femme accouche--à faire croire que ce sont eux qui mettent

au monde les enfants.

Pour obtenir de la femme qu'elle dépense ses forces, passe ses nuits

en veilles, ruine sa santé et risque sa vie afin d'augmenter la

population, c'est employer un singulier moyen que de gratifier le père,

parce qu'il vote, du travail accompli par la mère, qui ne vote pas.

Est-ce le moyen de déterminer les femmes à appeler à la vie beaucoup

d'enfants? Les ouvriers seraient-ils excités à travailler en un

chantier où le contre-maître s'attribuerait leur salaire?

Les nombreuses maternités déforment, fatiguent, affaiblissent,

enlaidissent, non le père, mais la mère. Si, au lieu de lui attacher

par un petit intérêt son mari, on spolie la femme souffreteuse de la

rente qui lui est due pour la donner à l'homme gaillard, est-ce que

ce ne sera pas inciter celui-ci à la dépenser, cette rente, avec une

accorte voisine, point productrice d'enfants?

On tourne autour de la question de l'indemnisation maternelle, qu'on ne

veut pas proposer parce que la femme qui est en droit de la toucher,

est une hors la loi.

Il est facile de comprendre que quiconque a la peine doit toucher un

salaire et que les femmes ne se déprimeront ni ne s'useront plus, dans

le seul but de procurer des rentes à leur mari qui, après la douzaine

d'enfants pourrait les planter là.

La femme est la propriété de l'homme (une propriété de rapport) comme

l'arbre à fruit est celle du jardinier, puisqu'on reconnaît seulement à

celui-ci le droit de tirer profit des fruits humains.

Que l'on tourne et retourne, en tous sens, la question du

repeuplement, on ne parviendra à la résoudre que par l'indemnisation

maternelle, qui allégera les charges du père et permettra à la mère

de conserver en se soignant, des forces de réserve pour de nouvelles

maternités.

A la femme aisée ou riche, qui ne serait, ni par une indemnité, ni

par une retraite, encouragée à de successives maternités, on pourrait

offrir l'appât des récompenses honorifiques.

Nous trouvons puériles les décorations, mais puisque les hommes en

raffolent, les femmes peuvent bien, à leur exemple, les convoiter.

Il ne faudrait pas bien entendu, que la décoration attribuée à la

maternité, lui soit spéciale: une croix de la maternité serait de suite

appelée Croix de Gigogne.

Mais admettre la femme, six fois mère, à la Légion d'honneur,

honorerait la croix en lui faisant récompenser ce qui est utile au

pays.

XX

La femme en état de légitime défense

Les infanticides sont si fréquents, que chacun est forcé de se demander

s'ils ne sont pas une nécessité sociale, et s'il ne serait pas temps de

mettre, relativement à la génération, les conventions et les lois en

harmonie avec la nature.

Le public qui traque la coupable d'infanticide et dispute à la police

le soin de l'amener devant ses juges, n'est rien moins que disposé à

atténuer son crime.

Cependant, cette meurtrière était en état de légitime défense. C'est

pour se sauver qu'elle a tué. La société tout entière fonçait sur elle,

menaçait de la vomir de son sein, de l'écharper moralement. Affolée par

l'horreur de sa situation, elle est devenue horrible. Elle a mis son

enfant hors la vie, pour ne pas être mise hors de l'humanité.

Il faudrait voir comment se comporteraient ceux qui déclament contre

la fille-mère exterminatrice, s'ils étaient aux prises avec les

difficultés inénarrables de son présent et l'épouvantement de l'avenir

qui lui est réservé. Sa faute va tendre autour d'elle un cordon

sanitaire. On s'éloignera d'elle comme d'une pestiférée, ses amis ne

la connaîtront plus. Toutes les portes, tous les cœurs lui seront

fermés. Enfin, alors que ses besoins s'augmenteront de ceux d'une autre

existence, elle ne trouvera plus d'ouvrage.

La fille-mère a à choisir entre le mépris public, un dénûment sans nom

et... le crime! L'instinct de la conservation, le sentiment faux mais

très violent de l'honneur, en font une criminelle.

Quel est l'individu, homme ou femme, qui sachant qu'il va être à tout

jamais flétri et flétri injustement, est bien certain de ne pas perdre

un instant la raison, et de ne pas commettre un crime pour échapper à

l'opprobre qui l'attend?

A ceux qui soutiennent que la mère infanticide a été impitoyable, on

peut demander si elle a été aussi impitoyable et féroce que la société

qui contraint toutes les pauvres filles, sous peine de déchéance, à

se posséder toujours assez pleinement, pour ne jamais oublier les

conventions instaurées par les hommes--au profit des hommes,--les lois

écrites par les hommes--à l'avantage des hommes--alors qu'elles sont

perpétuellement en proie à l'obsession de la loi burinée par la nature

dans leur chair et dans leur sang.

Si l'enfant qui naît en dehors des règles de la «loi de l'homme» n'a

fait aucun mal aux vengeurs de sa mort, il a, avant même d'exister,

imposé moralement à sa mère plus que le supplice des brodequins de fer

et de la poix bouillante. Aussi elle le hait. Il est le fils de Judas,

la preuve vivante de son déshonneur.

On dit à la fille passive qui a mis au monde un enfant: Ta faute est

irrémissible, et l'on voudrait qu'elle ait l'énergie d'une héroïne

donnant, son enfant dans les bras, une leçon de morale à la barbarie

contemporaine.

A l'homme qui n'épouserait point une fille-mère, de crainte que sa

honte ne rejaillisse sur lui, on ne demande point, avant d'en faire

un mari, s'il est garçon-père. On le loue d'être père, tandis qu'on

soufflette sa coopératrice, du nom de la prostituée:--fille--

«Fille-mère» c'est-à-dire: fille qui joint au vice, la bêtise,

puisqu'elle s'est laissée duper.

On voit combien différemment est apprécié le même acte, suivant qu'il

est accompli par un sexe ou par l'autre. Les mœurs calquées sur les

lois sont défavorables aux femmes parce que les femmes sont exclues des

arrangements sociaux.

Les Françaises, qui sont des sacrifiées, de continuelles victimes

expiatoires, n'ont qu'un moyen d'avoir justice: c'est de posséder le

pouvoir de se faire justice à elles-mêmes, en réformant l'injuste

législation.

XXI

Pour les primitifs: l'enfant est une valeur. Pour les civilisés:

l'enfant est une charge

De tous les enfants qui naissent, ceux qui appartiennent réellement

à la mère, sont ceux que leur père a pu désavouer. Ils ont fait leur

entrée dans le monde en dehors de toutes les conventions sociales, et

ils sont, en raison de ce dédain des bienséances, qualifiés de naturels.

Etant censé n'avoir pas de pères, ces bâtards échappent à la prise et

à la poigne masculine. Ils ne portent point le nom de l'homme, ils ne

sont pas sous sa domination.

De sorte que, si la mère non mariée est rabaissée par le préjugé, elle

est, par le droit public, véritablement élevée au rang de l'homme,

puisque parmi toutes les femmes, c'est la seule mère qui transmet son

nom à ses enfants et qui exerce sur eux l'autorité paternelle.

Mais, afin que les Françaises n'ambitionnent pas ces avantages et pour

les décider toutes à faire abdication de leur liberté, en même temps

que le don de leur chef-d'œuvre, non réalisé: l'enfant, on couvre

d'opprobre celles qui ont un bébé en dehors du mariage, et l'innocent

est traité en coupable.

Relativement à la mère non mariée et à son fils, nous devrions bien

être aussi humains que les peuples que nous asservissons et dépouillons

sous prétexte de civiliser. Chez la plupart de nos barbares conquis, il

n'y a pas d'enfants naturels, donc pas de mères méprisées.

Dans le sud africain, la négresse esclave est affranchie quand elle a

avec son maître appelé à la vie un enfant. Son fils hérite comme ses

frères légitimes, il est honoré et elle est nommée _l'onen-el-Ouled_,

la mère de l'enfant.

Pour les primitifs, qui sont plus que nous, avec toute notre

suffisance, près de la vérité et de la liberté, l'enfant est une

valeur. Tandis que pour les civilisés, écrasés par les obligations

anciennes et asservis à tant de besoins nouveaux, l'enfant, sujet de

dépense, est moins prisé que le poulain et le veau, source de profits

immédiats.

Aussi, voyez s'il y a pour les animaux rétifs, comme pour les enfants

indociles, des martinets et des cachots. On craindrait de diminuer les

bénéfices que l'on escompte, en privant les poulains et les génisses

d'air ou de nourriture, mais torturer les petits humains qui ne sont

pas marchandise monnayable, cela ne tire pas à conséquence.

XXII

Les mères plus mal traitées que les animaux reproducteurs

Si la nature, en la chargeant de perpétuer l'espèce humaine, a

destiné la femme à être choyée dans les sociétés civilisées, qui se

préoccuperont de réaliser le perfectionnement physique et intellectuel

des générations, en notre temps si barbare, sous son masque progressif,

la femme, parce que paria politique, est moins bien traitée que les

animaux.

Dans l'étable, on garnit mieux le râtelier des herbivores féconds,

on accorde meilleure ration et meilleure place à la jument, à la

vache, à la brebis en état de gestation, car on escompte le profit que

l'on tirera de leur produit. Tandis que dans la maison, les femmes

enceintes ne sont pas exemptes de soucis matériels.

Le surmenage, les privations imposées par la nécessité de satisfaire

aux besoins de leurs premiers-nés, alourdissent le fardeau des

génératrices; et les accablées par une sixième maternité ne reçoivent

point, comme les chevaux d'omnibus dans les rues de Paris, de renfort

pour monter la voie douloureuse qui conduit à l'enfantement.

La future mère, débilitée, ne peut procréer que la souffrance. Ses

enfants, mal à l'aise dans son sein, porteront toute leur vie la marque

de leur misère originelle.

Pourquoi les hôpitaux sont-ils encombrés de scrofuleux et de

rachitiques?

--Parce que les mères ne sont point dans les conditions voulues pour

pouvoir mettre au monde des enfants normaux.

En indemnisant la maternité, on réduirait le nombre des dégénérés qui

absorbent le budget de l'Assistance.

Mais, comment faire comprendre aux pouvoirs publics, en lesquels

le seul sexe masculin est représenté, que la suppression des

privations maternelles relèverait la race, et qu'il y aurait encore

plus d'avantages à obtenir de beaux et robustes humains que de jolis

poulains?

La législation élaborée sans le concours des femmes s'abstient de tenir

compte des intérêts féminins.

C'est parce qu'elles sont tenues en dehors du droit commun, que les

femmes ne bénéficient pas des avantages sociaux.

Eliminées des emplois et du bon travail, les Françaises sont, en toutes

occasions, frustrées.

XXIII

La société n'assure pas l'existence de sa perpétuatrice

On ne peut obtenir l'accroissement de la population, pendant que la

plus appauvrissante de toutes les productions, est la production des

humains, qui précipite d'autant plus les femmes dans l'extrême misère,

qu'elles enfantent davantage.

Chose curieuse, notre société, si cruelle, si ingrate, à l'égard des

productrices d'enfants, a pour les hommes des excès de générosité. Elle

se croit quitte envers la mère, qui lui a gratuitement confectionné

et bien élevé six ou huit robustes Français. Pourtant, elle pense

avoir contracté une dette envers les élus des Assemblées législatives,

administratives et tous les employés grassement payés. De sorte que,

quand des députés, des conseillers ne sont point réélus et que des

fonctionnaires inhabiles sont déplacés, elle s'empresse de leur donner

une compensation.

Si la productrice d'enfants qui perd avec son mari, tout moyen

d'existence, ne reçoit pas comme les congédiés de la politique et

de l'administration de dédommagements, c'est parce que son sexe

ne participe, ni à la répartition des deniers publics, ni à la

distribution des emplois et des décorations--Et, tant qu'elles seront

exclues des assemblées législatives, les femmes n'auront rien et elles

ne pourront rien demander.

On dit à la femme:--«Laisse les hommes tout régler, dans la commune et

dans l'Etat. Puisque tu es mère, tu n'as pas le temps de sauvegarder

tes intérêts en votant!» Mais jamais on ne dit à la veuve:--«Laisse les

hommes t'approvisionner de tout. Puisque tu es mère, tu n'as pas le

temps de pourvoir aux besoins de tes six enfants!»

Pour se dispenser d'aider la femme qui plie sous le fardeau de la

maternité, la collectivité masculine, qui régit l'ordre social actuel,

se décharge de tout sur le père même absent ou mort. C'est un moyen

commode pour esquiver ses obligations, que d'imaginer que quelqu'un va

les remplir. Qui se préoccupe des femmes qui restent, seules, chargées

d'une nombreuse famille?

Tous les jours, des pères ayant une pleine maisonnée de petits enfants

tombent d'un échafaudage, sont broyés dans un engrenage, tamponnés

par un train, ensevelis dans une mine, empoisonnés dans une salle de

dissection, ou foudroyés dans un laboratoire. Personne, cependant,

ne s'en émeut. Et leurs veuves, pour avoir rempli le devoir social

et trop contribué à la conservation de l'espèce, sont, si elles

veulent empêcher de mourir de faim leur nichée, forcées de s'humilier

à demander l'aumône. La société insouciante et imprévoyante, qui

n'accorde qu'aux mâles l'ouvrage rétribué, n'a en aucune façon assuré

l'existence de sa perpétuatrice, lorsque l'homme, chargé de pourvoir

aux besoins familiaux, fait défaut.

Que le mari soit inexistant ou qu'il ait fui les charges sur ses bras

accumulées, en abandonnant les êtres qu'il a appelés à la vie, la femme

n'a contre la société, qui s'est faite garante de la responsabilité

pécuniaire du père, aucun recours. Et, les philanthropes ne donnent

pas à cette victime qui halète, écrasée sous la double obligation

maternelle et paternelle, une aide pour gravir son calvaire, comme

ils donnent aux chevaux un renfort, pour monter une côte. On plaint

une bête, c'est de bon goût; mais ce serait réellement vulgaire de

s'apitoyer sur une humaine.

En présence des veuves chargées d'enfants, la nécessité s'impose de ne

plus faire dépendre du mari l'existence des siens. La mère doit tenir,

non du hasard, qui lui donne un compagnon bon ou mauvais, fort ou

faible, mais d'une indemnité certaine, assurée par l'impôt paternel, la

possibilité de satisfaire la faim, jamais incertaine de ses petits.

XXIV

Les risques de la maternité

Si au lieu de n'être admises qu'à payer les impôts, les Françaises

jouissaient de leurs droits de citoyennes et avaient des mandataires

pour défendre leurs intérêts à la Chambre, les accidents du travail

de la maternité auraient, d'abord, été appelés à recevoir des

dédommagements. Car, que d'accidents mortels, que d'incapacités

temporaires ou perpétuelles, le travail de la maternité occasionne!

Interrogez les victimes des crises nerveuses, les estropiées, les

alitées et tant de femmes qui ont perdu, avec l'agilité, la possibilité

de se livrer à l'ouvrage habituel, beaucoup vous répondront: «Mon mal

résulte des suites de couches».

Or, parce qu'elles ne sont pas représentées au Parlement, ces femmes

qui ont subi des endommagements en accomplissant le plus important

travail qui soit, puisqu'il assure la perpétuation de la race humaine,

ne recevront aucune compensation. Elles vivront en une misère

lamentable. Leur fierté devra s'humilier à solliciter le secours, quand

elles ont droit à l'indemnité réparatrice.

De nombreuses femmes indifférentes à la politique ne se rendent pas

compte que c'est uniquement parce qu'exclues de la politique, qu'elles

sont tenues en dehors de la justice sociale. Fussent-elles victimes des

plus préjudiciables accidents de la maternité, les femmes n'obtiendront

pas de compensation, tant qu'elles n'ont personne à la Chambre pour

réclamer ce qui leur est dû.

Les mères devenues infirmes en mettant au monde des humains, ne seront

pas dédommagées comme l'ouvrier maçon qui se sera cassé le bras en

tombant d'un échafaudage. On n'estime pas les immeubles que le maçon

construit, autant que les êtres vivants appelés à la vie par les

femmes, et sans l'existence desquels toutes les maisons deviendraient

inutiles, puisqu'il n'y aurait personne à loger; seulement, le maçon

vote et la femme n'est pas électeur.

Il est urgent de compléter la loi sur les accidents en assimilant les

accidents du travail de la maternité aux autres accidents.

Bien que les femmes estropiées par l'enfantement, soient aussi

méritantes que les hommes blessés au champ d'honneur du travail, les

députés ne s'apitoient pas sur le malheur des non votantes. Leurs

électeurs sont cependant, à titre d'époux, de pères, de frères, très

intéressés à ce que leurs compagnes, leurs filles, leurs sœurs soient

garanties contre les risques de la maternité et ne viennent pas, par

une impotence gagnée en augmentant la population, alourdir leurs

charges. Faire indemniser la femme des accidents du travail de la

maternité, ce serait souvent empêcher l'homme de vainement se débattre

entre une mourante et un berceau, lui permettre de soigner sa compagne.

Il y a, en France des maternités, des asiles pour les femmes

enceintes; seulement, on se borne à leur faciliter l'accouchement et

l'allaitement. Jusqu'ici, ni les pouvoirs publics, ni les philanthropes

ne se sont mis en peine des victimes des accidents de la maternité. Les

femmes frappées doivent donc être assimilées aux victimes de tous les

autres travaux. Comme les blessés au feu et les blessés à l'usine et

au chantier, les blessées en donnant le jour aux humains doivent être

indemnisées. Mais, qui devra indemniser des accidents du travail de la

maternité?

--Hé! tout naturellement celle pour le compte de laquelle ce travail

s'accomplit: la société. C'est la femme qui la perpétue et la

renouvelle en créant des enfants.

Les femmes qui ne veulent pas s'occuper de politique, désirent

ardemment tous les avantages sociaux que la politique procure.

Justement, ce ne sera qu'en conquérant l'électorat et l'éligibilité,

qu'elles auront le même poids que l'homme dans la balance qui pèse

le mérite des victimes, et qu'elles deviendront aptes à recevoir des

indemnités.

Les créatrices d'hommes, ne seront garanties contre les risques

qu'elles courent, en donnant la vie, que lorsqu'elles auront conquis le

droit de voter l'indemnité maternelle.

XXV

L'enfant, source de profits pour l'homme

Aux mâles rapaces qui occupent toutes les sinécures et de plus en

plus accaparent les métiers féminins, se font couturières, modistes,

corsetières, essayeurs de jupons, détaillants de rubans, il n'est

qu'une profession qui demeure inaccessible: c'est celle d'allaiter

les enfants; si, à l'étonnement des mères de famille, les hommes

remplissent à l'assistance publique, le rôle de nourrices sèches, ils

ne parviennent jamais à être des «nourrices» véritables, à donner à

téter aux bébés, attendu, que le biberon naturel leur fait défaut.

On pourrait espérer que la profession qui leur est interdite par la

nature et qui assure la conservation des nouveau-nés--l'allaitement

naturel diminuant les chances de mort, alors que l'allaitement

artificiel les augmente--inspirerait aux hommes, inaptes à nourrir les

enfants au sein, quelques considérations ou tout au moins la pensée de

protéger ce facteur indispensable de peuplement: la nourrice. Eh bien,

le sexe masculin ne s'embarrasse pas des détails sociaux essentiels,

qui fixeraient d'abord l'attention des femmes, si elles avaient leur

part de pouvoir.

La commission chargée de trouver le moyen de diminuer la mortalité

infantile est exclusivement composée d'hommes. On ne comprend pas que

faire exister l'enfant, après sa vie utérine, soit rôle de femme. Toute

la science, renforcée d'expérience de maternité des doctoresses et des

sages-femmes, n'a pu déterminer à les faire rivaliser avec les hommes

qui se sont sans vergogne attribué les fonctions de nourrice.

Les exproprieurs ensuite clament: Femmes! dédaignez le vain droit de

vous occuper des affaires publiques! restez dans votre beau rôle de

mère!--Le rôle de mère, ils nous l'ont enlevé dès qu'ils ont vu que le

petit humain pouvait être source de profits.

La femme produit l'enfant et c'est l'homme qui tire de lui des

avantages. Un homme, l'accoucheur, cueille le fruit de la femme en

mesure de bien payer; d'autres hommes gagnent leur vie à immatriculer

les nouveau-nés sur le registre de l'état-civil. Si l'enfant est

abandonné, il est encore tributaire de tous les fonctionnaires de

service des enfants assistés.

En entrant dans la vie, un bébé procure des revenus aux hommes. Le

sexe masculin entend nécessairement se réserver le droit de mettre en

portefeuille ce petit titre de rente vivant. Aussi a-t-il décidé que,

seuls les détenteurs du _bulletin_ pourraient bien vivre de l'enfant.

Voilà pourquoi les préfets se sont substitués aux matrones pour

inspecter le service des nourrices et des nourrissons.

Les hommes jouent à la mère, surveillent nourrissons et nourrices. La

2e section du 5e bureau de la préfecture de police est chargée de la

surveillance des nourrissons, du placement à l'hospice des enfants

abandonnés et de l'examen des pièces et des soins des nourrices.

Pourquoi les agences de l'assistance ne sont elles pas dirigées par des

femmes? Parce que les femmes ne votent pas, et que seuls les électeurs

ont le monopole des emplois français.

Les femmes sont, au détriment général exclues de tout dans la commune

et dans l'état, parce qu'elles n'exercent pas leurs droits politiques.

XXVI

L'abandon de l'enfant

Présentement, peut-on abandonner un enfant à l'assistance?

--Oui: la loi sur les enfants assistés stipule que dans chaque

département les enfants peuvent être abandonnés.

«La présentation a lieu dans un local ouvert le jour et la nuit et

sans autre témoin, que la personne préposée au service d'admission

14, rue Denfert-Rochereau.

«Art. 9. La personne qui est de service, déclare à celle qui présente

l'enfant que la mère, si elle garde l'enfant, peut recevoir les

secours prévus à l'article 7, et notamment, un secours de premier

besoin qui est alloué immédiatement.

«Elle signale les conséquences de l'abandon, telles qu'elles

résultent de l'article 22.

«Si l'enfant paraît âgé de moins de sept mois, et si la personne qui

le présente refuse de faire connaître le nom, le lieu de la naissance

de l'enfant, ou de fournir l'une de ces trois indications: acte est

pris de ce refus et l'admission est prononcée. Dans ce cas, aucune

enquête administrative ne sera faite.»

Malheureusement, cette loi ne donne pas la garantie que le secret d'une

faute sera gardé; et les mères clandestines auront peur d'être vues en

allant déposer leur enfant au bureau de l'Assistance. Elles redouteront

avec raison, l'indiscrétion de la personne préposée au service

d'admission.

Les femmes au gouvernail · 第 13 / 16 段