pressent que les casseroles méprisées deviendront les philtres, en
lesquels on puisera le secret de vie, l'élargissement intellectuel.
L'humain possédant la science de la conservation, substituera à la
médication inoffensive ou corrodante, l'alimentation scientifique
qui favorisera le libre jeu de tout l'organisme. En ce temps-là, on
traitera d'égaux les préparations de bouillons régénérateurs et les
confectionneurs de bouillons de culture. Le cuisinier sera un savant
comme le savant est un cuisinier.
Bien que les tranches de pain coupées en rond ne doivent plus, comme
autrefois, servir d'assiettes, que restera-t-il à ce moment de la
vulgarité du ménage?--Pas même les poussières que Banville conseillait
de fuir en allant au café.
Hommes et femmes se disputeront les prérogatives qui leur permettront
de rendre beaux les laids, vigoureux les faibles, avec un atome de
substance ferme et fluide.
Comme en la parant de la couleur seyante on fait s'affirmer la beauté,
en adaptant au tempérament de chaque individu les sucs nourriciers
appropriés, on décuplera la vigueur physique et intellectuelle, on fera
s'affirmer la santé. On peut donc prédire le triomphe des manieurs de
casseroles où s'élaboreront les mixtures vivifiantes.
Pour le moment, la cuisine est désertée et ce qu'on y fait est qualifié
d'œuvre vile, ne méritant pas d'être rémunérée. Un politicien malade
n'existant que grâce à sa ménagère, a même, en parlant des salaires,
avancé cette énormité qui synthétise les erreurs contemporaines:--Il
tombe sous le sens que le travail d'une ménagère a moins de valeur
sociale que celui d'un mécanicien, d'un employé.
Mais la ménagère est le premier des mécaniciens, puisqu'elle entretient
en un bon état de fonctionnement, la machine de chair humaine autrement
précieuse que celle de métaux que la vapeur met en mouvement. Car
à quoi serviraient toutes les autres machines, si celle-ci d'abord
n'existait?
C'est l'absence du sentiment de sa propre conservation qui fait
mépriser par l'homme les travaux dont la prolongation de l'existence
peut résulter.
L'aristocratie de sexe qui a succédé à celle de caste ne permet pas aux
mâles de se livrer aux occupations ménagères; c'est travail vil, parce
que improductif.
Pourtant, bien que l'on ne sache commander que ce que l'on sait
exécuter, ces mêmes hommes qui trouvent l'art ménager au-dessous d'eux,
se sont réservé le droit d'élaborer le programme du cours ménager voté
par le Conseil Municipal, et ils brevèteront aussi le savoir ménager,
puisqu'il y aura à faire cela, honneurs et profits pour eux.
L'homme ne veut pas sans être rémunéré, s'utiliser; même celui qui a
pour métier de servir les autres, feint en rentrant chez lui, de ne pas
savoir se servir lui-même.
C'est l'ignorance et le préjugé qui font considérer comme abjects
les travaux de premier ordre. La science de la conservation humaine
exhaussera les arts domestiques.
Demain on honorera les inventeurs de mets réparateurs, comme on honore
aujourd'hui les inventeurs d'engins meurtriers.
XVI
Les Mères doivent voter
«_Le vote est le droit à la considération, le vote est le droit au
pain._»
H. A.
La mère doit voter pour préparer un bon avenir à ses enfants. La femme
électeur ne peut pas comme le demandait un candidat, être un satellite
de l'homme. Elle doit déposer elle-même son bulletin dans l'urne, et
non se borner à multiplier la capacité sociale de son mari. Ce candidat
voulait qu'on donnât à la famille la prééminence politique à laquelle
elle a droit. Il préconisait le _vote familial_ au lieu du vote des
femmes.
«Ce que la femme doit vouloir, écrit-il, c'est la reconnaissance
légale de son existence sociale au même titre que le mari. La
question de savoir ensuite quelle sera la main qui portera dans
l'urne le morceau de carton représentant le bulletin familial, n'est
qu'accessoire.
«L'essentiel c'est que la femme existe. Et elle comprendra qu'elle ne
pourra conquérir ce droit éminent à l'existence qu'en s'appuyant sur
ses enfants, dont le nombre donnera autant de voix à la famille. Ce
sera là la grande force de la femme, qui ne doit se considérer que
pour ce qu'elle est naturellement: la multiplicatrice de la capacité
sociale de son mari».
Les hommes qui se moquent de Guillaume II parlant de sa royauté de
droit divin, disent aux femmes qu'ils ont sur elles une autorité de
droit divin, et que la politique est incompatible avec les fonctions de
mères et d'épouses. Mais le travail de mercenaire, de blanchissage, de
portefaix n'est pas incompatible avec ces fonctions.
On ne peut opposer la maternité, à l'exercice des droits de cette
quantité innombrable de femmes qui ne sont pas mères, qui ne le seront
jamais, qui ne l'ont jamais été.
On ne peut pas opposer, davantage, la maternité à l'exercice des
droits des femmes qui sont mères, parce qu'en aucun cas, un devoir ne
peut destituer d'un droit.
Quand il survient à l'homme des devoirs, les devoirs de la paternité,
le prive-t-on de ses droits civiques? Non. Alors pourquoi sous le
prétexte qu'elle est mère destituerait-on la femme des siens?
Est-ce que la paternité entraîne moins d'obligations que la maternité?
Est-ce que le soin d'élever l'enfant n'incombe pas solidairement aux
deux auteurs de sa naissance? Dernièrement, un candidat a enlevé un
auditoire d'hommes avec cette phrase: «Si les femmes votaient, vous
seriez obligés de garder les enfants.» Cet argument n'est pas heureux.
Il exprime avec un trop naïf égoïsme que si l'homme détient le droit
de la femme, c'est surtout dans la crainte d'être astreint à faire son
devoir. Les républicains excluent les femmes du droit, de crainte que
la femme ne leur échappe comme servante.
Qu'on n'allègue pas contre les mères l'impossibilité où elles seraient
de quitter leur enfant pour voter. Est-ce que les mères ne pourraient
pas se faire remplacer par le père près du berceau de l'enfant pour
aller préparer, par leur vote, un avenir heureux aux petits êtres
qu'elles adorent?
Est-ce que l'homme serait déshonoré parce qu'à son tour il garderait
l'enfant?
La maternité ne s'oppose pas plus à l'exercice des droits civiques,
qu'elle ne s'oppose à l'exercice d'un commerce, à l'exercice d'une
profession, à l'exercice d'un art.
Les femmes ne manqueraient pas plus à leurs devoirs familiaux en
contribuant par leur part d'intelligence au bien de la société,
qu'elles n'y manquent en allant à l'Eglise, au théâtre, au cinéma, dans
les magasins.
Si la maternité absorbait la femme, au point de l'empêcher de s'occuper
de toute vie extérieure, alors il faudrait commencer par faire des
rentes à toutes les mères qui n'en ont pas, car l'obligation de
gagner le pain quotidien, l'obligation d'aller quérir les provisions
du ménage, éloigneront certainement toujours plus les mères de leurs
enfants que celle d'aller déposer dans l'urne un bulletin de vote un
jour d'élection.
D'ailleurs, si la maternité n'était une allégation hypocrite pour
refuser le vote aux femmes, celles qui ne sont pas mères devraient
pouvoir exercer leurs droits, tandis qu'elles en sont tout aussi bien
destituées que celles qui sont mères.
Si nous demandons pour toutes les femmes, pour celles qui sont mères,
comme pour celles ne le sont pas, l'intégralité du droit, c'est que
nous savons que le sentiment de la responsabilité, qui résulte de la
possession du droit, éveille à un haut degré l'idée du devoir.
C'est que nous savons que la femme, une fois en possession de ses
droits civiques, marchera avec l'homme dans la voie du progrès, et que
ses enfants, après s'être nourris de son lait, s'assimileront ses idées
de justice et de liberté.
Si nous demandons pour la femme l'intégralité du droit, c'est que nous
savons que l'autorité de la _Citoyenne_ est indispensable à la femme
pour être non seulement une mère selon la nature, une mère qui donne à
son enfant la santé, la force et la beauté du corps, mais encore, mais
surtout, une mère selon l'intelligence, une mère capable de donner
à son enfant la santé, la force et la beauté de l'âme, _mens sana in
corpore sano_.
Quelques personnes nous disent: La famille serait désorganisée si
l'homme cessait de régner partout en roi absolu, si la femme avait sa
part de pouvoir dans la famille et dans l'Etat.
Profonde erreur. Qu'est-ce donc qui peut mieux établir la sympathie
entre les hommes que la solidarité des intérêts qui résulte de la
communauté du pouvoir?
Qu'est-ce donc qui pourrait mieux qu'une communauté de pouvoir amener
entre les époux la concorde, l'union de l'esprit? Union autrement
solide, celle-ci, que l'union du cœur!
Qu'est-ce qui pourrait mieux qu'une communauté de pouvoir, amener chez
les époux une communion de goûts, d'idées, d'aspirations, une communion
de vie intellectuelle?
Aujourd'hui, quand l'union si éphémère du cœur cesse d'exister, un
abîme se creuse entre les époux parce qu'ils n'ont pas un seul point
de ralliement. Aucun but moral, aucun intérêt élevé ne les réunit.
Et dans ces ménages où l'on ne cause, certes, ni de politique ni de
sociologie, les enfants sont le plus souvent abandonnés.
Tandis qu'avec cette chose rationnelle, la vie publique ouverte aux
femmes, la vie publique commune pour les époux, comme est commune la
vie privée, le niveau moral intellectuel s'élèverait bientôt dans
chaque ménage.
L'obligation pour les femmes de s'occuper de choses sérieuses qui
intéressent les hommes, établirait au grand profit de l'harmonie
conjugale entre maris et femmes, une émulation salutaire pour le
progrès.
Les intérêts de la société, avant d'être discutés et rendus publics,
seraient d'abord discutés et résolus en famille. L'enfant témoin de ces
saines préoccupations grandirait heureux. Sa précoce initiation à la
vie civique aurait la puissance de l'éloigner des atmosphères vicieuses.
Donc, à ce triple point de vue, le bonheur de l'homme, l'intérêt de
l'enfant, l'harmonie de la famille, il est urgent que la femme, que la
mère, exerce au plus tôt ses droits civiques.
Les Français souverains ne font encore que jouer au progrès. Ils ont
badigeonné une façade de république, mais ils n'ont point la virilité
nécessaire pour accomplir les transformations fondamentales en
changeant la condition de celle qui donne aux mâles et femelles de la
nation les muscles et la moëlle. Cependant, si les milieux influent sur
les individus, combien plus exercent sur eux, d'action, les molécules
d'où ils tirent leur origine.
«Dis-moi d'où tu sors, je te dirai qui tu es!...»
Les Français, qui tous, sortent de serves, ne peuvent pas être
naturellement indépendants. L'absence de caractère, la veulerie ne se
surmonteront que quand les humains naîtront de mères libres.
La mère donne à l'enfant son empreinte. Le sein maternel fait ce qu'ils
sont, les humains.
Les femmes annulées, opprimées font des enfants à la mentalité tordue.
Pour que les enfants soient droits cérébralement il faut appeler celles
qui les créent à la plénitude de l'existence sociale et politique.
Il faut affranchir la dispensatrice de la vie en proclamant l'égalité
des sexes devant la loi.
Les femmes n'ont pas seulement le droit de participer à la politique.
Elles ont besoin d'y participer, afin de trouver là un point d'appui
quand, par le fait de la disparition de leur compagnon, le sol manque
sous leurs pieds.
Les femmes concentreraient sur l'amélioration des conditions
d'existence leurs énergies accumulées qui pourraient aider à résoudre
des problèmes qui aujourd'hui semblent insolubles, parce qu'ils
concernent l'humanité toute entière et que les seuls efforts masculins
sont impuissants à en donner la clef.
Le droit qu'ont les femmes de faire valoir leurs droits civiques, se
double pour elles du devoir de changer pour les générations qu'elles
créent, la vie de privations en vie de satisfaction, de bien-être.
Le droit d'intervenir dans les arrangements sociaux est refusé aux
femmes par les hommes qui leur attribuent le plus grand pouvoir
occulte. C'est une anomalie de garder les femmes qui tiennent une si
grande place dans la position d'inférieures où elles sont.
Si l'instinct de conservation ne contraint les antiféministes à dire à
la femme: Tu n'es plus une poupée avec laquelle on joue et dont on se
joue. Tu es un important acteur social dont on attend l'effort. Si la
dispensatrice de la vie reste annulée, si la femme n'a pas le pouvoir
de sauver les individus en transformant, avec les lois, le milieu
social, elle sera la vengeresse inconsciente qui poussera l'humanité
dégénérée à s'abîmer dans l'anéantissement.
XVII
La fonction maternelle rétribuée
«_Parce que la femme est mère, elle ne peut être ni électeur, ni
député, mais elle peut être blanchisseuse, femme de peine._»
Hubertine AUCLERT.
Le sexe masculin est incapable de bien légiférer pour les deux sexes.
Parce que les femmes ne sont ni électeurs, ni éligibles, les lois,
mêmes faites pour elles, se tournent contre elles. Ainsi la loi sur
la recherche de la paternité fait condamner à l'amende, à la prison,
à l'interdiction de séjour, la fille mère qui n'a pas de preuves
écrites de la coopération de celui qu'elle poursuit comme cocréateur
de son enfant. Pour assurer aux hommes de n'être pas ennuyés par les
femmes qu'ils rendent mères, cette loi force les femmes à recourir à
l'infanticide: la charge d'un enfant étant au-dessus des ressources
d'une fille-mère.
Pendant que des hommes graves clament que le pays se dépeuple, pendant
que des politiciens se liguent pour augmenter la natalité, ce ne sont
pas seulement celles qui n'ont pu devenir mères selon la formule
édictée par le Code, qui risquent la vie pour empêcher un bébé de
naître. Tous les jours, des épouses légitimes disent: «je ne peux pas
avoir un nouvel enfant, je serais délaissée» et elles vont trouver
l'opérateur, de chez lequel elles sortent non point toujours mortes,
mais souvent estropiées.
Pourquoi cette rage de destruction d'embryons humains existe-t-elle
dans un pays dont on prédit l'effacement pour cause de manque
d'habitants?
Parce que les Français, barbares, laissent à la femme qui ne parvient
pas à se suffire à elle-même, la charge d'élever les enfants communs.
Femmes mariées comme femmes célibataires ont la terreur de la
maternité, parce que la maternité leur inflige, en plus de la
souffrance, la gêne, la pauvreté, la noire misère.
Les Françaises n'auraient point cette terreur de la maternité, si elles
pouvaient en participant à la législation, se donner des garanties.
Les hommes législateurs ne proposent point de procurer la sérénité
au sein maternel. On semble n'attacher aucune importance à ce que
les Mères de la nation, détériorées par les souffrances physiques et
morales, ne soient pas en état à donner le jour à des êtres assez forts
pour supporter la vie. Quand on veut fabriquer un objet, on donne au
moule qui doit l'exécuter la forme et la solidité nécessaires. Mais
lorsqu'il s'agit de fabriquer des humains, on se dispense de prendre
cette précaution élémentaire. On aime mieux créer des hôpitaux pour
les malades que de donner aux génératrices la possibilité de mettre au
monde des enfants robustes, sur lesquels n'aurait point de prise la
maladie.
La nature qui ne demande pas à la femme son acquiescement à la
maternité, lui impose la charge de l'enfant. La mère n'a qu'une
garantie illusoire d'être aidée à élever l'enfant, puisque cette
garantie repose sur le seul bon plaisir de l'homme. Chacun sait en
effet, que l'amant se dérobe dès qu'apparaît la grossesse de son amie,
et que de plus en plus nombreux sont les époux légitimes qui font la
fête et se dispensent de remplir le devoir paternel. Dans l'intérêt
de la nation et de l'espèce humaine, cet état de choses doit cesser.
Il est plus que temps de régler la question relative aux rapports des
sexes.
La mère qui assure la perpétuation de l'espèce doit être traitée comme
le soldat qui assure la sécurité du territoire: c'est-à-dire, être
logée, nourrie durant le temps de son service de mère.
La maternité cessera de terrifier les Françaises quand, au lieu de les
déshonorer et de les réduire au dénûment, elle les fera considérer et
indemniser comme d'indispensables fonctionnaires.
On se procurera l'argent nécessaire pour rétribuer la maternité en
établissant l'impôt paternel que les hommes auront avantage à payer
pour s'épargner des coups de revolver, des brûlures de vitriol et se
garantir des procès en recherche de paternité, suivis souvent de
procès en divorce.
Il suffit de mettre dans la loi cet article: «A partir de 16 ans
tout Français paie l'impôt paternel pour indemniser les mères sans
ressources et assurer l'existence des enfants.»
XVIII
L'enfant doit-il porter le nom de la Mère? Matriarcat
Tous ceux qui ont séjourné en Algérie dans les oasis, ont pu voir au
printemps des Arabes grimper au faîte de hauts palmiers femelles, pour
répandre au-dessus de leur tête du pollen de palmiers mâles. Les fruits
du dattier femelle ainsi fécondé, lui appartiennent en propre. Ne
devrait-il pas en être ainsi des fruits humains? Pourquoi la femme qui
a modelé dans ses flancs et moralement formé l'enfant, peut-elle moins
bien le classer socialement que l'homme fécondateur?
Ce ne sera plus en étalant devant les tribunaux une faiblesse, point
générale chez son sexe, en exhalant des plaintes au théâtre contre
l'homme auteur de son déshonneur, que la mère naturelle parviendra à
se faire honorer. C'est en revendiquant virilement la responsabilité
de son acte, c'est en demandant d'être, par une rétribution équitable,
mise à même d'exercer cette fonction sociale: la maternité.
L'élémentaire justice, faisant proposer de donner un père à l'enfant
naturel, qui paraît avantageux pour la femme, règle en réalité à son
détriment une situation, en augmentant l'autorité de l'homme.
La mère élevée par son enfant au rang de chef de famille, a une
autre situation morale que l'esclave qui reconnaît son indignité, en
demandant le patronage de l'homme qui se dérobe.
--Que veut le féminisme?
--Diviser l'autorité familiale et sociale.
Enlever à l'homme la moitié de son pouvoir autocratique pour en doter
sa compagne. Or la recherche de la paternité tend à un but tout opposé,
puisqu'elle concentre dans une seule main l'autorité, en conférant à
l'homme, hors du mariage, comme dans le mariage, la qualité de chef de
famille.
Emile de Girardin, qui demandait que toute distinction établie par les
lois, entre les enfants naturels, adultérins, incestueux, légitimes,
fût abolie, voulait que l'enfant porte le nom de sa mère et soit sous
son autorité. C'était le matriarcat substitué au patriarcat.
En confondant les mères entre elles, en les reconnaissant également
aptes à exercer l'autorité sur leurs enfants et à leur donner leurs
noms, le matriarcat empêcherait de distinguer les mères naturelles des
autres, et il rendrait les enfants égaux devant l'état-civil.
Bien que la couvade n'existe pas matériellement en France, les Français
matricides rendent moralement inexistantes les mères en se substituant
à elles, en s'attribuant le mérite de leurs maternités et en retirant
honneurs et profits.
La créatrice annulée et écrasée chez nous a exercé ailleurs, en une
période de l'évolution humaine, une domination bienfaisante.
Le matriarcat a existé et existe encore dans un certain nombre
d'agglomérations humaines.
Dans la Chine antique, avant l'époque de Fohi, disent les anciens
livres, les hommes connaissaient leur mère, mais ils ignoraient qui
était leur père.
En Asie, les Lyciens prenaient le nom de leur mère et attribuaient
l'héritage aux filles.
Dans l'ancienne Egypte, les enfants portaient le nom de leur mère et
étaient dirigés par elle. Les femmes d'Egypte, dit Hérodote, vont sur
la place publique, se livrent au commerce et à l'industrie pendant que
les hommes demeurent à la maison, et y font le travail intérieur. Les
femmes, aux portes de l'Egypte, considèrent comme un déshonneur de
tisser et de filer.
Les Hurons et les Iroquois prennent le nom de leur mère, et c'est par
elle qu'ils comptent leur généalogie. C'est par les femmes que se
consiste la nation, la noblesse du sang, l'arbre généalogique, l'ordre
des générations et la conservation des familles.
La noblesse utérine exista en France en la période féodale. La mère
noble donnait le jour à un fils noble: le père fut-il roturier.
Les Crétois, d'après Platon, nommaient leur patrie d'origine, matrie:
combien d'autres peuples primitifs préférant la réalité à la fiction
se servaient de ce doux terme, matrie (mère) pour désigner les lieux
qu'ils habitaient. Ne serait-il pas plus naturel de dire: la France est
ma _matrie_, ma mère, que: la France est ma _patrie_, mon père?
Les Touaregs qui habitent le centre du Sahara Africain, ainsi que
presque tous les peuples de race berbère, sont régis par le matriarcat.
Ils se dénomment en raison de cela _Beni-oummia_ (fils de la mère).
C'est, dit une formule de leur droit traditionnel, «le ventre qui teint
l'enfant». Aussi, le fils d'une mère noble et d'un père esclave est
noble, le fils d'une mère esclave et d'un père noble, est esclave.
Chez les _Beni-oummia_ la loi salique est renversée. Ce n'est point
le fils du chef qui succède à son père, c'est le fils de la sœur de
celui-ci.
Même nomade, la femme Targuie est instruite et a partout la
première place. Elle discute dans les conseils de la Tribu. Elle a
l'administration de l'héritage. Elle seule dispose des tentes, maisons,
troupeaux, sources et jardins. Enfin, elle confère, avec la condition
sociale, les droits de commandement sur les serfs et les redevances
payées par les voyageurs.
On voit que les peuples qui se désintéressent de la paternité, au point
de s'appeler «fils de la mère» accordent à la femme, avec l'autorité
morale, bien des privilèges et que les Français civilisés auraient
beaucoup à apprendre au point de vue féministe, des Touaregs qualifiés
de barbares, par ceux qui ne les connaissent pas.
Malgré que les hommes s'efforcent de se le dissimuler, la mère donne
à l'enfant son empreinte en dépit de l'école. Nos belles écoles, qui
sont à juste titre l'orgueil et l'espoir de la nation, ne cultivent que
l'intelligence.
Quand on aura affranchi la dispensatrice de la vie en proclamant
l'égalité des sexes devant la loi, les humains ne piétineront plus. Ils
courront dans la voie du progrès.
XIX
Les mères et la dépopulation
En entendant répéter que les femmes ont pour unique rôle de mettre des
enfants au monde, on pouvait penser que le sexe féminin restait dans
la mission qui lui est assignée, en demandant de faire partie de la
commission extra-parlementaire chargée de combattre la dépopulation.
Il nous semblait que les deux sexes réunis, étaient seuls compétents
pour décider d'une affaire où le couple est indispensable. Eh bien,
nous étions dans l'erreur. Les hommes seuls suffisent pour repeupler la
France, puisque pas une femme n'a été nommée membre de la commission de
repeuplement.
Les Français présomptueux croient qu'ils pourront, sans les
Françaises, augmenter la natalité, comme sans elles, ils pensent
continuer à administrer et à gouverner.
Les messieurs réunis pour remédier à la dépopulation, s'imagineront
résoudre la question en récompensant l'homme qui n'a que du plaisir en
devenant père, tandis que la femme ruine sa santé, risque sa vie en
enfantant.
N'étant point traitée comme la cheville ouvrière du repeuplement,
la génératrice continuera, suivant la coutume, à se préserver de la
fécondation, à recourir à l'avortement, de sorte que l'homme déçu de
ses rêves de paternité, ne pourra percevoir le dédommagement du travail
puerpéral qui lui aura été attribué.
Bien que notre orgueil national prenne plaisir à constater que les
peuples les plus civilisés sont les moins prolifiques, la disette
d'enfants met la France en si mauvaise posture dans le monde, que les
législateurs ont songé à proposer de surtaxer les célibataires, les
veufs, les divorcés.