La femme qui n'a jamais été sollicitée de contracter une union est

autant que celle qui a refusé de se consacrer à l'homme, traitée

d'égoïste. Alors que le garçon qui se dispense d'avoir une compagne et

se fait aimer de celles des autres, est, même par les maris, appelé

galant homme.

Pourquoi, quand on apprécie les hommes qui restent célibataires,

bien qu'ayant toutes facilités de cesser de l'être, vilipende-t-on

les femmes dont il ne dépend pas de la volonté de sortir du

célibat?...--Parce que les hommes sont des êtres humains, des citoyens,

et que les femmes sont encore assimilées aux animaux.

Au lieu d'être déconsidérés, les vieux garçons sont honorés.

Ils occupent en France les hautes fonctions. Au Parlement, dans

l'administration, on ne voit que des célibataires! Le mariage est

obligatoire, seulement pour la femme, parce que la femme n'existe

que pour le mariage. Elle est encore, ainsi qu'écrivait Napoléon à

Sainte-Hélène, «la propriété de l'homme comme l'arbre à fruit est celle

du jardinier».

Le nombre des femmes étant supérieur à celui des hommes, tous les

Français consentiraient-ils à renoncer au célibat, que toutes les

Françaises ne pourraient avoir un époux. Au lieu donc de dépriser

l'état de célibataire, qui n'annihile aucunement les facultés

intellectuelles, il conviendrait de réagir contre le préjugé du mariage

obligatoire pour la femme, et d'utiliser au profit de la collectivité

nationale les trésors du cœur féminin laissés en disponibilité.

Les vieilles filles dont se gaudissent les hommes, sans doute par ce

qu'elles sont les seules femmes qui gardent sur eux des illusions, ont

généralement l'esprit ouvert aux larges pensées humaines. Il en est

parmi elles qui se lamentent de voir aussi mal utiliser par le sexe

souverain, les moyens d'amélioration sociale dont il dispose.

C'est parce qu'elle est annulée en politique, qu'elle n'est que par sa

beauté une valeur sociale, que la femme âgée est annihilée.

Avec la fonction de reproductrice finit le rôle de la femme,

c'est-à-dire, au moment précis où le rôle de l'homme ne fait que

commencer.

L'homme vieux a la valeur de son mérite. Il il bénéficie du savoir

acquis, de l'expérience faite. Il doit à son âge souvent de hautes

situations pécuniaires et honorifiques, tandis que la femme vieille,

donc plus décorative, fût-elle épouse et mère, est isolée en la

famille, congédiée par la société.

Elle n'était là que pour l'ornement et qu'à titre de productrice

d'enfants. N'en mettant plus au monde et ayant cessé d'être belle, elle

ne compte plus, c'est une morte vivante!

Ce ne sera qu'en élargissant son existence par la conquête des

prérogatives politiques de l'homme, que la femme pourra faire

apprécier, en même temps que sa fugitive beauté physique, sa durable

valeur comme intellectuelle et cesser de seulement compter comme un

animal pour exister en être humain.

XV

La besogne ménagère

_Travail domestique rétribué_

Lentement, mais sûrement, le féminisme progresse. Lorsque nous avions

au congrès de Marseille[18], demandé que le travail ménager soit

rémunéré, que la mère allaitant ses enfants, que la femme cuisinant,

raccommodant, mettant tout en ordre dans la maison, puisse prétendre à

l'indépendance économique, notre proposition avait été jugée si hardie

qu'on l'avait qualifiée d'inconvenante et même d'immorale.

[18] En 1879.

Pour certains membres de ce congrès, ne plus vouloir que la femme soit

corvéable c'était, paraît-il, sous prétexte d'indépendance et de

dignité féminine, inciter la femme à haïr son mari, pousser l'homme

à considérer sa compagne comme une étrangère, à la payer comme une

prostituée.

Eh bien, ce qui épouvantait hier, semble aujourd'hui rationnel. Le

congrès de la ligue de l'enseignement qui s'est tenu récemment à

Amiens[19], a, en effet, sans qu'il s'éleva de protestations, adopté le

vœu ci-dessous:

«Que le travail de la femme dans la famille soit évalué et qu'on

prenne pour base de cette évaluation la rémunération qui serait

donnée à une salariée pour exécuter le même travail».

[19] En 1904.

Evaluer un travail, c'est évidemment décider de le rétribuer.

La rémunération empêchera le travail du ménage de paraître abject.

Elle relèvera, aux yeux de l'homme, la femme qui l'accomplit et elle

rapprochera les époux.

En émettant ce vœu, la ligue de l'enseignement ne s'est pas seulement,

à l'exemple de son fondateur, Jean Macé, déclarée en faveur de

l'égalité des sexes, elle a orienté la femme vers le féminisme. Car en

s'affirmant partisans de l'équité envers la femme, les éducateurs ont

reconnu la nécessité d'apprendre à être juste à son égard.

Chez nous, ce qui maintient particulièrement la femme dans l'esclavage,

c'est la corvée domestique qui, en usant ses forces, en prenant son

temps, la laisse dénuée. La ménagère qui ne reçoit point même de

l'homme la somme indispensable pour le ravitaillement de la maisonnée,

en peinant beaucoup, en accomplissant des miracles d'économie, est

obligée de mendier à son mari quand elle a besoin de quelques centimes.

Or, pendant que la malheureuse reste privée d'argent, l'homme qui

lui fait faire gratuitement sa part de besogne à la maison, dépense

sans compter au cabaret! Ne serait-il pas équitable qu'il remette à

sa compagne une part de salaire qu'elle lui a permis d'obtenir en se

déchargeant des occupations domestiques?

L'égoïsme est funeste même à l'homme qu'il favorise, et il est urgent

de cesser d'exploiter la femme; obliger, en effet, la procréatrice

de se surmener, c'est assurer la naissance d'un maximum d'enfants

anormaux, donc créer des charges sociales.

Actuellement, de nombreuses femmes, forcées pour vivre d'exercer un

métier, doivent, après le travail professionnel achevé, recommencer à

se fatiguer en accomplissant la besogne domestique. L'hypocrite loi

qui leur interdit la veillée pour exécuter l'ouvrage payé, leur laisse

toute liberté de passer la nuit à peiner gratuitement.

L'homme, en sortant du bureau, du magasin, de l'atelier, se repose et

se distrait, pendant que son esclave, en quittant son emploi, s'exténue

pour lui assurer logement, linge, vêtements propres, repas bien

apprêtés.

Aider la femme à échapper à l'exploitation familiale, c'est la rendre

apte à mettre au monde des humains, qui, étant moins à redresser, plus

aisément se développeront.

Quand le travail de gestation et d'enfantement qui perpétue l'espèce

humaine, quand le travail domestique qui la conserve seront appréciés à

leur valeur, le préjugé du sexe disparaîtra.

Les femmes qui peinent presque sans interruption et, quasi sans

rétribution, ont leurs cris de souffrance étouffés en l'enceinte que

leur fait l'isolement.

Entre les femmes, nul point de contact; le terrain politique qui permet

aux hommes de se connaître, de s'unir pour défendre leurs intérêts

corporatifs comme leurs intérêts publics, leur fait à elles, défaut.

Aussi, ne sont-elles que quelques-unes de groupées dans des métiers où

sont surmenées, exploitées, des milliers et des milliers d'ouvrières.

Malgré que les socialistes, au pouvoir, ne puissent rien pour les

femmes tant qu'elles ne votent pas, combien, néanmoins, celles-ci

en s'associant, en donnant aux exploiteurs la peur d'un concert de

plaintes, pourraient améliorer leur sort!

C'est moins relativement à la limitation des heures de travail de la

femme--limiter le travail féminin qui ne s'achève là que pour reprendre

ailleurs, est une amère ironie--que, contre la condamnation de la femme

à un double labeur: l'un à peine payé, l'autre tout à fait gratuit, que

devrait se porter l'effort féministe.

Si, dans une usine ou une fabrique, la moitié des employés disait à

l'autre moitié en désignant un ouvrage rebutant: «Chargez-vous de

cette ingrate besogne qu'il ne nous plaît point de faire. Vous ne

recevrez pour cela aucune indemnité, mais nous nous ferons rétribuer

le temps que vous emploierez à accomplir à notre place, notre part de

ce travail; et, si vous avez soin de bien nous disposer envers vous,

aussi longtemps que cela nous sera agréable, sans trop nous faire tirer

l'oreille, nous subviendrons à votre entretien. Les dupeurs proposant

ce marché, seraient vite remis à leur place par ceux qu'ils voudraient

exploiter.

Eh bien, la convention, qu'en aucun cas jamais des hommes ne pourraient

faire accepter par d'autres hommes, est subie par les femmes.

Beaucoup de Françaises ont dans leur ménage la position d'un

enfant auquel, dans un moment de générosité, on promet un jouet,

dans l'occurrence, un objet de toilette; la somme nécessaire à son

habillement ne lui étant donnée comme une faveur, que pour chaque

objet.

Si le pivot de la famille est ainsi humilié, c'est un peu sa faute. Il

suffirait que les femmes qui s'usent au travail improductif, se missent

en grève pour que l'homme fût contraint ou de les indemniser pour les

servir, ou de distraire quelques heures de son temps rétribué, pour se

servir lui-même. Si la grève des mineurs en raréfiant le combustible

peut arrêter le machinisme, la grève des ménagères forcerait, faute

d'être entretenue, huilée, la machine humaine elle-même, à s'arrêter.

Les hommes profitent du travail féminin, sans se donner la peine de

penser que l'exploitation de la femme dans le ménage par l'époux,

autorise l'exploitation de la femme par l'employeur.

Les maris, qui ont avili la main-d'œuvre féminine, en établissant

l'usage de ne point la payer, accusent ensuite les femmes de faire

baisser les salaires quand elles apportent, en leurs métiers, l'effort

de leurs bras dont, par la coutume de bénéficier de la gratuité, ils

ont reconnu l'indignité à être récompensée.

L'Etat admet ces malhonnêtes procédés envers le sexe féminin, qu'il

exploite partout où il l'emploie, en lui donnant, pour un travail

égal, un salaire moindre qu'au sexe masculin.

Alexandre Dumas écrivit un jour à une actrice qui lui avait fait des

confidences:

«Méprisez l'homme, passez-vous de lui: toute la force, toute la

valeur de la femme est là!»

En ce conseil est formulé le principe de la liberté féminine. La femme

qui peut exister moralement, matériellement, diriger ses affaires,

satisfaire à ses besoins sans le secours de l'homme, est en dépit de

l'asservissement des lois et des mœurs, son propre maître.

Chose curieuse, les hommes qui, tous se sentent un peu de faiblesse

de caractère, poursuivent la conquête des femmes aptes à endosser

leurs responsabilités. Ils recherchent les fortes qui peuvent se

passer d'eux. En dehors des riches, qui ont toujours été l'objet de

leurs convoitises, les pourvues de bonnes professions ou de réelles

aptitudes domestiques fixent surtout leurs choix. Certes, ils aiment

les coquettes, mais seulement pour flirter!

Cependant, les parents ne tiennent point compte de cette indication.

Ils admirent leurs enfants et attendent tout pour elles de leurs

regards fascinateurs. Les laisseraient-ils dépourvues à la fois, de

professions et de dots? Ils développent chez leurs filles un intensif

besoin de luxe. De même que la riche, la plus pauvre semble devoir

être une décorative. Elle est parée afin de bien affirmer que, seul,

un homme très riche pourra l'entretenir. Parée, à crédit souvent, les

industriels escomptent le mariage des belles filles, comme les usuriers

celui des garçons cultivés.

Les institutrices se joignent aux mères idolâtres pour maintenir en

l'erreur, au lieu de les fortifier dans les réalités, les jeunes

personnes. Des éducatrices qualifient les soins du ménage de «besogne

de femmes de charge devant laquelle reculeront les jeunes filles

instruites et bien élevées».

Si, en nos écoles, on éveille de la répugnance pour la première

obligation imposée à toute Française, n'ayant point le moyen de se

faire servir, il ne faut plus s'étonner que le Café reste, comme

l'appellait Théodore de Banville, «Le paradis de la civilisation,

l'inviolable refuge de l'homme contre les poussières et les vulgarités

du ménage».

L'éducation et l'instruction ne rendent pas inaptes à se servir

soi-même. Au contraire, tout développement est propice à émanciper du

préjugé qui fait classer le travail en besogne noble ou vile et à le

faire accomplir, ce travail, quel qu'il soit, sans penser déroger.

Un américain millionnaire ne se croit pas déchu, en redevenant cireur

de bottines; voilà pourquoi il remonte si vite au premier échelon

social. Il n'y a guère en France que les juifs qui en tombant de très

haut, se retrouvent sur leurs pieds comme les énergiques Américains.

En conjurant les législateurs de supprimer l'esclavage de la femme qui

entrave la liberté de l'homme, nous supplions les institutrices et les

mères de donner aux Françaises la trempe morale qui les fera libres,

parce que décidées à ne reculer devant aucune besogne, parce que aptes

à élever, en les accomplissant, tous les travaux.

Les jeunes filles instruites, bien élevées, qui n'ont pas le moyen

d'avoir de domestiques ne s'abaissent pas, en se livrant aux soins du

ménage, puisque leur entente de ces occupations leur donne une valeur

nuptialitaire.

Nous connaissons dans différents milieux, des jeunes gens instruits,

distingués, qui, relativement à la dot, ne seront pas exigeants.

Seulement ils veulent trouver chez la compagne de leur vie, du

savoir-faire; l'aptitude à organiser de ses propres mains le bien-être,

chez soi.

Ces futurs époux disent: «Nous nous dévouerons avec joie à gagner

entièrement la vie commune, mais à la condition que, pendant que nous

travaillerons, notre compagne ne demeurera pas immobile, en proie aux

dangereuses suggestions de l'oisiveté.»

La femme n'est plus une charge quand elle devient une aide, et l'union

dans l'effort ne saurait déplaire aux jeunes filles fières.

Les jeunes hommes avisés, qui en place d'une dot, demandent à leur

épouse de savoir se servir elle-même, sont inconsciemment des

émancipateurs. Ils forceront mieux que quiconque les jeunes filles à

s'affranchir des besoins fictifs que les préjugés leur ont inculqués

et ainsi à se faire libres, avant de voir décréter leur liberté.

Plus la femme s'évertuera à ne compter que sur elle-même et s'ingéniera

à se passer de l'homme, plus elle sera en condition d'être recherchée

par lui, dans tous les pays parmi toutes les races.

_1er mai des Femmes_

Quand l'employeur, qui a plus intérêt à rémunérer la besogne accomplie

que les heures de présence au chantier, aura diminué la durée du

labeur quotidien réclamée par les travailleurs des Deux-Mondes[20],

quand l'homme--aristocrate dans l'humanité--sortira à quatre heures de

l'atelier, il pourra, à son gré, se croiser les bras ou se promener

comme un bourgeois, canne à la main. Alors que la femme ouvrière devra

toujours, quelle que soit l'heure à laquelle finisse la journée,

entreprendre un travail encore plus pénible que celui qu'elle vient

d'accomplir: balayages, nettoyages, approvisionnements, cuisinages,

lavages, raccommodages, repassages, soins aux enfants etc., etc.

[20] 1919. Loi des 8 heures de travail par jour. 2 août 1919 dans la

Marine marchande. 24 juin 1919. Loi réduisant les 8 heures pour les

Mineurs.

Les manifestants qui proclament que le 1er mai veut dire: «Plus de

travail exténuant, repos normal, loisir...» ont-ils mis dans leur

programme d'alléger le fardeau de leur compagne en partageant avec elle

le travail, aussi nécessaire qu'improductif, du ménage?

Ce n'est pas, dira-t-on, l'affaire de l'homme de balayer la maison, de

nettoyer les ustensiles, de laver, raccommoder les hardes, de préparer

le dîner.--C'est bon pour une femme de peiner gratuitement dans ces

métiers de femme.

Est-ce qu'il n'y a pas des hommes qui sont valets de chambre,

tailleurs, blanchisseurs, cuisiniers, marmitons?

Lorsqu'il s'agit de gagner de l'argent, l'homme dispute très bien à la

femme l'office de ménager qu'il trouve indigne de lui quand il s'agit

d'en faire la besogne pour rien.

Les mères sont, il faut l'avouer, un peu coupables de leur exténuement.

En négligeant d'apprendre à leurs fils à se servir eux-mêmes, elles

perpétuent, à travers les générations, la tradition du servage féminin.

Pourquoi l'homme, qui n'a pas au régiment, de domestique pour faire les

corvées, se débarrasse-t-il dans la vie civile, sur sa mère, sur ses

sœurs, sur son épouse, de tout ce qu'il y a de pénible à accomplir dans

la maison?

Astreint, comme la femme, à se nourrir, à user ses vêtements, à salir

son linge, sa vaisselle et son logement, déchoirait-il plus qu'elle,

en balayant, en lavant, en préparant ses aliments, en recousant ses

boutons, comme il le faisait, sans rechigner, à la caserne?--Non! Et

avant de posséder, ou après avoir perdu cette servante gratuite qu'on

dénomme son épouse, l'homme se trouverait fort bien de s'obliger

soi-même.

Le partage entre époux du travail du ménage permettrait à la femme de

partager le repos, le loisir de l'homme. Alors en rentrant au logis, le

mari trouverait au lieu d'une femme fatiguée, épuisée, qui a parfois la

bouche amère, une compagne aimable, gracieuse, avec laquelle il serait

fier de se montrer.

Quelle entente mettrait dans le ménage ce simple travail fait ensemble!

Les époux s'entr'aidant en bons camarades, il n'y aurait plus chez

la femme, succombant sous l'effort, la sourde révolte qui se traduit

en humeur. Et chez l'homme, ce serait fini du mépris pour celles

auxquelles sont dévolues des occupations dites serviles--parce que non

rétribuées--puisqu'il partagerait ces occupations.

L'épouse, pas surmenée, conserverait sa gaîté de jeune fille, et,

le mari n'ayant plus à redouter les plaintes et les poussières, se

trouverait heureux dans le logement où grâce à ses muscles, brillerait

ce luxe du pauvre: la propreté.

Quand la Française n'aura plus à supporter que la moitié du fardeau

domestique, elle trouvera enfin le temps de penser qu'elle n'est pas

une bête de somme, qu'elle doit exercer tous les attributs de personne

humaine et s'occuper des intérêts généraux avec lesquels ses intérêts

particuliers ont tant de corrélation.

Les femmes qui sont prises aux entrailles, quand elles entendent des

humains crier--devant des terres où il suffirait de jeter quelques

grains pour que de leurs flancs généreux sorte la nourriture--crier en

face de colonies paradisiaques où les récoltes succèdent aux récoltes:

«Je n'ai pas de travail! j'ai faim!» voudraient réprimer ce désordre

social et assumer avec l'homme la souveraineté publique afin de pouvoir

empêcher la nation de pâtir devant ces richesses inexploitées.

Malheureusement, les femmes sont en même temps que des dégradées

civiques, des condamnées aux travaux forcés à perpétuité.

Les maris, sauf de rares exceptions, croient qu'une épouse est un petit

bœuf donné par la nature et ils usent, ils abusent de son dévouement.

Si la réduction du labeur de l'homme ne devait pas diminuer pour la

femme le surmenage improductif qui fait obstacle à son indépendance

économique, les travailleuses qui peinent souvent dix-huit heures

sur vingt-quatre seraient obligées de se liguer pour faire contre le

travail supplémentaire du ménage qui ne leur rapporte rien, elles

aussi, leur 1er mai.

En se croisant les bras comme eux, devant les travaux domestiques, les

femmes imposeraient aux hommes, habitués à être constamment servis, des

privations qui amèneraient vite leur égoïsme à accommodement.

Certes, la Française si vive, si active, ne recule pas devant

l'ouvrage. Seulement, elle sait que l'amour, le dévouement, les

qualités morales d'une femme, sont partout moins appréciés que ses

charmes, et que, si elle est enlaidie par d'excessifs labeurs, son

mari lui donnera une rivale plus fraîche. Aussi, pour conserver sa

gentillesse et sa santé, c'est-à-dire, son bonheur en ménage, l'épouse

s'insurgera, s'il le faut, contre l'attribution exclusive qui lui est

faite, d'un travail supplémentaire exténuant.

Mais la femme sera-t-elle forcée de faire son 1er mai, pour éviter de

perdre en se détériorant le cœur de son mari?

Ne serait-ce pas suffisant que ses conseillers à la Tribune et dans

la presse disent à l'homme qui va distraire au cabaret ses heures de

chômage, pendant que sa compagne continue la journée en se tuant de

travail à la maison: «Puisque tu profites du bien-être domestique,

fais ta part de besogne domestique comme au régiment».

Au régiment les hommes sont à tour de rôle astreints à la corvée

de nettoyer la chambrée et à préparer «l'ordinaire»: pourquoi n'en

serait-il pas de même au foyer?

La corvée amicalement partagée entre mari et femme, obligés à se servir

eux-mêmes, semblerait moins pénible. L'effort réciproque pour rendre

l'habitation commune agréable, rapprocherait les conjoints.

Bien plus sages que nous, les Américains reconnaissent que les deux

sexes étant dans l'obligation de se nourrir et de se vêtir, doivent

savoir cuisiner et coudre. Ils font, dans les collèges, suivre en

commun par les garçons et par les filles les cours de cuisine et

de couture, afin qu'en l'épreuve de la vie hommes et femmes soient

pareillement aptes à se rendre, à l'occasion, à eux-mêmes, services.

Quand s'inspirera-t-on dans les écoles de France de ce bon exemple

Américain?

_Qui fera le ménage?_

Comme les jeunes filles, les jeunes gens ont besoin d'être initiés aux

arts domestiques.

--Qui fera demain le ménage?

--Celui des époux qui sera le plus savant!

«Celui de nous deux, dit Socrate, glorifiant le travail du ménage, qui

sera le plus industrieux économe, est celui qui apporte le plus en la

société.»

Que l'on ne se hâte point de sourire. Avant de réfuter ces

affirmations, il est bon d'examiner si un intérêt supérieur n'exige

pas, que soit remonté le courant d'anarchie sociale où tout est

bouleversé, déplacé, où nulle chose n'est appréciée selon sa valeur, où

nul être n'est, d'après son mérite, coté.

En notre société où un commis de magasin est mieux vu que

l'indispensable semeur de blé, où les professions sont d'autant moins

rétribuées et considérées qu'elles sont plus utiles, où l'on gagne

davantage à amuser les êtres qu'à décupler leur existence, où il y a

l'académie de musique et pas l'académie de l'alimentation, il n'est

point surprenant que le sexe masculin défende ses positions honorées,

parce que lucratives, et ne veuille participer aux travaux, qualifiés

de vils, parce que pas rémunérés.

Quand se dissiperont les ténèbres qui voilent aux humains la vérité?

Les arts domestiques, dont peut résulter la modification des êtres,

seront recherchés, réhabilités. Si l'on ne crée pas comme le proposent

des gastronomes, une académie de femmes gardiennes de l'art de

bien vivre, on peut être certain que les générations futures se

préoccuperont de vivre pleinement, en complète santé et que selon le

vœu du baron Brisse, sera installée à Paris une faculté de chimie

culinaire, et que la science de l'alimentation enseignée gratuitement

fera baisser la mortalité.

Présentement, les humains ont moins que les animaux, l'instinct de la

conservation.

Dans les écoles on apprend tout aux enfants, hormis l'art d'augmenter

l'énergie vitale.

Mais viendra l'heure où chacun ayant la science de la conservation,

s'évertuera à renouveler ses forces pour prolonger son existence.

Alors, l'ensemble des travaux qui coopèrent à ce résultat, apparaîtra

de premier ordre, sera le plus relevé. Les êtres instruits et

intelligents ne se déchargeront plus sur quiconque, à la maison, des

soins que le savant se réserve à lui-même dans le laboratoire.

On a déjà, de cela, des signes précurseurs. Lorsque les femmes

demandent à contrôler l'emploi de l'argent qu'elles versent,

comme contribuables, chez le percepteur; et que les malotrus leur

crient:--Votre place est à la cuisine; retournez à vos casseroles!

elles ne se sentent point insultées et regardent d'un gentil air de

pitié leurs insulteurs. On croirait qu'elles ont compris:--Votre place

est au laboratoire! Retournez à vos cornues!

Les femmes au gouvernail · 第 11 / 16 段