circonstance. Mlle Renée Gautherot, voulant devenir sage-femme, était,
à vingt ans, entrée à l'Ecole départementale d'accouchement de Dijon.
Elle passa ses examens et, pendant un an, fut interne à la Maternité.
Elle coucha dans le dortoir commun, prodigua ses soins aux accouchées
jusqu'à ce qu'un docteur révélât que cette jeune fille... était un
jeune homme!...
Renée Gautherot a été éduquée ainsi que l'est une fille, et si l'on
n'avait point découvert qu'elle appartient au sexe masculin, elle
serait restée toute sa vie exclue de l'électorat comme indigne.
Mais parce que l'on a acquis la certitude que cette femme est un homme,
la voilà reconnue apte à exercer ses droits de citoyens. L'insuffisance
d'éducation alléguée pour spolier les femmes de leurs droits
politiques, ne privera pas de voter ce garçon élevé en fille.
Dans la République, filles et garçons étant pareillement intéressés,
doivent pouvoir également donner leur avis.
L'opinion des femmes doit être entendue et respectée comme l'opinion
des hommes.
Tout le monde n'est pas partisan du vote des femmes. Mais ne sait-on
pas que, si en France, les changements dans le costume féminin sont
sans protestation acceptés, le remplacement d'une coutume féminine par
une autre, a toujours fait se récrier une légion d'opposants.
Quand les parisiennes qui n'avaient le droit d'occuper l'impériale
des omnibus furent admises à monter s'y asseoir, beaucoup de gens
trouvèrent mauvais qu'on leur octroyât cette liberté. Les uns
feignaient de craindre que les femmes accapareraient toutes les places
à 15 centimes; d'autres clamaient qu'il était immoral d'autoriser des
enjuponnées à grimper sur le dessus des voitures.
Lorsque les femmes devinrent cochères, chauffeuses et conduisirent les
voitures, les protestations furent nombreuses. Mais nul n'aurait coupé
les guides de leur cheval si les cochères avaient été électeur. Pour
avoir la liberté d'agir à leur gré, les femmes doivent tenir, comme les
hommes, les rênes de l'Etat.
Les Français s'affaiblissent en n'utilisant pas toute l'intelligence
et toute l'énergie de la nation, en ne relevant pas les femmes de la
dégradation civique.
La dégradation civique est une déchéance qui fait perdre la qualité de
citoyen, et fait exclure du droit de participer au gouvernement.
Pour les hommes, la dégradation civique résulte de la condamnation à
une peine infamante pour assassinat, vol, ivrognerie, attentat aux
mœurs.
Pour les femmes, la dégradation civique ne provient point de
condamnations, mais simplement de leur sexe. C'est parce qu'elles
sont nées du sexe féminin, que toutes les Françaises sont assimilées
aux assassins, aux voleurs, aux satyres et exclues avec eux des
droits politiques. Seulement, les hommes condamnés ne sont qu'exclus
temporairement des droits politiques. Les femmes en sont des exclues
permanentes de ces droits.
Entre hommes et femmes, dont le même sang coule dans les veines, il ne
doit avoir ni supérieurs ni inférieurs, mais accord, efforts combinés
pour faire, de notre France, un lieu de délices.
Les hommes ont tout à gagner à faire à la femme, cette amie sûre,
cette sage conseillère, place à leur côté. Il y a pour eux dans
l'affranchissement de leurs compagnes une augmentation de bien-être, et
tout ce qui peut résulter d'heureux pour l'humanité de l'utilisation
d'intelligences généreuses et primesautières.
La question des femmes est le nœud gordien qui, une fois tranché,
rendrait facile la question sociale.
XIII
La Femme en France est moins que l'étranger
«_Plus encore que le Français, la Française représente la plus haute
expression du caractère national._»
Elisée RECLUS.
Les Françaises qui caractérisent la France n'existent pas socialement,
annulées, sans action. Elles restent à perpétuité hors la loi dans
leur pays, puisqu'elles sont exclues des droits politiques. Ce ne
sera cependant qu'en utilisant toute sa force cérébrale que la France
s'assurera la prépondérance morale dans le monde.
On n'admet pas au droit commun les Françaises; mais on admet au droit
commun les étrangers naturalisés: près de 14.000 étrangers sont, par
an, faits citoyens Français.
Plus de la moitié de la nation française n'est pas représentée au
Parlement tant que les femmes ne votent pas. Mais les nations
Russe, Allemande, Belge, Anglaise, Italienne, Autrichienne, Espagnole,
Américaine, Suisse, Hollandaise, Turque, Grecque, Suédoise, Danoise,
Norvégienne, Portugaise, Japonaise, Chinoise, Bulgare, Serbe, sont
représentées au Parlement Français. Les natifs de ces pays sont devenus
électeurs et éligibles chez nous, exercent une influence sur nos
assemblées administratives et législatives au profit de leur véritable
et première patrie. Ils peuvent faire prendre des déterminations
préjudiciables à nos intérêts nationaux, insinuer une mentalité
anti-française, tandis que les femmes Françaises, point citoyennes,
sont dans l'impossibilité de défendre la France contre ces étrangers.
L'exclusion des droits politiques des femmes contribuables,
justiciables qui forment la majorité des Français, est un sabotage des
principes patriotiques et républicains qui amoindrit la France et met
en péril la République.
Pendant que les députés refusent de faire électeurs les femmes de
France, le gouverneur général de l'Afrique Equatoriale française,
demande d'admettre sans discussion--par décret--les nègres du Congo
à être citoyens, et cette proposition de faire voter les nègres du
Congo est immédiatement prise en considération et mise à l'étude par
le ministre des Colonies. C'est que les intérêts des nègres du Congo
et les intérêts des députés sont connexes; tandis que les intérêts des
femmes et les intérêts des députés sont en opposition.
Les noirs du Congo seront faits électeurs, parce qu'en votant, ils
augmenteront le nombre des sièges législatifs.
Les femmes ne sont pas admises à voter parce que les députés ne sont
point intéressés à ce qu'elles votent. Comptées déjà, contribuant par
leur nombre à créer des sièges législatifs, elles ne procureraient pas
une place de plus à la Chambre, et en doublant le nombre des électeurs
elles rendraient plus difficile d'être élu.
Les noirs des Antilles, de la Guadeloupe, du Sénégal qui ne parlent pas
notre langue, qui ne subissent pas nos lois, possèdent depuis longtemps
le bulletin de vote.
Les gouvernants élèvent jusqu'à eux, les plus sauvages indigènes de
nos colonies parce qu'ils leur assurent des fiefs électoraux. Ils font
des étrangers qui contribuent à leur garantir ces fiefs, des égaux
politiques. Mais les femmes serves, ne disposant pas des fiefs dont
elles ont été spoliées par les hommes, sont laissées au-dessous de tout.
Les Françaises devraient être en France, au moins aussi bien traitées
que les étrangers.
C'est anti-français d'accorder aux hommes nés hors de notre territoire
des privilèges que les naturelles, que les filles du pays ne possèdent
pas.
En la France hospitalière, l'étranger est partout bien accueilli.
Il trône dans les salons, il est embauché par les employeurs et par
l'Etat. Une grande partie du personnel des établissements dépendant
de l'Etat, des départements et des communes est étranger. Le
cosmopolitisme pousse les habitants de notre pays à renoncer à toute
initiative propre, à accepter les yeux fermés la manière de se vêtir,
de se chausser, de se loger, de vivre et de penser de l'étranger.
A l'instigation des étrangers nous cessons d'être nous mêmes. Nous
transformons notre langue, nous changeons de manière de voir, nous
sommes conquis moralement par les Anglais, les Allemands, les
Américains.
Je propose de mettre un impôt sur les _anti-patriques_ qui remplacent
les mots de notre langue par des mots étrangers: «L'homme qui aime
les autres pays autant que le sien, dit Roosevelt, est un tout aussi
nuisible membre de la société, que celui qui aime les autres femmes
autant que la sienne.»
La France se montre meilleure pour les hommes nés à l'étranger que pour
les femmes sorties de son sein.
L'étranger naturalisé a tous les droits des nationaux mâles. Il est
électeur, il est éligible, il est trouvé apte à remplir les bons
emplois, les hautes fonctions, cependant que des femmes nées en France
de parents français sont comme les repris de justice, des dégradées
civiques.
Les étrangers ont en France de hautes situations auxquelles les femmes
ne peuvent prétendre. Des étrangers sont auditeurs au Conseil d'Etat,
mais pas de femmes.
A l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, il y a beaucoup de
correspondants et de membres associés Allemands, mais pas de femmes.
L'étranger est en France plus favorisé d'honneurs et de sinécures
que les femmes. Il obtient plus facilement qu'elle du travail, et ce
travail souvent mal exécuté, est mieux rétribué que celui des femmes.
L'homme étranger peut en France faire concurrence aux ouvriers
français, en travaillant au-dessous du tarif des syndicats. Il faut
bien qu'il vive le pauvre!... Ne sommes-nous pas tous frères devant les
syndiqués?
La femme française, elle, doit mourir de faim ou se prostituer, plutôt
que d'accepter de travailler au-dessous du tarif syndical. Si elle
se le permet en raison de son infériorité légale, qui fait déprécier
son travail, elle est exclue du syndicat, et ses collègues mâles font
grève pour obtenir son expulsion de l'imprimerie ou de la fabrique qui
emploie.
Or, ces socialistes qui exigent que les femmes infériorisées par la
loi soient aussi payées que les hommes qui font la loi, lorsqu'ils
deviennent patrons, comme à la verrerie d'Albi, ils donnent aux femmes
1 fr. 25 pendant qu'ils s'attribuent 12 francs par jour[16].
[16] Ecrit avant la grande guerre.
_La concurrence étrangère_
Les Allemands sont plus chez eux en France que les femmes qui
perpétuent la nation française.
Ils nous vendent leur pacotille, des pneumatiques d'automobiles, des
échelles de pompiers, des instruments de chirurgie, etc.
Les Allemands auxquels l'abaissement de la France importe tant, ont,
dit Edouard Drumont, monopolisé chez nous les industries intéressant
la défense nationale. Ils nous fournissent à bon marché l'acétate qui
entre dans la composition de la poudre B, cause de tant de catastrophes.
Le congrès du bâtiment tenu à Bordeaux en avril 1912 s'est occupé de
la situation faite aux ouvriers français, par les nombreux ouvriers
venant de l'étranger et auxquels, même l'état, confie des travaux
importants.
En donnant des détails sur ces travaux, les congressistes nous ont
appris que le monument de Waldeck-Rousseau du sculpteur Marqueste,
érigé à l'aide d'une souscription nationale, a été exécuté à Sarraveza
en Italie. Celui du Vengeur commandé pour le Panthéon par l'Etat à M.
Ernest Dubois, a été exécuté à Carrare. La fontaine décorative de la
place du Carrousel, dont l'auteur est M. Larche a été exécutée dans les
ateliers de M. Pelligripi. Le buste de Paul Déroulède par Pallez a été
sculpté à Carrare.
Est-ce que l'on ne pourrait pas faire travailler à Paris le marbre de
Carrare?
Les artistes qui font exécuter leurs œuvres en Italie, et les grands
éditeurs qui font imprimer leurs livres à Londres et à Berlin devraient
être frappés d'énormes taxes, car beaucoup de Français pâtissent,
pendant que les Italiens, les Anglais et les Allemands mangent notre
pain national.
Plus d'un million d'étrangers font chez nous concurrence aux
travailleurs français.
En voyant préférer, à elles, les étrangers, les femmes françaises
se révoltent. Une fabrique de conserves alimentaires qui employait
pour écosser les petits pois, des ouvrières Belges, fut dernièrement
envahie par des centaines d'ouvrières françaises qui se plaignaient
qu'on donnait leur place aux étrangères. Elles pénétrèrent dans l'usine
en frappant les gendarmes qui s'opposaient à leur entrée et elles
demandèrent que le travail fût attribué aux françaises, au lieu d'être
donné aux étrangères: Ces femmes avaient raison.
Les étrangers viennent nous prendre notre clientèle, notre travail,
nos gains, nos bénéfices. Ils deviennent médecins avec des diplômes
étrangers. Ils sont propriétaires de milliers d'hectares de terre. Ils
fondent chez nous des maisons de commerce, des usines. Ils exploitent
notre sol et notre sous-sol.
Les espions Allemands se font en France, industriels. Les Anglais aux
griffes puissantes ont les mains mises sur tout ce qui leur paraît bon
à prendre.
Les déchets sociaux de tous les pays font de Paris, un repaire de
bandits. Sur sept malfaiteurs il y a six étrangers.
La France installe les espions à son foyer. Les 103.000 allemands
qui vivent à Paris, sont des envahisseurs dont la pénétration choque
l'esprit national.
L'homme étranger jouit à Paris de tant de considération, qu'il trouve
facilement dans le commerce 100.000 francs de crédit. La femme
française ne trouve pas crédit pour 20 kilos de pain.
Quand, pour exercer les droits politiques on n'assimile pas les
françaises aux français, comment peut-on assimiler les étrangers aux
français pour exercer les droits politiques?
La mise du bulletin de vote en la main de l'étranger est une
capitulation qui lui livre notre destinée et lui donne le droit de nous
imposer sa loi.
En laissant la majorité de ses membres--les femmes--au-dessous
des étrangers, la nation française se rend inapte à résister à la
déformation que lui imprime l'infiltration étrangère.
Des étrangers naturalisés ne peuvent envisager nos affaires et nos
intérêts comme des français d'origine. Comment se fait-il donc que ces
étrangers naturalisés jouissent des prérogatives que les natives de
France ne possèdent pas?
Blanqui demandait: Que serons-nous demain si nous n'avons plus de
patrie?
La patrie est comme une maison familiale dont tous les habitants sont
censés être de la même famille.
Eh bien, les femmes nées en France de parents français sont des
sans-patrie, non à la manière internationaliste qui fait disparaître
les frontières sous les fraternelles étreintes des peuples, mais selon
la légalité napoléonienne qui traite la femme, en errante sans feu, ni
lien, qui n'a d'autre nationalité que celle de ses maris successifs.
On lit dans le code civil article 19: La femme française qui épouse un
étranger suit la condition de son mari[17].
[17] La loi nouvelle portera que: «La femme française qui épouse
un étranger conserve sa nationalité, à moins qu'elle ne déclare
expressément dans l'acte de mariage, vouloir acquérir la nationalité
de son mari.»
Ce ne sera qu'en devenant citoyennes que les françaises s'assureront le
droit d'avoir une patrie. Actuellement dans leur pays, chez elles, les
Françaises sont moins que des Anglais, des Italiens, des Belges, des
Allemands naturalisés qui peuvent trancher de tout dans la commune et
dans l'Etat.
Pourquoi cette prééminence chez nous des étrangers sur les femmes?
Aux femmes qui les complètent, les français doivent toutes leurs joies.
Aux étrangers qui menacent leur sécurité, qui enlèvent, avec le
travail, le pain quotidien, les français ne doivent que des angoisses
et de la pauvreté. Cependant, ce n'est pas aux femmes, qui se feraient
leurs auxiliaires pour assurer leur bonheur, c'est aux étrangers
qu'ils donnent le bulletin de vote qui leur facilitera de prendre leur
territoire après avoir pris leur gain.
Est-ce logique: que les étrangers qui trouvent avantageux d'adopter,
provisoirement, la France pour patrie, la gouvernent, alors que les
femmes sorties des entrailles nationales n'ont le droit d'y décider de
rien?
Ceux qui crient: «La France aux Français», aiment mieux que la France
soit aux étrangers qu'aux Françaises.
Au lieu d'élever la France, en faisant de cette patrie des hommes,
la patrie des hommes et des femmes, en centuplant par la coopération
de tous ses habitants, la puissance d'irradiation du pays, flambeau
de l'humanité; ceux qui se qualifient patriotes, souffrent que la
France soit rapetissée par l'annulement de plus de la moitié de ses
enfants. Ils tolèrent que la patrie soit dépouillée du concours moral
et intellectuel des vingt millions de femmes. La France amputée des
femmes, n'est qu'une demi-France, tandis que la France où les femmes
voteraient et légiféreraient conjointement avec les hommes, serait une
France et demie.
Quand augmentera-t-on notre patrie, en cessant d'en faire un clan
restreint au sexe masculin de l'univers?
XIV
Sentiments et systèmes. L'âge et le sexe
Les féministes victorieuses des autres pays, qui ont mis ou qui veulent
mettre la main au gouvernail, font des sentiments et des systèmes,
une question secondaire. En France au contraire, des revendicatrices
prônent leur conception personnelle de l'amour et de la politique.
Cette manière d'agir qui divise les femmes, retarde chez nous le
triomphe du féminisme.
Les Françaises seraient bien plus libres qu'elles ne sont, si elles
n'avaient pas pour but unique dans la vie l'éphémère amour! Elles
s'épargneraient souvent d'être dupes de l'homme, si, avant que de lui
faire le don d'elles-mêmes, elles s'efforçaient de le connaître.
Malheureusement bien des femmes qui ne prêteraient pas vingt francs
sans savoir si leur emprunteur est probe, se donnent tout entières
avant de s'informer de ce que vaut la moralité de leur amoureux.
Il serait puéril d'exiger que les hommes accomplissent des devoirs
dont la loi les dispense. Selon qu'elle est bien ou mal faite, la loi
moralise on démoralise l'individu.
Ne vous attendez pas à voir régner la vraie république dans l'Etat
tant que la monarchie subsistera légale au foyer.
Les articles du code qui incitent l'homme à mépriser sa mère, l'époux
à mépriser sa compagne, le sexe masculin à mépriser le sexe féminin,
pervertissent le sens moral de la nation et font qu'aimer et être bon
n'est pas la vraie recette pour être heureux. C'est au contraire la
recette infaillible pour bien souffrir. Quiconque a une âme noble, un
cœur d'élite est tout le long de la vie meurtri. On s'imagine que la
force attractive qui pousse les êtres les uns vers les autres, est la
garantie du bonheur conjugal.
L'amour rend les humains seulement plus aptes à commettre des erreurs,
puisqu'en leur enlevant toute lucidité il les empêche de discerner s'il
y a entre eux l'antipathie qui les fera ennemis, ou la concordance de
goûts, de pensées, de sentiments d'où résultera leur union morale, la
fusion de leur moi.
Combien peu d'êtres sont capables de se comprendre... Ils existent
peut-être mais inconnus les uns aux autres. Si ceux qui ont une âme
identique se trouvaient face à face, ils ne s'aimeraient pas, car
chacun est séduit par le contraste. L'homme grave, le savant sera
attiré par l'insouciance d'une enfant. La femme sérieuse, instruite,
aimera n'importe quel fou. C'est cette loi éternelle qui cause les
déchirements de ceux qui aiment.
Et les hommes trahis trouvent l'apaisement de leurs tourments. Ils ont
tous les moyens pour oublier leur peine. Le meilleur est la politique
qui leur permet de transporter leur activité cérébrale et affective
du «home» solitaire, en la commune et l'Etat où tant d'intérêts
passionnants se disputent leur sollicitude.
Aux deux sexes souffrant de l'inconstance, il serait rationnel
d'offrir les mêmes remèdes. Pourquoi le moyen de rattacher à
l'existence, en se préoccupant d'organiser une vie meilleure aux
générations, ne serait-il pas donné aux femmes comme aux hommes
désespérés?
Les femmes soumises comme les hommes aux règles légales et aux charges
sociales, n'ont pas seulement le droit indéniable de participer à
la politique, elles ont besoin d'y participer afin de trouver là un
point d'appui, quand, par le fait de la mort ou de l'abandon de leur
compagnon, le sol manque sous leurs pieds.
Les hommes, pris par mille occupations diverses, n'apportent pas une
attention suffisante à l'amélioration des conditions d'existence des
masses, mais les femmes sans rôle ni but, les veuves, les abandonnées,
concentrant là leurs énergies accumulées, pourraient aider à résoudre
des problèmes qui aujourd'hui semblent insolubles, parce que concernant
l'humanité tout entière, les seuls efforts masculins sont impuissants à
en donner la clef.
Plutôt que de laisser le chagrin miner la vigueur, et l'obsession des
regrets troubler les cerveaux, ne vaudrait-il pas mieux faire sortir,
de l'excès des tortures individuelles, la rédemption générale?
_L'âge et le sexe_
La différence d'âge des époux rend souvent aussi impossible le
bonheur conjugal. Généralement le mari est beaucoup plus âgé que la
femme. Cependant la grande Mademoiselle Louise d'Orléans duchesse de
Montpensier, avait six ans de plus que Lauzun. Talma, avait 28 ans
quand il se maria et sa femme, Julie Carreau, 37 ans.
Ce sont là des exceptions: d'ordinaire l'époux a de 8 à 12 ans de plus
que l'épouse, parce que soit-disant, la femme vieillit plus vite que
l'homme.
Le préjugé relatif à l'âge de la femme n'est qu'un moyen de domination.
L'homme bedonnant et blanchissant peut, s'il le veut, être amoureux;
son cœur à lui ne vieillit pas, tandis que si une femme qui n'est plus
jeune laisse deviner son besoin d'aimer, elle paraît ridicule.
Le sexe masculin s'est concédé la jeunesse éternelle, peut-être à tort,
car son organisme n'est point aussi résistant que celui du sexe féminin.
Si nous en croyons les statistiques, le sexe-minorité a beaucoup moins
de vitalité que le sexe-majorité, puisque trente mille hommes de plus
que de femmes meurent chaque année.
Pourquoi l'homme pourvu de moins de force vitale que la femme est-il
censé paraître plus jeune qu'elle?--Parce qu'il existe intégralement et
que la femme n'existe qu'à moitié, étant annulée en politique.
La politique tient tellement dans sa dépendance la vie sociale et
économique, que chacun, selon que son sexe y participe ou non, est
estimé en tant qu'être humain ou en tant qu'animal. Ainsi l'homme qui
vote, légifère, est apprécié au triple point de vue moral, intellectuel
et physique, tandis que la femme qui ne vote pas, l'est seulement en
raison de sa valeur physique.
La femme qui ne vote pas ne vaut que pour le service, le décor et la
reproduction. Si volontairement ou non elle s'est soustraite à son rôle
animal, on la cloue au pilori avec cette épithète «vieille fille» en
laquelle sont résumés l'égoïsme et l'acariâtreté.
C'est d'une victime du désordre social dont on a fait ce hideux hibou.
Regardez la vieille fille, cette cible vivante sur laquelle s'exerce
la méchanceté humaine, et vous serez attendri par son abnégation, son
sourire navré.
N'est pas qualifiée de vieille fille toute femme qui vieillit dans
le célibat. Une cocotte surannée, une religieuse blanchie sous la
cornette, ne sont point appelées vieilles filles.
Pour n'être pas vieille fille, il suffit de sacrifier au Dieu qui règne
dans le ciel ou au Dieu mâle qui règne sur la terre.
A quel âge la jeune fille s'entend-elle qualifier de vieille?--Dès
qu'elle sort de l'adolescence. Si, à vingt-quatre ans, elle n'est pas
mariée, elle coiffe Sainte-Catherine et entre en la confrérie des
vieilles filles.
Alors même qu'en la vieillesse l'homme ne cesse d'être le jeune
premier, se croyant apte à plaire et à exciter l'amour, la fillette
en sa croissance est tourmentée par la crainte de laisser passer
l'heure de captiver l'homme. Le préjugé qui lui fait se faire un point
d'honneur de ne pas attendre vingt-cinq ans pour devenir épouse, force
à s'accomplir avec la précipitation du désespoir beaucoup d'unions mal
assorties.
Si plus des deux tiers des femmes ne se marient pas en France--vingt
neuf à trente trois Françaises pour cent seulement arrivent à se faire
épouser--c'est évidemment parce que les hommes restent vieux garçons.
Or, jamais aux vieux garçons ne s'attache le ridicule jeté sur les
vieilles filles par les hommes, pour forcer les jouvencelles à
s'éprendre d'eux.
On ne fait pas à l'homme, de l'état de vieux garçon, un reproche;
au contraire. On l'entoure, on le choie, on se le dispute, le vieux
garçon; il est partout le bienvenu ouvrant le champ à tous les espoirs.