L'ordre et l'économie de la femme faisant défaut dans l'Etat, les

gouvernants, pour subvenir au gaspillage masculin, sont réduits à

demander des ressources à l'alcool, et ainsi, à faire s'empoisonner la

nation.

Les femmes sont plus sobres que les hommes. Elles voteraient mieux que

les 76.000 électeurs que la police ramasse chaque année ivres-morts sur

la voie publique et que la plupart des autres électeurs et législateurs

qui, pour n'être pas tous titubants, ne font pas moins leur principale

occupation de boire, quand ils se réunissent pour discuter des affaires

publiques.

Voyons, rares hommes sobres, qui suivez comme nous, avec effroi, les

progrès de l'alcoolisme. Trouveriez-vous à redire à ce que les femmes

apportent un peu de lucidité dans les réunions électorales et dans les

assemblées administratives et législatives? Le gouvernement englobant

les femmes sobres, vaudrait-il moins que le gouvernement des ivrognes?

Les électeurs inconscients, pour la plupart, de leur puissance

souveraine vendent, Esaü modernes, leur vote pour un crédit ouvert au

cabaret.

A l'heure qu'il est, ce sont les marchands de vins qui sont les maîtres

de la France.

L'exclusion des femmes de la vie publique a pour conséquence

l'influence des marchands de vins.

Pendant que la maîtresse de maison ne votera pas, la résidence forcée

de la politique sera le cabaret dont les philtres engourdissent les

esprits, préparent la servitude.

L'alcoolisme fait se restreindre le nombre des naissances.

L'alcoolisme augmente la mortalité en France. Les départements où l'on

meurt le plus de tuberculose sont ceux où l'on boit le plus d'alcool.

Nombreux sont les enfants créés dans l'ivresse, qui ne naissent point

viables, ou qui, faibles de corps et d'esprit sont impropres au service

militaire et restent toute leur vie une charge pour la société.

Les médecins qui proscrivaient le vin et ordonnaient de boire de

l'eau, ont prescrit l'alcool. Ils ont ainsi encouragé les humains

à s'intoxiquer avec ce tonique-panacée, pour rattraper la vie qui

continuellement leur échappe.

Quand des êtres affaiblis ont été une fois ressuscités par leur médecin

à l'aide de quinquina et de fine champagne, à toute nouvelle épreuve

physique, ils recourent aux cordiaux et bientôt ils abusent des

apéritifs.

Les médecins et les politiciens peuvent donc compter au nombre des

introducteurs de l'alcoolisme en France. Les premiers parce qu'ils ont

employé l'alcool comme spécifique vivifiant et curatif. Les seconds

parce qu'ils ont fait, de l'alcool, un agent de corruption électorale.

Comment refuser de voter pour un candidat qui fait défoncer les

barriques où l'on peut, à volonté, s'abreuver? Avec les femmes peu

buveuses, cette manœuvre échouerait.

La galanterie n'a pas de pire ennemi que l'alcool qui réduit l'homme à

l'impuissance, moralement et physiquement, et l'éloigne de la femme.

Si l'alcool éloigne l'homme de la femme, on peut bien constater aussi

que la femme éloigne l'homme de l'alcool. Quand il est soustrait à sa

bienfaisante influence, c'est, loin de ses regards, au cabaret, que

l'homme s'alcoolise et non en sa maison.

Interrogez les débitants, ils vous répondront qu'on ne boit jamais chez

eux autant qu'en période électorale et lors d'agitations politiques.

Pourquoi la politique fournit-elle l'occasion de s'intoxiquer?

Parce que les femmes n'y participent pas.

L'avènement des femmes à la politique aurait pour effet immédiat

d'enrayer l'alcoolisme, car il ferait se transporter les discussions

publiques du cabaret dans le home où des couples humains pourraient, en

pleine lucidité, tendre les ressorts de leur esprit vers le mieux-être

général.

Si les femmes participaient à la politique avec leur esprit d'ordre

et d'économie, elles feraient considérablement diminuer les dépenses

publiques; leur concours faciliterait l'allègement de l'impôt. Avec

elles on ne tirerait plus l'impôt de sources immorales.

Tant que les Françaises n'auront le droit de rien décider, relativement

à l'alcool, dont les députés s'opposent à la suppression, c'est

vainement qu'elles se ligueront pour combattre l'intempérance.

Le vrai remède à l'alcoolisation est dans le vote des femmes. C'est

en conférant aux femmes le droit de régler la question de l'alcool,

c'est-à-dire, le pouvoir de conserver aux hommes la vie qu'elles leur

ont donnée, que l'on préserverait la nation d'une imminente déchéance.

La femme électeur serait la plus grande force contre l'alcoolisme.

Comment, en effet, pourrait-on sans la femme triompher de ce fléau?

Car, en même temps qu'il faut défendre l'usage de l'alcool, il est

nécessaire de mettre l'organisme en état de s'en passer.

Les buveurs sont généralement des êtres débiles qui avalent

précipitamment le liquide corrodant, non pour se délecter le palais,

mais pour se réconforter le corps.

C'est pour pouvoir jongler plus facilement avec la masse électorale que

les habiles de tous les partis éliminent les femmes des salles de vote.

Si la femme participait à la vie publique, avant peu de temps chacun

pourrait lire dans la politique comme dans un livre ouvert: voir où

tous ses intérêts sont concentrés et se passionner pour ces intérêts,

comme le laboureur se passionne pour le champ de blé, dont la récolte

lui rapporte moins d'argent que la mauvaise politique ne lui en coûte.

La participation de la femme à la vie publique: mais, ce serait à bref

délai le suffrage éclairé, l'émulation des efforts pour le bien public,

les décisions politiques mûries dans la saine atmosphère de la famille,

remplaçant les étourderies consommées au milieu des vapeurs alcooliques

du cabaret.

On n'a pas idée de ce que seraient les délégués au pouvoir, s'ils

étaient choisis par les hommes et par les femmes, et de ce que seraient

capables de faire ces délégués s'ils se sentaient talonnés par tous,

Français et Françaises réunis.

Electeurs! ne sacrifiez donc pas plus longtemps vos intérêts à un vain

préjugé de sexe! Sachez bien que tant que les femmes ne voteront pas,

toujours hommes indifférents ou naïfs, toujours vous vous laisserez

escroquer votre vote. Dans le pouvoir que le vote donne à ceux qui le

possèdent de régler les affaires publiques au mieux de leurs intérêts,

la question d'opinion n'a rien à faire. Est-ce quand une succession

s'ouvre chez un notaire, on s'occupe de la manière de penser de ceux

qui héritent?

Eh bien, il en est des droits politiques comme il en est des droits

d'héritage. Rien, ni opinion, ni sexe ne peut empêcher les ayants-droit

d'entrer en possession de la part de liberté, que les générations qui

les ont précédés leur ont laissée en héritage.

Si tout allait si bien dans le monde, qu'un pas en avant pût faire

craindre de déranger l'harmonie de la société, on comprendrait l'effroi

que certaines gens manifestent à l'idée de voir voter les femmes. Mais

alors que nous avons un budget de cinq milliards[14], pénurie de

travail et augmentation des vivres, la réduction des naissances, la

dépopulation et que l'alcool dissout la France, il n'y a que les bornés

ou les hypocrites qui puissent dire que l'intervention des femmes dans

les affaires publiques ouvrirait l'ère des cataclysmes.

[14] Écrit avant 1914.

X

Psychologie féminine

«_Les cerveaux n'ont pas de sexe, l'infériorité de la femme n'est

qu'un sophisme._»

Pour assurer leur omnipotence, les hommes ont, par la force brutale,

imposé aux femmes une infériorité artificielle qui les fait dépendre de

leur bon plaisir.

La femme est un être frappé d'indignité qui démérite, en raison de son

sexe. Naître femme, augmente cependant, d'après les savants, la valeur

des individus.

Mais peu à peu, grâce à la science, la vérité se fait jour. Le

Dr Schenk de Vienne révéla que pour obtenir, de la nature, des

filles--êtres soi-disant inférieurs--il faut une alimentation plus

nutritive à la mère que pour obtenir des garçons, êtres que l'on

prétend supérieurs et que les résultats scientifiques remettent à leur

place.

Depuis 30 ans, d'éminents zoologistes ont fait des observations

curieuses sur différentes espèces animales. MM. Henneguy et Balbiani,

professeurs au collège de France, ont constaté que chez les têtards

de grenouilles, une bonne nutrition donnait des femelles et qu'une

nutrition défectueuse produisait des mâles.

M. Houssay, professeur à la Sorbonne a constaté que chez les poules une

bonne nutrition produisait des poulettes et une mauvaise nutrition des

coqs.

M. Dantan a observé que le sexe des huîtres est très variable, un même

sujet pouvant alternativement être mâle ou femelle. Seules les huîtres

portugaises échappent à cette particularité et possèdent un sexe

fixe. De plus, ce sont chez les mâles, que les huîtres semblent

en état d'infériorité manifeste. Quand les conditions de nutrition

sont défavorables, on voit des femelles évoluer et se transformer en

mâles, pour redevenir femelles aussitôt que l'alimentation est devenue

normale.

On peut dire que chez les mollusques le sexe féminin apparaît comme un

épanouissement de l'espèce.

L'espèce humaine subit la même loi naturelle que les espèces animales.

Les conjoints qui ont une bonne nutrition donnent le jour à des filles.

A mesure que le bien-être se répand, le nombre des filles s'élève, le

nombre des garçons diminue. Dans les pays pauvres il naît de 110 à 112

garçons pour 100 filles. En France il naît maintenant 104 garçons pour

100 filles. Pourtant les femmes sont plus nombreuses que les hommes de

près d'un million en France.

C'est que le sexe masculin est plus frappé par la mort que le

sexe féminin. La mortalité masculine est grande pendant la vie

intra-utérine. Et pendant les premiers jours, les premières semaines,

les premières années les petits garçons sont beaucoup plus fauchés par

la mort que les petites filles. C'est qu'ils sont nés dans de moins

bonnes conditions de nutrition que les petites filles et qu'il y a en

eux une faiblesse congénitale.

La femme est plus résistante que l'homme; elle supporte mieux la

fatigue et la privation.

M. Edmond Perrier, directeur du Muséum, se demandait pourquoi, seules

les femelles d'un parasite de l'homme connu sous le nom de filiaire

de Médine ou dragonneux, se développait sous la peau en provoquant

de graves abcès. Il donne, à défaut d'observation, cette solution

qu'il croit possible: Dans les formes peu actives du règne animal,

de même que dans la société humaine en décadence, le rôle du sexe

masculin s'amoindrit de plus en plus, tandis que le sexe féminin

prenant une existence croissante se substitue à lui peu à peu et finit

par l'éliminer. Dans le règne animal c'est l'organisme masculin qui

s'amoindrit et disparaît. Dans les sociétés humaines, c'est la volonté

masculine qui s'amollit, qui «s'efféminise» et laisse une sensibilité

maladive prendre la place des fières abnégations de soi-même que

comporte le rôle de père de famille. Ce n'est pas la femme qui s'élève

dans ces sociétés, c'est l'homme oublieux de sa mission qui se laisse

glisser.

La supériorité organique de la femme rend impossible son égalité avec

l'homme, suivant le directeur du Muséum, qui vient comme il peut, au

secours du masculinisme.

Ce membre de l'Institut, bien qu'imbu de préjugés, déclare que le

«sexe féminin» est le sexe de la nutrition intensive, qu'il naît dans

l'abondance et s'y maintient par le dépôt dans les tissus d'importantes

réserves alimentaires.

«Le sexe masculin est au contraire le sexe de la nutrition imparfaite.

Il se caractérise par une dilapidation extraordinaire des substances

qui dans le sexe féminin sont mises en réserve.»

Mais, pour M. Edmond Perrier, que la femme soit supérieure ou

inférieure à l'homme, c'est une question oiseuse (_sic_) dès qu'elle ne

peut selon lui combiner les devoirs de la maternité avec une existence

analogue à celle que l'homme peut mener, en raison de son indépendance

vis-à-vis de sa progéniture.

Le directeur du Muséum s'écarte de la réalité, en ne constatant pas

que les deux tiers des femmes sont sans progéniture et sans maris pour

subvenir à leurs besoins.

Ce n'est pas en faisant de la maternité une cause de dégradation

civique, que l'on amènera à s'augmenter, en France, le nombre des

naissances. C'est en substituant, comme le demandent les féministes, la

citoyenne consciente du devoir, au mannequin qui sert d'instrument de

plaisir.

Les grands enfants qui gouvernent ont besoin d'un jouet, et, au

détriment de la race, ils sacrifient à leur amusement, les femmes. Mais

il va falloir cesser de se contredire pour appliquer les principes

républicains, en faisant participer la Française aux affaires publiques.

Puisque le sexe féminin est mieux organisé physiquement et par

conséquent intellectuellement et moralement que le sexe masculin, il ne

doit pas subir la domination de celui-ci.

M. Bergson dit qu'il y a une source de connaissance indépendante de

l'intelligence et aussi essentielle qu'elle. C'est l'intuition.

Si l'on arrive à cultiver, à étendre l'intuition, elle sera capable de

donner la clef de tous les grands problèmes de l'univers.

Les femmes sont douées d'intuition, mais leur annulement rend cette

qualité, innée en elles, inutile, puisque inutilisée.

XI

Le rôle des Femmes et leur devoir dans la société

«_L'homme fait verser tous les droits de son côté, tous les devoirs

du côté de la femme. Dans notre législation la femme ne possède

pas, elle n'este pas en justice[15], elle ne vote pas. Il y a des

citoyens, il n'y a pas de citoyennes. C'est là un état violent: il

faut qu'il cesse._»

Victor HUGO.

Les objections qu'on oppose _a priori_ aux droits des femmes émanent

de gens qui, sans discussion dénient absolument l'électorat et

l'éligibilité aux femmes. Ils soutiennent cette théorie à savoir, que

les femmes n'ayant pas à remplir dans la société le même rôle que les

hommes, elles ne doivent pas posséder les mêmes droits qu'eux.

[15] Les femmes peuvent ester en justice par la loi de 1900.

Cela s'accommode à tous les langages et s'exprime selon la franchise et

l'hypocrisie de chacun.

Les uns pour refuser à la femme ses droits civiques prétextent son

intérêt; ils entament des dissertations philosophiques sur sa nature,

sur sa mission. La femme ne peut, disent-ils, quitter le foyer où elle

est _reine_ pour se mêler aux agitations de la place publique.

Voyez-vous cette reine qui ne peut qu'obéir, qui ne peut que se

soumettre aux injures et aux mauvais traitements? L'ironie est cruelle.

Les autres, lui assignent carrément ce lot: repriser les chaussettes de

l'homme.

Bref, la vérité, qu'elle se cache sous des fleurs de rhétorique ou

qu'elle se dégage de cette rude franchise, la vérité est que la femme

est vouée à servir l'homme, à être esclave et non pas libre. Ceci est

criant dans cette France qui a écrit sur ses murailles le mot égalité!

La différence de rôle que certains hommes invoquent pour nous refuser

nos droits, n'est bien entendu qu'un prétexte, car si dans la société

les femmes n'ont pas à remplir les mêmes rôles que les hommes, les

hommes ne remplissent pas non plus tous le même rôle. N'y a-t-il pas

des hommes qui ont le rôle de construire des maisons, d'autres, le

rôle de tailler des habits, ceux-ci d'écrire, d'imprimer, ceux-là de

labourer la terre?

Chaque homme a dans la société un rôle spécial et bien déterminé. Eh

bien! Que feraient les hommes si on les renfermait dans le cercle

étroit de leur profession. Si on leur disait: Vous boulanger, votre

rôle est de pétrir du pain! Vous n'aurez pas vos droits politiques.

Vous cordonnier, votre rôle est de coudre des souliers, vous n'aurez

pas de droits politiques.--Vous avocat, votre rôle est de plaider, vous

n'aurez pas de droits politiques.

Ce serait aussi logique que de dire à la femme que parce qu'il est dans

son rôle de prendre soin du ménage, des vêtements et des enfants, elle

n'aura pas de droits politiques.

Quoiqu'ils aient des rôles essentiellement différents dans la société,

aucun homme n'est, de par son rôle, si infime ou si supérieur qu'il

paraisse, exclu du droit? Pourquoi donc dit-on que le rôle des femmes

doit les priver de l'exercice de leurs droits? Est-ce que la femme

remplit un rôle inférieur à celui de l'homme?

Les soins donnés aux affaires domestiques sont-ils moins précieux que

l'attention apportée à l'exercice d'un métier? Non.

L'aisance relative qui résulte du judicieux emploi de l'argent n'est

pas moins précieuse au point de vue social que l'argent qui peut

être acquis dans les professions manuelles ou libérales. D'ailleurs,

en dépit de la surveillance des affaires de l'intérieur qui lui est

attribuée, le plus souvent la femme n'exerce-t-elle pas une profession?

Eh bien! c'est à elle qui se multiplie, c'est à la femme qui meurt à la

peine pour exercer son double rôle qu'on ose dire: «Ton rôle te fait

déchoir du droit.»

Que les hommes n'envisagent donc pas ce prétexte, la différence de

leurs rôles, pour exclure les femmes du droit.

Ce n'est pas parce que les femmes et les hommes, parce que les hommes

entre eux et les femmes entre elles ont des devoirs différents, qu'il

peut s'en suivre qu'ils n'ont pas de droits égaux.

Tout le monde ne peut remplir le même rôle. La diversité des fonctions

est au contraire indispensable à la bonne harmonie de la société.

Le devoir imposé à tous est différent pour chacun.

Le droit inhérent à l'individu est égal pour tous.

Ce n'est pas parce que la femme française voterait, qu'elle cesserait

d'être dans la maison l'administratrice intelligente et économe, la

travailleuse ou l'intendante active qui surveille tout, qui est à tout.

Ce n'est pas parce que la femme voterait, qu'elle cesserait d'être pour

la famille ce qu'est le soleil pour la fleur, un astre qui la réchauffe

de son amour. Non! les femmes peuvent à la fois jouir de l'intégralité

de leurs droits et être irréprochables dans l'accomplissement de leurs

devoirs.

Voter et légiférer ne constitue pas un rôle, mais bien le droit et le

devoir d'administrer la fortune publique; comme de passer un bail, de

vendre ou d'acheter des titres de rente constitue le droit et le devoir

d'administrer sa fortune privée.

Le femme ne cessera pas plus d'être femme en devenant citoyenne, que

l'homme en devenant citoyen ne cesse d'être homme.

En entrant en possession des droits, des titres, des prérogatives, de

la part de souveraineté qui lui appartient, la femme conservera toute

sa féminité; mais elle acquerra avec la puissance politique, une valeur

morale qui la fera cesser d'être méprisée, quand elle a passé l'âge de

plaire.

Tant que l'on continuera à dire dans l'Etat: «Qui a la direction de la

barque sociale?» et dans le ménage: «Qui a la maîtrise?», on sera bien

loin de posséder les mœurs qui font les gouvernements démocratiques.

Qu'est-ce que la liberté? Qu'est-ce que l'égalité dans ce beau pays de

France, où un sexe tient l'autre sous le joug?

Une pure fiction.

Dans une vraie République, le gouvernement qui procède de tous, doit

être à tous. Il ne doit pas plus y avoir de maîtres dans la maison

que de maîtres dans l'Etat. Mais, selon que, quelqu'un a plus ou

moins d'aptitude pour remplir telle fonction, il doit dans l'intérêt

général être délégué à cette fonction dans l'Etat, ou à cette autre

fonction dans le ménage. C'est de cette adaptation aux emplois des

facultés de chacun, de la mise en place de tous, de la concordance et

de l'acquiescement des volontés et des capacités, que découlera l'ordre

véritable: l'harmonie.

Ceux qui placent la femme plus bas que les repris de justice et les

rôdeurs de barrière, disent que l'homme est un être supérieur qui

doit diriger les affaires extérieures et que la femme qui est un être

inférieur doit se consacrer exclusivement à la direction du ménage.

Est-il plus difficile de diriger les affaire extérieures que les

affaires intérieures?

Nous serions très désireux de voir comment les habiles politiciens qui

ne savent faire face aux exigences sociales avec le gros budget de la

France, se tireraient d'affaire dans le ménage, s'ils avaient un très

modeste budget pour satisfaire aux besoins d'une famille.

Le sexe n'assigne pas à l'être humain des attributions déterminées.

Etre homme ou être femme n'importe pas plus dans la distribution des

fonctions sociales, qu'être grand ou petit, brun ou blond, gras ou

maigre. Il n'y a que pour procréer des enfants que la question de sexe

est de rigueur. Mais pour faire des lois, elle n'est nullement mise

en cause. A voir l'obstination de certaines personnes à nous objecter

toujours et partout notre sexe, ce serait à croire, en vérité, qu'elles

confondent les mots: voter, légiférer et enfanter.

Les qualités morales et intellectuelles sont absolument indépendantes

du sexe de l'individu qui les possède. A qui fera-t-on croire qu'être

homme étend nécessairement les facultés d'un individu, fût-il idiot, et

qu'être femme circonscrit fatalement les facultés d'un individu qui a

des capacités multiples pour tout envisager?

Des fonctions déterminées ne doivent pas plus être les attributs de

l'homme ou de la femme, que des aptitudes déterminées ne sont leurs

attributs.

Les femmes peuvent avoir aussi bien que les hommes, de grandes

capacités pour diriger les affaires de l'intérieur. Nous ne doutons

pas qu'il y ait des ménagères qui feraient de grands hommes d'Etat et

des députés qui feraient d'excellents cuisiniers. La pratique est là

pour confirmer ce que nous avançons. Combien d'hommes quittent chaque

année leurs attributions pour se tailler une situation dans la sphère

exclusivement dévolue à la femme.

Eh bien! ce que les hommes font, les femmes doivent aussi pouvoir le

faire.

De même que les hommes qui en ont le goût peuvent envahir la cuisine,

les femmes qui y sont instinctivement poussées, doivent pouvoir

s'occuper de politique, voter, légiférer, peser de toute leur influence

favorable sur la destinée humaine.

Quand nous parlons de cette chose rationnelle, le droit, la liberté de

choisir la carrière pour laquelle nous avons de l'attrait, tous les

hommes s'écrient: Eh quoi! femmes! Vous voulez nous remplacer! Vous

voulez être électeurs, députés, ministres, et nous faire, nous tous,

balayeurs, cuisiniers, hommes de ménage!

Rassurez-vous, forts en égoïsme! les femmes ne réclament, pas encore

votre monopole pour se l'approprier. Ce qu'elles veulent, les femmes,

c'est de pouvoir suivre la voie qui leur convient. Ce qu'elles

ne veulent plus, les femmes, c'est d'être--parce qu'elles sont

femmes--parquées dans un rôle déterminé, au grand préjudice de leur

intérêt et du vôtre.

Il n'y aura d'harmonie dans la société, il n'y aura de bonheur pour

l'humanité que dans l'égalité des droits pour tous et l'équitable

répartition des fonctions entre tous hommes et femmes, indifféremment,

suivant leurs aptitudes particulières.

XII

Les femmes sont moins en France que les roulures de Bagne

«_On interdit que pour un temps les droits politiques aux

malfaiteurs, on interdit pour toujours les droits politiques aux

femmes._»

H. A.

Lors des élections, à l'extrême limite, il y a des candidats et des

électeurs de castes, des candidats et des électeurs de classes. Mais

si la plate-forme électorale diffère, les élections sont uniquement

des élections de sexe, des élections de ces nobles d'aujourd'hui: les

hommes. Ce ne sont que les hommes qui votent, ce ne sont que des hommes

qui sont élus. Il n'y a donc pas dans la commune et dans l'Etat une

représentation réelle de la population, qui est, en majorité, formée

de femmes.

N'est-ce pas incompréhensible que des femmes lucides, à l'esprit

pénétrant, ne puissent voter comme les hommes idiots ou rendus

inconscients par l'ivresse?

Pour exclure les Françaises de la souveraineté, on allègue que leur

éducation ne les rend pas aptes à s'occuper de politique. Ce n'est

point l'éducation, c'est le pantalon qui fait l'électeur.

Chaque année, lors de la conscription, des garçons, élevés en filles,

voient rectifier leur état civil et leur éducation ne les empêche pas

de jouir des droits politiques dès qu'ils ont substitué à la jupe, le

pantalon.

Les femmes au gouvernail · 第 9 / 16 段