Quelle place énorme prendrait dans l'histoire, un ministère, qui, par

un décret assimilerait pour le droit, comme pour les charges, les

femmes aux hommes.

Sans la sollicitude des femmes, comment pourrait-on faire de l'ordre

dans la société?

Les députés, des hommes, ont certainement le désir d'améliorer le sort

des masses, mais l'annulement de plus de la moitié de la nation, en

leur enlevant le concours de l'humanité intégrale, les mettra dans

l'impossibilité de tenir leurs promesses.

Parce que les femmes manquent dans les Comités électoraux, dans les

assemblées administratives et législatives, les députés ne pourront

donner satisfaction aux hommes; et les électeurs iront augmenter le

nombre de ceux qui soutiennent que les grandes transformations sociales

seront seulement possible, quand la propriété individuelle sera devenue

collective.

Si comme les nobles qui accaparaient autrefois tous les privilèges, le

sexe masculin n'accaparait aujourd'hui toutes les cartes électorales,

tous les mandats de conseillers et de députés, il ne serait point

nécessaire d'adopter le collectivisme, pour faire des Français une

grande famille dont chaque membre aurait sa fiche, comme sa cote, et

serait suivi, soutenu dans la vie.

En industrialisant l'agriculture, on pourrait organiser le travail et

l'imposer, ce travail, aux apaches et aux prostitués des deux sexes.

Cette convention sociale qui assurerait à chacun la sécurité du

lendemain, n'entraverait pas plus la liberté que les lisières dont les

mères se servent pour apprendre à leurs enfants à marcher droit.

Mais pour substituer à l'égoïsme la sollicitude sociale pour la

multitude, la prévoyance, l'intuition, l'économie de la femme sont

indispensables. Les hommes, sans les femmes, ne parviendront jamais à

retrancher du budget les sommes nécessaires pour faire des réformes.

En France, l'argent public appartient surtout aux habiles. Bien plus

que le mérite ou le besoin, la ruse parvient à se le faire attribuer,

et les détournements commis au préjudice de tous s'accomplissent sans

déshonorer ceux qui en bénéficient; les riches n'hésitent pas à prendre

ce qui est le propre des dénués.

Les hommes, mêmes économes de leur argent, sont prodigues de la fortune

commune que les femmes, scrupuleusement, épargneraient.

Dans la famille on ne pourrait pas plus que dans l'état, équilibrer

le budget, si la maîtresse de la maison n'intervenait pour régler les

dépenses.

Puisque chacun reconnaît que les femmes sont capables d'augmenter la

valeur d'emploi de l'argent, au point de satisfaire avec une somme

modique, aux exigences de la maisonnée; pourquoi ne leur laisserait-on

pas accomplir dans l'Etat le miracle de la multiplication des deniers

qu'elles réalisent dans la maison?

C'est parce que les Françaises ne participent pas à la gestion des

affaires publiques que l'argent manque pour activer le progrès.

Tous les partis de gauche même réunis ne pourront, sans la coopération

de la femme, satisfaire le besoin de bien-être que le développement

intellectuel a suscité. Il est donc surprenant que les républicains ne

s'empressent point d'utiliser la puissance que les femmes représentent.

Le parti qui octroiera la plénitude des droits politiques aux femmes,

se fera trouver indispensable et sera le maître en France puisque,

grâce aux femmes qui décuplent la valeur de l'argent, il aura des

ressources suffisantes pour accomplir les réformes désirées.

_L'outil pour s'affranchir_

Le meilleur serrurier ne peut sans instrument ouvrir une porte fermée.

De même les femmes ne peuvent sans avoir en main cet outil, le vote,

forcer les portes du droit commun, devenir égales des hommes devant la

loi.

Alors que les femmes ne pouvaient encore être avocates, une étudiante

en droit à laquelle on présentait une pétition réclamant l'électorat

et l'éligibilité pour les femmes, refusait de signer, de crainte,

disait-elle, de compromettre sa situation. Or, peu de temps après,

précisément, le conseil de l'ordre des avocats, arguait de l'incapacité

politique de l'étudiante pour refuser de l'inscrire au tableau. La

mesure était inique, inqualifiable; mais quelle leçon donnée aux femmes

et en particulier à la plaideuse! Qui ne pouvait ignorer qu'à tout

bout de champ on lui demanderait de jouir de ses droits politiques et

qu'en n'acceptant pas de les réclamer, lorsqu'on le lui proposait elle

refusait d'assurer sa position en voulant trop la ménager.

Les dames diplômées sont heureuses de trouver pour passer, la brèche

faite. Seulement aussitôt passées, au lieu de tendre la main aux

autres, volontiers, elles lèveraient le pont. L'égoïsme cause leur

perte, tandis que la solidarité leur assurerait le succès. Leurs

clientes naturelles, les femmes, se font en effet ce raisonnement:

«Si l'élite féminine, qui a eu son savoir sanctionné par les diplômes

ne dispute pas à l'homme ses privilèges en revendiquant l'égalité

politique, c'est qu'elle ne se sent pas à sa hauteur. Or, comme pour

le soin de ma santé et de mes affaires juridiques, j'ai intérêt à m'en

remettre aux supérieurs plutôt qu'aux inférieurs. Je m'adresse aux

hommes médecins et aux hommes avocats». Voilà comment en négligeant

de se préoccuper d'exister civiquement, doctoresses et avocates

entretiennent le préjuge de sexe qui pousse la clientèle féminine chez

leurs concurrents mâles.

A chaque pas dans la vie, la femme se heurte à cet obstacle: la

capacité politique. Pour postuler tel emploi, pour choisir telle

carrière, il faut jouir de ses droits politiques. Sachant cela,

n'est-ce pas étrange que les Françaises ne se mettent pas plus en peine

de les conquérir? Attendent-elles donc que ceux qui les leur ont pris,

viennent les leur offrir?

Cependant, avec la lutte pour la vie qui va en s'accentuant, il est

facile de prévoir que l'homme avancera la barrière qu'il tient devant

la femme, pour s'assurer le monopole des places et des sinécures, et

que bientôt, pour confier à coudre seulement une chemise de troupier,

on exigera la capacité politique.

Dans ce pays où le moteur de tout est la politique, la femme est par

le fait d'en être exclue, défrancisée, puisqu'elle ne peut s'immiscer

en rien à ce qui se fait en France, ni avoir sa part d'aucun avantage

français.

La favorisée, qui seule obtient une situation, est dans de perpétuelles

transes, car ce qui est octroyé par le bon plaisir est retiré par le

bon plaisir. Les ministres tombent, le vent tourne!

Les femmes ne seront assurées contre l'inconstance du vent, que quand

elles auront dans la main le carré de papier nommé carte électorale qui

consacre la souveraineté de qui la possède.

Si les hommes électeurs ne sont point garantis contre les variations

du vent, c'est parce qu'ils ne savent point se servir de leur vote.

Suivant la main qui la tient, une même plume écrit des phrases bien

différentes. Ainsi il en est du suffrage qui, limité à une infime

minorité d'hommes, ne peut d'ailleurs donner les résultats du suffrage

universalisé à tous les hommes et à toutes les femmes.

Parce que les femmes sont tenues hors du droit commun politique, elles

risquent de perdre leur situation. En 1897, on a enlevé aux personnes

ne jouissant pas de leurs droits politiques, c'est-à-dire aux femmes,

le droit de tenir un bureau de placement.

A Paris seulement, plus de soixante placeuses--60 intermédiaires

entre les offrant et les demandant de places--veuves, célibataires,

abandonnées, divorcées ont été dépossédées de leur commerce lucratif

sans recevoir aucune indemnité.

En faisant une loi sur les bureaux de placement, les législateurs

avaient éliminé les femmes placeuses, afin qu'elles ne fassent point

concurrence aux hommes placeurs auxquels une nouvelle autorisation a

été délivrée, ce qui leur a permis d'obtenir une indemnité lors de la

suppression de leur bureau.

La dépossession pour cause d'annulement politique des placeuses crée

un précédent, qui peut permettre d'empêcher demain les logeuses, les

hôtelières, les épicières, les marchandes de vin, les herboristes

d'exercer leur profession parce qu'elles ne jouissent pas de leurs

droits politiques.

Les députés peuvent tout faire aux femmes. Ils n'ont point de

représailles à redouter, puisque les femmes ne votent pas.

L'évincement du sexe féminin d'une position pour cause d'inactivité

politique est bien fait pour démontrer qu'il est impossible à la femme

de prétendre à l'égalité économique tant qu'elle n'est pas en

possession de ce passe-partout, le vote, qui ouvre toutes les portes

aux travailleurs.

Vous dites que vous vous souciez peu de la politique. Mais la politique

n'attend pas que vous alliez à elle, que vous vous occupiez d'elle.

C'est elle qui va vous trouver chez vous pour vous enlever votre

commerce, pour vous arracher des mains votre gain parce que vous ne

contribuez pas à la diriger.

Les hommes même étrangers, peuvent, en se faisant naturaliser,

exploiter leurs bureaux; tandis que les femmes nées en France, de

parents français ont été dépossédées des leurs parce qu'elles ne

jouissent pas dans leur propre pays des droits que peuvent obtenir les

étrangers.

Que l'on aille donc soutenir que la politique n'intéresse pas les

femmes, quand, parce qu'elles ne sont point admises à s'en occuper

elles se voient retirer le pain de la bouche.

Lorsque l'accession à la politique devient pour la femme une question

de vie et de mort, le préjugé de sexe, qui est aujourd'hui ce qu'était

le préjugé d'argent avant 1848--l'unique motif d'exclusion--doit

disparaître. Puisque les droits politiques sont indispensables pour se

retourner dans la vie, puisque même pour commercer, il faut en jouir,

l'un et l'autre sexe doivent les posséder.

En voyant les propriétaires de bureaux de placement dépossédées parce

qu'elles ne jouissent pas de leurs droits civils et politiques, les

femmes comprendront-elles que les commerçantes ont autant que les

ménagères, les travailleuses et les institutrices, besoin de voter pour

sauvegarder leurs intérêts. Il est même, pour elles, pressant de voter,

car nous sommes à un tournant social que les petites commerçantes

ne pourront franchir, si elles ne mettent, pour se préserver d'être

broyées, la main au gouvernail.

Que l'on soit pour ou contre les coopératives, pour ou contre la

monopolisation des industries tendant au ravitaillement de la société,

il est difficile de se leurrer sur la durée d'existence du petit

commerce.

Les plus optimistes perçoivent que très prochainement les grands bazars

absorberont les petits magasins. Or, les boutiquiers détaillants

sont généralement du sexe féminin. Que deviendront les infortunées

marchandes quand sonnera pour elles le glas commercial?

Si elles n'ont pas dans la main le bulletin qui suscite le dévouement

des conseillers municipaux et des députés, elles se verront enlever

sans compensation leur gagne-pain, parce qu'elles ne votent pas, et

elles seront évincées des emplois créés par la monopolisation, parce

qu'elles ne voteront pas.

Avant longtemps, pour l'importante catégorie des femmes du petit et du

moyen commerce, la privation ou la possession du bulletin de vote, sera

une question de vie ou de mort.

VII

La cherté de la vie est due à l'exclusion des femmes de

l'administration des affaires publiques

L'annulement politique des femmes ne préjudicie pas seulement au sexe

féminin. Il préjudicie à toute l'humanité, car les hommes sont bien

plus préoccupés d'exciter l'admiration de leurs contemporains que de

garantir leur existence. Ils rendent rapide la locomotion, ils dévorent

l'espace et volent dans les airs, mais sans souci de satisfaire les

estomacs. Ils abandonnent aux vieux errements coutumiers l'agriculture,

l'horticulture, l'aviculture, la pisciculture, la production du bétail

petit et grand, et croient que vont leur tomber rôties du ciel, les

cailles.

Les masculinistes les plus aveugles sont forcés de constater que, si

aujourd'hui tant de Français vivent dans la gêne, c'est parce que la

prévoyance féminine exclue des parlements, des conseils généraux et

municipaux, n'a pu conjurer la disette alimentaire.

La chaleur torride, la sécheresse ou les pluies que l'on rend

responsables de la hausse des aliments, ne font que corser le

malaise résultant d'une production qui n'est plus en rapport avec la

consommation.

La cherté est sur les denrées qui sont plus demandées qu'offertes et

cette cherté s'accentuera, puisque, en même temps que tout le monde

fuit le labeur des champs, tout le monde est devenu friand des aliments

délicats qui se récoltent à la campagne, aliments qui récemment encore,

étaient vendus aux fortunés et non point mangés par la masse.

En développant l'individu, on lui a affiné le goût, on l'a rendu

sociable, on a fait s'éveiller en lui le besoin de stabilité et de

bien-être.

Or, le travailleur peut-il, présentement, trouver à la campagne les

garanties qu'il souhaite?

--Non, parce que entre ces périodes de surmenage: le labourage,

l'ensemencement des terres, la récolte des foins, la moisson, le

battage des blés, etc... il y a des semaines, il y a des mois durant

lesquels ses bras étant inutilisés, il doit vivre sans rien gagner.

Pour enrayer la crise alimentaire que les femmes électeurs et élues

auraient prévue et détournée, il faut industrialiser l'agriculture,

il faut intensifier la production, il faut assurer l'existence des

ouvriers agricoles.

L'évolution sociale écrase l'agriculteur de charges sans lui procurer

de profits, puisqu'on veut payer son beurre moins cher qu'il ne lui

revient.

L'agriculteur est dans l'impossibilité d'instaurer pour ses employés

les satisfactions matérielles et morales exigées dans notre société

moderne. Aussi, les concours bien que très chèrement payés, lui font

souvent défaut.

Des gens croient que, malgré la pénurie de denrées, la taxe mettrait

fin à la hausse. Ils demandent au gouvernement--qui nous donne

moins bon que les particuliers ce qu'il nous fait payer plus cher

qu'eux--d'instaurer des coopératives pour la vente du pain et de la

viande.

Ce projet sourit aux maîtres du pouvoir qui, au lieu d'être contraints

de restreindre avec les droits d'entrée les récoltes budgétaires,

trouveraient, grâce aux coopératives, une mine électorale à exploiter.

Naturellement, la coopération des groupes commerciaux et industriels

proteste contre ce projet qui, sans profit pour les victimes de la

disette, constituerait une véritable expropriation des boulangers et

des bouchers.

Ce que les groupes commerciaux ne disent pas, c'est que les boucheries

et boulangeries coopératives, dont pour faire les frais, les villes

et les communes devront se mettre en déficit--comme Elbeuf pour

l'exploitation du gaz--feront s'augmenter les dépenses publiques, en

créant des armées de nouveaux fonctionnaires, clients électoraux des

conseillers, députés, sénateurs. Les femmes auraient la charge de

payer ces employés nouveaux, mais, elles ne seraient pas admises à ces

emplois puisqu'elles ne votent pas.

Les hommes si, satisfaits de la manière dont les femmes pourvoient

au ravitaillement de la maison, ne peuvent se décider à les convier à

assurer avec eux l'alimentation de la commune et de l'Etat.

Cependant en administrant seuls, ils font couler de nos robinets une

eau qu'il est dangereux de boire, et trouvent suffisant que nous

mangions la viande frigorifiée. Ils laissent les Allemands, les

Autrichiens, les Italiens faire la rafle du bétail sur nos marchés

français.

Au congrès de la boucherie qui s'est tenu au tribunal de commerce, un

vœu a été émis pour qu'une taxe de 10 francs frappe chaque tête de

bétail à destination de l'étranger.

Quand notre troupeau se restreint, quand nos écuries se dépeuplent et

que pour ce motif, le lait renchérit et menace de faire défaut, il ne

suffit pas de mettre une taxe sur les bœufs et les vaches allant à

l'étranger, il faut interdire à ces bœufs et à ces vaches de passer la

frontière, avant que la France, éprouvée et dépourvue n'ait reconstitué

son cheptel.

Les hommes ne se sentent pas comme les femmes, responsables de vies

humaines, dédaignent ces détails qui ont pour résultat de satisfaire, à

notre détriment, l'appétit de nos voisins.

Mais ce n'est pas seulement le prix de la viande qui augmente; le sucre

qui se vendait au mois de juillet 70 centimes le kilo, vaut aujourd'hui

1 franc le kilo[13].

[13] Se rappeler que ce livre a été écrit avant la grande guerre.

Pendant que les hommes seuls gouvernent, on raréfie le sucre pour lui

conserver son haut cours, c'est-à-dire que l'intérêt de 39 millions de

consommateurs français est sacrifié à l'intérêt de 300 producteurs de

sucre.

Ceux qui clament que les betteraves sont, cette année, insuffisantes,

ne se souviennent pas qu'ils ont eux-mêmes limité la production de ces

plantes, en réduisant l'étendue et le nombre des betteraveries, afin de

ne pas obtenir un rendement qui avilirait le prix du sucre.

A l'heure où les médecins signalaient la valeur nutritive du sucre

et conseillaient de faire entrer beaucoup de sucre dans notre

alimentation, les femmes, ménagères de la nation, n'auraient pas, comme

les hommes indifférents à ces questions, permis que l'on restreignît

l'étendue des betteraveries pour maintenir élevé le prix du sucre.

En enfermant la femme, pour la ravaler, dans ce laboratoire, la

cuisine, on ne lui donne point la possibilité de pourvoir au bon

fonctionnement de ce département qu'on lui assigne. Cependant cette

dernière place dévolue à la femme, se trouve être la première,

actuellement. Des savants disent que la médecine ne fait que compléter

la cuisine, l'alimentation pouvant augmenter le cerveau et fortifier le

corps.

Pourquoi la ville de Paris garde-t-elle des octrois que la ville de

Lyon a trouvé moyen de supprimer?

Les producteurs préfèrent expédier leurs volailles, leurs œufs, leurs

beurres dans les villes exemptes d'octrois comme Lyon, Londres, Bâle...

que de les expédier à Paris où il faut payer de lourds droits d'entrée,

des frais de transport énormes!

Les denrées alimentaires paient moins pour être transportées en

Angleterre que pour être transportées à Paris. Ainsi les coquetiers,

pour envoyer les beaux œufs frais de l'ouest de la France à Paris

doivent payer 8 fr. 40 pour cent kilos de marchandises ou d'emballage,

tandis que pour diriger ces beaux œufs sur l'Angleterre ils n'ont à

verser que 5 francs par cent kilos. Aussi, pendant que les Anglais

mangent nos gros œufs à la coque, nous devons en France nous contenter

des petits œufs frais que la Russie, l'Italie et la Turquie nous

envoient.

Des groupes de tous les partis, des ligues de consommateurs se

réunissent pour protester contre la cherté des vivres. Mais il ne

faut pas oublier que ce sont des femmes, des ménagères, qui ont pris

l'initiative de réclamer contre la vie chère.

Les premières manifestations des ménagères ont été approuvées par les

pouvoirs publics. Des femmes ont délibéré avec des municipalités, des

femmes ont décidé le député Basly à détailler lui-même le beurre aux

acheteurs.

En taxant d'autorité le beurre, les ménagères s'offraient pour aider à

atténuer la crise alimentaire. Elles semblaient dire aux gouvernants:

Pour qu'en la République les Français trouvent l'aisance et puissent se

nourrir à bon compte, nous devons prendre place à vos côtés.

L'exclusion des femmes du gouvernail met en péril la barque sociale

et conduit ceux qu'elle porte à la famine. Attendu que les hommes

seuls au pouvoir ne se préoccupent jamais assez, ni de la sécurité

nationale--l'affaire des poudres le prouve--ni de l'alimentation de

la population, les femmes qui, avec des ressources minimes pourvoient

au besoin de la maisonnée, préserveront l'Etat de la disette quand

elles seront électeurs et élues. La prévoyance dont elles sont douées

leur fera intensifier la production de manière qu'elle suffise à la

consommation et lui ménage des réserves.

VIII

Les intérêts de la France mis en péril par les hommes

«_Les Français et les Françaises se complètent parce qu'ils ont

chacun des qualités propres, que la nation a le plus grand intérêt à

utiliser._»

Hubertine AUCLERT.

Parce que la femme, économe de la famille, n'a pas le droit d'être

l'économe de la cité et de l'Etat, les dépenses publiques s'accroissent

extraordinairement. Les députés, pour être élus, ne refusent jamais de

voter les dépenses favorables à leur circonscription afin d'assurer

leur réélection, en sorte que le déficit s'accroît et rend de plus en

plus difficile la tâche de boucler le budget.

Les hommes ménagers de la nation ne peuvent faire s'équilibrer les

recettes et les dépenses et sont incapables d'administrer nos affaires

sans nous grever d'emprunts et sans nous frapper d'impôts. Qu'ils

passent donc la main aux femmes qui ont coutume de proportionner leurs

dépenses à leur avoir, et qui, en supprimant le gaspillage, nous

préserveraient des emprunts et des impôts nouveaux.

On multiplie les fonctionnaires inutiles, nuisibles, dont la présence

complique les rouages administratifs et hérisse de difficultés nos

actes les plus simples.

Puisque les hommes ne peuvent y parvenir, les femmes doivent à leur

tour essayer d'enrayer le désordre et le gaspillage qui engloutissent

les fonds publics.

Le vote des femmes serait pour l'électeur, le fruit de l'arbre de la

science politique. Il ferait le mandant apte à être mandataire.

Les femmes prévoyantes et économes, tenues hors la loi, ne sont ni

électeurs ni éligibles, alors que des hommes incapables, ne sachant

faire leurs propres affaires, qui sont pourvus d'un conseil judiciaire,

étant électeurs et éligibles, sont chargés de gérer la fortune

publique. A ces interdits redevenus mineurs qui ne peuvent disposer de

leurs biens, on laisse le pouvoir de disposer des biens de la France.

Interdits ou non, les gouvernants qui dilapident les caisses publiques

sont traités en irresponsables.

Les intérêts de la France sont mis en péril par les hommes. On démembre

la France sans l'assentiment des femmes:

M. Caillaux a donné le Congo à l'Allemagne, M. Delcassé a donné une

partie du Maroc à l'Espagne.

Comment le gouvernement de la France a-t-il pu sanctionner ces dons de

ce qui nous appartient, faits par deux hommes momentanément ministres?

La Chambre et le Sénat qui discutent des mois pour voter une dépense,

ont sanctionné sans discussion notre dépouillement.

Croit-on que les femmes laisseraient se passer ces énormités si elles

avaient leur part de pouvoir?

Dans ce pays où le moteur de tout est la politique, la femme est par

le fait d'en être exclue défrancisée, puisqu'elle ne peut s'immiscer en

rien à ce qui se fait en France, ni avoir sa part d'avantages sociaux.

Les femmes se désintéressant de la politique, les affaires du pays vont

à vau l'eau.

L'intégrité territoriale, rien moins qu'assurée par l'administration,

exclusivement masculine:

On a aliéné, secrètement, sans profit, une partie du Maroc qui

allait nous appartenir, et tout le monde, au ministère des Affaires

Etrangères ignorait ce qui s'était passé, et la Chambre ne s'occupa

pas de ce qui avait été fait.

La Diplomatie Française et le ministère Caillaux laissèrent ignorer à

l'Allemagne le traité Delcassé de 1904 qui attribuait à l'Espagne une

partie du Maroc, de sorte que l'accord Franco-Allemand fait s'étendre

le protectorat de la France sur tout le Maroc.

Les gouvernants français traitant avec l'Allemagne pour tout le Maroc

(alors qu'il en avait été concédé une partie) c'était lui faire

exiger de la France une plus grande compensation.

Les hommes inconscients, qui ne savent ce qu'ils font, nous ont fait

donner le Congo à l'Allemagne pour doter l'Espagne de la meilleure

partie du Maroc et pour assurer l'internationalisation de Tanger.

De même qu'on fait la loi sans les femmes, on démembre la France sans

l'assentiment des femmes. Et les femmes doivent payer les fautes

faites par les hommes.

IX

La France menacée par ses multiples Cabarets

Les femmes au gouvernail · 第 8 / 16 段