Tenant sa promesse, M. Bracke, le 10 juillet a dit à la Chambre que si

le groupe du parti socialiste n'a pas profité de l'œuvre d'organisation

du suffrage universel pour y rattacher la question du suffrage des

femmes, c'est qu'il a considéré que ce serait apporter soi-même un

obstacle de plus à la réalisation d'une réforme qu'il regarde comme

utile, mais il tient à dire que, plus que jamais il réclamera

l'égalité politique des deux sexes et il rappellera à la Chambre...

M. JAURÈS.--Très-bien.

M. BRACKE.... que c'est en réalité, mutiler le suffrage universel que

d'en exclure la majorité de la population des adultes. (_Très-bien!

très-bien! à l'extrême gauche et sur divers bancs._) Aussitôt que la

Chambre aura organisé cette nouvelle loi nous lui rappellerons qu'il

est nécessaire de faire une réalité des droits politiques de la femme...

Le 25 mars 1912 M. Maginot fit décider par la Chambre de substituer la

base des électeurs inscrits, à celle des habitants, pour établir les

sièges législatifs.

Le 27 mars la société «Le suffrage des Femmes», intéressée à ce que

les femmes ne soient plus comptées, exprima à M. Maginot dans une

lettre ses joies et ses espérances. Mais le retrait du projet ayant été

voté par la Chambre, deux mois après une autre proposition présentée

par la commission et le gouvernement faisait créer chaque député par

70.000 habitants, au lieu de le faire créer par 22.500 électeurs.

Le 2 juillet 1912 M. Maginot rappela que dans sa séance du 25 mars,

la Chambre, après un long et consciencieux débat qui ne pouvait

laisser place à aucune surprise, décidait par 290 voix contre 256 de

substituer la base des électeurs inscrits à celle des habitants pour la

détermination du nombre de députés à attribuer à chaque circonscription

électorale.

Le lendemain, comme conséquence de ce premier vote, elle adoptait

à la presque unanimité, par 536 voix en effet contre 22 le texte

transactionnel suivant proposé par votre commission du suffrage

universel. Ce texte qui est devenu l'article 3 du projet adopté par la

Chambre en première délibération était ainsi conçu:

«Le nombre des sièges attribué à une circonscription est calculé sur

le chiffre des électeurs inscrits.

«Ce chiffre est celui des électeurs portés sur les listes électorales

de l'année du précédent renouvellement de la Chambre des députés.

«Chaque circonscription élit un député par 22.500 électeurs inscrits

et par fraction supplémentaire supérieure à 11.250.»

Or, messieurs, que vous propose aujourd'hui votre commission d'accord

avec le Gouvernement? Tout simplement de revenir sur le vote que vous

avez précédemment émis en toute connaissance de cause. Je dis en

toute connaissance de cause, car aucun des arguments qui peuvent être

invoqués dans un sens ou dans l'autre ne vous ont été épargnés.

Contre cette tentative j'ai considéré qu'il était de mon devoir,

d'élever une protestation, moins en mon nom, vous le pensez bien, qu'au

nom de mes collègues, signataires avec moi des amendements qui ont

conduit à l'adoption des dispositions dont je demande en ce moment le

maintien à la Chambre.

Je me permets également de protester, en tant que membre d'une

assemblée qu'on voudrait placer dans cette fausse posture de se mettre

en contradiction avec elle-même à deux mois de distance, sur un

point où moins que sur tout autre--vous en comprenez parfaitement la

raison--il lui est possible, sans laisser quelque chose de sa dignité,

de revenir en arrière.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL.--On ne saurait comprendre qu'on accordât

aux seuls électeurs inscrits le privilège d'être représentés au

Parlement.

Nous ne représentons pas seulement ici les électeurs, c'est-à-dire, une

catégorie limitée de citoyens, les citoyens âgés de plus de vingt et un

an qui ne sont pas officiers, nous représentons la nation tout entière

avec ses intérêts complexes...

M. MALAVIALE.--Alors la représentation est nationale.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL.... et nous ne représentons pas seulement,

ceux qui vivent aujourd'hui. Nous représentons aussi ceux qui sont

morts et ceux qui doivent naître, c'est-à-dire, le passé et l'avenir de

la France.

M. Jules Louis BRETON.--Alors donnez le droit de vote à toute la

population.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL.--Mais, monsieur Breton, votre observation,

permettez-moi de vous le dire, ne peut avoir aucune portée, les

électeurs ne sont pas des élus. Les électeurs ne sont pas des

représentants, mais les députés, eux, sont des représentants et ils

doivent, je le répète, représenter la nation tout entière; ils doivent

représenter les femmes aussi bien que les hommes, les mineurs aussi

bien que les majeurs, ils doivent représenter les officiers aussi bien

que les civils.

Mais la question que soulève l'amendement de l'honorable M. Maginot

est tout à fait différente et, en ce qui concerne la base électorale

calculée sur le nombre des inscrits, le Gouvernement d'accord avec la

Commission vous demande de repousser sa proposition.

En nommant, président de la République, M. le président du Conseil

Poincaré, les députés ont dû se souvenir qu'il avait assuré leur

réélection basée sur le nombre des habitants.

M. Louis Andrieux, que nous n'avions pas sollicité d'intervenir en

notre faveur a éloquemment réclamé le vote des femmes.

M. Louis ANDRIEUX.--Je veux répondre quelques mots seulement, sur un

point spécial, à M. le Président du conseil.

M. le Président du conseil veut que les femmes soient représentées,

mais il me paraît être un féministe inconséquent. Il ne va pas

jusqu'aux conclusions logiques de ses prémices.

M. le Président du conseil nous donne d'excellents conseils pour la

représentation des femmes, mais il ne croit pas devoir leur accorder le

droit de vote (_applaudissements à gauche_).

M. DEJEANTE.--M. Maginot non plus.

M. Louis ANDRIEUX.--Je n'aperçois pas qu'il soit possible, sincèrement,

loyalement, de faire représenter les femmes...

M. G. BERRY.... par leur mari: c'est la loi.

M. Louis ANDRIEUX--Autrement qu'en leur donnant le droit de vote.

(_Très bien! Très bien! sur divers bancs_).

M. MAGINOT.--Voulez-vous me permettre, mon cher collègue, d'appuyer

votre manière de voir en vous donnant communication d'une lettre, qu'on

ne dira pas écrite pour les besoins de la cause puisque je l'ai reçue

le 27 mars dernier, au lendemain du jour où j'ai soutenu mon amendement

devant la chambre?

M. Louis ANDRIEUX.--Volontiers.

M. MAGINOT.--Société «Le suffrage des Femmes».

«Monsieur le député,

«La société «Le suffrage des Femmes» vous remercie de votre

courageuse intervention dans la discussion sur la réforme électorale.

«Le vote de votre amendement qui fait prendre pour base de l'élection

des députés, les électeurs au lieu des habitants, empêchera les

Françaises--non représentées au Parlement--d'être comptées comme des

animaux recensés (_on rit_) et les fera promptement admettre comme

électeurs, pouvant enfin envoyer des représentants à la Chambre.

«Veuillez agréer, etc... (_Applaudissements à gauche_).

«La secrétaire générale

H. AUCLERT».

Ne soyons donc pas, messieurs, plus monarchistes que le roi, ni

plus féministes que les femmes, qui, vous le voyez par la lettre

dont je viens de vous donner lecture, se soucient fort peu de

la demi-représentation et du semblant de capacité électorale que

certains d'entre nous paraissent si soucieux de leur conserver

(_Applaudissements à gauche_).

M. POURQUERY DE BOISSERIN.--Pourquoi n'admettez-vous pas à voter les

femmes déjà admises à voter au tribunal de commerce?

M. Charles BENOIST.--C'est une autre question (_interruptions_).

M. Louis ANDRIEUX.--Si vous voulez que les femmes soient représentées,

il faut établir dans toute son ampleur, dans toute sa vérité, le

suffrage universel et ne pas exclure du droit de suffrage la moitié, la

meilleure moitié du genre humain.

M. Paul AUBRIOT.--Le voteriez-vous le jour où nous le proposerions?

M. Louis ANDRIEUX.--Mon cher collègue, quand vous apporterez cette

proposition à la tribune, quand vous aurez le courage d'affronter le

ridicule qui s'y attache encore, et bien injustement, aux yeux de

quelques-uns, je n'hésiterai pas à le voter avec vous.

M. Paul AUBRIOT.--Très bien!

M. Louis ANDRIEUX.--Je ne crois pas devoir aujourd'hui présenter

un amendement, en ce sens, à la loi électorale. Que nos collègues

qui y sont opposés se rassurent. Je ne suis pas ici pour menacer le

privilège masculin et l'aristocratie de la barbe... (_Rires_). Je me

borne à protester contre les prétentions de ceux qui, sous prétexte de

faire représenter la femme, lui donnent un mode de représentation bien

lointain, bien indirect, qui souvent se retournerait contre elle.

M. Georges BERRY.--C'est déjà quelque chose.

M. Louis ANDRIEUX.--Je proteste contre le paradoxe de ceux, qui veulent

la faire représenter par des députés qu'elle n'a pas députés, par

des mandataires qu'elle n'a pas mandatés, et lui imposer des avocats

d'office choisis par les hommes, et qui à cette tribune le plus souvent

plaideraient la cause masculine contre celle des femmes. Cela, c'est se

moquer, en vérité, des femmes qu'on prétend défendre, et ce n'est pas

généreux, c'est un acte de dérision, d'ironie auquel pour ma part, je

ne veux pas m'associer. (_Applaudissements à gauche_).

M. Ferdinand BUISSON, _président de la commission du suffrage

universel_.--Je demande à nos collègues qui nous proposent de

substituer le nombre des électeurs inscrits un chiffre de la

population, comme base du régime électoral, de me dire, s'ils

connaissent, dans le monde entier une seule législation électorale

qui ait fait cette innovation. Si vous ne faites état que du

nombre des électeurs inscrits, il est évident que vous favorisez

les circonscriptions qui comptent beaucoup de célibataires et peu

d'enfants. Quelle raison peut-on invoquer, étant donné la diminution de

la natalité, en France en faveur de cette exception...

M. le PRÉSIDENT.--Je mets au voix les deux premiers paragraphes de

l'amendement présenté par M. Maginot et ses collègues, réservant le

troisième sur lequel porte le sous-amendement de M. Jean Durand:

«Le nombre des sièges attribués à une circonspection est calculé sur le

chiffre des électeurs inscrits:

«Ce chiffre est celui des électeurs portés sur les listes électorales

de l'année du précédent renouvellement de la chambre des députés.»

M. le PRÉSIDENT.--Voici le résultat du dépouillement du scrutin.

Nombre de votants 549

Majorité absolue 275

Pour 259

Contre 290

La Chambre des députés n'a pas adopté.

Faire représenter la majorité de la nation en permettant aux femmes

d'envoyer des représentants à la Chambre est la réforme fondamentale

qui doit précéder toutes les autres, le progrès ne pouvant s'accomplir

quand plus de la moitié des intéressés sont également inaptes à

l'imposer.

Le 10 juillet 1912, M. Louis Andrieux fit adopter un amendement à

l'article 6 de la loi électorale, grâce auquel l'enregistrement de la

candidature des femmes ne peut plus être refusée par le préfet.

Le 29 juillet 1912, M. Louis Andrieux nous a écrit:

«Madame,

«Quand la loi sur la réforme électorale nous reviendra du Sénat, je

me propose de déposer et de défendre l'amendement suivant:

«Ajouter à l'article 1er un paragraphe 2, ainsi conçu:--sont

électeurs sans distinction de sexe tous les Français âgés de 21 ans

accomplis, et n'étant dans aucun cas d'incapacité prévu par la loi.»

«ANDRIEUX.»

VI

L'annulement politique des Femmes est un obstacle au progrès

«_La justice et le bien de l'Etat exigent aujourd'hui que les droits

politiques soient étendus aux femmes._»

(_Roi de Suède_).

L'exclusion électorale des femmes est un obstacle au progrès

Il sera impossible de réaliser en France la justice sociale, tant

que l'on fera à l'homme et à la femme, ces agents autant l'un que

l'autre indispensables à la marche en avant, une condition si

différente.

Les démocrates ne paraissent point comprendre qu'en ajournant

l'affranchissement de la femme, ils empêchent de compléter celui de

l'homme.

Ceux qui soutiennent le plus énergiquement, que du perfectionnement des

individus résultera un meilleur état social, mettent cette monitrice,

la femme, dans l'impossibilité d'élever l'espèce en s'élevant elle-même.

La Française qui est contrainte à un travestissement physique et

moral, la Française qui ne parvient, qu'en mentant à se tirer d'affaire

dans la vie, ne peut, tant qu'au lieu d'être citoyenne elle n'est

qu'instrument de plaisir, faire s'augmenter la mentalité humaine.

Sur les républicains pèsent lourdement les préjugés des jacobins envers

la femme. Beaucoup de ces empressés à imiter leurs ancêtres croient que

la dissimulation, la ruse, l'hypocrisie féminine, qu'Amar qualifiait

«la retenue» à la tribune de la convention, sont la source des vertus

du sexe féminin; alors que cette dissimulation et cette ruse ne

suscitent que des vices d'esclaves.

La sincérité est le propre des êtres libres. La femme associée de

l'homme dans la commune et dans l'état, manifestera sa franchise.

Si l'on n'arrive à la justice sociale que par l'action politique, les

Françaises ne peuvent rester en dehors de cette action politique:

elles doivent avoir comme les Français, en la République qui est la

propriété de tout le monde, leur part de souveraineté.

Dans les luttes pour la vie ce ne serait qu'en mettant la main à la

machine politique que les femmes s'épargneraient d'être affamées.

En France, c'est une anomalie d'empêcher les femmes d'être électeurs

et éligibles alors qu'on les admet aux hautes fonctions de membres du

Conseil supérieur de l'instruction publique et de membre du conseil

supérieur du travail, ces assemblées aux lumières desquelles les

députés ont si souvent recours.

Comment la femme siégeant en ces conseils qui a été reconnue apte

à inspirer, à diriger les législateurs ne serait-elle pas capable

d'émettre un vote lors des élections?

C'est la peur des mots qui fait priver la Française du droit de nommer

des représentants au Palais Bourbon. Les hommes sont effrayés par ces

expressions rapprochées: femmes et politique.

L'annulement des Françaises contraint les Français à l'immobilité, à

la stagnation; mais nul ne se préoccupe de cela. En ce pays, où tout

le monde crie que le hasard plus que les volontés confère le pouvoir,

crée le gouvernement, que les électeurs votent contrairement à leurs

intérêts, personne ne veut comprendre qu'on remédiera à l'incohérence

politique, en élevant au niveau de l'homme, la femme qui met au monde

et éduque les électeurs.

Le besoin de sécurité ne permet pas d'empêcher plus longtemps de tomber

dans la balance électorale, pour faire contrepoids, aux bulletins

révolutionnaires, les bulletins pondérateurs des femmes.

Pendant que la femme n'a aucun droit, le dressage moral de la nation

lui échappe. Si cette dépourvue de toute autorité publique fait une

observation, on lui répond: La politique n'est pas l'affaire des

femmes. Et cette bannie de la politique, dont tout découle et ou tout

remonte, exclue du droit de donner sur quoi que ce soit son avis, par

sa dégradation civique, entraîne l'abaissement national.

Dans l'état comme dans la maison la femme doit compléter l'homme, être

pour lui un renfort.

Il est difficile de faire admettre par des gens qui n'ont en vue que

leur intérêt particulier, une question d'intérêt général comme la

participation de la femme à la politique.

Un décret ministériel ferait facilement des Françaises des citoyennes

actives.

Ce ne sera que quand la femme aura dans la main le bulletin de vote,

qu'elle sera intéressante et pourra contraindre les détenteurs du

pouvoir à s'occuper d'elle.

Chaque fois que les femmes offrent leur concours aux hommes pour

transformer en joie la douleur de vivre, ceux-ci les repoussent en

disant: Femmes! qu'y a-t-il de commun entre vous et nous?

Lorsque les partisans de l'égalité voulurent changer l'enseigne du

gouvernement, substituer le titre monarchie, ils crièrent à leurs mères

qui demandaient à les aider: «Femmes, qu'y a-t-il de commun entre vous

et nous?»

Les anciens serfs parvenus à la souveraineté, aimèrent mieux faire dans

l'état les Françaises, leurs adversaires, que leurs coopératrices.

Après qu'ils ont enlevé aux génératrices écrasées de leur mépris tout

espoir de se relever, ils semblent stupéfaits de trouver dans les

masses enfantées par elles des résistances au progrès.

Leur manie de la domination les empêchera-t-elle encore de comprendre

que ce ne sera qu'en unifiant la condition de l'homme et de la femme

que l'on unifiera la manière de voir des Français?

Quand une moitié de la nation opprimée par l'autre moitié, est spoliée

de tous ses droits, peut-on se faire prendre au sérieux par les

populations lorsqu'on affirme que la France est sous le régime de la

liberté et de l'égalité?

Républicains, frappez-vous la poitrine! C'est en maintenant asservies

les mères que vous avez rendu inévitable l'atrophiement cérébral que

vous déplorez.

Si au lieu de continuer à annihiler les femmes, vous les aviez

proclamées vos égales, elles seraient devenues immédiatement vos

auxiliaires, elles auraient doté les générations de la faculté de

comprendre.

Il est douloureux de constater que si à l'étranger les socialistes

s'efforcent de faire reconnaître l'égalité politique de la femme, en

France les socialistes s'allient aux réactionnaires pour combattre

cette égalité. L'entente chez nous, entre les hommes d'opinions les

plus opposées pour alléguer des prétextes contre l'exercice des droits

politiques de la femme, démontre que le sexe masculin profite de

l'annihilement du sexe féminin.

Si l'on envisage superficiellement les choses, les hommes électeurs

ont, en effet, avantage à accaparer, pour eux seuls, les bénéfices

électoraux et les députés se trouvent fort bien de tenir leurs sièges

de la force du nombre des femmes, sans avoir besoin d'obtenir d'elles

un bulletin de vote. Mais cette poursuite égoïste du seul intérêt

personnel ne fait point s'imposer la République. Elle rend intenable la

position de ceux qui en bénéficient.

Pendant que les femmes, ni ne confèrent de mandats, ni ne sont

représentées au Parlement, elles ne peuvent servir à créer des sièges

législatifs.

Les politiquement annulées ne doivent pas être comptées en politique.

Il est temps de mettre fin à la dispendieuse supercherie qui favorise

l'ambition masculine en enfermant les candidats dans ce dilemme:

Faire électeurs les femmes, si l'on prend les habitants pour base de

l'élection des députés, ou ne prendre que les électeurs pour base de

la nomination de leurs représentants, si les femmes restent exclues du

droit d'envoyer des députés à la chambre.

Parmi les prôneurs de la marche en avant, combien nombreux sont ceux

qui veulent progresser en tout, hormis en féminisme. On peut se

demander ce qui incite l'homme à être assez ennemi de lui-même pour

retarder l'ascension de celle dont, en son for intérieur il appelle

la venue, pour redouter la femme qui pourra le comprendre, l'aider,

l'aimer complètement et pour lui-même.

Il est bien évident que c'est faute de s'expliquer, que l'on ne

s'entend pas au sujet de l'affranchissement de la femme; sans quoi, au

lieu d'y être hostile, l'homme en serait le plus ardent partisan.

Parce que la femme s'élèvera, l'homme ne dérogera pas, au contraire.

Il affirmera sa puissance en s'assurant de bien plus hautes destinées

que s'il en conservait les mœurs ancestrales du singe des cavernes. Dès

que l'on ne peut contester l'irréductibilité du tempérament masculin et

du tempérament féminin, les deux sexes doivent se partager l'activité

universelle parce que: «Une femme fait autrement la même chose qu'un

homme» et que «les femmes ont la puissance d'accomplir dans les

fonctions, jusque là remplies par des hommes, ce que les hommes n'y

sauraient faire».

N'est-ce pas une amère ironie que de parler pour la femme de dignité,

en même temps que de trouver bon, qu'elle soit exclue du pouvoir de se

donner à elle-même sa règle et sa loi?

N'est-ce point une dérision que de se poser en défenseurs de la dignité

de la femme et de laisser l'homme qui n'a pas la même organisation

physiologique, donc qui ne peut voir les choses de la même manière

qu'elle, penser et vouloir à sa place? Tenter de rendre l'esclave

digne, s'efforcer de relever, en la laissant avilie, la moitié

d'humanité! quelle contradiction!

Les demi-féministes ne veulent point voir que l'arrivée de la femme sur

la scène politique renouvellerait le vieux monde en rendant presque

subitement les humains aptes à comprendre leurs intérêts.

On ne peut, sans la débâillonner, faire prendre, à la muette française,

sa place en la société; car elle doit dire comment elle entend penser,

travailler et aimer. Malheureusement, beaucoup de ses défenseurs

ne désirent lui octroyer le droit d'opiner et de légiférer, que

lorsqu'elle n'en aura plus besoin.

En imagination, ils disposent tout pour la femme en la cité de

l'égalité, seulement, ils négligent de la munir de la clef qui lui en

ouvrirait la porte.

Etant donné que l'affranchissement féminin est subordonné au bon

plaisir des législateurs, il n'est pas difficile de comprendre que

ce qu'il y a pour la femme de plus pressé à réclamer est le droit

de faire directement ou indirectement la loi. Car les seuls hommes

amenderaient-ils le Code, que leur œuvre, encore, serait à recommencer.

Les lois incomplètes sur l'instruction secondaire des filles et sur le

divorce nous le prouvent.

Les députés ne légiféreraient équitablement pour les femmes que si les

dispositions qu'ils prennent à leur égard, pouvaient être retournées

contre eux, leur être appliquées.

Si, à l'exemple des socialistes, qui, en tous les pays font

présentement se porter leurs efforts sur la conquête du pouvoir, les

femmes avaient résumé leur question en cette réclamation unique--les

droits politiques--elles auraient frappé les esprits et fait s'établir

un courant d'opinion, qui eût hâté l'instauration du suffrage féminin.

La peur qui n'ose aller droit au but, de crainte de froisser les

oppresseurs, ne délivrera pas du joug les femmes.

Beaucoup de lois concernant les femmes se discutent à la Chambre. Les

députés devraient bien comprendre que les femmes seraient plus que les

hommes capables de régler les affaires les regardant.

Les gouvernants qui se croient infaillibles et pensent pouvoir suffire

à tout, gardent le sexe féminin asservi, bien qu'ils affirment

qu'aucune loi naturelle ne condamne les êtres à rester éternellement

mineurs, et que, quand parmi eux des individualités sont aptes au

gouvernement, c'est justice de les y appeler.

Des individualités féminines sont assurément aptes au gouvernement.

Pourquoi ne les y appelle-t-on pas?

--Parce que l'on veut continuer à spolier les femmes.

Si des femmes étaient en France, députées, comme elles le sont en

Finlande, le sexe féminin aurait sa part du budget. Il y aurait,

inscrit à ce budget, autant d'argent pour l'instruction des filles que

pour l'instruction des garçons. Autant d'argent pour donner des emplois

et des sinécures au sexe féminin, que pour en donner au sexe masculin.

Les hommes manient les fonds publics sans subir de contrôle. Ils

s'approprient l'argent des femmes contribuables pour s'élever au-dessus

d'elles. Et après qu'ils se sont fait un piédestal de l'or des femmes,

ils crient qu'ils sont leurs supérieurs: le voleur est-il le supérieur

du volé?

Les Françaises, qui en la République luttent et paient, doivent comme

les Français voter les budgets, afin de pouvoir s'attribuer leur part

des bénéfices sociaux.

Que de problèmes seraient vite solutionnés, si l'on utilisait pour les

résoudre tout l'intellect et tout l'effort humain. Malheureusement, les

députés qui diffèrent d'opinion, sont d'accord pour refuser le suffrage

aux femmes. Les projets de lois déposés à la Chambre en leur faveur,

ne viennent jamais en discussion[12], et il n'est plus même fait de

rapport sur les pétitions qui le réclament. N'est-ce pas suffisant que

les femmes soient comptées pour payer les impôts et pour créer des

sièges de députés?

[12] Ecrit avant 1914. En 1919, 7 octobre. La Chambre a voté une

proposition de loi instaurant le vote et l'éligibilité des Femmes par

340 voix contre 95.

Les femmes au gouvernail · 第 7 / 16 段