allègrement une responsabilité qui paraîtrait lourde à certains d'entre
nous. Pourquoi les priver du droit qui appartient au jeune homme de 21
ans.»
M. le Dr Flaissières s'affirme de nouveau très partisan du vote des
femmes et voterait immédiatement la réforme intégrale.
M. Debierre, sénateur, membre de l'Académie de Médecine dit que la
femme qui a dans la société les mêmes devoirs à remplir, les mêmes
droits à protéger que l'homme, doit être civilement et politiquement
l'égale de l'homme.
M. Raspail croit que les femmes électeurs se distribueraient entre
tous les partis, c'est-à-dire, que tous les partis profiteraient d'une
influence salutaire.
Pour M. Maurice Barrès, le grand point c'est de savoir ce que feraient
les femmes de leurs droits politiques. Il croit que pour obtenir leur
émancipation, elles n'hésiteraient pas devant un bouleversement qui
pourrait faire sombrer la société.
Toute la question, pour M. Paul Boncour, consiste à savoir dans quelle
mesure l'accession des femmes aux droits politiques développerait et
fortifierait la vie corporative et professionnelle.
Si la réforme était votée, dit M. Denis Cochin, elle aurait pour
résultat de faire sortir la femme de son vrai rôle, celui que le
christianisme lui a assigné.
M. Cruppi:
«En équité il est souverainement injuste de refuser à la femme la
qualité de citoyen, mais la femme est-elle préparée pour remplir du
jour au lendemain ces devoirs nouveaux pour elle? Nos Françaises, dans
leur ensemble, veulent-elles ardemment cette réforme, qui comme toutes
les réformes se conquiert par un effort résolu? Je ne sais...»
M. Dejeante est d'avis que dès que les femmes pourront exercer leurs
droits, leur éducation sera plus rapidement faite que celle des hommes.
Dès 1884, M. G. Roche présentant un amendement pour faire obtenir
aux commerçantes l'électorat consulaire disait:
«Puisque l'électorat consulaire dérive de la qualité de Français, il
n'y a aucune raison de ne pas l'étendre à toutes les personnes qui ont
cette qualité, à moins qu'on ne veuille établir, en principe, que la
femme ne peut voter par cela seul qu'elle est femme.»
IV
Pétition réclamant la représentation intégrale de la nation
«_Ce papier-pouvoir, le bulletin de vote, est aussi nécessaire à la
femme que le papier monnaie._ »
Hubertine AUCLERT.
_L'autorité des électeurs_
Pour être écouté des députés il faut avoir pour soi les électeurs.
La puissance de ceux qui confèrent des mandats est même pour les
mandataires qui n'en tiennent point compte, tellement grande, que les
ministres eux-mêmes font consulter, par les préfets, les électeurs sur
une réforme avant de vouloir exprimer leur opinion sur cette réforme et
de faire adopter ou repousser les projets de loi qui sont, à son sujet,
présentés. A l'exemple des maîtres du pouvoir, ces spoliées du droit
politique, les femmes, ont voulu demander aux électeurs de recommander
aux députés leurs revendications.
Des déléguées de la société «Le Suffrage des Femmes» sont allées à
la Bourse du Travail faire appuyer, par une élite électorale, cette
pétition réclamant la représentation de la nation:
«Messieurs les législateurs,
«Les Françaises, non représentées, n'ont personne pour défendre leurs
intérêts dans les assemblées administratives et législatives.
«Nous vous prions d'assurer la représentation intégrale de la nation,
en accordant aux femmes le droit de déléguer des mandataires au
Parlement et à l'Hôtel-de-Ville.
«Si vous persistez à exclure l'élément féminin du droit commun
politique, vous ne pourrez prendre que le nombre des électeurs pour
base de l'élection des députés. Les Françaises point admises à
conférer de mandats, ne devant pas logiquement être comptées pour
établir les circonscriptions électorales.»
Les suffragistes, aussitôt, ont été comprises par les hommes très
avertis qui constituent l'important syndicat des moyens de transports.
En dépit du manque de plumes et d'encriers, des centaines de noms et
d'adresses furent en peu de temps recueillies. Des citoyens voulaient
tous à la fois apposer leur signature sur les feuilles réclamant le
vote des femmes.
Les syndiqués qui trouvent tout naturel que les femmes qui luttent, qui
peinent, qui mangent aient les mêmes droits que les hommes, ne se sont
pas contentés d'appuyer nos revendications; ils nous ont indiqué des
voies et moyens pour faire aboutir plus vite notre campagne.
La corporation des ferblantiers a fait aux suffragistes bon accueil; le
bureau recommanda notre pétition qui fut de suite signée.
Les Français présents à la réunion des couturières et tailleurs
étrangers appuyèrent aussi de leur signature nos réclamations.
Partout on nous encouragea à persévérer, on nous invita à revenir.
Chez les syndiqués, il n'est pas nécessaire que notre cause soit
plaidée, elle est gagnée d'avance; car, les laborieux, intelligents,
savent qu'ils seront plus forts, quand leurs compagnes posséderont cet
instrument émancipateur, le bulletin de vote.
Ce sont seulement ceux que l'égoïsme aveugle qui ne voient pas que
l'asservissement de la femme arrête l'évolution des citoyens, attendu
qu'à la chaîne de la paria française est rivé le boulet qui empêche
l'humanité de s'élever.
Les hommes qui pensent et qui observent, croient qu'en annihilant les
femmes, on se prive d'un élément précieux pour la diffusion du progrès.
Les Françaises assureraient à leur pays l'aisance. En restreignant le
gaspillage des fonds publics, elles procureraient le moyen d'organiser
le travail de manière que plus aucun Français courageux ne puisse
manquer de pain.
C'est au détriment général que les gouvernants s'obstinent à tenir hors
la loi les femmes. Ils oublient qu'il faut aussi du cœur pour résoudre
certaines questions, et qu'en tout on obtiendrait plus de résultats si
le sentiment agissant de la femme s'alliait à l'indifférentisme de
l'homme.
On trouve qu'il est anormal de ne point faire voter les officiers quand
les politiciens votent, n'est-ce pas encore plus anormal de ne pas
faire voter les femmes quand les hommes votent?
Tous les êtres, qu'ils soient d'un sexe ou de l'autre, étant en la
société également, doivent avoir leur part de souveraineté afin de
pouvoir pareillement s'ingénier pour se créer dans un milieu plus
harmonique un meilleur sort.
Il y a un fait important qui va, maintenant chez nous, faire envisager
le suffrage des femmes d'une tout autre manière par les députés.
Jusqu'ici le vote des femmes avait été demandé par les femmes, afin
qu'elles puissent au moyen de cet instrument d'émancipation changer
leur sort; mais voilà que le vote des femmes est aujourd'hui réclamé...
par les hommes!
Le vote des femmes est demandé par des hommes, dans leur propre
intérêt...
Des orateurs mâles disent: «Pendant que la femme ne vote pas,
elle arrête l'émancipation de l'homme... elle contraint l'homme
à se désintéresser... elle l'empêche de se syndiquer... parce que
étant écartée de tout, elle ne comprend rien. En votant, la femme
s'éclairera, elle apprendra à servir nos communs intérêts».
L'approbation d'électeurs d'élite, la façon sympathique, dont en
appuyant de leur signature notre requête électorale, ils disent: «J'en
suis!» excite l'allégresse des suffragistes. Les feuilles qu'elles
présentent aux Sociétés savantes, à l'Ecole des hautes études, dans
les associations, corporations et dans la rue même, comme à Toulouse,
où l'éloquente Mlle Arria Ly et sa mère ont recueilli quinze cents
signatures.
Sur nos pétitions les noms de savants, d'artistes, de commerçants
voisinent avec ceux d'intelligents travailleurs.
Hormis les anarchistes il y a peu d'hommes hostiles au vote des femmes.
Pour beaucoup, il ne peut y avoir de masculin ni de féminin lorsqu'il
s'agit d'imposer des remaniements sociaux nécessaires. Tous hommes et
femmes doivent voter des réformes.
L'empressement des antisuffragistes à se muer en suffragistes, décèle
autant que le succès de notre pétition, les progrès accomplis dans
l'opinion par la question du vote des femmes.
Aussitôt que les députés ont commencé à s'occuper des projets de loi
sur la réforme électorale nous avons pensé qu'il était urgent d'attirer
leur attention sur les revendications des Françaises mises hors le
droit commun politique.
Le 25 octobre 1909 la Société «Le suffrage des Femmes» a envoyé à la
Chambre une délégation de cinq de ses membres pour prier M. Louis
Marin, le distingué député de Nancy, de déposer sur le bureau de la
Chambre la pétition signée par plus de trois mille personnes.
M. Louis Marin accepta de rendre à la société «Le suffrage des Femmes»
le service qu'elle demandait; mais en attendant le renouvellement de la
commission des pétitions, où il s'efforcerait de faire introduire des
députés féministes, il nous engagea à recueillir d'autres signatures.
Trois semaines après, nous remettions à M. Louis Marin de nombreuses
nouvelles feuilles de notre pétition, qui se trouvait ainsi couverte de
plus de quatre mille signatures.
Le député de Meurthe-et-Moselle portant sous le bras, attaché par un
ruban vert, notre volumineux dossier qu'il allait déposer sur le bureau
de la Chambre, était radieux, disent des journalistes.
RAPPORT de M. Louis MARIN, Rapporteur Pétition nº 1.945.
Motifs de la commission.
La société «Le suffrage des Femmes» a fait déposer sur le bureau de la
Chambre une pétition signée par un nombre considérable de Français et
de Françaises réclamant la représentation intégrale de la nation.
En effet, tant que la moitié des adultes sera exclue du droit de vote
et qu'on n'aura pas donné celui-ci aux femmes, on ne pourra parler du
suffrage vraiment universel.
L'égalité des droits entre toutes les personnes humaines, étant
aujourd'hui dans la conscience de tous une idée clairement établie,
ne permet de refuser aux femmes, en raison de leur sexe, aucun droit
politique et par conséquent le droit de vote.
La justice de cette revendication abstraite est précisément renforcée
encore par les démonstrations expérimentales qu'apportent aujourd'hui
toutes les études sociales: quel économiste nierait que l'infériorité
du salaire payé à la femme pour le même travail ne soit un abus de
la force, et que le bulletin de vote ne puisse aider à le faire
disparaître? Quel historien méconnaîtrait les résultats donnés
autrefois par le rôle politique des femmes, notamment dans la France
du Moyen Age? Quel psychologue douterait que dans l'établissement des
Lois le tempérament féminin ne doive avec celui de l'homme jouer avec
fruit son rôle complémentaire habituel? Quel juriste n'affirmerait
que maintes injustices disparaîtraient certainement avec le vote des
femmes! etc.
Toutes nos spéculations intellectuelles, morales et scientifiques
obligent à penser que le suffrage politique est non seulement un droit
nécessaire pour la femme, mais qu'il serait pour tous les citoyens,
pour l'enfant en particulier, et pour la société entière, un très grand
bienfait.
A l'encontre, en revanche, on n'entend que des objections aujourd'hui
reconnues puériles.
Le droit des femmes est si clair que la plupart admettent l'excellence
de la réforme comme évidente en théorie, mais la combattent,
disent-ils, au point de vue pratique.
Or, aujourd'hui dans de nombreux pays, l'expérience est faite qui peut
rassurer les plus inintelligents et les plus timorés. Le suffrage
municipal est exercé par les femmes en Angleterre, en Suède, au
Danemark, en Norvège, en Hollande, dans divers Etats des Etats-Unis
d'Amérique, en Australie, en Nouvelle-Zélande.
Partout le suffrage des femmes a provoqué des réformes salutaires.
Partout l'expérience a montré que les femmes tenaient particulièrement
aux qualités de caractère des candidats, qu'elles obligeaient à
effectuer les élections dans des conditions d'ordre et de calme,
de dignité, qu'elles amenaient un plus large développement de la
législation protectrice de la maternité, de l'enfance et, en général,
de tout ce qui favorise la vie de famille, qu'elles tenaient à
améliorer les conditions de travail de l'ouvrière, l'organisation de
l'assistance, etc.
La preuve, la meilleure de l'évidence de ces bons résultats est que
dans les pays qui ont procédé par étapes, c'est très rapidement, devant
les fruits excellents donnés par une application d'abord restreinte du
vote des femmes, que les extensions successives du suffrage leur ont
été très vite accordées.
Aujourd'hui, en France, les institutrices sont électrices et éligibles
aux conseils départementaux; elles peuvent prendre part aux élections
et faire partie du Conseil supérieur de l'Instruction publique; les
femmes commerçantes sont électrices aux tribunaux de commerce, aux
Chambres de commerce et aux Chambres consultatives.
Les ouvrières sont électrices et éligibles aux conseils de prud'hommes,
aux conseils de travail et au conseil supérieur de Travail.
Conformément à la pétition de la Société «Le suffrage des Femmes» il
est utile de proclamer que si la tactique parlementaire la meilleure
paraît être celle qui série les réformes et réclame d'abord ce qui
peut être immédiatement et facilement réalisable, il faut aussi sur
ces questions ne point cacher son idéal et dire clairement ce qu'on
ambitionne.
Aussi la 22e commission des pétitions, en présence de la demande des
pétitionnaires, c'est-à-dire, le suffrage intégral donné aux femmes,
pour réaliser enfin la représentation intégrale de la nation, a jugé
nécessaire de se prononcer officiellement. A l'unanimité elle a accepté
le bien fondé du principe de la demande des pétitionnaires et reconnu
l'importance essentielle que sa réalisation aurait pour le pays.
C'est un succès pour la société «Le suffrage des Femmes» et pour toutes
les suffragistes françaises que la question du suffrage des femmes
ait fait un pas officiel. Sur le rapport de M. Louis Marin la 22e
commission a voté la résolution suivante:
«En présence de la demande des pétitionnaires, c'est-à-dire le suffrage
intégral donné aux femmes pour réaliser, enfin, la représentation
intégrale de la nation; la commission a jugé nécessaire de se prononcer
officiellement: à l'unanimité elle a accepté le bien fondé du principe
de la demande des pétitionnaires et reconnu l'importance essentielle
que sa réalisation aurait pour le pays.»
V
Les réformateurs de la loi électorale. Premier contact avec la
commission de la réforme électorale.
«_Ce ne sera qu'en participant à la politique que les femmes s'y
initieront._»
H. AUCLERT.
Aussitôt que les députés projetèrent de réformer la loi électorale, les
Suffragistes Françaises pensèrent qu'elles devaient attirer l'attention
sur leurs revendications.
La société «Le Suffrage des Femmes» par son action incessante, ses
démarches au parlement, ses requêtes, ses pétitions, les ordres du
jour votés dans ses réunions a demandé que la nouvelle loi électorale
englobe les femmes, fasse les Françaises électeurs.
En octobre 1907 la requête ci-dessous fut adressée au congrès Radical
de Nancy.
«Messieurs les membres du congrès, «La société «Le Suffrage des
Femmes» vous demande de comprendre dans la réforme électorale que
vous désirez réaliser, l'admission des femmes à l'exercice des droits
politiques.
«Les Françaises contribuables et justiciables, qui adorent leur pays,
n'ont point comme les antipatriotes, de représentants au Parlement.
Ce ne seront cependant que leurs bulletins compensateurs qui pourront
contrebalancer et annuler les bulletins patricides.
«Nous espérons, messieurs les membres du congrès, que vous voudrez
assurer la stabilité du parti radical et radical socialiste en
permettant aux femmes évolutionnistes--qui forment la majorité de la
nation française--de lui servir de point d'appui.
Pour la société «Le suffrage des Femmes».
«La secrétaire générale,
«Hubertine AUCLERT».
Le premier contact des femmes revendiquant le suffrage avec la
commission du suffrage universel ont lieu en novembre 1908, alors
que l'on parlait à la Chambre de l'abolition de la peine de mort. Des
déléguées de la Société «Le Suffrage des Femmes» furent reçues au
Palais Bourbon par M. Charles Benoist président de la commission du
suffrage universel qui voulut bien se charger de la pétition qui suit:
«Messieurs les Députés,
«Intéressez-vous aux femmes, décapitées devant l'urne, comme aux
assassins.
«Nous vous demandons de supprimer la Mort politique qui frappe toutes
les femmes, en accordant aux Françaises le Droit électoral.»
Cette pétition fut remise par M. Charles Benoist à la commission de la
réforme électorale.
Les journaux ont publié sans commentaires, la pétition si juste de la
société «Le Suffrage» demandant aux députés de s'intéresser aux femmes
devant l'urne, de supprimer la mort politique qui frappe les femmes, en
accordant aux Françaises le droit électoral.
Quand, en France les femmes sont traitées comme des idiotes et des
criminelles, ne participant pas à l'élaboration de la loi qui leur
sera appliquée; quand les maris peuvent, sans jugement, tuer leurs
épouses, en prétextant l'infidélité; quand la puissance maritale,
confère à l'homme sur la femme l'autorité d'un négrier sur une esclave,
on est stupéfait de voir les humanitaires au Parlement, qui restent
indifférents devant les femmes suppliciées et frappées sans motifs de
mort politique, s'attendrir sur les assassins.
Les humanitaires qui laissent retrancher les Françaises du droit
commun n'entendent pas que l'on retranche de la vie les assassins, qui
d'ailleurs ne doivent point porter la responsabilité de leurs crimes;
tandis que les femmes doivent porter la responsabilité de leur sexe.
C'est parce que les femmes donnent la vie qu'elles sont frappées de
mort politique. Le voilà le sceau de la barbarie, qui laissera sur
cette législation sa marque indélébile.
Pour l'élément féminin pas de pitié. Les législateurs, doux aux
assassins sont durs aux femmes! Les Françaises n'ont point la
responsabilité de rejeter les règlements qu'on leur impose, mais les
assassins doivent avoir le droit de choisir la peine qui leur sera
appliquée.
Je ne suis pas pour la guillotine. J'ai longtemps gardé une impression
pénible de l'exécution de Vaillant, qui n'avait tué personne et que
j'ai vu aller à l'échafaud avec le visage transfiguré d'un apôtre qui
croit imposer sa doctrine en mourant pour elle.
Seulement, avant de s'apitoyer sur les assassins, il convient de
s'apitoyer sur les femmes, qui sont en la société, des victimes. Ce ne
serait qu'une façade qui ressortirait de la suppression actuelle de la
peine de mort, tandis que de l'affranchissement politique des femmes
résultera tout de suite cette chose positive, le relèvement moral de la
nation, donc, à bref délai, la réduction du nombre des assassins.
On ne peut faire un pas vers l'avenir, on ne peut chercher à réaliser
le perfectionnement individuel, sans mettre d'abord la femme au niveau
de l'homme; par cette bonne raison que les femmes mettent les enfants
au monde et façonnent les grandes personnes...
Il est regrettable que les humanitaires, si tendres aux assassins, ne
comprennent pas que donner aux Françaises, avec le droit, la faculté de
bien mouler les êtres, ce serait s'épargner la peine de les redresser
et de les garantir des chutes.
Les femmes qui n'ont commis aucun crime, ne peuvent être indéfiniment
les victimes du droit de la force auquel on veut soustraire les
assassins.
En décembre 1910, la société le Suffrage des Femmes en sa réunion à la
Mairie du XIe arrondissement, vota l'ordre du jour suivant:
«Considérant que la mise hors du droit commun politique des femmes
contribuables et justiciables qui forment la majorité des Français
est un sabotage des principes républicains, qui amoindrit la
République et la met en péril,
«Nous demandons que la réforme électorale commence par assurer la
représentation de toute la nation, en permettant aux femmes non
représentées de nommer des députés, des sénateurs, des conseillers
généraux et municipaux, pour défendre leurs intérêts dans les
assemblées législatives et administratives».
Cet ordre du jour a été envoyé à la commission du Suffrage universel.
En février 1911, ordre du jour voté à la Mairie du XIe arrondissement:
«Considérant que pendant que les femmes ne votent pas, les députés
ne sont pas les représentants de la nation française--formée de
femmes et d'hommes--mais sont seulement les représentants des
hommes, minorité en la nation, nous demandons que jusqu'à ce que
les femmes soient électeurs, les députés ne reçoivent que la moitié
de l'indemnité parlementaire, c'est-à-dire, 7.500 francs au lieu de
15.000.»
Cet ordre du jour a été envoyé à la commission du suffrage universel et
de la réforme électorale. Ordre du jour voté en mars 1911:
«Considérant que c'est un préjudice pour le pays que les femmes
douées de qualité d'épargne n'aient pas de représentants au
Parlement, nous demandons que le suffrage universel soit substitué au
suffrage unisexuel, afin que les Françaises qui sont assimilées aux
Français pour payer les impôts soient assimilées aux Français pour
jouir des droits politiques.»
Le 29 janvier 1913 une délégation des sociétés féministes, a, en
l'absence de M. Marcel Sembat, vu à la Chambre M. Justin Godard et M.
Ferdinand Buisson, qui à ma demande d'intervenir dans la discussion sur
la réforme électorale, ont répondu que le rapport sur le projet de loi
Dussausoy viendrait en discussion après le vote de la loi électorale.
Nous avons été reçues à la Chambre le mercredi 14 février par M. Henry
Chéron, ex-sous-secrétaire d'Etat. Nous lui avons rappelé qu'en 1906 il
avait proclamé que le suffrage n'est pas universel puisque les femmes
n'ont pas le droit de voter et qu'il est urgent que les femmes votent.
Nous avons demandé à M. Henry Chéron de faire englober les femmes dans
la nouvelle loi électorale; car si les Français et les Françaises se
complètent, c'est justement parce qu'ils diffèrent et qu'ils ont chacun
des qualités propres que la société a le plus grand intérêt à utiliser.
Il nous a répondu qu'il était toujours très partisan du vote des
femmes, mais que fort occupé par le budget dont il était le rapporteur
général il ne pouvait faire la proposition que nous lui demandions;
cependant, qu'il trouverait quelqu'un pour faire cette proposition.
Le vendredi 16 février M. Marcel Sembat nous a reçues. Récemment il
avait dit à la tribune de la Chambre, qu'on ne réaliserait pas la
justice complète en matière électorale tant que le droit de vote serait
refusé aux femmes.
Nous lui avons demandé de profiter de l'occasion offerte par la
discussion sur la réforme électorale pour amorcer la question.
M. Marcel Sembat nous a répondu que s'il proposait un amendement en
notre faveur, les adversaires de la réforme électorale s'empresseraient
de le voter pour faire échouer la loi, et que les partisans de la
réforme électorale, fussent-ils féministes, voteraient contre cet
amendement. Mais, que lorsque le vote de la proportionnelle serait
acquis, lui et ses collègues se feraient un plaisir d'intervenir pour
le suffrage des Femmes dont ils sont partisans. Il a approuvé nos
démarches qui pouvaient nous rendre les députés favorables.
Le 17 juin, c'est M. Bracke qui nous a reçues. Il nous a promis de
prendre la parole pour réclamer le suffrage des femmes après le vote de
la loi. Puis il nous a dit:
«Le parti socialiste est le parti qui peut le moins pour la femme.
C'est un parti dans une situation désespérée et qui n'a rien à perdre,
qui peut se dévouer à l'affranchissement des femmes; car il pourrait
trouver en cela sa résurrection». Il présentera le suffrage féminin,
non dans l'intérêt personnel des femmes, mais dans l'intérêt de la
société.