d'enfantement, que si elle utilise toutes les initiatives. De même
que dans la mémorable crise de 1789, c'est l'intervention d'un
agent nouveau qui a sauvé la situation. Dans la crise identique
d'aujourd'hui, l'intervention d'un agent laissé de côté jusque là--la
femme--qui a pour ainsi dire exprimé en elle la quintessence du mal
être social, forcera la main aux hommes égoïstes et ouvrira l'ère d'une
société appropriée aux besoins actuels de l'humanité. Il y a cent ans,
les nobles étaient moins opposés aux droits de leurs serfs, que ces
serfs émancipés sont aujourd'hui opposés au droit des femmes.
Mais pour que la femme puisse faire succéder au mal-être social causé
par l'incurie et la dilapidation masculine, le bien être résultant de
son économie et de sa bonne gestion. Pour que la femme puisse mettre en
jeu, dans l'état, comme dans la maison, ses inappréciables qualités, il
faut qu'elle en ait le pouvoir. Et ce pouvoir, elle ne peut le tenir
que du droit pour elle de s'immiscer dans la chose publique.
Pour que la civilisation remplace le déchaînement d'appétits des
fauves, il faut que la femme apporte sa suprême pitié, pour faire
contrepoids à l'égoïsme de l'homme dans la balance du monde.
Les hommes n'ayant pas su réfréner leurs vices pour établir la
République véritable, qui ne peut reposer que sur une sorte de
puritanisme, qu'on fasse donner les femmes! Les femmes qui ont conservé
intacte, à travers les générations, la vertu qui enfante l'héroïsme,
régénéreront l'humanité, sauveront le pays.
Quant au plus fort d'une bataille, le général d'une armée voit une aile
de ses troupes fléchir sous le feu de l'ennemi, il dépêche un estafette
à l'officier qui garde à distance un régiment d'élite avec cet ordre:
Faites donner la réserve!
Les troupes fraîches et reposées, tombent comme une avalanche sur le
corps des assaillants, elles le surprennent, le tournent, brisent ses
lignes, enfin décident de la victoire.
La France se trouve à l'heure actuelle dans le cas périlleux d'une
armée qui fléchit. La République saignée aux quatre veines n'est plus
qu'un tremplin où les partis joutent de fourberies et d'ambition.
L'idéal, la lutte des idées sont remplacés par la basse cupidité et
l'assoiffement des brutales jouissances.
Ces signes manifestes de dégénérescence et d'impuissance des hommes
démontre que l'heure psychologique est venue d'appeler au gouvernement,
comme on appelle sur les champs de bataille, les armées de renfort: la
réserve. Ici la réserve, l'armée de renfort ce sont les femmes.
Mais, pour accomplir ce sauvetage et cette rédemption, il faut aux
femmes le pouvoir qu'ont les hommes: le droit de vote.
Si Jeanne d'Arc n'avait pas été armée, harnachée et hissée sur un
cheval, elle n'aurait jamais pu vaincre les Anglais. Si les femmes
n'étaient pas élevées à la dignité de citoyennes et armées du bulletin
de vote, elles ne pourraient vaincre les injustices criantes et les
haines féroces qui menacent de faire disparaître l'espèce humaine dans
un formidable choc.
Quelques hommes savent bien qu'ils sont impuissants à changer la
situation actuelle, mais il veulent, quand même, garder leur position.
Périsse, s'écrient-ils, périsse la France plutôt que la domination
masculine! Hâtons-nous de dire que cet égoïsme est le fait du petit
nombre. Avant peu la majorité des électeurs aura le patriotisme de
déclarer, tout haut, ce qu'elle pense tout bas, à savoir:
Que rien ne va dans le monde, si la femme n'y met la main, et que,
puisque les hommes ne savent plus comment faire, ils doivent cesser
d'exercer, seuls, la maîtrise; laisser agir les femmes, car les femmes
sur lesquelles ils se reposent, de tout, dans la maison trouveront
certainement le moyen de tirer l'Etat d'embarras.
III
Enquête sur la représentation des Femmes au Parlement
«_Pourquoi les femmes ne seraient-elles pas aussi capables que les
hommes de s'occuper de politique! Elles sont tout aussi intelligentes
qu'eux._»
M. THOMAS.
_Au conseil général de la Seine._
J'ai cru qu'il serait intéressant de savoir ce que pensent de
l'affranchissement politique des Françaises les sénateurs, les députés,
les princes des lettres, et j'ai prié des législateurs distingués,
des écrivains aimés du public de vouloir bien donner leur avis sur la
représentation des femmes au Parlement.
M. Paul Margueritte, le célèbre écrivain, dont l'art parvient à faire
envisager par les cerveaux rétifs les grands problèmes, écrit:
«Ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai demandé dans nos campagnes de
presse la représentation des femmes au Parlement.
«Je suis assuré qu'elles y feraient prévaloir des lois de préservation
sociale excellentes. En tout cas, leur présence au Parlement ne serait
que de stricte justice.»
Voici l'opinion qu'exprime M. Paul Gérente, sénateur d'Alger et
Aliéniste distingué:
«Votre lettre me demande si j'admets, en somme, que les femmes aient,
partout, les mêmes droits que les hommes. J'y réponds: oui.»
M. Maurice Spronch, député de Paris, donne ainsi son avis:
«J'ai perdu quelques-unes de mes illusions sur le suffrage universel et
le parlementarisme en constatant l'usage que les hommes en ont fait.
«Je ne suis pas du tout convaincu, je vous l'avoue, que les femmes
soient destinées à en faire un usage meilleur.
«En tout cas, je ne vois aucune raison logique de leur refuser le
droit qu'elles réclament--étant admis les principes sur lesquels
reposent actuellement nos institutions et nos mœurs--et je voterais
certainement, une proposition ou un projet de loi tendant à leur
accorder l'électorat et l'éligibilité.»
Si M. Maurice Spronch voulait regarder ce qui se passe dans les pays où
le sexe féminin est admis au droit commun politique, il verrait que les
femmes font généralement un meilleur usage du bulletin, que les hommes,
moins immédiatement intéressés qu'elles au bien public.
M. le Docteur Flaissières, sénateur, qui a mis en pratique ses
principes républicains socialistes à Marseille, fait en la lettre qui
suit connaître sa pensée:
«Je réponds à la question que vous posez dans toute la sincérité,
la foi d'une opinion que je me suis faite depuis longtemps par mes
réflexions, par mes observations personnelles.
«La femme a été lamentablement piétinée jusqu'à l'heure actuelle,
dans tous ses droits naturels; à peine éveillée de la longue torpeur
de l'esclavage séculaire elle réclame, encore timidement, son
émancipation. Sa cause est celle de la suprême justice. Ceux qui ne
la soutiendraient pas, auraient méconnu la loi imprescriptible de la
nature de la matière.
«La femme ajoute à toutes les qualités intellectuelles de l'homme,
qu'elle possède au même degré que lui, les qualités sublimes
que seule la maternité peut faire surgir triomphantes pour la
conservation des espèces.
«La femme est nécessaire, elle est indispensable dans l'organisation,
le fonctionnement d'une société en voie de réel progrès.
«Aussi longtemps que la femme ne sera pas électrice, au même titre
que l'homme, et pour toutes les assemblées publiques, aussi longtemps
qu'elle ne sera pas éligible à ces mêmes assemblées, la gestion des
affaires publiques demeurera imparfaite, faussée.»
M. Charles Humbert qui, en voulant voir assurer la sécurité de la
nation, oublie de penser que notre pays est privé de la moitié de son
énergie et de ses forces intellectuelles par l'annulement de douze
millions de Françaises majeures fait à notre question cette réponse:
«Il est possible--et peut-être cela est-il désirable--que l'influence
féminine aujourd'hui officiellement écartée des luttes électorales, y
prenne un jour une plus grande part en France.
«Toutefois, je me permets de penser qu'il y a des étapes à parcourir
avant d'en venir là. Il y a tout au moins, comme pour les autres
réformes, une éducation du public à faire et des précautions
législatives à prendre.
«Mais s'il faut dire toute ma pensée, j'estime que les femmes
elles-mêmes ne doivent pas désirer leur prompte entrée au parlement.
Quand la porte leur en sera ouverte, en effet, elles s'y trouveront
longtemps--toujours peut-être--en minorité; tandis que, par une
propagande intelligente et calme, sur les différentes questions qui les
intéressent, elles peuvent espérer obtenir des votes de majorité, dans
des assemblées constituées exclusivement d'hommes.
«Je crois, en un mot, que dans l'état de choses actuel, la vraie chance
de succès pour les idées que vous défendez si brillamment, ce n'est pas
que vous ayez tout de suite des représentantes dans les Chambres, mais
que vous y comptiez beaucoup d'avocats et d'amis.»
Les femmes électeurs seront longtemps représentées par des hommes,
bien des années passeront avant que soient élues des représentantes.
Mais tant que les Françaises ne sont pas électeurs, il leur est
impossible de trouver au parlement des avocats et des amis, attendu que
les sénateurs et les députés n'ont aucun intérêt à s'occuper des femmes
dont leur situation ne dépend pas, puisqu'ils ne tiennent point d'elles
leur mandat.
M. Louis Marin, le distingué député de Meurthe-et-Moselle, exprime
ainsi son opinion:
«L'égalité des droits entre toutes les personnes humaines est dans
la conscience une idée si claire, qu'on s'étonne qu'elle triomphe si
lentement dans les esprits et dans les faits et que de nos jours,
en France, la plupart encore refusent le droit de vote aux femmes.
La justice de cette revendication est renforcée puissamment par les
démonstrations de toutes les études sociales. Quel économiste nierait
que l'infériorité du salaire payé à la femme pour le même travail bien
rétribué à l'homme soit un abus cynique de la force, et que le bulletin
de vote doive le faire promptement disparaître? Quel géographe n'a pas
été frappé du rôle politique heureux joué par les femmes dans la vie
sociale de bien des peuples?
«Tout, la morale, les sciences, oblige à penser que le suffrage
politique est non seulement un droit et un arme nécessaire pour les
femmes, mais qu'il serait pour les autres, aussi, pour l'enfant en
particulier, et pour la société tout entière, le plus grand bienfait.»
M. Louis Marin réfute avec esprit les objections du service, des
occupations du foyer, de la grâce féminine, que l'on fait au vote des
femmes; ensuite il dit:
«Il faudrait se dépêcher en France; des pays voisins, de grands pays
nous dépassent.
«Nous avons déjà les catégories de vote qui partout ont été les
antécédents ordinaires du vote politique: prud'hommes, conseils du
travail, etc. Il faut faire un pas décisif.»
Le cléricalisme que l'on invoquait pour écarter les femmes de la
politique est un épouvantail aujourd'hui démodé.
M. J. L. Breton, député du Cher, qui ne partage pas cette manière de
voir répond ainsi à la question:
«Vous me demandez mon avis sur le suffrage des femmes. En principe je
n'ai rien à y objecter, mais ce serait actuellement dans la pratique
l'innovation la plus dangereuse pour l'œuvre nécessaire et encore
incomplète de laïcité.
«Combien d'autres réformes sont d'ailleurs plus intéressantes et plus
urgentes que celle concernant le droit de vote des femmes.
«Elle viendra à son heure, mais cette heure est encore très lointaine.»
Si M. J. L. Breton était seulement pendant trois mois déshérité du
droit comme le sont les femmes, il parlerait autrement.
M. Ferdinand Buisson, qui jouit, même chez ses adversaires politiques,
de tant d'autorité, nous répond ainsi:
«Le droit électoral des femmes ne devrait plus faire question dans
un pays de suffrage universel. Le temps n'est pas loin, sans doute,
où l'on s'étonnera qu'il ait fallu si longtemps pour reconnaître
l'évidence, ou plutôt pour souscrire aux prescriptions élémentaires
de la justice. Ne perdons pas patience. Quand on pense que c'est
seulement en ces toutes années dernières que nous avons découvert
qu'une femme pût être témoin, que l'ouvrière mariée a droit à son
salaire, que la commerçante a droit d'être représentée dans les
tribunaux qui la jugent et un certain nombre d'autres hardiesses
semblables, on comprend qu'il nous faille encore quelque temps pour
obtenir que la femme, étant contribuable, soit électrice et éligible
aux conseils municipaux, aux conseils généraux, au Parlement. Il est
étrange sans doute qu'un pays intelligent ait besoin de tant d'étapes
pour arriver à un résultat, qui, aussitôt acquis, sera considéré par
tout le monde comme la chose la plus naturelle. Il en est ainsi de
toutes les réformes sociales. Elles passent en une minute du rang
d'utopie à celui de banalité. Il n'y a pas de milieu.»
M. Jean Jaurès, déclarant que les droits politiques devaient être
accordés aux femmes auxquelles incombent les devoirs sociaux, a été
approuvé par tous les radicaux socialistes qui comprennent que l'homme
ne peut sans se préjudicier, continuer à laisser la femme hors la loi!
Voici l'avis de M. Marcel Sembat:
«J'ai déjà souvent manifesté mon opinion là-dessus, mais je m'empresse
puisque vous le désirez, de répondre à votre enquête, en vous assurant
que je suis un partisan résolu du vote des femmes. D'une façon
générale, il faut effacer toutes les différences légales, toutes les
infériorités imposées par nos codes aux femmes. Quant au suffrage, il
ne deviendra universel que par le vote des femmes, c'est élémentaire.
J'en attends les plus heureux effets pour les réformes sociales.»
Si les femmes nées en France pouvaient être électeurs comme le sont les
étrangers naturalisés, elles faciliteraient la solution de la question
sociale et rendraient possible entre les humains l'attente pour le bien
général.
Conserver dans le pays le plus civilisé du monde la barbare loi
salique, qui empêche les femmes justiciables et contribuables de
concourir en votant à la formation de la loi, c'est préparer à subir
le joug monarchique de la nation, à laquelle les femmes maintenues
asservies donnent leur empreinte. C'est mettre en péril la République.
Paul Déroulède[11] déclarait qu'il respectait et aimait trop les femmes
pour vouloir les jeter dans la mêlée politique (_sic_); il pensait que,
en France surtout, leur influence vaudra et pourra toujours plus que
leurs droits.
[11] Mort en janvier 1914.
Cette révélation fut, pour les femmes, réfrigérante.
Les Françaises trouvèrent bien ironique Paul Déroulède, qui les
respectait au point de les mettre, en leur pays, au-dessous des
étrangers. Il les assimilait à tous les déchus de la société, dans le
seul but de les exclure du droit de défendre leurs intérêts. Elles se
dirent qu'assurément il ne les chérissait pas autant que ses ligueurs,
pas autant que M. Marcel Habert. Cependant, il se gardait bien
d'annoncer qu'il ne voulait pas jeter ceux-ci dans la mêlée politique
parce qu'il les aimait trop. Alors elles conclurent qu'elles ne
voulaient pas être dupes.
Ne peut-on pas en effet prendre pour un dupeur, l'homme, qui, après
avoir tant parlé d'intégralité territoriale, et proposé si souvent de
reconquérir l'Alsace et la Lorraine, dédaigna d'associer à l'effort
national la légion des mères, des filles, des sœurs, des épouses,
refusant de faire participer à la souveraineté française les vingt
millions de femmes.
Paul Déroulède, qui proposait de régénérer la France en moralisant la
politique, excluait de la politique l'élément le plus moral, en déniant
aux femmes le droit d'influer par leurs votes sur la destinée du pays.
Le sexe fort aurait cependant beaucoup plus d'avantages à s'associer
les femmes qu'à garder ses prérogatives. Mais comment décider les
Français à accepter une idée qu'ils n'ont pas depuis un siècle,
envisagée?
Il ne faut pas s'étonner si des hommes soutiennent que les femmes
n'exerceront jamais leurs droits politiques. Le curieux de l'affaire,
c'est que ceux qui dénient aux Françaises l'électorat, cherchent à
obtenir les effets que leurs votes produiraient. La lettre ci-dessous
de M. Charles Benoist, professeur à l'école des sciences politiques,
prouve ce que nous avançons:
«Jusqu'à présent, je vous l'avoue, je ne me suis guère occupé de la
question des droits politiques des femmes. Avant qu'elles puissent
voter, il faut d'abord qu'elles puissent vivre. Leurs misères m'ont
profondément touché.
«Je crois que si le suffrage était un jour organisé, il serait moins
difficile de songer (comme en Autriche par exemple, dans la première
catégorie d'électeurs) aux conditions d'une sage et équitable
représentation des femmes, qui peuvent, cela est certain, avoir des
intérêts à défendre et qui sont non défendus.
«Mais la conclusion immédiate, que vous ne m'en voudrez pas d'en tirer,
c'est que ce point ne pouvant être abordé que lorsque le suffrage
universel aura été organisé, je compte sur vous pour m'aider à obtenir
plus vite son organisation.»
Ce ne sera qu'à l'aide du suffrage des Françaises qu'on instaurera le
véritable suffrage universel; chercher à l'organiser sans les femmes
c'est agir comme un cuisinier qui voudrait faire un civet sans lièvre.
De même que le lièvre est l'élément du civet, la majorité nationale
formée des femmes est le principe de l'universalité du suffrage.
Il est regrettable que des hommes de haute culture intellectuelle comme
M. Charles Benoist se dévouent à accomplir les réformes artificielles,
ne rêvent de substituer au suffrage de fantaisie existant qu'un autre
suffrage universel de fantaisie, parce que leur esprit hanté de
préjugés n'ose reconnaître que l'espèce humaine est, sous ses deux
aspects, équivalente.
Ce professeur qui ne songe pas à associer les femmes aux citoyens
dans les organisations qui le préoccupent, est généreux pourtant; en
son livre: _Les ouvrières de l'aiguille à Paris_, sous les chiffres
impassibles, il fait saigner la martyre sociale. Seulement, aux grands
maux qu'il dénonce, il hésite à appliquer le seul remède efficace qui a
déjà été expérimenté avec succès pour les hommes.
En comparant la situation économique des hommes d'autrefois, non
électeurs, à celle des hommes d'aujourd'hui, électeurs, il est facile
de constater que depuis qu'ils sont représentés à la Chambre, les
travailleurs louent plus chèrement leurs bras.
Ainsi, il en serait pour les femmes; la souveraineté ennoblirait leur
œuvre, ferait évaluer équitablement leur labeur, et de leur élévation
sociale résulterait l'augmentation de leurs salaires.
Cette vérité démontrée oblige à conclure qu'il faut que les femmes
votent pour pouvoir vivre et non point qu'elles soient en état de se
passer du vote pour pouvoir l'obtenir.
L'électorat, en effet, n'est ni un but, ni un titre honorifique, mais
un moyen pour arriver à réaliser son _desideratum_, une arme de défense
sociale, un outil d'affranchissement économique en même temps qu'un
certificat d'honorabilité.
Tant que la Française n'est pas citoyenne en toute circonstance, si
elle donne son avis, les députés sembleront trouver même compromettant
d'examiner si elle a raison ou tort. Parce qu'elle n'est point
électeur, si imposée, si patentée qu'elle soit, la femme ne paraît être
pour eux _qu'un objet de plaisir_.
Avant 1848, les prolétaires étaient exclus du droit pour cause
d'indignité de condition; maintenant les femmes en sont déshéritées
pour indignité de sexe, et les repoussés d'hier de la salle de vote,
oubliant qu'ils furent eux aussi des suspects, nous disent: «Vous ne
connaissez pas la femme que vous voulez faire voter.»
Si fait, citoyens, nous connaissons la femme. Nous l'avons interrogée
à la campagne comme à la ville. Et c'est parce que nous savons qu'elle
s'occupera plus des intérêts publics que beaucoup d'hommes, que nous
insistons pour qu'elle soit en France, consultée.
En notre pays, où volontiers l'on rit de l'infaillibilité du pape,
il faudrait que les femmes soient infaillibles pour être admises à
exister dans la commune et dans l'Etat. Frappe-t-on d'interdiction les
hommes parce qu'ils risquent de trébucher en faisant leurs premiers pas
politiques? Non, attendu que ce n'est qu'en affrontant les chutes que
l'on apprend à marcher.
En préconisant le suffrage des Françaises, Alexandre Dumas fils disait:
«Les femmes feront comme nous des bêtises. Elles les paieront comme
nous et elles apprendront à les réparer peu à peu comme nous.»
Pour enlever les votes, les hommes politiques ont tellement persuadé
chacun qu'il avait le droit de vivre à sa guise, que la société
endosserait ses luttes et ses responsabilités, que nul ne veut plus
accomplir le devoir et s'en remet aux autres du soin de se dévouer à
sa place. Seulement, si la société n'est formée que d'individus qui se
dérobent, pourra-t-on longtemps s'appuyer sur elle?
Pour munir d'étais plus solides la République, on ne peut se dispenser
d'appeler à exercer le droit les femmes qui forment l'élément moral de
la nation. «Jamais à aucun moment de notre histoire, dit M. Doumer, la
société n'a eu plus besoin de la collaboration des femmes!»
Les infirmières volontaires qui affirmaient qu'elles étaient moins
fatiguées en soignant en Afrique, jour et nuit les blessés, qu'elles
ne le sont à Paris par les obligations mondaines, démontrent que les
Françaises préfèrent au plaisir aveulissant le devoir qui grandit les
êtres.
Les femmes seraient encore avec plus d'avantages, utilisées par le
ministre de l'intérieur que par le ministre de la guerre. De même
qu'elles font triompher les soldats des maux physiques, elles feraient
triompher la France des maux moraux, en l'initiant à un idéal qui
mettrait un frein au déchaînement des appétits.
«Il faut, disait Gambetta, enseigner dans nos écoles primaires les
principes de nos lois et de nos constitutions. Il faut qu'on y apprenne
les droits et les devoirs de l'homme et du citoyen.
«Je parle pour les deux sexes, car je ne distingue pas entre l'homme et
la femme. Ce sont deux agents dont l'entente est absolument nécessaire
dans la société, et, loin de les séparer et de leur donner une
éducation différente, donnez-leur les mêmes principes, les mêmes idées,
commencez par unir les esprits, si vous voulez rapprocher les cœurs.»
A la question posée par une revue: Les femmes doivent-elles voter? MM.
Paul et Victor Marguerite ont répondu:
«Oui, cent fois oui, les femmes doivent voter; plus elles prendront
conscience de leur responsabilité sociale et de l'équivalence de leurs
droits et de leurs devoirs, mieux elles contribueront à édifier la Cité
future.»
En répondant à une enquête sur le suffrage M. Charles Benoist demande:
«Pourquoi faire voter la femme? Elle n'y a pas d'intérêt, elle suit
plus son instinct en usant en secret de son influence, qu'en bataillant
en plein jour. Songez à ce que pourrait être le foyer de la femme
député. Songez à ce que sera la femme au Palais-Bourbon au milieu de
tous ses collègues masculins. Encore si elle pouvait témoigner de
réelles aptitudes! mais les tendances habituelles de son esprit font
qu'elle s'attache aux détails et qu'elle s'élève avec peine aux idées
générales.»
Laissons M. Faguet lui répondre à cette dernière objection:
«C'est en vertu d'idées générales que les hommes votent dans leurs
comices? C'est en vertu d'idées générales que les députés votent dans
leurs Chambres? Mais jamais une idée générale n'a été que la forme
d'une passion, tant chez les électeurs que chez les députés! Les femmes
ont des idées générales exactement comme les nôtres, c'est-à-dire des
passions habillées, plus ou moins élégamment en idées, elles voteront
exactement dans les mêmes conditions que nous.» (E. Faguet, _Le
Féminisme_).
Pour M. de Las-Cases le suffrage des femmes supprimerait un mensonge,
et ferait de cette fiction le suffrage universel, une réalité; peu lui
importe que les femmes se révèlent conservatrices. Il songe à leur
action morale bienfaisante dans le domaine des lois économiques. Il est
sûr que le bulletin de vote ne saurait les détourner du foyer et des
devoirs auxquels elles demeurent instinctivement attachées:
«En donnant le droit de vote aux femmes nous ferons acte de justice.»
M. Jénouvrier dit: