pouvoir politique pour les femmes, et de croire que ma force de volonté
hâterait l'affranchissement féminin».
Lorsqu'elle revint à Paris en 1892, après la mort de son mari qui lui
laissa un vide cruel, comme on lui demandait pourquoi elle s'était
logée dans un quartier si triste, près d'un cimetière, elle répondit:
Cette tristesse répond à mon état d'âme: mon mari est enterré au Père
Lachaise, je ne veux pas le quitter. Il partageait mes idées, il fut
l'ami, le camarade, en même temps, le mari affectueux et tendre.
Elle trouva un peu de consolation dans sa solitude à s'occuper de ceux
qui souffrent. Elle groupa autour d'elle quelques âmes charitables qui
prirent le nom de _Tuteurs des Pauvres_. Avec leurs cotisations on
secourait les pauvres honteux qui sont légions dans notre beau Paris.
On lisait dans le préambule des statuts:
«Il faut que les hommes et les femmes de cœur s'entendent pour
sectionner Paris et pour s'imposer la mission de rechercher avec une
maternelle sollicitude les désespérés, non seulement dans chaque
quartier, dans chaque rue mais dans chaque maison.»
C'était, on le voit, sa conception de décentralisation de l'assistance
publique qui permettrait de soulager les misères pressantes et
véritables.
A la même époque elle fonda le _Secrétariat des Femmes_, société
d'assistance morale qui a été instituée pour «soutenir les femmes qui
défaillent dans les voies douloureuses qui sillonnent la vie, et les
aider à reprendre courage et espoir.»
Travailler pour le _Féminisme_ était toujours son plus cher dessein.
_L'Intransigeant illustré_ lui ouvrit ses colonnes. Elle y donna des
articles littéraires où le féminisme était présenté en action dans une
forme attrayante.
En 1896 elle commença sa collaboration au _Radical_ qui devait durer
jusqu'en 1909. Presque chaque semaine elle y défendait les Droits des
Femmes sous la rubrique: Le _Féminisme_ avec une logique et un bon
sens convaincants. _La Libre Parole_ et _Le Matin_ insèrent aussi de
ses articles, ainsi que _Le Radical Algérien_, _La Petite République_,
_La Fronde_, _la Vie Moderne_, _Moulins-Souvenir_, _La Cocarde_, _Le
Moniteur Algérien_, etc.
Privée de son Journal _La Citoyenne_ comme il a été dit, c'est dans
le _Radical_ qu'elle exposera et soutiendra ses idées. Son esprit
novateur concevait d'emblée le juste. Aussi ses revendications pour
son sexe seront la réalité de demain si elles ne sont déjà passées
naturellement dans nos lois.
Celle, pour la _retraite de la Corvéable_ est pleine de raisons
irréfutables:
«La législation élaborée sans le concours des femmes s'abstient de
tenir compte des intérêts du sexe féminin; la loi sur les retraites
ouvrières le prouve encore.
«Si, en effet, en son article premier, cette loi reconnaît le droit
à une retraite de vieillesse pour les ouvriers, les ouvrières et les
employés des deux sexes, elle omet d'en octroyer une aux corvéables,
c'est-à-dire à la majorité des travailleuses.
«Les ménagères qui sans trêve ni repos peinent gratuitement, les
génératrices dont la fécondité assure la perpétuation de l'espèce
humaine, n'auraient pas droit à la retraite, parce qu'elles œuvrent
sans recevoir d'indemnité et que seuls seront pensionnés ceux dont la
besogne est payée.
«Sachant désormais que la corvée rebutante faite pour rien, ne
donne finalement que droit à l'ingratitude, alors que le travail
rétribué procure des titres à la reconnaissance nationale, les femmes
voudront-elles continuer à se sacrifier dans la famille et dans la
société?
«Les ménagères consentiront-elles à rester les chevilles ouvrières
de l'industrie, en libérant des durs travaux de la maison les
professionnels, pour n'avoir en leurs vieux jours que la ressource de
tendre la main à l'Assistance publique pendant que ceux dont elles
auront assuré le gain auront une pension de retraite?
«Si les femmes n'étaient point exclues de la politique, elles
pourraient en toute occasion sauvegarder leurs intérêts et, lors
du vote définitif de la loi, se faire attribuer, en tant que
procréatrices et ménagères, le tribut de reconnaissance qui leur est
dû.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Quelques députés consciencieux ont déjà réclamé pour la corvéable:
M. Mirman a dit que c'était insensé de ne reconnaître que les femmes
qui travaillent à l'usine et de laisser sans retraite celles qui ayant
beaucoup d'enfants ne peuvent aller à l'atelier et travaillent chez
elles auprès de leurs enfants, que si on les excluait de la retraite,
on détruirait le foyer, la famille, car les ménagères trouveraient
qu'il est pour elles bien plus avantageux d'être ouvrières que
corvéables. Eh bien, les collègues de M. Mirman lui ont répondu qu'il
était un empêcheur de danser en rond.
«M. Allemane n'a pas été plus écouté quand proclamant la valeur du
travail ménager l'assimilant au travail industriel, il a demandé pour
les deux sexes pouvant justifier de trente ans de travail salarié ou de
trente ans de corvée familiale une retraite de 360 francs à soixante
ans.
«En s'abstenant de tenir compte du travail ménager, les législateurs
pousseront à bout les femmes qui le font et ils dessilleront les yeux
des électeurs qui en définitive écopent ici, puisqu'ils sont des époux,
des fils, des frères qui seraient plus fiers de voir leurs épouses,
leurs mères, leurs sœurs retraitées en leur vieillesse qu'inscrites à
l'Assistance publique.»
«Et comme la loi sur les retraites ouvrières va nécessiter la création
de fonctions nouvelles, elle demande pour les femmes leur part de ces
emplois: «Les femmes seraient bien désignées pour ces services de
contrôle et de surveillance».
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
En 1905 elle prend texte de la création d'une caisse de retraite pour
les anciens sénateurs après celle des anciens députés, pour demander la
retraite pour les Mères:
«Cette sage prévoyance des élus pour eux-mêmes devrait bien aussi
s'exercer en faveur des perpétuatrices de l'espèce humaine, qui,
en assurant l'existence de la nation, lui rendent avant députés et
sénateurs, service.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«M. Piot inciterait plus au repeuplement en fondant une caisse de
retraite pour les Mères qu'en offrant de détaxer les pères.
«Les mères ne recevant pas encore d'indemnités comme les
fonctionnaires, elles ne peuvent, ainsi que MM. les Sénateurs et
Députés, prendre sur des mensualités qu'elles ne touchent pas, de quoi
alimenter leur caisse de retraite.
«Et, comme les mères ont vu s'augmenter, avec le nombre de leurs
enfants, leur détresse, elles n'ont naturellement pas le sou pour payer
des cotisations, c'est donc l'Etat leur débiteur qui doit assurer le
fonctionnement de leur caisse de retraite.»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
En 1907 pendant la discussion de la loi des Retraites ouvrières, elle
adresse au nom de la Société «Le suffrage des Femmes», la lettre
suivante à M. Viviani ministre du Travail.
«Monsieur le Ministre,
«Nous espérons que vous désirez rendre de nouveaux grands services
aux parias françaises, et nous vous prions de vouloir bien--quand
vous défendrez devant le Sénat les retraites ouvrières--trouver dans
votre cœur et dans votre éloquence le moyen de faire assimiler aux
ouvrières de l'usine et de l'atelier les travailleuses ménagères
mères de famille, forcées d'exercer leur profession auprès de leurs
enfants et qui ne doivent point, parce qu'elles assurent l'existence
de la nation, être privées de retraite et réduites en leur vieillesse
à mendier leurs dernières bouchées de pain.
«Le sexe féminin qui contribuera comme le sexe masculin à
l'établissement des retraites ouvrières, doit bénéficier de ces
retraites après trente ans de travail familial ou ménager.
«Plusieurs députés, notamment MM. Mirman, Allemane, Coûtant,
Fournier, ont relativement à la retraite, proposé d'assimiler le
travail ménager et familial au travail industriel.
«Les retraites pour les ménagères mères de famille, ne seront que
l'acquittement d'une dette nationale.
«Nous vous supplions, Monsieur le Ministre, de tenter l'impossible
pour faire préserver les femmes de la misère en leur vieux jours, et
nous vous demandons d'agréer, avec l'expression de notre profonde
gratitude, l'assurance de notre haute considération.»
La diminution des naissances qui rend, pour la France, la repopulation
une question vitale, avait suggéré à M. Piou député, l'idée de
favoriser les parents qui mettraient au monde un certain nombre
d'enfants. La Chambre nomma une commission où _les femmes ne furent pas
appelées_, et ces Messieurs ne trouvèrent naturellement que de pauvres
dédommagements pour engager l'augmentation de la famille: «Il nous
semblait que les deux sexes étaient seuls compétents, écrit Hubertine
Auclert, pour décider d'une affaire où le couple est indispensable. Eh
bien, cette commission a été nommée et pas un nom de femme n'y figure.
Les hommes qui entendent seuls gouverner et administrer la France sont
suffisants pour repeupler la France. Ils n'ont, paraît-il, pas besoin
du concours des femmes pour augmenter la natalité.»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Elle pensait que l'_indemnisation maternelle_, serait seule capable de
résoudre la question.
Le Congrès qui s'occupe périodiquement de la traite des blanches, et un
Congrès tenu à Lyon en 1901 dans le but de réclamer la suppression de
la réglementation de la prostitution lui inspiraient ces réflexions:
«Les ordonnances qui régissent la prostitution légale ravalent la
femme au-dessous de l'animal. Si encore, ces investigations immorales
servaient à autre chose qu'à dégrader les femmes, mais de l'avis
des nombreuses sommités médicales elles n'atténuent en rien la
contamination. En regard de la rigueur dont on use envers les femmes
prostituées, il faut considérer la latitude, la liberté pleine et
entière laissée aux hommes prostitués.
«Cette particularité démontre une fois de plus que tous les français
ne sont pas égaux devant la loi, tant que les femmes ne contribuent
pas à faire cette loi. Le mobile qui dirige la prostituée est cependant
plus excusable que celui qui dirige le prostitué. La femme qui s'offre
sur le trottoir est une façon de mendiante qui donne une compensation à
qui lui fait l'aumône de quelques francs.
«Est-ce sa faute si elle est prostituée? victime de l'incohérence
sociale qui l'a préparée pour vivre au foyer entre un mari et des
enfants, elle a vu hélas! qu'il n'y avait pour elle, comme pour la
moitié des femmes, pas plus de mari que de foyer.
«Si au lieu de patenter la prostitution, la République interdisait
à tous la débauche, l'homme trouverait au célibat moins de charme
et l'armée du vice serait réduite. Une seule et même morale. Les
hommes ramenés à la moralité féminine et non les femmes admises au
laisser-aller masculin, car, pour quelques filles qui bénéficient de la
dissolution des mœurs, la généralité des femmes en souffre.»
Déjà en 1882, elle s'était occupée de la prostitution.
«Le nombre des prostituées hommes et femmes allant toujours croissant
et le gouvernement s'occupant de trouver un moyen d'enrayer la
prostitution, nous avons dans la lettre suivante adressée à M. le
Ministre de l'intérieur, indiqué une vraie solution pour débarrasser
Paris de ce fléau:
«Monsieur le Ministre,
«Puisque vous vous préoccupez de concert avec M. le Préfet de police,
d'élaborer un projet de loi contre la prostitution, permettez-moi,
à moi, dont la pensée unique est l'affranchissement de la femme,
d'apporter mon humble avis dans votre discussion.
«Pour frapper de mort la prostitution publique, il faut cesser de la
patenter et être pour les malheureuses, humain et inexorable: Humain
en leur fournissant le moyen de ne pas mourir de faim sur le pavé
de Paris. Il suffirait pour cela de créer un vaste établissement
où les femmes inoccupées trouveraient à titre de prêt, le vivre
et le couvert avec les facilités de se procurer du travail. Cet
établissement pourrait fonctionner avec quelques millions qu'on
trouverait au moyen d'une loterie que vous autoriseriez. Dès lors
les prostituées n'ayant pas la faim pour excuse de leur débauche
et de leur fainéantise, devraient être impitoyablement traquées et
après récidive, être embarquées sur un navire de l'Etat en partance
pour une Colonie, qu'elles transformeraient en compagnie des hommes
prostitués sous l'œil bienveillant d'un agronome, en exploitation
agricole qui en les faisant vivre rapporterait encore de beaux
deniers à l'Etat.
«Vous voudrez bien remarquer, Monsieur le Ministre, que ma
proposition ne coûterait rien au gouvernement et qu'elle assainirait,
à la grande satisfaction des honnêtes femmes, la voie publique d'une
manière définitive.
«Veuillez agréer Monsieur le Ministre, l'hommage de mon respect.
«Hubertine AUCLERT.»
En 1904, elle publia sa brochure _L'argent de la Femme_, où, dans
le chapitre: Les femmes sans fortune et le contrat de la séparation
de biens. On voit que ce contrat mettrait un terme à une poignante
situation.
Qui n'a connu ou entendu parler de ces maris ivrognes ou dépensiers,
qui vendent ce que possède le ménage autant de fois que la femme a pu
racheter le mobilier et le linge, au nom du droit marital de disposer
seul, s'il le veut, des biens de la Communauté.
Pour éviter ces faits révoltants, la séparation de biens
légale--sauvegarde des intérêts de la femme riche comme de la femme
qui ne possède rien--devrait remplacer le contrat de la communauté de
biens, lorsqu'il n'a pas été fait de contrat.
Elle fit signer la pétition suivante en 1904 pour demander cette
substitution:
«Messieurs les Législateurs,
«La femme qui apporte dans le ménage sa valeur travail ou son argent,
souvent les deux ensemble, ne peut continuer à y être une mendiante
tendant la main à son mari.
«Nous vous prions de considérer qu'en l'association conjugale comme
en toutes les autres associations, de bons rapports résultent de la
considération réciproque et c'est au détriment du bonheur familial,
que l'épouse est dépossédée par le mari de son avoir, de son revenu
et de son gain.
«Pour préserver la femme et les enfants de la ruine, pour les
protéger contre un mari et père parfois dissipateur, nous vous
demandons de substituer à la communauté, comme régime légal du
mariage, la séparation de biens élargie qui laissera à la femme,
avec la propriété de ses meubles (argent, valeurs) celle de ses
immeubles et accordera aux deux conjoints qui ont mis en commun
leurs ressources et leur activité, le même droit d'administrer les
économies réalisées dont chacun aura part égale.
«Hubertine AUCLERT.
_publiciste_».
Son autre brochure _Le nom de la Femme_ publiée en 1905, expose les
avantages que la femme aurait à garder son nom:
«Lorsque les veuves, les divorcées prennent successivement le nom de
plusieurs époux, on ne sait plus comment les nommer. Le nom du premier
en titre est souvent celui qui vient d'abord sur les lèvres.
«Quel embarras l'on cause! quelle confusion l'on éprouve soi-même
quand, par mégarde on salue, devant un remplaçant, une dame du nom d'un
remplacé.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«La coutume pour l'épouse de porter le nom du mari, que les
réformateurs du Code veulent rendre légale et que nous nous efforçons
de faire disparaître, est relativement récente; les anciens ne la
connaissaient pas.
«Les Gaulois, les Celtes, comme tous peuples primitifs de race Arienne
n'avaient que des noms individuels.
«Ce ne fut que vers le Xe siècle que s'établit l'hérédité du nom qui
fit dès lors partie du patrimoine familial.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
En 1908, elle publia «Le Vote des Femmes». Elle donne l'historique du
rôle politique des femmes à travers l'histoire et celui des femmes
qui se sont dévouées, dans les temps plus près de nous, à l'obtention
des droits civils et politiques pour leur sexe. Elle donne toutes les
raisons qui doivent faire accorder le vote aux femmes: «Elles, qui
seront l'élément moralisateur et économe de nos assemblées.»
Hubertine Auclert fut une fervente de la Vierge guerrière, Jeanne
d'Arc, qui a illustré notre sexe, et en laquelle elle voyait la
première féministe. Elle aurait voulu que les femmes lui montrassent
leur admiration et leur reconnaissance. Dans ce but elle fit à la
mairie du XIe, lieu de réunion du «Suffrage des Femmes», ce court
résumé de la vie active de l'héroïne:
«Née à Domrémy en 1412, brûlée à Rouen en 1431, Jeanne d'Arc, vécut à
une époque où l'intervention du surnaturel servait à tout expliquer.
«Il ne faut donc pas s'étonner que, quand émue par la mise à feu et à
sang de la France par les Anglais, Jeanne eut l'idée sublime de chasser
de son pays les envahisseurs. Elle attribuait à un appel d'en haut,
qu'elle prit pour des voix, les incitations de son âme héroïque.
«Sa volonté obstinée transforma la petite paysanne de 17 ans, qui ne
savait ni lire ni écrire, en une guerrière de fière allure, en un chef
de guerre expérimenté, poussant des attaques, disposant les pièces
d'artillerie comme un grand capitaine, faisant preuve d'un génie
militaire. Il eût été loué comme celui de Napoléon, si Jeanne, au lieu
d'être femme, avait été un homme.
«La délivrance d'Orléans par Jeanne d'Arc, sa campagne de la Loire, sa
marche sur Reims parurent si prodigieuses aux Anglais, qu'ils nommèrent
notre surhumaine compatriote, un instrument de Dieu ou du Diable.
«A notre époque un peu de merveilleux s'explique, on sait qu'il y a
dans la nature des êtres et des plantes qui sont des phénomènes. En
visitant les expositions, on voit parfois un légume, un fruit, une
fleur extraordinaires, excitant l'admiration générale autant que la
surprise. Jeanne fut un être phénoménal bien supérieur aux êtres de son
espèce.
«Jeanne d'Arc fut la personnification du patriotisme; elle créa un
courant d'enthousiasme, fit prendre aux Français confiance en eux-mêmes
en les assurant qu'ils seraient vainqueurs.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Jeanne d'Arc fut la personnification du féminisme, en dépit des
sarcasmes et des injures; elle marcha sur les vieux usages et sur
l'autorité des puissants, afin d'user malgré les hommes, du droit
qu'avaient les hommes pour sauver leur pays.
«On reprocha à Jeanne d'avoir fait œuvre d'homme au lieu de s'être
adonnée aux œuvres de femme. On lui reprocha d'avoir répudié les habits
de son sexe et pris des habits d'homme.
«On lui reprocha d'avoir eu l'arrogance impie de prendre empire sur des
hommes, de se faire chef de guerre. Tous ces reproches démontrent que
Jeanne fut notre ancêtre.
Les Anglais appelaient Jeanne une _porte-quenouille_, mais ils
redoutaient tant cette _porte-quenouille_, qu'ils la payèrent 61.000
livres aux Bourguignons.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Bien avant que lui aient été élevés des autels, Jeanne reçut l'hommage
des _féministes_. Le 29 mai 1885, la société «Le Suffrage des Femmes»,
alla déposer sur son monument, place des Pyramides, une couronne de
lauriers portant cette inscription: A Jeanne d'Arc, «Le Suffrage des
Femmes».
En 1908, la Société est retournée porter une couronne de fleurs à la
statue de Jeanne d'Arc, mais Hubertine Auclert aurait voulu que les
sociétaires y vinssent chaque année.
Après avoir entendu son discours devant la statue, les membres du
Suffrage distribuèrent aux passants ce petit tract qui reproduit
quelques phrases du petit résumé de leur secrétaire-générale.
«Jeanne d'Arc fut la personnification du féminisme. Elle ne tint compte
ni des usages, ni de l'autorité des puissants, et elle usa, malgré les
hommes, des droits des hommes, pour sauver son pays.
«Avec l'énergie de Jeanne d'Arc, les Françaises doivent réclamer le
droit de voter, afin de pouvoir affermir la République, en en faisant
le gouvernement de tous et de toutes».
Elle croyait nécessaire le Jury mixte:
«Parce qu'un jury exclusivement masculin n'est pas seulement
incompétent pour juger des femmes, il est surtout partial étant juge
et partie dans sa propre cause.
«Puisque les femmes sont reconnues responsables et comparaissent
comme hommes en cours d'assises elles doivent siéger comme eux dans
les jurys.
«Les hommes juges ne peuvent avoir le même état d'âme que les femmes
enfermées par la législation en une condition qui produit des pensées
et des mouvements différents des leurs.
«Un jury exclusivement composé d'hommes peut-il, par exemple,
pénétrer tous les replis de l'action d'une fille-mère qui tue son
enfant? non, attendu qu'il n'est pas donné à l'homme de subir les
épreuves physiologiques de la maternité; il n'est pas enfermé dans
un réseau de préjugés qui rejette la mère hors mariage, hors de la
société; n'est pas apte à apprécier l'acte des vengeresses sur les
parjures, car l'amour, passe-temps pour l'homme, est pour la femme
l'affaire la plus importante.
«Pour décider de la culpabilité ou de l'innocence des humains la
lumière humaine intégrale est nécessaire, toutes les intelligences,
tous les cœurs doivent intervenir dans le prétoire quand la
collectivité s'improvise juge de l'individu. L'admission des femmes
en judicature ne sera pas une innovation en France, il y a eu des
femmes juges.
«Aux anciens temps de notre histoire, des femmes étaient investies du
droit de _dire justice_; elles rendaient en personne la justice sur
leurs terres:
«Puisque les deux sexes sont justiciables les deux sexes doivent
être juges. Les verdicts rendus contre les femmes par des tribunaux
exclusivement composés d'hommes n'ont pas de sanctions morales».
En 1908 M. Briand alors ministre de la justice, ayant adressé aux
procureurs généraux une circulaire pour les inviter à faire figurer
dans les jurys des citoyens exerçant des professions manuelles: «Le
Jury se recrute ainsi, écrivait M. Briand, non sur l'ensemble des
citoyens, mais parmi certaines catégories. Il ne réalise donc pas
complètement la justice populaire qu'a voulu instituer la révolution».
La vaillante féministe pensa que le garde des sceaux qui réparait
une injustice envers les ouvriers voudrait, sans doute, compléter sa
réforme en proposant la composition mixte d'un jury composé d'hommes et
de femmes. Elle écrivit à M. Briand:
«Monsieur le garde des Sceaux,
«Vous venez d'élargir les bases du Jury: Vous avez remarqué que «le
Jury se recrute non sur l'ensemble des citoyens, mais parmi certaines
catégories et qu'il ne réalise pas complètement la justice populaire
qu'a voulu instituer la révolution».
«Pour ces raisons, vous avez introduit dans le jury l'élément ouvrier
qui n'y était pas. Vous en concluez que «les verdicts rendus n'en
auront que plus de force et plus d'autorité».
«Ces paroles sont empreintes d'une grande sagesse et l'on ne saurait
qu'applaudir à l'esprit d'équité qui vous les dicta.
«Le Jury d'hier était un jury de classe, puisqu'une classe en était
bannie; l'ouvrier n'était pas jugé par l'ouvrier. Votre circulaire
réalise un progrès politique et moral. Mais c'est un progrès
incomplet.
«Le Jury ne sera plus un jury de classe; il restera un jury de sexe.
«Vous qui trouvez nécessaire que l'ouvrier relève aussi de la justice
de l'ouvrier: comment ne trouvez-vous pas injuste que la femme ne
relève jamais que de la justice de l'homme?
«Nous ne faisons pas plus le procès à l'homme que vous n'avez fait le
procès des bourgeois. Nous constatons que la femme se présente devant
un jury où la femme n'est point représentée, que l'homme, juge et
partie dans sa propre cause, est incapable d'apprécier le mobile qui
a dicté certains délits spéciaux aux femmes.
«La loi fait à sa conscience, cette injure de la tenir pour incapable
de remplir cette fonction. Il vous appartient de compléter votre
œuvre en faisant modifier la loi.
«Le Jury ne sera vraiment l'expression intégrale du sentiment
populaire que lorsque la femme y sera assise à côté de l'homme, comme
vous venez de faire asseoir l'ouvrier à côté du patron.