«Ma plus grande joie a été d'entendre applaudir à une revendication du

pouvoir politique pour les femmes, et de croire que ma force de volonté

hâterait l'affranchissement féminin».

Lorsqu'elle revint à Paris en 1892, après la mort de son mari qui lui

laissa un vide cruel, comme on lui demandait pourquoi elle s'était

logée dans un quartier si triste, près d'un cimetière, elle répondit:

Cette tristesse répond à mon état d'âme: mon mari est enterré au Père

Lachaise, je ne veux pas le quitter. Il partageait mes idées, il fut

l'ami, le camarade, en même temps, le mari affectueux et tendre.

Elle trouva un peu de consolation dans sa solitude à s'occuper de ceux

qui souffrent. Elle groupa autour d'elle quelques âmes charitables qui

prirent le nom de _Tuteurs des Pauvres_. Avec leurs cotisations on

secourait les pauvres honteux qui sont légions dans notre beau Paris.

On lisait dans le préambule des statuts:

«Il faut que les hommes et les femmes de cœur s'entendent pour

sectionner Paris et pour s'imposer la mission de rechercher avec une

maternelle sollicitude les désespérés, non seulement dans chaque

quartier, dans chaque rue mais dans chaque maison.»

C'était, on le voit, sa conception de décentralisation de l'assistance

publique qui permettrait de soulager les misères pressantes et

véritables.

A la même époque elle fonda le _Secrétariat des Femmes_, société

d'assistance morale qui a été instituée pour «soutenir les femmes qui

défaillent dans les voies douloureuses qui sillonnent la vie, et les

aider à reprendre courage et espoir.»

Travailler pour le _Féminisme_ était toujours son plus cher dessein.

_L'Intransigeant illustré_ lui ouvrit ses colonnes. Elle y donna des

articles littéraires où le féminisme était présenté en action dans une

forme attrayante.

En 1896 elle commença sa collaboration au _Radical_ qui devait durer

jusqu'en 1909. Presque chaque semaine elle y défendait les Droits des

Femmes sous la rubrique: Le _Féminisme_ avec une logique et un bon

sens convaincants. _La Libre Parole_ et _Le Matin_ insèrent aussi de

ses articles, ainsi que _Le Radical Algérien_, _La Petite République_,

_La Fronde_, _la Vie Moderne_, _Moulins-Souvenir_, _La Cocarde_, _Le

Moniteur Algérien_, etc.

Privée de son Journal _La Citoyenne_ comme il a été dit, c'est dans

le _Radical_ qu'elle exposera et soutiendra ses idées. Son esprit

novateur concevait d'emblée le juste. Aussi ses revendications pour

son sexe seront la réalité de demain si elles ne sont déjà passées

naturellement dans nos lois.

Celle, pour la _retraite de la Corvéable_ est pleine de raisons

irréfutables:

«La législation élaborée sans le concours des femmes s'abstient de

tenir compte des intérêts du sexe féminin; la loi sur les retraites

ouvrières le prouve encore.

«Si, en effet, en son article premier, cette loi reconnaît le droit

à une retraite de vieillesse pour les ouvriers, les ouvrières et les

employés des deux sexes, elle omet d'en octroyer une aux corvéables,

c'est-à-dire à la majorité des travailleuses.

«Les ménagères qui sans trêve ni repos peinent gratuitement, les

génératrices dont la fécondité assure la perpétuation de l'espèce

humaine, n'auraient pas droit à la retraite, parce qu'elles œuvrent

sans recevoir d'indemnité et que seuls seront pensionnés ceux dont la

besogne est payée.

«Sachant désormais que la corvée rebutante faite pour rien, ne

donne finalement que droit à l'ingratitude, alors que le travail

rétribué procure des titres à la reconnaissance nationale, les femmes

voudront-elles continuer à se sacrifier dans la famille et dans la

société?

«Les ménagères consentiront-elles à rester les chevilles ouvrières

de l'industrie, en libérant des durs travaux de la maison les

professionnels, pour n'avoir en leurs vieux jours que la ressource de

tendre la main à l'Assistance publique pendant que ceux dont elles

auront assuré le gain auront une pension de retraite?

«Si les femmes n'étaient point exclues de la politique, elles

pourraient en toute occasion sauvegarder leurs intérêts et, lors

du vote définitif de la loi, se faire attribuer, en tant que

procréatrices et ménagères, le tribut de reconnaissance qui leur est

dû.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Quelques députés consciencieux ont déjà réclamé pour la corvéable:

M. Mirman a dit que c'était insensé de ne reconnaître que les femmes

qui travaillent à l'usine et de laisser sans retraite celles qui ayant

beaucoup d'enfants ne peuvent aller à l'atelier et travaillent chez

elles auprès de leurs enfants, que si on les excluait de la retraite,

on détruirait le foyer, la famille, car les ménagères trouveraient

qu'il est pour elles bien plus avantageux d'être ouvrières que

corvéables. Eh bien, les collègues de M. Mirman lui ont répondu qu'il

était un empêcheur de danser en rond.

«M. Allemane n'a pas été plus écouté quand proclamant la valeur du

travail ménager l'assimilant au travail industriel, il a demandé pour

les deux sexes pouvant justifier de trente ans de travail salarié ou de

trente ans de corvée familiale une retraite de 360 francs à soixante

ans.

«En s'abstenant de tenir compte du travail ménager, les législateurs

pousseront à bout les femmes qui le font et ils dessilleront les yeux

des électeurs qui en définitive écopent ici, puisqu'ils sont des époux,

des fils, des frères qui seraient plus fiers de voir leurs épouses,

leurs mères, leurs sœurs retraitées en leur vieillesse qu'inscrites à

l'Assistance publique.»

«Et comme la loi sur les retraites ouvrières va nécessiter la création

de fonctions nouvelles, elle demande pour les femmes leur part de ces

emplois: «Les femmes seraient bien désignées pour ces services de

contrôle et de surveillance».

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

En 1905 elle prend texte de la création d'une caisse de retraite pour

les anciens sénateurs après celle des anciens députés, pour demander la

retraite pour les Mères:

«Cette sage prévoyance des élus pour eux-mêmes devrait bien aussi

s'exercer en faveur des perpétuatrices de l'espèce humaine, qui,

en assurant l'existence de la nation, lui rendent avant députés et

sénateurs, service.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«M. Piot inciterait plus au repeuplement en fondant une caisse de

retraite pour les Mères qu'en offrant de détaxer les pères.

«Les mères ne recevant pas encore d'indemnités comme les

fonctionnaires, elles ne peuvent, ainsi que MM. les Sénateurs et

Députés, prendre sur des mensualités qu'elles ne touchent pas, de quoi

alimenter leur caisse de retraite.

«Et, comme les mères ont vu s'augmenter, avec le nombre de leurs

enfants, leur détresse, elles n'ont naturellement pas le sou pour payer

des cotisations, c'est donc l'Etat leur débiteur qui doit assurer le

fonctionnement de leur caisse de retraite.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

En 1907 pendant la discussion de la loi des Retraites ouvrières, elle

adresse au nom de la Société «Le suffrage des Femmes», la lettre

suivante à M. Viviani ministre du Travail.

«Monsieur le Ministre,

«Nous espérons que vous désirez rendre de nouveaux grands services

aux parias françaises, et nous vous prions de vouloir bien--quand

vous défendrez devant le Sénat les retraites ouvrières--trouver dans

votre cœur et dans votre éloquence le moyen de faire assimiler aux

ouvrières de l'usine et de l'atelier les travailleuses ménagères

mères de famille, forcées d'exercer leur profession auprès de leurs

enfants et qui ne doivent point, parce qu'elles assurent l'existence

de la nation, être privées de retraite et réduites en leur vieillesse

à mendier leurs dernières bouchées de pain.

«Le sexe féminin qui contribuera comme le sexe masculin à

l'établissement des retraites ouvrières, doit bénéficier de ces

retraites après trente ans de travail familial ou ménager.

«Plusieurs députés, notamment MM. Mirman, Allemane, Coûtant,

Fournier, ont relativement à la retraite, proposé d'assimiler le

travail ménager et familial au travail industriel.

«Les retraites pour les ménagères mères de famille, ne seront que

l'acquittement d'une dette nationale.

«Nous vous supplions, Monsieur le Ministre, de tenter l'impossible

pour faire préserver les femmes de la misère en leur vieux jours, et

nous vous demandons d'agréer, avec l'expression de notre profonde

gratitude, l'assurance de notre haute considération.»

La diminution des naissances qui rend, pour la France, la repopulation

une question vitale, avait suggéré à M. Piou député, l'idée de

favoriser les parents qui mettraient au monde un certain nombre

d'enfants. La Chambre nomma une commission où _les femmes ne furent pas

appelées_, et ces Messieurs ne trouvèrent naturellement que de pauvres

dédommagements pour engager l'augmentation de la famille: «Il nous

semblait que les deux sexes étaient seuls compétents, écrit Hubertine

Auclert, pour décider d'une affaire où le couple est indispensable. Eh

bien, cette commission a été nommée et pas un nom de femme n'y figure.

Les hommes qui entendent seuls gouverner et administrer la France sont

suffisants pour repeupler la France. Ils n'ont, paraît-il, pas besoin

du concours des femmes pour augmenter la natalité.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Elle pensait que l'_indemnisation maternelle_, serait seule capable de

résoudre la question.

Le Congrès qui s'occupe périodiquement de la traite des blanches, et un

Congrès tenu à Lyon en 1901 dans le but de réclamer la suppression de

la réglementation de la prostitution lui inspiraient ces réflexions:

«Les ordonnances qui régissent la prostitution légale ravalent la

femme au-dessous de l'animal. Si encore, ces investigations immorales

servaient à autre chose qu'à dégrader les femmes, mais de l'avis

des nombreuses sommités médicales elles n'atténuent en rien la

contamination. En regard de la rigueur dont on use envers les femmes

prostituées, il faut considérer la latitude, la liberté pleine et

entière laissée aux hommes prostitués.

«Cette particularité démontre une fois de plus que tous les français

ne sont pas égaux devant la loi, tant que les femmes ne contribuent

pas à faire cette loi. Le mobile qui dirige la prostituée est cependant

plus excusable que celui qui dirige le prostitué. La femme qui s'offre

sur le trottoir est une façon de mendiante qui donne une compensation à

qui lui fait l'aumône de quelques francs.

«Est-ce sa faute si elle est prostituée? victime de l'incohérence

sociale qui l'a préparée pour vivre au foyer entre un mari et des

enfants, elle a vu hélas! qu'il n'y avait pour elle, comme pour la

moitié des femmes, pas plus de mari que de foyer.

«Si au lieu de patenter la prostitution, la République interdisait

à tous la débauche, l'homme trouverait au célibat moins de charme

et l'armée du vice serait réduite. Une seule et même morale. Les

hommes ramenés à la moralité féminine et non les femmes admises au

laisser-aller masculin, car, pour quelques filles qui bénéficient de la

dissolution des mœurs, la généralité des femmes en souffre.»

Déjà en 1882, elle s'était occupée de la prostitution.

«Le nombre des prostituées hommes et femmes allant toujours croissant

et le gouvernement s'occupant de trouver un moyen d'enrayer la

prostitution, nous avons dans la lettre suivante adressée à M. le

Ministre de l'intérieur, indiqué une vraie solution pour débarrasser

Paris de ce fléau:

«Monsieur le Ministre,

«Puisque vous vous préoccupez de concert avec M. le Préfet de police,

d'élaborer un projet de loi contre la prostitution, permettez-moi,

à moi, dont la pensée unique est l'affranchissement de la femme,

d'apporter mon humble avis dans votre discussion.

«Pour frapper de mort la prostitution publique, il faut cesser de la

patenter et être pour les malheureuses, humain et inexorable: Humain

en leur fournissant le moyen de ne pas mourir de faim sur le pavé

de Paris. Il suffirait pour cela de créer un vaste établissement

où les femmes inoccupées trouveraient à titre de prêt, le vivre

et le couvert avec les facilités de se procurer du travail. Cet

établissement pourrait fonctionner avec quelques millions qu'on

trouverait au moyen d'une loterie que vous autoriseriez. Dès lors

les prostituées n'ayant pas la faim pour excuse de leur débauche

et de leur fainéantise, devraient être impitoyablement traquées et

après récidive, être embarquées sur un navire de l'Etat en partance

pour une Colonie, qu'elles transformeraient en compagnie des hommes

prostitués sous l'œil bienveillant d'un agronome, en exploitation

agricole qui en les faisant vivre rapporterait encore de beaux

deniers à l'Etat.

«Vous voudrez bien remarquer, Monsieur le Ministre, que ma

proposition ne coûterait rien au gouvernement et qu'elle assainirait,

à la grande satisfaction des honnêtes femmes, la voie publique d'une

manière définitive.

«Veuillez agréer Monsieur le Ministre, l'hommage de mon respect.

«Hubertine AUCLERT.»

En 1904, elle publia sa brochure _L'argent de la Femme_, où, dans

le chapitre: Les femmes sans fortune et le contrat de la séparation

de biens. On voit que ce contrat mettrait un terme à une poignante

situation.

Qui n'a connu ou entendu parler de ces maris ivrognes ou dépensiers,

qui vendent ce que possède le ménage autant de fois que la femme a pu

racheter le mobilier et le linge, au nom du droit marital de disposer

seul, s'il le veut, des biens de la Communauté.

Pour éviter ces faits révoltants, la séparation de biens

légale--sauvegarde des intérêts de la femme riche comme de la femme

qui ne possède rien--devrait remplacer le contrat de la communauté de

biens, lorsqu'il n'a pas été fait de contrat.

Elle fit signer la pétition suivante en 1904 pour demander cette

substitution:

«Messieurs les Législateurs,

«La femme qui apporte dans le ménage sa valeur travail ou son argent,

souvent les deux ensemble, ne peut continuer à y être une mendiante

tendant la main à son mari.

«Nous vous prions de considérer qu'en l'association conjugale comme

en toutes les autres associations, de bons rapports résultent de la

considération réciproque et c'est au détriment du bonheur familial,

que l'épouse est dépossédée par le mari de son avoir, de son revenu

et de son gain.

«Pour préserver la femme et les enfants de la ruine, pour les

protéger contre un mari et père parfois dissipateur, nous vous

demandons de substituer à la communauté, comme régime légal du

mariage, la séparation de biens élargie qui laissera à la femme,

avec la propriété de ses meubles (argent, valeurs) celle de ses

immeubles et accordera aux deux conjoints qui ont mis en commun

leurs ressources et leur activité, le même droit d'administrer les

économies réalisées dont chacun aura part égale.

«Hubertine AUCLERT.

_publiciste_».

Son autre brochure _Le nom de la Femme_ publiée en 1905, expose les

avantages que la femme aurait à garder son nom:

«Lorsque les veuves, les divorcées prennent successivement le nom de

plusieurs époux, on ne sait plus comment les nommer. Le nom du premier

en titre est souvent celui qui vient d'abord sur les lèvres.

«Quel embarras l'on cause! quelle confusion l'on éprouve soi-même

quand, par mégarde on salue, devant un remplaçant, une dame du nom d'un

remplacé.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«La coutume pour l'épouse de porter le nom du mari, que les

réformateurs du Code veulent rendre légale et que nous nous efforçons

de faire disparaître, est relativement récente; les anciens ne la

connaissaient pas.

«Les Gaulois, les Celtes, comme tous peuples primitifs de race Arienne

n'avaient que des noms individuels.

«Ce ne fut que vers le Xe siècle que s'établit l'hérédité du nom qui

fit dès lors partie du patrimoine familial.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

En 1908, elle publia «Le Vote des Femmes». Elle donne l'historique du

rôle politique des femmes à travers l'histoire et celui des femmes

qui se sont dévouées, dans les temps plus près de nous, à l'obtention

des droits civils et politiques pour leur sexe. Elle donne toutes les

raisons qui doivent faire accorder le vote aux femmes: «Elles, qui

seront l'élément moralisateur et économe de nos assemblées.»

Hubertine Auclert fut une fervente de la Vierge guerrière, Jeanne

d'Arc, qui a illustré notre sexe, et en laquelle elle voyait la

première féministe. Elle aurait voulu que les femmes lui montrassent

leur admiration et leur reconnaissance. Dans ce but elle fit à la

mairie du XIe, lieu de réunion du «Suffrage des Femmes», ce court

résumé de la vie active de l'héroïne:

«Née à Domrémy en 1412, brûlée à Rouen en 1431, Jeanne d'Arc, vécut à

une époque où l'intervention du surnaturel servait à tout expliquer.

«Il ne faut donc pas s'étonner que, quand émue par la mise à feu et à

sang de la France par les Anglais, Jeanne eut l'idée sublime de chasser

de son pays les envahisseurs. Elle attribuait à un appel d'en haut,

qu'elle prit pour des voix, les incitations de son âme héroïque.

«Sa volonté obstinée transforma la petite paysanne de 17 ans, qui ne

savait ni lire ni écrire, en une guerrière de fière allure, en un chef

de guerre expérimenté, poussant des attaques, disposant les pièces

d'artillerie comme un grand capitaine, faisant preuve d'un génie

militaire. Il eût été loué comme celui de Napoléon, si Jeanne, au lieu

d'être femme, avait été un homme.

«La délivrance d'Orléans par Jeanne d'Arc, sa campagne de la Loire, sa

marche sur Reims parurent si prodigieuses aux Anglais, qu'ils nommèrent

notre surhumaine compatriote, un instrument de Dieu ou du Diable.

«A notre époque un peu de merveilleux s'explique, on sait qu'il y a

dans la nature des êtres et des plantes qui sont des phénomènes. En

visitant les expositions, on voit parfois un légume, un fruit, une

fleur extraordinaires, excitant l'admiration générale autant que la

surprise. Jeanne fut un être phénoménal bien supérieur aux êtres de son

espèce.

«Jeanne d'Arc fut la personnification du patriotisme; elle créa un

courant d'enthousiasme, fit prendre aux Français confiance en eux-mêmes

en les assurant qu'ils seraient vainqueurs.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Jeanne d'Arc fut la personnification du féminisme, en dépit des

sarcasmes et des injures; elle marcha sur les vieux usages et sur

l'autorité des puissants, afin d'user malgré les hommes, du droit

qu'avaient les hommes pour sauver leur pays.

«On reprocha à Jeanne d'avoir fait œuvre d'homme au lieu de s'être

adonnée aux œuvres de femme. On lui reprocha d'avoir répudié les habits

de son sexe et pris des habits d'homme.

«On lui reprocha d'avoir eu l'arrogance impie de prendre empire sur des

hommes, de se faire chef de guerre. Tous ces reproches démontrent que

Jeanne fut notre ancêtre.

Les Anglais appelaient Jeanne une _porte-quenouille_, mais ils

redoutaient tant cette _porte-quenouille_, qu'ils la payèrent 61.000

livres aux Bourguignons.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Bien avant que lui aient été élevés des autels, Jeanne reçut l'hommage

des _féministes_. Le 29 mai 1885, la société «Le Suffrage des Femmes»,

alla déposer sur son monument, place des Pyramides, une couronne de

lauriers portant cette inscription: A Jeanne d'Arc, «Le Suffrage des

Femmes».

En 1908, la Société est retournée porter une couronne de fleurs à la

statue de Jeanne d'Arc, mais Hubertine Auclert aurait voulu que les

sociétaires y vinssent chaque année.

Après avoir entendu son discours devant la statue, les membres du

Suffrage distribuèrent aux passants ce petit tract qui reproduit

quelques phrases du petit résumé de leur secrétaire-générale.

«Jeanne d'Arc fut la personnification du féminisme. Elle ne tint compte

ni des usages, ni de l'autorité des puissants, et elle usa, malgré les

hommes, des droits des hommes, pour sauver son pays.

«Avec l'énergie de Jeanne d'Arc, les Françaises doivent réclamer le

droit de voter, afin de pouvoir affermir la République, en en faisant

le gouvernement de tous et de toutes».

Elle croyait nécessaire le Jury mixte:

«Parce qu'un jury exclusivement masculin n'est pas seulement

incompétent pour juger des femmes, il est surtout partial étant juge

et partie dans sa propre cause.

«Puisque les femmes sont reconnues responsables et comparaissent

comme hommes en cours d'assises elles doivent siéger comme eux dans

les jurys.

«Les hommes juges ne peuvent avoir le même état d'âme que les femmes

enfermées par la législation en une condition qui produit des pensées

et des mouvements différents des leurs.

«Un jury exclusivement composé d'hommes peut-il, par exemple,

pénétrer tous les replis de l'action d'une fille-mère qui tue son

enfant? non, attendu qu'il n'est pas donné à l'homme de subir les

épreuves physiologiques de la maternité; il n'est pas enfermé dans

un réseau de préjugés qui rejette la mère hors mariage, hors de la

société; n'est pas apte à apprécier l'acte des vengeresses sur les

parjures, car l'amour, passe-temps pour l'homme, est pour la femme

l'affaire la plus importante.

«Pour décider de la culpabilité ou de l'innocence des humains la

lumière humaine intégrale est nécessaire, toutes les intelligences,

tous les cœurs doivent intervenir dans le prétoire quand la

collectivité s'improvise juge de l'individu. L'admission des femmes

en judicature ne sera pas une innovation en France, il y a eu des

femmes juges.

«Aux anciens temps de notre histoire, des femmes étaient investies du

droit de _dire justice_; elles rendaient en personne la justice sur

leurs terres:

«Puisque les deux sexes sont justiciables les deux sexes doivent

être juges. Les verdicts rendus contre les femmes par des tribunaux

exclusivement composés d'hommes n'ont pas de sanctions morales».

En 1908 M. Briand alors ministre de la justice, ayant adressé aux

procureurs généraux une circulaire pour les inviter à faire figurer

dans les jurys des citoyens exerçant des professions manuelles: «Le

Jury se recrute ainsi, écrivait M. Briand, non sur l'ensemble des

citoyens, mais parmi certaines catégories. Il ne réalise donc pas

complètement la justice populaire qu'a voulu instituer la révolution».

La vaillante féministe pensa que le garde des sceaux qui réparait

une injustice envers les ouvriers voudrait, sans doute, compléter sa

réforme en proposant la composition mixte d'un jury composé d'hommes et

de femmes. Elle écrivit à M. Briand:

«Monsieur le garde des Sceaux,

«Vous venez d'élargir les bases du Jury: Vous avez remarqué que «le

Jury se recrute non sur l'ensemble des citoyens, mais parmi certaines

catégories et qu'il ne réalise pas complètement la justice populaire

qu'a voulu instituer la révolution».

«Pour ces raisons, vous avez introduit dans le jury l'élément ouvrier

qui n'y était pas. Vous en concluez que «les verdicts rendus n'en

auront que plus de force et plus d'autorité».

«Ces paroles sont empreintes d'une grande sagesse et l'on ne saurait

qu'applaudir à l'esprit d'équité qui vous les dicta.

«Le Jury d'hier était un jury de classe, puisqu'une classe en était

bannie; l'ouvrier n'était pas jugé par l'ouvrier. Votre circulaire

réalise un progrès politique et moral. Mais c'est un progrès

incomplet.

«Le Jury ne sera plus un jury de classe; il restera un jury de sexe.

«Vous qui trouvez nécessaire que l'ouvrier relève aussi de la justice

de l'ouvrier: comment ne trouvez-vous pas injuste que la femme ne

relève jamais que de la justice de l'homme?

«Nous ne faisons pas plus le procès à l'homme que vous n'avez fait le

procès des bourgeois. Nous constatons que la femme se présente devant

un jury où la femme n'est point représentée, que l'homme, juge et

partie dans sa propre cause, est incapable d'apprécier le mobile qui

a dicté certains délits spéciaux aux femmes.

«La loi fait à sa conscience, cette injure de la tenir pour incapable

de remplir cette fonction. Il vous appartient de compléter votre

œuvre en faisant modifier la loi.

«Le Jury ne sera vraiment l'expression intégrale du sentiment

populaire que lorsque la femme y sera assise à côté de l'homme, comme

vous venez de faire asseoir l'ouvrier à côté du patron.

Les femmes au gouvernail · 第 2 / 16 段