«Vous demanderez avec nous au nom de la stricte équité, l'entrée des

femmes dans le jury.

«Alors seulement, vous pourrez vous vanter, et nous pourrons

vous louer d'avoir fait, non une œuvre politique, mais une œuvre

véritablement large, humaine et juste.

«Daignez agréer, Monsieur le Garde des Sceaux, l'assurance de mes

sentiments de très haute considération.

«Hubertine AUCLERT.

«Secrétaire générale de la Société

«Le suffrage des Femmes».»

M. Briand pensa, assurément, que tout était bien ainsi pour les femmes,

qui n'avaient pas besoin de représentantes femmes pour être bien

jugées. La question est toujours posée. Ce seront les femmes avec leur

bulletin de vote qui la résoudront.

Elle croyait à la supériorité du _gouvernement direct_:

«Le gouvernement direct rallierait à lui les électeurs de plus en

plus nombreux qui désertent les salles de vote. Il activerait le

développement politique de la nation, en étant une école de sens

pratique qui forcerait les français à s'initier à tout ce qui a trait

aux affaires publiques.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Il serait favorable à nos finances. Les intéressés ne votant les

dépenses qu'après examen.

«Enfin le gouvernement direct assurerait la paix sociale. Lorsque tout

serait fait avec leur assentiment, les contribuables et justiciables,

n'auraient rien à réclamer. Aucune catégorie d'individus ne pourrait se

révolter, si les décisions publiques exprimaient le vouloir du corps

social sans distinction de classe ni de sexe.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Chaque fois qu'en France la population d'une commune ou d'une ville

a été appelée aux urnes, à un jour donné, pour décider du transfert

de marchés ou d'édifices publics, du déplacement de voies ferrées,

d'installations de régiments, d'augmentations de garnisons, de

subventions aux théâtres, de cérémonies publiques, ou de la durée du

travail, de la quotité du salaire, des grèves, les femmes ont comme les

hommes pris part à ce référendum et leurs voix comptées ont valu celles

des hommes.

«Or, le référendum, qui fait les femmes égales des hommes devant

l'urne, est l'embryon du gouvernement direct.»

Si son esprit précurseur suggérait les idées, il devançait aussi les

méthodes. Afin que l'image s'impose à la mémoire par la vision, elle

avait fait illustrer les affiches apposées dans tous les quartiers

de Paris pendant la période électorale de 1906, où elle résumait les

bienfaits que procureraient à la nation et à la commune l'accession

des femmes à la vie politique. Le couple humain était représenté se

rencontrant devant l'urne pour y déposer chacun son bulletin.

Pendant la _grande guerre_, la Défense nationale et les œuvres de

guerre, se sont servis des mêmes procédés pour leurs demandes au public

faites sur des affiches dessinées par des Maîtres.

En 1904, elle suggéra le dessin d'une carte postale esthétique qui

représente l'homme et la femme allant de compagnie, déposer dans l'urne

le bulletin de vote. Un timbre du même dessin se colle à gauche de la

semeuse qui de son geste, paraît semer l'idée du _Féminisme_.

Cette carte et ce timbre reproduits par les journaux mondiaux furent

l'objet d'appréciations flatteuses, ce qui lui faisait dire:

«A mesure que les féministes montent le calvaire, les injures de la rue

et de la presse se modifient; maintenant, on leur fait plutôt escorte

de sympathie.»

Aux élections du 24 avril 1910, pour mettre en action la revendication

du suffrage féminin, des femmes courageuses résolurent de poser leur

candidature[8]. Hubertine Auclert fut candidate pour la deuxième

circonscription du XIe arrondissement, avec Mme Renée Mortier pour la

3e et Mme Gabrielle Chapuis, pour la première. Leur _Programme_ commun

s'exprimait ainsi.

[8] Mesdames Elisabeth Renaud dans l'Isère, Marguerite Durand dans

le 9e arrondissement, Madeleine Pelletier le 8e, de Maguerie le 6e,

Caroline Kauffmann Arria Ly à Toulouse.

«Les Hommes et les Femmes pareillement justiciables et contribuables,

sont égaux devant la Loi et jouissent de leurs droits civils et

politiques.

«Le suffrage restreint aux hommes devient réellement universel en

s'universalisant aux Femmes.

«La nation formée d'hommes et de femmes est intégralement représentée

dans les Assemblées administratives et législatives. Les Françaises

comme les Français--en attendant qu'ils gèrent directement la commune

et l'Etat--chargent des Mandataires de défendre leurs intérêts au

Parlement et à l'Hôtel-de-Ville.

«Les seuls électeurs sont comptés pour établir les circonscriptions

électorales. Si les Femmes, qui ne sont pas représentées, ne

contribuaient point à former des sièges législatifs, il y aurait 310

députés de moins, près de 5 millions d'épargnés.

«Les Hommes et les Femmes reçoivent le même développement physique,

moral, intellectuel, professionnel.

«Toutes les carrières, les emplois, les fonctions publiques sont

accessibles aux femmes comme aux hommes.

«A production égale, salaire égal, pour les deux sexes.

«L'Etat oppresseur qui nous prend notre argent et qui restreint notre

liberté, est remplacé par l'Etat libérateur qui diminue les charges,

assure le travail aux français valides, l'assistance aux malades et

infirmes.

«Les ménagères qui font gratuitement à la maison le travail d'hommes de

peine, de cuisinier, de blanchisseur, ont comme les salariés, droit à

la retraite ouvrière.

«Chacun touche la totalité du prix de son labeur. Les syndicats

responsables, remplaçant les entrepreneurs, sont seuls aptes à recevoir

des patrons le travail et à le répartir aux travailleurs.

«L'Homme et la Femme sont dans le mariage, des associés égaux qui

restent maîtres de leur personne et de leur avoir.

«La maternité est la première des fonctions sociales. Les mères

dépourvues de moyens d'existence, pendant qu'elles perpétuent la

Nation, sont comme les soldats pendant qu'ils défendent le territoire,

nourries, logées, vêtues par la société.

«Toutes les denrées alimentaires de première nécessité sont exemptées

d'impôts.

«La justice est gratuite. Les tribunaux et les jurys sont composés

d'hommes et de femmes.

«Les électeurs délèguent leurs pouvoirs pour un an, jusqu'à ce qu'ils

gardent en permanence leur souveraineté et exercent directement le

gouvernement.

«Les Candidates:

Hubertine AUCLERT, Gabrielle CHAPUIS,

Renée MORTIER.

«Electeurs, votez pour ces candidates.

«Imposez l'entrée des femmes dans le droit commun, elles vous

aideront à pénétrer le mécanisme de la politique et bientôt, vous

serez à même de rester vos maîtres.»

Une de leurs affiches s'adressait aux électeurs:

«Citoyens, qui voulez assurer la représentation de la minorité

des Electeurs, vous ne pouvez pas laisser sans _Représentants_ au

parlement, _la majorité de la nation_ formée des Femmes.

«Les Françaises et les Français qui subissent les mêmes lois, qui

supportent les mêmes charges, sont à titre égal, des ayants-droit à

_sauvegarder leurs intérêts_, en votant et en légiférant.

«C'est au détriment de toute la nation, que les femmes prévoyantes

et économes sont exclues du gouvernement du pays; car en supprimant

le gaspillage, _elles feraient instaurer dans l'Etat, le bien-être

qu'elles savent entretenir dans la maison_.

«Electeurs, si vous voulez précipiter la marche du progrès, agissez en

souverains équitables, donnez vos voix à des _Féministes_ qui luttent

pour compléter l'affranchissement humain.

«Pour vous représenter dans la 2e, la 1re, la 3e circonscription du XIe

arrondissement, envoyez à la Chambre les candidates:

«Hubertine AUCLERT, Gabrielle CHAPUIS,

Renée MORTIER.

«Vous êtes souverains, _votre volonté a force de loi_. Assurez

l'élection de ces trois candidates en leur donnant vos votes et vous

ferez commencer en France l'ère de _Justice_ que tout le monde attend.»

Des électeurs répondirent à l'appel des Femmes. Hubertine Auclert

obtint 590 voix, Renée Mortier 200, Mme Gabrielle Chapuis étant tombée

malade n'avait pu soutenir sa candidature.

Les élections municipales de 1908 lui permirent de faire une

manifestation, qui fut un vrai sacrifice à sa cause, car elle était

aussi timide de caractère qu'audacieuse de pensée. «Désespérée,

a-t-elle dit, de ne point voir aboutir mes efforts légaux, je pensais

que les hommes avaient fait des barricades pour pouvoir voter, et bien

que très ennemie de la violence, je culbutai l'urne électorale à la

section de la mairie du 4e arrondissement», ce qui lui valut d'être

condamnée à 16 francs d'amende avec sursis.

Aux élections municipales de 1912 les femmes ne se présentèrent pas.

Elles firent apposer des affiches dans tous les quartiers:

Celles de la Société du «Suffrage des femmes» préconisaient la gestion

de la commune par les hommes et les femmes qui apporteraient au bien

commun leurs qualités particulières.

«Nous réclamons l'_électorat_ et l'_éligibilité_ pour les femmes, parce

que ce ne sera que quand les femmes voteront et seront élues, que le

Conseil Municipal sera l'image exacte de Paris où il y a actuellement

173.000 femmes de plus que d'hommes.

«Nous réclamons l'_électorat_ et l'_éligibilité_ pour les femmes parce

que la France ne sera bien administrée que quand les hommes et les

femmes apporteront dans la gestion de leur bien commun, chacun leurs

qualités particulières.

«Le renchérissement rend urgent de faire s'appliquer tout l'effort

humain à l'administration publique, les hommes ne pouvant pas plus dans

la commune que dans la maison, organiser, sans le concours des femmes,

le bien être.

«Les Parisiens et les Parisiennes qui subissent les mêmes lois, qui

supportent les mêmes charges sont à titre égal des ayants-droit à

sauvegarder leurs intérêts à l'Hôtel-de-Ville. C'est au détriment de

tous les habitants que les femmes prévoyantes et économes ne voteront

ni ne seront élues le 5 mai.

«Les Conseillers Municipaux qui ont des attributions masculines et

féminines, ne peuvent à la fois être hommes et femmes. L'absence de

sollicitude maternelle laisse en la capitale du monde des enfants

nombreux sans logement.

«Si les femmes participaient à l'administration de la Ville de Paris,

les constructeurs seraient obligés de tenir compte des besoins de la

population peu fortunée; ils devraient édifier cinq maisons à petits

loyers, pour une maison à gros loyer.

«L'administration des hommes et des femmes ferait s'établir la vie à

bas prix. En supprimant les octrois, elle épargnerait de l'argent,

car l'impôt perçu sur l'estomac des parisiens est plus que dépensé en

journées d'hôpital, (_l'alimentation insuffisante prédisposant aux

maladies_).

«Les femmes qui savent augmenter la valeur d'emploi de l'argent

amélioreraient immédiatement l'existence matérielle des habitants et

elles donneraient à chacun la sécurité du lendemain.

«Electeurs, faites adjoindre les femmes aux hommes pour administrer

Paris.»

Dans les réunions mensuelles que tenait à la Mairie du XIe

arrondissement, la Société «Le suffrage des Femmes», Hubertine Auclert

mettait dans ses Causeries les femmes au courant de la politique

du jour, examinait ce qui dans les lois en discussion leur était

avantageux ou défavorable.

Elle parlait souvent de la puissance du vote pour les femmes:

«Les femmes se soucient peut-être peu du vote, mais toutes désirent

certainement ce que le vote peut procurer: le bonheur, la liberté, le

bien-être.

«Comme l'homme vous voulez pouvoir utiliser vos facultés, vous voulez

que tous les emplois vous soient accessibles, vous voulez quand vous

faites le même travail que l'homme recevoir les mêmes appointements que

lui.

«Jeunes filles, vous voulez être libres d'aller et de venir à volonté

sans être le jouet des larrons d'honneur; épouses, vous voulez cesser

d'être la servante et la dupe pour devenir la compagne, l'amie de votre

mari; mère, vous voulez avoir, au moins, autant que le père le droit

de diriger vos enfants. Femmes trompées et trahies, si vous demandez

justice, c'est, n'est-il pas vrai, pour éviter d'être obligées de vous

faire justice à vous même. Eh bien, vous aurez justice. Eh bien, vous

pourrez réaliser vos souhaits d'une meilleure condition sociale quand

vous posséderez le vote. Le vote est ce qu'il y a de plus immédiatement

désirable puisqu'il vous investira d'un pouvoir féerique au moyen

duquel vous pourrez, pour ainsi dire, réaliser vos désirs par la seule

puissance de votre volonté. Pour que tout soit dans la société, dans

la famille, dans l'état à votre avantage et à l'avantage de tous il

faut que vous femmes, qui êtes des ayants droits, il faut que vous

femmes, qui subissez les lois, il faut que vous femmes vous participiez

au gouvernement du pays. Pour conquérir leurs droits électoraux il

suffit que les femmes aient pour elles-mêmes une heure de ce suprême

dévouement dont elles sont pour tous prodigues.

«L'antagonisme des sexes a sa source dans la fausse situation faite

à la femme dans la société. Légalement inférieure, la femme est

déconsidérée par l'homme qui se croit, comme la loi l'établit,

supérieur à elle, et en conséquence la traite en sujette et abuse

d'elle.

«Toutes preuves scientifiques ont été données que la nature n'a pu

faire inégaux deux êtres de la même espèce. Quand cette égalité des

sexes proclamée par la loi sera passée dans les mœurs l'entente sera

alors possible entre les humains. L'homme mettra de la courtoisie

dans ses rapports avec la femme, car on impose, en l'élevant, la

considération et le respect pour un individu.

«Les hommes se sont attribués le droit de tout régler dans la société,

absolument comme s'il n'y avait pas dans cette société deux facteurs

avec leurs qualités propres. Les femmes sont, cependant, considérées

comme personnes raisonnables puisqu'on leur attribue la responsabilité

de leurs actes. Elles font, à n'en pas douter, partie intégrante de

l'association.

«Le suffrage universel doit être l'expression réelle de la volonté de

la nation. Or, tant que les femmes ne voteront pas l'opinion exprimée

par le suffrage restreint de la moitié de la nation ne sera qu'un

mensonge; on ne connaîtra réellement la volonté de la France que quand

les hommes comme les femmes voteront. Tous subissent les lois. Tous

hommes et femmes doivent concourir à les faire. Tous ayant des intérêts

en jeu, tous hommes et femmes doivent intervenir pour les défendre».

Dans une autre causerie elle s'occupait de la dénomination des femmes:

«La femme a deux dénominations. Que l'homme soit jeune ou vieux,

qu'il soit célibataire ou marié on lui donne ce même et unique titre:

«Monsieur». Tandis que devant toute femme, une énigme se dresse,

l'appellera-t-on «Madame», l'appellera-t-on «Mademoiselle».

«Mademoiselle» servait autrefois de dénomination à toute femme mariée

non titrée.

Aujourd'hui «Mademoiselle» est le titre donné aux filles non mariées.

«Madame», ancien titre des femmes des chevaliers, s'emploie

actuellement en même temps que pour désigner les femmes mariées, les

filles de rois.

Comment savoir si une femme est ou «Madame» ou «Mademoiselle». Le

porte-t-elle écrit sur son front? A-t-elle son signe particulier pour

le faire reconnaître?--Non.

L'âge lui-même n'est pas un indice, attendu qu'il y a des femmes

mariées qui ont quinze ans et des femmes non mariées qui ont

soixante ans. Comment deviner alors la dénomination à donner aux

femmes? N'est-on pas souvent porté à appeler «Madame» celle qui est

«Mademoiselle» et «Mademoiselle» celle qui est «Madame»? Elle montrait

les erreurs que l'on pouvait commettre par inadvertance, qui sont

parfois préjudiciables aux femmes.

Il fallait donc adopter une seule dénomination; elle engageait ses

auditrices à qualifier uniformément les femmes du titre de «Madame».

Au moment où Hubertine Auclert se disposait à publier _Les Femmes

au gouvernail_, la cause des femmes semblait entrer dans une phase

de réalisation, qu'annonçait déjà la manifestation du _Journal_,

organisant un vote féminin dans ses bureaux, à l'occasion des élections

législatives de 1914, qu'elle avait approuvée, quoique ne la tenant pas

pour décisive. Elle l'explique dans sa réponse au _Journal_ qui lui

avait demandé son opinion:

«Le _Journal_ si bien renseigné, si bien documenté sur tout, a

certainement vu dans mon livre _Le vote des Femmes_, et dans mon

journal _La Citoyenne_, qui parut de 1881 à 1891, que je revendique

depuis plus de 40 ans les droits politiques pour les françaises. C'est

vous dire si je suis heureuse qu'un important organe parisien stimule

mes efforts en accordant sa grande publicité à la propagande en faveur

de l'affranchissement politique des femmes. Mais la manifestation qu'il

organise, qui excite au plus haut point ma reconnaissance, ne sera pas

une expérience décisive permettant de savoir si les femmes veulent

voter; attendu, qu'il y aura peu de Françaises qui participeront à

cette manifestation. De même que parmi les nombreuses femmes qui

désirent coopérer au gouvernement de leur pays, il n'y a qu'un nombre

infime qui le demande, il n'y aura parmi les nombreuses femmes qui

veulent voter qu'un nombre restreint de femmes, qui enverront leur

bulletin au journal.»

Elle disait vrai, puisque pour ce vote fictif 572.000 bulletins seulement

parvinrent au journal.

En mars 1914, la maladie est venue lui ôter toute espérance de voir

le succès du _Féminisme_ pour lequel aucune peine, tant morale que

physique, ne lui avait coûté. Elle s'en plaignait doucement.

La douleur de ceux qui l'on aimée est profonde, en pensant qu'elle

n'a pas vu non plus, la révélation que les femmes ont faite de leurs

aptitudes, et dont elle avait pressenti le rôle pendant la guerre qui

nous menaçait, et qu'avec son esprit sagace elle voyait venir sûrement

en lisant les apprêts formidables de l'Allemagne, qui ne trouvaient

d'écho chez nous que par des appels au pacifisme!

Ce n'étaient pas seulement les armements toujours plus intensifs de

notre ennemie ni son emprunt de guerre qui lui faisaient voir la guerre

imminente. Déjà en 1887 elle avait prévu la guerre et son caractère

d'extermination. Dans un article de la _Citoyenne_ de mai 1887 elle

écrivait:

«M. de Bismarck, las de nous voir mépriser ses provocations,

a brutalement fait arrêter, ligoter et emprisonner à Metz un

fonctionnaire français, M. Schnœbélé, commissaire spécial à la gare de

Pagny-sur-Moselle. Cette scandaleuse violation du droit international a

à un tel point indigné l'Europe, que le chancelier de fer a été devant

l'unanime réprobation, forcé de crever son ballon d'essai.

«Mais il n'y a pas à s'y méprendre, ces escarmouches Bismarckiennes

annoncent la guerre. D'ici peu, nous serons forcément obligés de

défendre nos personnes et notre territoire.

«Avec les terribles engins destructeurs existants et les forces

imposantes des deux côtés, la guerre qui se prépare ne peut être qu'une

guerre d'extermination d'où le vaincu sortira, non pas blessé, mais

mort. Sous peine de perdre notre nom de Français, il faut que nous

vainquions et nous vaincrons si les femmes suivent les hommes à la

frontière.

«En cas de guerre, non seulement les hommes doivent partir, mais toutes

les femmes sans enfants doivent partir aussi. On se souvient des

services que les femmes ont rendu en 1870. Quelques-unes ont traversé

jusqu'à dix fois les lignes prussiennes pour porter des dépêches. Dans

les forteresses, sur les champs de bataille, dans les ambulances,

elles seront avantageusement employées. Elles pourront remplacer

dans beaucoup de fonctions les hommes capables de combattre et ainsi

empêcher de distraire nombre de soldats combattants.

«Ce pays qui doit à une femme, Jeanne d'Arc, d'avoir une existence

propre doit aux heures désespérées considérer comme une sauvegarde la

présence des femmes dans l'armée.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Si en temps de paix nous réclamons l'égalité avec l'homme devant la

loi et devant le droit, en temps de guerre, nous voulons l'égalité

avec l'homme devant la défense du territoire. Si par malheur la

France est un jour envahie, toute femme valide et sans enfants aura

ce jour-là, autant que l'homme, devoir envers la Patrie. Elles

s'occuperont des approvisionnements, elles donneront des secours

immédiats aux blessés; enfin elles prépareront à nos braves soldats la

soupe et le café.

«Dans le corps de fonctionnaires militaires chargés de l'administration

et de la comptabilité de la guerre on pourrait, au grand bénéfice de

nos effectifs, substituer les femmes aux hommes.

«Il faut que les sauvages Allemands qui veulent nous faire la guerre

sachent bien que derrière les hommes de France, ils trouveront à la

frontière les femmes prêtes à combattre, prêtes à mourir pour garder à

la patrie française sa gloire et son intégralité.»

Son intuition lui avait tout révélé: la guerre d'extermination, notre

obligation de vaincre; les femmes employées par milliers au ministère

de la guerre pour remplacer des combattants; dans les usines, où elles

firent merveille; dans les bureaux; dans les transports, partout, elles

donnèrent satisfaction. De même les infirmières qui ont eu un rôle

admirable dans les ambulances, et les femmes des pays envahis qui ont

supporté si courageusement l'occupation de leur pays par les barbares

modernes qui ne leur ont épargné aucune privation, ni aucune injure.

Le 8 avril 1914 elle mourut. Les féministes l'accompagnèrent à sa

dernière demeure au Père-Lachaise. Les oratrices rappelèrent sur

sa tombe ses luttes pour arriver à implanter dans l'esprit de ses

contemporains l'idée que la femme avait les mêmes droits que l'homme à

faire les lois de son pays et à le gouverner.

Alfred Capus a évoqué son souvenir dans le _Figaro_ du 13 avril 1914:

«La question du suffrage des Femmes fut posée pour la première fois

avec un certain tapage, par Mme Hubertine Auclert-Lévrier dont la mort

vient d'évoquer cette lointaine époque. Une jeune personne avec de

grands yeux noirs, le teint chaud, de beaux traits un peu durs et, en

toute sa physionomie, une sorte d'énergie timide. Tel est le souvenir

que je retrouve de celle qui s'appelait alors Hubertine Auclert. Elle

avait tout ce qu'il faut pour voter, mais elle ne manquait point

cependant de finesse dans son exubérance ni de tact; et quoique

atteinte de bonne heure de féminisme intégral, elle ne cherchait pas le

scandale et passait pour avoir des mœurs pures».

I

La réforme électorale

«_Les droits politiques sont l'axe de la question féministe._»

Hubertine AUCLERT.

A la veille de la révolution du 24 février 1848 qui donna le suffrage

à tous les hommes, M. Thiers disait au roi Louis-Philippe: «Il faut de

toute nécessité la réforme électorale, le cercle est réellement trop

étroit, il permet à un petit nombre d'exploiter tous les avantages

administratifs.»

Aujourd'hui, les femmes peuvent tenir aux actuels détenteurs du pouvoir

le langage que M. Thiers tenait au roi en 1848. La situation n'est pas

changée. Le système d'exclusion qui retranche net du suffrage la moitié

et plus de la nation, donne à un petit nombre, aux hommes électeurs,

non seulement tous les avantages administratifs, tous les bénéfices

sociaux: la considération, les honneurs, les hautes fonctions, les

grosses sinécures, mais encore le droit de disposer du budget et de

régir dans leur intérêt la société.

Les législateurs tenant leur pouvoir des hommes règlent tout en faveur

des hommes contre les femmes non représentées au parlement.

Sont électeurs tous les Français âgés de 21 ans, et n'étant dans aucun

cas d'incapacité prévu par la loi.

Les femmes comprises dans le terme français pour être contribuables, ne

peuvent point ne pas être comprises dans le terme français pour être

électeurs.

Les femmes au gouvernail · 第 3 / 16 段