«Eh bien! ceci outrage la justice, et c'est une honte pour l

Au lecteur

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La couverture est illustrée par une peinture de Jean Béraud.

Elle appartient au domaine public.

HUBERTINE AUCLERT

Les Femmes au Gouvernail

Les idées nouvelles sont comme les fruits

verts que tout le monde repousse;

mais que chacun veut avoir le premier

aimé, quand le soleil et le

dévouement les ont amenés à maturité.

[Illustration]

MARCEL GIARD

LIBRAIRE-ÉDITEUR

16, RUE SOUFFLOT ET 12, RUE TOULLIER

PARIS (5e)

1923

DU MÊME AUTEUR

=Les Femmes arabes en Algérie.= 1 volume, chez LAMARRE, 4, rue

Antoine Dubois. Paris.

=Le Vote des Femmes.= 1 volume, chez GIARD, 16, rue Soufflot. Paris.

=Le Droit politique des Femmes.= 1 brochure (épuisée).

=L'Égalité sociale et politique de l'Homme et de la Femme.= 1

brochure.

=L'Argent de la Femme.= 1 brochure, chez A. PÉDONE, éditeur, 13, rue

Soufflot. Paris.

=Le Nom de la Femme.= 1 brochure. Société du Livre à l'Auteur, 26,

rue Brunel. Paris (XVIIe).

[Illustration]

ERRATA

Page 6.--_Lire_ à la 8e ligne: découler nos droits civils _de_ nos

droits politiques.

Page 22.--_Lire_ à la 21e ligne: et l'éligibilité.

Page 34.--_Lire_ à la 20e ligne: Jeanne Voitout.

Page 63.--_Lire_ à la 1re et la 3e ligne: reprocha.

Page 63.--_Lire_ à la 18e ligne: 29 Mai.

Page 72.--_Lire_ à la note ligne 3: Arria Ly à Toulouse.

Page 106.--_Lire_ Note 2: 1897-1905.

Page 115.--_Lire_ à la 7e ligne: Lorsqu'il _est exclu_.

Page 121.--_Lire_ à la 1re ligne: tremplin.

Page 232.--_Lire_ à la note ligne 1re: ester.

Page 246.--_Lire_ à la 10e ligne: satyres.

Page 300.--_Lire_ à la XIe ligne: de la possession _du_ droit.

Page 313.--_Lire_ à la 13e ligne: Couvade.

Page 348.--_Lire_ à la 13e ligne: _leur_ donner.

Page 396.--_Lire_ à la XIe ligne: 1897-1905.

Page 396.--_Lire_ à la 19e ligne: 1908.

Page 399.--_Lire_ à la 18e ligne: Territoire de Wilna 2083-200.

AU LECTEUR

Dans les _Femmes au Gouvernail_ ceux qui admettent le Féminisme verront

avec intérêt Hubertine Auclert continuer à plaider par delà sa tombe,

contre l'inégalité qu'a créé au détriment des femmes, les droits

que les hommes se sont seuls attribués. Elle voulait les femmes au

gouvernail pour qu'elles puissent réparer les injustices qui frappent

leur sexe dans les lois, dans la politique et dans les mœurs, en

chargeant la femme de supporter seule les conséquences de sa faute avec

son complice.

Elle voulait encore les femmes au gouvernail parce que les femmes

associées aux hommes apporteront au gouvernement de leur pays les

qualités dont la nature les a douées: le bons sens, la raison pratique

et l'économie qu'elles appliquent à la tenue du ménage. Ainsi les

dépenses de la grande guerre qui ont atteint plus de 180 milliards,

n'auraient pas dépassé 100 milliards, d'après le rapporteur des

économies, si nos élus s'étaient souvenus: «qu'économiser c'est

servir.» On peut donc croire que le concours des femmes aurait rendu

certaine cette formidable économie.

La situation de la femme travailleuse devenue mère excite tout son

intérêt, et toujours prévoyante pour son pays, lorsqu'elle traite de

la _Maternité rétribuée_, elle résout l'angoissant problème de la

repopulation par l'_indemnité maternelle_.

Le chapitre: _La cherté de la vie est due à l'exclusion des femmes de

l'administration des affaires publiques_, fait penser à la vie chère de

nos temps, qui faisait dire à un député, que l'Etat était en train de

mériter un Conseil judiciaire, tant ses décisions ignoraient les lois

économiques.

Le titre de celui: _Les intérêts de la France mis en péril par les

hommes_, n'est-il pas prophétique? «On n'osait penser à la guerre», a

dit un de nos meilleurs hommes d'Etat; on ne la préparait donc pas!

Ses démonstrations sur la nécessité d'accorder aux femmes le suffrage

intégral sont encore de saison: les Françaises, presque seules dans le

monde, sont encore à le demander.

M. C.

HUBERTINE AUCLERT

Originaire du Bourbonnais, Hubertine Auclert, était née le 10 avril

1848, à Tilly, commune de Saint-Priest-en-Murat, Allier, une propriété

de ses parents: la cinquième de leurs sept enfants.

Dès ses premières années elle fait preuve d'une intelligence précoce;

son esprit vif s'intéresse à tout: la cause des faibles la passionne et

l'injustice la révolte. On trouve en germe chez l'enfant les généreux

sentiments qui devaient inspirer sa vie.

A ce moment déjà, se manifestait chez la petite fille des dons

précieux. On admire la façon dont elle habille ses poupées, l'habileté

avec laquelle elle sait tirer parti du moindre morceau de moire ou de

taffetas pour leur confectionner de belles robes imitant celle des

dames. Elle brodait aussi merveilleusement et s'intéressait à tous les

détails d'un intérieur. Elle acquiert ainsi toutes les qualités d'une

maîtresse de maison accomplie.

A vingt ans, sa fermeté d'âme lui permit de soutenir avantageusement

ses intérêts matériels et plus tard, d'orienter le féminisme vers le

vote, conviction qu'elle défendit avec une remarquable ténacité.

Si l'on naît féministe, comme on l'a dit, elle avait toutes les

qualités pour en devenir l'apôtre.

C'était bien elle la féministe ainsi qu'elle l'a définie: la femme qui

a devancé son temps, la femme complète.

Sa sensibilité extrême lui faisait ressentir la souffrance des autres.

Elle fut frappée du danger de la soumission légale de la femme à

l'homme, qui se rend bien compte du pouvoir que la loi lui donne sur

sa femme dans le mariage. Pouvoir qu'il outrepasse, s'il est violent

jusqu'à la frapper, puisque la majorité des divorces sont causés

par les sévices du mari:

«Je suis presque de naissance une révoltée contre l'écrasement féminin,

disait-elle, tant la brutalité de l'homme envers la femme dont mon

enfance avait été épouvantée, m'a de bonne heure préparée à revendiquer

pour mon sexe l'indépendance et la considération.»

Pendant la guerre de 1870, accompagnée par une femme ayant les mêmes

sentiments généreux, elle quêta dans sa petite ville pour apporter un

peu de bien-être à nos soldats, comme on l'a fait pendant la _Grande

Guerre_ sous tant de formes différentes. Mais alors, on s'étonna de

l'initiative de la jeune fille; on n'avait pas encore compris le

sentiment délicat de s'occuper de ceux qui souffrent pour la Patrie.

Ne pouvant soigner les blessés--l'organisation de la Croix-Rouge étant

peu développée à cette époque, avait peu de sections en province--elle

se dévoua auprès des victimes de l'épidémie de variole qui s'ajoutait

aux maux de la défaite.

La proclamation de la République au 4 septembre excita son

enthousiasme. Elle voyait la France régénérée par ce gouvernement de

tous, qui ne devait laisser subsister ni une misère, ni une injustice.

Un 14 juillet elle écrivait:

«Je n'illumine pas, je ne pavoise pas, il faut bien être logique.

De par mon sexe assujetti je dois me tenir à l'écart de la joie

comme je suis tenue à l'écart du droit. Mais comme je suis privée de

m'abstenir de témoigner mon adoration à mes deux idoles: ma patrie et

ma république. O ces airs nationaux comme ils me transportent; et ces

jolies couleurs de France! que c'est beau. O ma patrie il faut bien que

tu sois incomparable pour que je préfère vivre en esclave chez toi que

libre ailleurs.»

C'est à ce moment qu'elle lut dans les journaux, le compte rendu des

discours prononcés aux banquets qu'organisait Léon Richer fondateur et

directeur de l'_Avenir des Femmes_, où collaborait Maria Deraismes.

«Ce sont les échos des discours prononcés aux banquets périodiques

organisés par Léon Richer qui, presque à ma sortie du couvent m'ont

fait venir du Bourbonnais à Paris combattre pour la liberté de mon

sexe.»

Les idées qui y étaient émises lui semblaient avoir toujours été

les siennes: combattre pour la libération de son sexe fut pour elle

l'indication de la voie qu'elle devait suivre. Elle était orpheline

et indépendante au point de vue économique; elle vint à Paris pour se

mêler à ceux qui travaillaient pour que les femmes aient leurs droits.

Dès ce temps elle put dire:

«Ma vie est peu importante, tout y est calme et d'une parfaite

simplicité; pas d'accident, pas d'aventures, une existence de recluse.

Je me suis faite justicière, non par goût mais par devoir. Voyant que

personne n'osait entreprendre ce que je veux qui soit tenté, j'ai

vaincu ma timidité excessive et je suis partie en guerre sans peur

comme le chevalier Bayard, parce que comme lui j'étais sans reproche.»

Très sociable, elle fut bien accueillie dans le milieu qui combattait

pour que justice soit faite aux femmes.

«On me nomma secrétaire du journal l'_Avenir des Femmes_ et du Comité

Féministe[1] et je me mis à étudier la question de notre émancipation.

Après avoir pendant quelques années beaucoup lu, entendu, observé,

réfléchi, j'ai compris la nécessité de ressusciter le programme des

femmes de la Révolution et d'une partie de celui de celles de 1848, en

faisant, contrairement à Léon Richer et à Maria Deraismes, découler

nos droits civils de nos droits politiques. Pour pouvoir présenter

le programme au public, j'ai fondé en 1876 la société «Le Droit des

Femmes», qui compta bientôt dans ses rangs nombre d'intellectuels de

l'un et de l'autre sexe.»

[1] Le mot _Féministe_--adhérent du _Féminisme_, qui est une doctrine

qui fait la femme l'égale de l'homme et lui accorde les mêmes

droits--est ici par anticipation, car il ne fut employé par Hubertine

Auclert qu'en 1882 dans une lettre au préfet de la Seine. Voir le

_Vote des femmes_, page 64.

La Société avait pour devise: _Pas de devoirs sans droits. Pas de

droits sans devoirs_, et son but final était: l'égalité parfaite des

deux sexes devant la loi et devant les mœurs.

En 1883 son titre fut changé en celui de «Suffrage des Femmes» qui

exprimait mieux ses idées directrices.

Pour obtenir le concours des femmes, elle lança aux Femmes de France cet

éloquent appel:

Femmes de France

Malgré les bienfaits de notre révolution de 1789, deux sortes

d'individus sont encore asservis: les prolétaires et les femmes. Les

femmes prolétaires ont un sort bien plus déplorable encore...

Nous n'avons aucuns droits. Si préoccupées que nous soyons du bonheur

de notre pays, nous sommes impitoyablement repoussées de toutes les

assemblées, tant électives que législatives. La République veut

cependant le concours de tous et de toutes. Nous comptons moins que

rien dans l'Etat; l'homme qui joint à la sottise l'ignorance la plus

profonde compte plus en France que la femme la plus instruite; il peut

nommer ses législateurs; la femme ne le peut pas. Elle est un être à

part, qui naît avec beaucoup de devoirs et pas de droits.

Quelle singulière anomalie! La femme est incapable pour les actes de la

vie sociale et politique; on l'assimile aux interdits et aux fous, et

quand elle s'écarte de la loi, elle est tout aussi sévèrement punie que

l'homme en pleine possession de ses capacités.

Toute carrière libérale nous est fermée; nous ne devons nous immiscer

dans aucune administration financière; cependant le fisc nous trouve

bonnes pour payer les frais que notre sexe n'a pas été admis à

discuter.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Au Congrès international des Droits de la Femme en 1878, elle ne put

prononcer son discours sur le droit politique des femmes, Léon Richer

et Maria Deraismes l'ayant trouvé trop révolutionnaire. Elle le fit

imprimer[2].

[2] _Le Droit politique des femmes_, 1 brochure.

Dans ce discours, elle établit nettement le but qu'elle poursuit:

demander entièrement tous les droits pour les femmes.

«Dans notre revendication du droit des femmes, il importe de ne pas

déroger au principe, il importe de ne pas biaiser, d'aller droit au

but. Et serions-nous capables d'aider les femmes à s'affranchir, si

nous, qui avons pris leur cause en mains, nous leur contestions une

partie de leurs droits. C'est contester un droit que de ne pas oser

l'affirmer. Que pourraient penser les oppresseurs des femmes, si ceux

qui veulent les délivrer du joug se préoccupaient surtout de ne pas

froisser leurs oppresseurs et demandaient timidement pour elles un peu

plus d'instruction, un peu plus de pain, un peu moins d'humiliations

dans le mariage et de difficultés dans la vie.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Elle a confiance dans les qualités de la femme:

«Dans les réformes sociales que le progrès exige, le concours de la

femme serait d'un prix inestimable. Aidée de l'homme, elle saurait

mettre assez de bonté, assez d'humanité dans le détail des arrangements

sociaux pour prévenir ce que l'excès de la souffrance amène: les

révoltes, les révolutions».

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

En 1879 déléguée au Congrès socialiste de Marseille qui avait à l'ordre

du jour de sa première séance, la question de la femme:

«Je fis un discours sur l'égalité sociale et politique de la femme

et de l'homme [3], qui obtint un véritable succès; toute la presse

me loua de poser la question comme elle devait l'être. Le président

de la séance me vota des remerciements, et le lendemain je fus

chargée de diriger les travaux du congrès en qualité de présidente.

Nommée rapporteur de la commission sur la question de la femme, je

parvins à force de ténacité, à faire émettre un vœu en faveur de

l'affranchissement complet de la femme, qui depuis lors, figure dans

le programme des travailleurs socialistes de France dans la forme

suivante: _Egalité sociale et politique de la femme._»

[3] _Egalité sociale et politique de la femme et de l'homme_, 1

brochure.

Pour montrer que l'égalité politique et civile des femmes pouvait tout

naturellement devenir une réalité, Hubertine Auclert et les sociétaires

du «Droit des Femmes», tentèrent de se faire inscrire sur les listes

électorales. On leur refusa cette inscription. Elles portèrent la

question devant le Conseil de Préfecture et Hubertine Auclert alla

plaider elle-même la revendication de ce droit devant le Conseil

d'Etat. La Cour de cassation s'en référa à la Constitution de 1791 pour

refuser.

En 1880 elle refusa de payer ses impôts: «parce que les femmes ne

devaient pas payer les contributions, puisqu'elles n'étaient pas

admises à contrôler l'emploi de leur argent.» Ce qui lui valut la

saisie de ses meubles.

Elle a reproduit dans son volume le _Vote des Femmes_, page 136, sa

demande de dégrèvement d'impôts et les raisons qui la motivait, ainsi

que sa défense devant le Conseil de préfecture et le Conseil d'Etat, la

logique même qui n'empêcha pas ses juges de lui donner tort.

Un huissier vint mettre les scellés sur ses meubles et lui en laissa

la garde; la manifestation ayant eu la publicité suffisante pour faire

réfléchir les femmes à la justesse des arguments employés, Hubertine

Auclert paya ses impôts.

Alexandre Dumas, dans _les Femmes qui tuent et les Femmes qui votent_

a raconté son refus de payer l'impôt: Mlle Hubertine Auclert dit:

«Je ne dois pas payer l'impôt puisque je ne le vote pas, ni par

moi-même, ni par les délégués nommés par moi. C'est une raison mais

ce n'est pas la meilleure. La meilleure de toutes les raisons est

qu'il n'y a aucune raison pour que les femmes ne votent pas comme les

hommes.»

Le changement dans nos lois, qu'Hubertine Auclert s'efforçait d'amener

par tous les moyens en son pouvoir, était peu compris par les

bénéficiaires qui croyaient, comme du reste tous les hommes, que le

fait d'exercer ses droits modifierait la femme au point de lui faire

perdre ses gracieuses qualités; qu'elle ne voudrait plus remplir les

devoirs de son sexe et qu'elle renoncerait même à la coquetterie pour

mieux affirmer son indépendance.

C'est que le _Féminisme_ était ignoré en France, on y voyait surtout,

pour la femme, une désertion de la maternité.

Aussi on traitait fort mal la jeune novatrice qui, vers 1876,

entreprenait de le faire triompher en demandant pour les femmes le

droit électoral. On affectait d'en plaisanter et on traitait de folle

et de virago la timide jeune fille, ainsi que ses adeptes, à qui il

fallait une grande énergie pour oser émettre ses idées et les soutenir.

Malgré sa foi dans ses justes revendications, sa grande modestie la

faisait douter du succès de ses efforts si elle n'était pas secondée:

«Je monte toute seule à l'assaut des préjugés et quand je crois

toucher au but, avoir vaincu les plus grandes difficultés, je suis

précipitée au delà du point de départ.»

Ces déceptions bien amères pour sa sensibilité lui arrachaient des

plaintes mais n'abattaient pas son courage:

«Si désespérante que soit la lutte et l'isolement, j'ai une foi

incroyable, une de ces fois de chrétienne aux bûchers et aux bêtes.»

Pour répandre ses idées et amener les femmes à vouloir leur

émancipation, elle fit des conférences à Paris, à Bruxelles et dans

d'autres grandes villes de France, sous les auspices des municipalités.

La jeune revendicatrice à la tribune, que l'on dépeignait d'un visage

agréable avec de grands yeux gris expressifs, faisait passer dans ses

paroles la conviction qui l'animait, intéressait les journalistes,

qui, tout en discutant, ou plaisantant le _Féminisme_, suivant leur

genre d'esprit, lui faisaient en général une bonne presse. L'un d'eux

écrivait dans la _France_:

«Mlle Hubertine Auclert mérite qu'on la discute sérieusement avec

son intelligence et son cœur: c'est une convaincue ardente et loyale,

une républicaine égalitaire et enthousiaste. Le rôle subalterne de la

femme lui fait horreur. Toute jeune fille, elle se met en campagne,

bravement, sans crainte des huées et des sourires, et partout se

déploie sa bannière! Justice pour les femmes, égalité pour les deux

sexes. Elle a environ vingt-sept ans; sans être jolie, ses traits ont

une grande expression d'intelligence et d'énergie; son éloquence est

naturelle, son geste sobre, elle parle longtemps sans fatigue, le mot

arrive facilement toujours coloré et compréhensible.»

Un autre trouvait que:

«Jamais une femme n'a apporté à la tribune parole plus correcte,

argumentation plus serrée; elle ne manque pas de talent, sa parole est

douce; Son langage correct et souvent imagé possède l'éloquence que

donne une ferme conviction.»

Mais ce qui a dû lui plaire davantage c'est cette appréciation:

«Fait admirablement le siège de la Bastille des Droits de l'homme.»

En juin 1880 dans une conférence tenue rue Oberkampf à Paris, elle

répondait à la grande objection: vous n'êtes pas militaire, faite aux

femmes qui demandent leurs droits:

«Vous, les hommes vous avez fait la Révolution pour pouvoir voter

les impôts que vous payez; nous, les femmes, nous voulons comme

vous, payer seulement ce que nous avons voté.--Mais vous n'êtes pas

soldats?--Etes-vous mères? L'impôt de la maternité, œuvre nécessaire et

sublime, ne peut-il pas entrer en ligne de compte avec l'impôt du sang

créé en vue d'une œuvre de destruction?»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

A Lille en 1880, elle expose l'état de sujétion où se trouve la femme

privée de ses droits:

«La République, dit-on, est le gouvernement de l'égalité, et elle n'a

sa raison d'être que si elle est appuyée de la tête à la base sur les

principes d'égalité.

«Elle n'existera donc réellement que lorsqu'elle aura proclamé

l'égalité de tous et je viens ici, audacieusement peut-être, mais

résolument lui demander de reconnaître l'égalité civile et politique

de l'homme et de la femme.

«Et quand je parle d'égalité, je la veux pleine et entière.

«Je veux que la République prenne la femme dès sa naissance et qu'elle

lui donne le même développement physique, moral, intellectuel et

professionnel qu'à l'homme. Je veux que les concours soient ouverts aux

individus des deux sexes et que la femme comme l'homme puisse arriver

aux emplois les plus hauts de l'Etat.

«La République a déjà fait l'égalité entre le pauvre et le riche, je

veux qu'elle agisse de même entre l'homme et la femme.

«La France s'occupe elle-même de son organisation sociale. Dans toutes

les grandes villes les programmes se discutent, le mouvement s'accentue

d'heure en heure. Je constate avec joie cette activité.

«Mais dans ma joie se mêle la tristesse, pourquoi donc, sur aucun

programme aussi modéré, aussi radical soit-il, ne voit-on prendre

place la grave question de la revendication des droits de la femme? Et

pourtant, n'est-ce pas la femme qui souffre le plus?

«Républicains, en agissant avec un pareil oubli de vos compagnes, vous

violentez les principes d'égalité. En 1793 vous avez fait table rase

des privilèges de race et de caste qui existaient alors. Aujourd'hui,

je viens vous demander de faire table rase des privilèges de sexe qui

existent toujours à la honte de la République.

«Et quand je vous dis que dans la société actuelle, la femme est

esclave, ne croyez pas que j'emploie un bien grand mot pour exprimer la

situation actuelle.

«Examinons, si vous le voulez, la situation actuelle de la femme dans

la société.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Si, jeune fille et, dans un moment d'abandon et d'amour, elle a oublié

tous ses devoirs, confiante dans la parole de celui qu'elle aimait elle

a un enfant, elle est abandonnée!»

Elle s'adresse aux tribunaux pour leur demander réparation.

Les juges lui répondront:

--Vous a-t-on volé votre chapeau, votre bourse?

--Non. On m'a volé mon honneur!

--Alors, il nous est impossible de rien faire: la loi reconnaît bien

les promesses d'achat et de vente, mais elle ne reconnaît pas les

promesses de mariage.

«Et plus tard quand l'enfant voudra rechercher son père, la loi le lui

interdira encore[4]!

[4] La loi de la recherche de la paternité de 1912, exige une preuve

écrite.

«Et si sa raison, à cette pauvre fille, s'égare, si dans un moment de

folie elle tue son enfant.

«Oh! alors la justice s'empare d'elle et les hommes, les pères, la

condamnent pour ce crime dont elle n'est pas responsable.

«Quel est donc le coupable dans cette affaire?

«Est-ce la femme? Non, n'est-ce pas?

«Est-ce l'homme? Pas davantage.

«Le coupable c'est le législateur qui, pour conserver son passeport de

séducteur, aime mieux conserver l'infanticide, plutôt que de laisser

rechercher la paternité.

«C'est à juste titre qu'un philosophe a dit qu'il fallait attribuer

quotidiennement, à chaque député, la mort de cent enfants nés ou à

naître!

«Moi je le déclare en outre, coupable de la mort ou de l'empoisonnement

moral de toutes les filles-mères.

«La situation de la femme mariée n'est pas beaucoup plus enviable.

«Si intelligente qu'elle soit, épousât-elle un idiot. Dès qu'elle a

passé sous les fourches caudines du mariage, elle se trouve sous la

tutelle de son mari.

«D'après la loi elle doit obéissance à son mari et se trouve obligée

d'habiter avec lui partout où il plaira à son seigneur et maître.

«Par son mariage enfin, elle perd son existence propre et devient, pour

ainsi dire, l'accessoire de son mari.

«Si pourtant elle s'est trompée: et si croyant choisir un honnête

homme, elle est tombée sur un libertin, sur un débauché, sur un

paresseux ou sur un ivrogne?

«Que peut-elle faire? Rien, absolument rien.

«L'homme a tous les droits. Il a un droit absolu sur sa femme. Il

peut, s'il le veut, vendre le mobilier, les vêtements, et empocher le

salaire[5] ou les titres de rentes de sa femme pour payer sa maîtresse

à la seule condition que cette femme demeure derrière la cloison de la

chambre conjugale ou au delà du mur mitoyen de votre jardin!

[5] La loi de 1907 (13 juillet) qui attribue à la femme la possession

de son salaire, y met la restriction, qu'en cas d'abus par la femme

des pouvoirs qui lui sont conférés par l'article 1 dans l'intérêt du

ménage, le mari pourra en faire prononcer le retrait, soit en tout,

soit en partie.

«Cette femme ainsi trompée et avilie, rencontrera peut-être sur le

chemin de la vie un honnête homme qui compatira à ses peines.

«Qu'elle se garde bien de l'aimer, car alors, elle sera jugée comme

adultère, et si le mari la poignarde, il sera excusé par la loi.

«Eh bien! ceci outrage la justice, et c'est une honte pour la

République de laisser ainsi la femme écrasée légalement par l'homme.

«On m'objectera que le divorce, appelé à grands cris par tout le monde,

sera pour tous ces abus une porte de sortie.

«Que nenni!

«M. Naquet lui-même dans le projet de loi qu'il a présenté ne met

pas l'homme et la femme sur le pied d'égalité dans les demandes

d'autorisation en divorce. L'homme peut le réclamer dans certains cas

où cela est interdit à la femme.

«Et de plus, par qui seront jugées les demandes qui seront soumises aux

tribunaux?

«Par les hommes, toujours par les hommes et rien que par les hommes!

«Nous voulons que tout cela change.

«Nous voulons dans la République l'égalité pour tous, pour l'homme

comme pour la femme et pour arriver à son but, pour que les lois soient

équitables, nous voulons que tous les intéressés soient appelés à les

discuter et à les voter.

«Voilà pourquoi nous demandons pour tous hommes ou femmes, le droit

d'être électeurs ou d'être élus.

«Certains pays d'ailleurs nous donnent déjà l'exemple; en Amérique,

dans certains Etats, les femmes prennent part aux élections

municipales[6].

[6] Ecrit en 1880. Depuis 1893 plusieurs Etats ont donné aux femmes

le droit de vote politique. En 1920, l'article de la Constitution qui

accorde le droit de vote aux femmes de l'Amérique a été voté.

«Les affaires publiques n'en marchent que mieux et, malgré toutes les

réactions possibles nous arriverons au but que nous poursuivons.

«Deux grandes objections sont opposées aux revendications si légitimes

des femmes.

«Tout d'abord on prétend que la maternité et ses exigences y sont un

obstacle péremptoire. Est-ce à dire que la femme en état de grossesse

ne soit pas capable de porter un bulletin de vote au bureau électoral?

Mais alors interdisez-lui toute distraction, toute promenade, tout

théâtre, et, si elle est pauvre, défendez-lui tout travail et

faites-lui des rentes pendant la durée de sa grossesse.

«Une autre objection des républicains fait de l'immense majorité des

femmes des champions ardents du cléricalisme.

«Je proteste contre cette affirmation.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Et puis, on n'a jamais songé à refuser le vote et l'éligibilité aux

hommes cléricaux.»

Elle termine ainsi son discours:

«Lors des prochaines élections accompagnez vos femmes, vos filles,

vos mères aux bureaux électoraux et dites-leur de réclamer leurs

cartes électorales; sans doute les officiers municipaux ne les leur

délivreront pas, mais si toutes les villes agissaient de même,

l'impulsion serait donnée et rien ne pourrait plus l'arrêter.

«Quand nous aurons atteint le but que nous nous proposons, oh!

alors, nous serons vos ménagères nationales, nous empêcherons la

dilapidation de vos deniers et nous saurons faire en sorte que tous les

travailleurs, ici-bas, aient le vivre et le coucher comme les enfants

d'une même maison.

«Ce seront les femmes qui fermeront l'ère des révolutions sanglantes,

car les femmes seules sauront _harmoniser_ la société.»

En octobre 1883, c'est à Nîmes qu'elle va faire connaître les

revendications du _Féminisme_.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Voulez-vous que les hommes soient vraiment libres? Donnez aussi la

liberté aux femmes.

«On a aboli les privilèges de castes, seuls les privilèges de sexe sont

restés.»

Elle dépeint la situation fausse et pénible que les droits civiques,

que possède l'homme, et qui sont refusés à la femme font à celle-ci.

Elle réclame pour son sexe les droits politiques afin de le soustraire

à l'arbitraire de l'homme. Elle adjure les électeurs de défendre les

droits politiques de la femme et de les inscrire dans leurs programmes

électoraux:

«Le jour où cette œuvre sera accomplie sera celui de la justice et de

l'égalité.»

Elle veut autant d'écoles, autant de science pour les filles que pour

les garçons et autant de droits politiques.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

En mai 1884, à Bruxelles, elle intéresse très habilement les Belges à

la question féministe en mettant en cause l'intérêt national:

«Belges, vous tremblez pour votre sécurité, vous redoutez

l'annexion; utilisez tous les éléments d'énergie qui sont en vous,

associez les femmes à votre action et vous pourrez tenir tête à

vos voisins. Faites intervenir cette toute puissante, la femme,

dans vos affaires et votre petit royaume deviendra inexpugnable.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Chacun de vous a pu remarquer qu'en général les femmes étaient plus

aptes que les hommes à bien administrer. Les femmes ont une façon

particulière de veiller aux détails, de faire de l'ordre, de réaliser

en un mot l'aisance. Oh! je conviens que les femmes ne feraient pas

aussi grand que l'homme. Dans tous les pays, les hommes emploient la

plus grande partie du budget pour le plaisir des yeux. Les femmes

songeraient à conserver la race humaine; après, elles verraient à

l'amuser. Enfin, les femmes seraient pour tous les membres de la

société comme elles sont pour leurs enfants dans la famille: bonnes et

équitables.

«L'intervention de la femme sur la scène du monde inaugurerait une

ère de liberté pour l'homme comme pour la femme, car le despotisme

au foyer engendre le despotisme dans la cité et tant que la femme

sera asservie tout citoyen libre tremblera pour son indépendance.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

En octobre 1881, lors de la Campagne de Tunisie, elle adressa au général

Campenon, Ministre de la Guerre, une lettre pour lui demander d'appeler

les femmes à faire leur service humanitaire. Pour que nos soldats

puissent vaincre les maladies «plus redoutables que le fer de l'ennemi»

il faut qu'un sérieux personnel soit attaché à l'armée d'Afrique. Les

femmes qui revendiquent l'égalité devant le droit, revendiquent aussi

l'égalité devant le devoir. Qu'on les appelle à faire leur service

humanitaire--pendant du service militaire des hommes--et l'on aura ce

personnel.

Du Ministère on lui fit cette réponse.

«29 novembre 1881.

«Mademoiselle,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Je serai heureux de vous donner des explications que vous donnerait le

Ministre lui-même, sur la demande que votre patriotisme vous a amené à

formuler.

«Le Ministre qui, vous n'en doutez pas, rend une entière justice aux

sentiments généreux qui vous guident, m'a bien recommandé de vous

recevoir si vous vous présentez au ministère.

«Je vous prie...

«Le Lieutenant-Colonel, Sous-chef de Cabinet.

A. MOURLANT.»

Pour intéresser les pouvoirs publics à son œuvre de justice, elle

adressait des pétitions à tous les pouvoirs. Quelques-unes de ces

pétitions eurent l'honneur d'un vote unanime: celle à la Chambre des

députés en faveur des femmes électeurs et éligibles obtint l'unanimité

des voix de la commission électorale. Une autre pour que les femmes

aient leurs droits électoraux fut votée par le Conseil général de la

Seine tout entier. Elle les a reproduites dans le _Vote des Femmes_,

ainsi que quelques autres des si nombreuses qu'elle a adressées à nos

députés et à nos sénateurs, saisissant toutes les occasions pour les

convaincre.

Elle ne s'intéressait pas seulement à l'électorat et à l'éligibilité

politique des femmes, mais aussi à leur égalité avec les hommes dans

les élections de leurs corporations.

Avec les membres de la Société le suffrage des Femmes, elle pétitionna

en faveur des Prud'Femmes.

«Novembre 1886.

«Messieurs les Députés,

«Vous allez examiner le projet de loi Lockroy relatif à l'institution

des prud'hommes. Si vous êtes des législateurs équitables, vous

comprendrez que quelles que soient les améliorations que ce projet

comporte, il laisse subsister à l'égard des femmes fabricantes et

ouvrières, employeuses et employées, une grande injustice, puisqu'il

confie aux hommes seuls, le pouvoir de juger les différends entre les

patronnes et leurs ouvriers, les ouvrières et leurs patrons.

«Veuillez considérer, Messieurs, que dans bien des cas, les

prud'hommes masculins sont embarrassés: il est, par exemple, bien

plus du ressort de la femme que de celui de l'homme d'apprécier si

des corsets ou des guimpes sont bien ou mal confectionnés.

«Un tribunal exclusivement composé d'hommes est à cause de son

incompétence même--quand il a à juger des femmes--forcément partial.

«Nous vous prions, Messieurs, d'introduire dans le projet Lockroy,

un article stipulant que les femmes sont de compte à demi avec

les hommes investies du mandat de juger les luttes d'intérêt

entre maîtres et travailleurs de l'un et de l'autre sexe et que

les Conseils de prud'hommes, dorénavant composés d'hommes et de

femmes, sont élus par tous patrons et patronnes, chefs ou cheffesses

d'ateliers, ouvriers et ouvrières qui se trouvent dans les conditions

requises par la loi pour être électeurs.

«Pour les femmes de France,

Hubertine AUCLERT.

_Directrice de la Citoyenne._»

Cette pétition déposée par M. Michelin sur le bureau de la Chambre fut

chaleureusement appuyée par la presse: «Mlle Hubertine Auclert, mène

avec une persistance réellement héroïque, la lutte dans laquelle elle

est arrivée à avoir le bon sens pour elle», écrit le _Mot d'Ordre_. Les

pétitions qui demandaient le droit de suffrage et d'éligibilité pour

les femmes n'obtenaient en général que des mentions ironiques.

Ce ne fut qu'en 1907 que les femmes obtinrent d'être électrices pour

nommer les Conseillers Prud'hommes et en 1908 qu'elles devinrent

éligibles à ce Conseil.

En 1884, une commission était nommée pour organiser l'exposition

de 1889. La vaillante féministe s'adresse à M. Rouvier ministre du

Commerce, pour que les femmes entrent dans cette commission:

«Monsieur le Ministre,

«Dans la commission que vous avez choisie pour organiser l'exposition

de 1889, tous les futurs exposants masculins sont représentés: les

commerçants sont représentés par le président de la Chambre de

commerce de Paris, les fabricants par les présidents des Chambres

syndicales patronales, les ouvriers par le président de l'Union des

Chambres syndicales ouvrières, l'élément féminin seul est exclu;

cependant, les femmes vont exposer comme les hommes leurs produits,

et dans ce concours, destiné à décupler l'émulation du génie humain,

elles contribueront pour une large part à rehausser notre gloire

nationale.

«Si dans certaines branches de l'industrie nous pouvons être imités,

dépassés même par nos voisins, pour tout ce qui sort de la main

des femmes, nous arrivons les premiers. Nous triomphons grâce aux

merveilleuses créations artistiques de ces fées parisiennes, qui

savent faire sortir d'un rien, un chef-d'œuvre.

«Je vous prie, Monsieur le Ministre, de bien vouloir considérer que

les Françaises qui dictent le bon goût au monde, tiennent dans les

joûtes industrielles une place importante, et, tant au point de vue

de l'intérêt national que de l'égalité dont on parle beaucoup dans

notre société moderne, je vous demande d'appeler des femmes à faire

partie de la commission d'organisation de l'exposition.

«Ne pas admettre les femmes à poser avec les hommes les bases de

cette vaste entreprise, c'est négliger de s'assurer une partie du

succès, en privant des moyens de mieux faire valoir les œuvres

qu'elles exposeront, celles dont les étalages excitent en même temps

que la convoitise, le ravissement de l'étranger.

J'espère, Monsieur le Ministre, que vous comprendrez qu'en lésant

dans cette circonstance les intérêts des femmes, vous porteriez

préjudice aux intérêts même de la France, et que vous ferez droit à

une juste réclamation.

«Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l'expression de ma haute

considération.

«Pour le Cercle du «Suffrage des Femmes».

«Hubertine AUCLERT.

_Directrice de la Citoyenne._»

Cette revendication de l'égalité des sexes devant le travail fut

approuvée par la presse sérieuse qui en reconnut la justesse.

En 1898, une pétition pour réclamer «la loi des sièges» fut présentée

au nom de la société «Le suffrage des Femmes» à nos représentants.

«Messieurs les Députés,

«Messieurs les Sénateurs,

«Nous vous demandons de soustraire les employées de commerce aux

maladies des organes abdominaux que la perpétuelle position verticale

engendre, en enjoignant aux directeurs des grands magasins de fournir

des sièges à leurs vendeuses, et de les laisser s'asseoir, quand

elles ne sont pas occupées à la vente, sous peine d'être rendus

responsables de la ruine de leur santé.

«Nous espérons, Messieurs, que dans l'intérêt des générations, vous

voudrez bien supprimer pour des milliers de futures mères de famille

le supplice dangereux de la perpendicularité, et, d'avance nous vous

remercions.

«La Secrétaire générale,

Hubertine AUCLERT.»

Cette pétition couverte de milliers de signatures détermina un

courant d'opinion en faveur du droit de s'asseoir pour les employées

de commerce. Elle fit déposer en 1900 un projet de loi, imposant aux

propriétaires des ateliers, des grands et petits magasins, l'obligation

de mettre des sièges à la disposition des vendeuses.

Ce projet de loi fut séance tenante adopté par la Chambre en 1900.

En 1881, elle fonda le journal _La Citoyenne_ qui portait en épigraphe:

_Est citoyenne la femme qui jouit de l'intégralité de ses droits_.

Aidée par des collaborateurs dévoués, elle put défendre l'être faible

contre lequel les lois avaient multiplié les entraves, et convaincre le

scepticisme de ses concitoyens qui ne comprenaient pas que la question

du Vote des Femmes pût se poser. Ce droit dont elle a dit:

«Les droits politiques sont l'axe de la question féministe» et qui,

seuls dans un gouvernement d'opinion comme le nôtre, pourraient donner

aux femmes le pouvoir de réformer les lois et le moyen de faire servir

leurs qualités au bien de leur pays.

Signés de son nom ou de son pseudonyme, Jeanne Voitout, ses articles,

d'un style si clair qui ne devait rien qu'à elle-même, sont autant de

plaidoyers pour libérer la femme.

Un de ses articles qui a pour titre: _Une loi stérile_, prévoyait

l'insuffisance de la loi Camille Sée (1882) sur l'instruction

secondaire des filles. Comme toujours lorsque les intérêts féminins se

discutent, pas une seule femme n'avait pris part à la discussion:

«Il s'est fait grand bruit à propos de la loi sur l'instruction

secondaire des filles votée par les Chambres. Chacun a pensé que le

niveau égalitaire passait sur la France, dotait les femmes de la même

instruction que les hommes. Erreur profonde: avant comme après la loi

promulguée, le _statu quo_ subsiste pour les femmes.

«Nous n'en aurions pas fini, si nous voulions critiquer le programme

des écoles secondaires de filles. L'enseignement que les femmes

recevront dans ces écoles, les laissera dans la même situation fausse.

«Au sortir des écoles secondaires, les jeunes filles obtiendront un

diplôme d'honneur: le diplôme, dit l'article 7 du projet de loi sur

l'instruction des jeunes filles, n'aura aucune valeur professionnelle.

Il ne tiendra pas lieu de brevet d'institutrice dont il différera

essentiellement. Il ne sera pas non plus l'équivalent des baccalauréats

ès lettres, ou ès sciences, et par exemple, il ne pourra ouvrir aux

jeunes personnes qui le posséderont l'accès des facultés de médecine.

«En voilà assez, je crois, pour édifier les familles sur la valeur de

l'instruction qu'on donnera aux jeunes filles dans les établissements

d'éducation secondaire. Ne semble-t-il pas que nos législateurs aient

pris soin de rendre ce projet inapplicable avant de le voter?

«Comment! dans notre siècle où les infortunes, les revers, les

exigences multiples de la vie matérielle assaillent les femmes.

Dans notre siècle où chacun a besoin de tripler ses forces pour

exister, avoir ce ridicule achevé d'allouer aux femmes qui auront

dépensé beaucoup de temps, beaucoup d'efforts, beaucoup d'argent pour

acquérir le savoir, un diplôme qu'elles ne pourront utiliser? Mais les

parents ne voudront pas de ce diplôme sans valeur. Ceux qui seront

riches préféreront donner à leurs filles, au moyen de professeurs

particuliers, les connaissances exigées par l'Université pour conférer

le titre de bachelier.

«Ceux qui seront peu fortunés ne se soucieront pas de s'imposer

des sacrifices, en vue de faire avoir à leur fille cette récompense

stérile--un diplôme d'honneur. Les parents se diront que le savoir crée

des besoins et que si leur fille n'a pas la possibilité d'utiliser

son savoir, elle sera en étant instruite, plus pauvre qu'en étant

ignorante.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Aussi longtemps que l'instruction ne sera pas pour la femme un moyen

de ressources pécuniaires, les parents ne songeront pas à faire des

sacrifices pour instruire leurs filles. Ils songeront à faire des

sacrifices pour les doter. Parce qu'aussi longtemps que les femmes ne

pourront acquérir qu'un savoir qui ne s'utilise pas, elles ne vaudront

rien par ce savoir, rien par elles-mêmes, elles ne vaudront que par

l'argent qu'elles posséderont.

«Si le gouvernement masculin avait sérieusement voulu établir

l'instruction secondaire des jeunes filles en France, il l'aurait

rendue aussi facilement accessible que véritablement avantageuse.

«Au lieu de laisser en grande partie à l'initiative des départements la

création des lycées de filles, il aurait voté deux milliards pour leur

installation immédiate. Ces milliards, l'Etat eût-il dû les emprunter

pour réparer le dommage causé aux femmes, que c'eût été encore une

excellente spéculation.

«Mais au point de vue de l'économie budgétaire, la chose la plus

logique était d'ouvrir aux jeunes filles les portes des lycées de

jeunes gens, et de donner la direction de ces lycées mixtes aux

professeurs des deux sexes.

«Les enfants en recevant dès l'enfance le même enseignement substantiel

auraient échangé leurs qualités mutuelles. La nature rude de l'homme

aurait emprunté quelque chose du caractère doux de la femme, la femme

aurait emprunté à l'homme l'énergie qui manque à sa nature.

«Les enfants des deux sexes mis sur les mêmes bancs d'écoles seraient

arrivés dans la vie camarades, la main dans la main, s'estimant, se

respectant et non plus comme deux ennemis qu'ils sont aujourd'hui.

D'une part, l'homme qui se fait un plaisir de tendre des pièges et des

embûches à la femme, de l'autre, la femme qui est cuirassée de méfiance

vis-à-vis de l'homme. L'enseignement identique aurait donné aux femmes

et aux hommes, avec les idées et le savoir, le diplôme identique.

«Les femmes, ayant une fois conquis ce premier échelon, le diplôme

de bachelier, auraient pu arriver aux professions libérales. Alors,

les familles françaises, qui se préoccupent tant de l'avenir de leurs

enfants, se seraient empressées d'envoyer leurs filles dans les lycées

acquérir le savoir breveté, qu'elles auraient justement considéré

comme un passeport pour traverser la vie, comme une assurance contre

la mauvaise fortune, comme un capital inaliénable qui, utilisé, aurait

pu leur procurer plus de revenus que les quelques milliers de francs

qu'elles auraient pu leur constituer en dot.

«Les députés si désintéressés de tout ce qui regarde les femmes

n'ont pas songé à cela, et ainsi la loi sur l'instruction secondaire

des jeunes filles sera inefficace parce qu'il n'a pas été permis à

une seule femme de prendre la parole dans un débat qui concernait

absolument les femmes. Parce qu'il n'a pas été permis à une seule femme

de dire cette chose simple: qu'un savoir que les femmes ne pourraient

utiliser, ne tenterait ni les efforts des enfants, ni la volonté, ni la

bourse des parents».

Hubertine Auclert, avait donc prévu ce qui devait arriver, puisque

maintenant on veut réformer l'enseignement secondaire des jeunes

filles: Le diplôme qui couronne les études de cet enseignement serait,

après avoir été complété par un examen portant sur les sciences et le

latin, assimilé à la première partie du baccalauréat. La seconde partie

serait passée à la faculté dans les formes accoutumées.

Pour posséder cette seconde partie, les jeunes filles devront s'asseoir

sur les bancs des lycées de garçon pour suivre les cours de philosophie

ou de mathématiques élémentaires.

Son mariage en 1888 avec Antonin Lévrier l'éloigne de Paris pour aller

habiter l'Algérie, où son mari était nommé magistrat.

Pendant son séjour dans la colonie, elle étudia la condition de la

femme Arabe. Elle a bien vu les maux qui la font souffrir et en

propose les remèdes dans le livre qu'elle lui a consacré: _Les femmes

Arabes_[7].

[7] Volume Lamarre, 4, rue Antoine Dubois.

En 1901, elle s'adressa au gouverneur de l'Algérie pour qu'il

rétablisse les écoles de filles:

«Monsieur le gouverneur,

«Depuis quarante ans, Alger ne possède pas une seule école Arabe

de filles. Comme frustrer les femmes indigènes d'instruction c'est

préjudicier à la civilisation de l'Algérie et retarder la fusion des

races arabe et française, je vous prie de bien vouloir rétablir au

moins une des deux écoles indigènes de femmes créées à Alger en vertu

du décret du 14 juillet 1850, qui stipulait que les filles indigènes

auraient des écoles où elles recevraient l'instruction primaire.

«J'ai raconté dans les _Femmes Arabes_ comment le Conseil général

d'Alger avait en 1861 supprimé les écoles assidûment fréquentées par

près de trois cents élèves, promptes à assimiler nos idées et nos

mœurs.

«Les musulmanes Algéroises, qui avaient des écoles avant l'annexion

et sous l'empire, ne peuvent pas être condamnées à l'ignorance par la

République.

«Vous comprendrez, Monsieur le gouverneur général, qu'il y a pour

nous Français un intérêt politique à empêcher de dégénérer la race

indigène en cultivant le cerveau de ses génératrices, et vous voudrez

prouver aux Arabes que vous avez souci de leur évolution, en donnant

au plus tôt à leurs jeunes filles, la possibilité de s'instruire dans

la capitale de l'Algérie.

«Veuillez agréer, Monsieur le gouverneur général, l'assurance de ma

haute considération.»

«Hubertine AUCLERT.»

Le gouverneur de l'Algérie lui répondit:

«Madame,

«J'ai l'honneur de vous accuser réception de la lettre que vous avez

bien voulu m'adresser en vue du rétablissement des écoles indigènes

de femmes créées à Alger en 1850 et supprimées en 1861.

«Soyez assurée que je m'associe de tout cœur aux sentiments généreux

et patriotiques qui vous inspirent et que je ne tarderai pas à mettre

à l'étude la question que vous voulez bien me signaler.

«Veuillez agréer, Madame, mes hommages très respectueux.

«Le gouverneur général: JONNART.»

En 1901, elle fit déposer une pétition à la Chambre et au Sénat dans le

même but.

En 1911, elle fit déposer une pétition à la Chambre et au Sénat, pour

appeler l'attention de nos Législateurs sur la situation des femmes

Arabes si barbarement traitées par leurs lois.

Dans les «Femmes Arabes», elle intéresse aussi la France conquérante à

ce peuple Arabe si intelligent et si brave qu'elle a soumis, et qui est

sacrifié à un petit nombre de colons. Elle pensait que le temps était

venu pour lui d'être fait citoyen Français.

Pendant son séjour en Algérie, sa collaboratrice qui avait

accepté de continuer la publication de La _Citoyenne_ pendant son

absence,--absence qu'elle espérait courte, croyant revenir bientôt dans

ce Paris qu'elle aimait et qu'elle n'avait quitté que par dévouement

à son mari--ne tint pas sa parole. Elle aima mieux fonder un autre

journal avec un autre titre.

Ne pouvant continuer La _Citoyenne_ loin des facilités qu'elle trouvait

à Paris, sa disparition causa à la courageuse féministe une peine très

vive. Elle sentait combien ce propagateur des idées d'émancipation

féminine allait manquer à la cause qu'elle soutenait. Cette cause était

sa vie. Si bien qu'elle pouvait répondre à un interviewer qui lui

demandait, comme à d'autres personnalités; quelle avait été la plus

grande joie de sa vie:

Les femmes au gouvernail · 第 1 / 16 段