Au lecteur
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Elle appartient au domaine public.
HUBERTINE AUCLERT
Les Femmes au Gouvernail
Les idées nouvelles sont comme les fruits
verts que tout le monde repousse;
mais que chacun veut avoir le premier
aimé, quand le soleil et le
dévouement les ont amenés à maturité.
[Illustration]
MARCEL GIARD
LIBRAIRE-ÉDITEUR
16, RUE SOUFFLOT ET 12, RUE TOULLIER
PARIS (5e)
1923
DU MÊME AUTEUR
=Les Femmes arabes en Algérie.= 1 volume, chez LAMARRE, 4, rue
Antoine Dubois. Paris.
=Le Vote des Femmes.= 1 volume, chez GIARD, 16, rue Soufflot. Paris.
=Le Droit politique des Femmes.= 1 brochure (épuisée).
=L'Égalité sociale et politique de l'Homme et de la Femme.= 1
brochure.
=L'Argent de la Femme.= 1 brochure, chez A. PÉDONE, éditeur, 13, rue
Soufflot. Paris.
=Le Nom de la Femme.= 1 brochure. Société du Livre à l'Auteur, 26,
rue Brunel. Paris (XVIIe).
[Illustration]
ERRATA
Page 6.--_Lire_ à la 8e ligne: découler nos droits civils _de_ nos
droits politiques.
Page 22.--_Lire_ à la 21e ligne: et l'éligibilité.
Page 34.--_Lire_ à la 20e ligne: Jeanne Voitout.
Page 63.--_Lire_ à la 1re et la 3e ligne: reprocha.
Page 63.--_Lire_ à la 18e ligne: 29 Mai.
Page 72.--_Lire_ à la note ligne 3: Arria Ly à Toulouse.
Page 106.--_Lire_ Note 2: 1897-1905.
Page 115.--_Lire_ à la 7e ligne: Lorsqu'il _est exclu_.
Page 121.--_Lire_ à la 1re ligne: tremplin.
Page 232.--_Lire_ à la note ligne 1re: ester.
Page 246.--_Lire_ à la 10e ligne: satyres.
Page 300.--_Lire_ à la XIe ligne: de la possession _du_ droit.
Page 313.--_Lire_ à la 13e ligne: Couvade.
Page 348.--_Lire_ à la 13e ligne: _leur_ donner.
Page 396.--_Lire_ à la XIe ligne: 1897-1905.
Page 396.--_Lire_ à la 19e ligne: 1908.
Page 399.--_Lire_ à la 18e ligne: Territoire de Wilna 2083-200.
AU LECTEUR
Dans les _Femmes au Gouvernail_ ceux qui admettent le Féminisme verront
avec intérêt Hubertine Auclert continuer à plaider par delà sa tombe,
contre l'inégalité qu'a créé au détriment des femmes, les droits
que les hommes se sont seuls attribués. Elle voulait les femmes au
gouvernail pour qu'elles puissent réparer les injustices qui frappent
leur sexe dans les lois, dans la politique et dans les mœurs, en
chargeant la femme de supporter seule les conséquences de sa faute avec
son complice.
Elle voulait encore les femmes au gouvernail parce que les femmes
associées aux hommes apporteront au gouvernement de leur pays les
qualités dont la nature les a douées: le bons sens, la raison pratique
et l'économie qu'elles appliquent à la tenue du ménage. Ainsi les
dépenses de la grande guerre qui ont atteint plus de 180 milliards,
n'auraient pas dépassé 100 milliards, d'après le rapporteur des
économies, si nos élus s'étaient souvenus: «qu'économiser c'est
servir.» On peut donc croire que le concours des femmes aurait rendu
certaine cette formidable économie.
La situation de la femme travailleuse devenue mère excite tout son
intérêt, et toujours prévoyante pour son pays, lorsqu'elle traite de
la _Maternité rétribuée_, elle résout l'angoissant problème de la
repopulation par l'_indemnité maternelle_.
Le chapitre: _La cherté de la vie est due à l'exclusion des femmes de
l'administration des affaires publiques_, fait penser à la vie chère de
nos temps, qui faisait dire à un député, que l'Etat était en train de
mériter un Conseil judiciaire, tant ses décisions ignoraient les lois
économiques.
Le titre de celui: _Les intérêts de la France mis en péril par les
hommes_, n'est-il pas prophétique? «On n'osait penser à la guerre», a
dit un de nos meilleurs hommes d'Etat; on ne la préparait donc pas!
Ses démonstrations sur la nécessité d'accorder aux femmes le suffrage
intégral sont encore de saison: les Françaises, presque seules dans le
monde, sont encore à le demander.
M. C.
HUBERTINE AUCLERT
Originaire du Bourbonnais, Hubertine Auclert, était née le 10 avril
1848, à Tilly, commune de Saint-Priest-en-Murat, Allier, une propriété
de ses parents: la cinquième de leurs sept enfants.
Dès ses premières années elle fait preuve d'une intelligence précoce;
son esprit vif s'intéresse à tout: la cause des faibles la passionne et
l'injustice la révolte. On trouve en germe chez l'enfant les généreux
sentiments qui devaient inspirer sa vie.
A ce moment déjà, se manifestait chez la petite fille des dons
précieux. On admire la façon dont elle habille ses poupées, l'habileté
avec laquelle elle sait tirer parti du moindre morceau de moire ou de
taffetas pour leur confectionner de belles robes imitant celle des
dames. Elle brodait aussi merveilleusement et s'intéressait à tous les
détails d'un intérieur. Elle acquiert ainsi toutes les qualités d'une
maîtresse de maison accomplie.
A vingt ans, sa fermeté d'âme lui permit de soutenir avantageusement
ses intérêts matériels et plus tard, d'orienter le féminisme vers le
vote, conviction qu'elle défendit avec une remarquable ténacité.
Si l'on naît féministe, comme on l'a dit, elle avait toutes les
qualités pour en devenir l'apôtre.
C'était bien elle la féministe ainsi qu'elle l'a définie: la femme qui
a devancé son temps, la femme complète.
Sa sensibilité extrême lui faisait ressentir la souffrance des autres.
Elle fut frappée du danger de la soumission légale de la femme à
l'homme, qui se rend bien compte du pouvoir que la loi lui donne sur
sa femme dans le mariage. Pouvoir qu'il outrepasse, s'il est violent
jusqu'à la frapper, puisque la majorité des divorces sont causés
par les sévices du mari:
«Je suis presque de naissance une révoltée contre l'écrasement féminin,
disait-elle, tant la brutalité de l'homme envers la femme dont mon
enfance avait été épouvantée, m'a de bonne heure préparée à revendiquer
pour mon sexe l'indépendance et la considération.»
Pendant la guerre de 1870, accompagnée par une femme ayant les mêmes
sentiments généreux, elle quêta dans sa petite ville pour apporter un
peu de bien-être à nos soldats, comme on l'a fait pendant la _Grande
Guerre_ sous tant de formes différentes. Mais alors, on s'étonna de
l'initiative de la jeune fille; on n'avait pas encore compris le
sentiment délicat de s'occuper de ceux qui souffrent pour la Patrie.
Ne pouvant soigner les blessés--l'organisation de la Croix-Rouge étant
peu développée à cette époque, avait peu de sections en province--elle
se dévoua auprès des victimes de l'épidémie de variole qui s'ajoutait
aux maux de la défaite.
La proclamation de la République au 4 septembre excita son
enthousiasme. Elle voyait la France régénérée par ce gouvernement de
tous, qui ne devait laisser subsister ni une misère, ni une injustice.
Un 14 juillet elle écrivait:
«Je n'illumine pas, je ne pavoise pas, il faut bien être logique.
De par mon sexe assujetti je dois me tenir à l'écart de la joie
comme je suis tenue à l'écart du droit. Mais comme je suis privée de
m'abstenir de témoigner mon adoration à mes deux idoles: ma patrie et
ma république. O ces airs nationaux comme ils me transportent; et ces
jolies couleurs de France! que c'est beau. O ma patrie il faut bien que
tu sois incomparable pour que je préfère vivre en esclave chez toi que
libre ailleurs.»
C'est à ce moment qu'elle lut dans les journaux, le compte rendu des
discours prononcés aux banquets qu'organisait Léon Richer fondateur et
directeur de l'_Avenir des Femmes_, où collaborait Maria Deraismes.
«Ce sont les échos des discours prononcés aux banquets périodiques
organisés par Léon Richer qui, presque à ma sortie du couvent m'ont
fait venir du Bourbonnais à Paris combattre pour la liberté de mon
sexe.»
Les idées qui y étaient émises lui semblaient avoir toujours été
les siennes: combattre pour la libération de son sexe fut pour elle
l'indication de la voie qu'elle devait suivre. Elle était orpheline
et indépendante au point de vue économique; elle vint à Paris pour se
mêler à ceux qui travaillaient pour que les femmes aient leurs droits.
Dès ce temps elle put dire:
«Ma vie est peu importante, tout y est calme et d'une parfaite
simplicité; pas d'accident, pas d'aventures, une existence de recluse.
Je me suis faite justicière, non par goût mais par devoir. Voyant que
personne n'osait entreprendre ce que je veux qui soit tenté, j'ai
vaincu ma timidité excessive et je suis partie en guerre sans peur
comme le chevalier Bayard, parce que comme lui j'étais sans reproche.»
Très sociable, elle fut bien accueillie dans le milieu qui combattait
pour que justice soit faite aux femmes.
«On me nomma secrétaire du journal l'_Avenir des Femmes_ et du Comité
Féministe[1] et je me mis à étudier la question de notre émancipation.
Après avoir pendant quelques années beaucoup lu, entendu, observé,
réfléchi, j'ai compris la nécessité de ressusciter le programme des
femmes de la Révolution et d'une partie de celui de celles de 1848, en
faisant, contrairement à Léon Richer et à Maria Deraismes, découler
nos droits civils de nos droits politiques. Pour pouvoir présenter
le programme au public, j'ai fondé en 1876 la société «Le Droit des
Femmes», qui compta bientôt dans ses rangs nombre d'intellectuels de
l'un et de l'autre sexe.»
[1] Le mot _Féministe_--adhérent du _Féminisme_, qui est une doctrine
qui fait la femme l'égale de l'homme et lui accorde les mêmes
droits--est ici par anticipation, car il ne fut employé par Hubertine
Auclert qu'en 1882 dans une lettre au préfet de la Seine. Voir le
_Vote des femmes_, page 64.
La Société avait pour devise: _Pas de devoirs sans droits. Pas de
droits sans devoirs_, et son but final était: l'égalité parfaite des
deux sexes devant la loi et devant les mœurs.
En 1883 son titre fut changé en celui de «Suffrage des Femmes» qui
exprimait mieux ses idées directrices.
Pour obtenir le concours des femmes, elle lança aux Femmes de France cet
éloquent appel:
Femmes de France
Malgré les bienfaits de notre révolution de 1789, deux sortes
d'individus sont encore asservis: les prolétaires et les femmes. Les
femmes prolétaires ont un sort bien plus déplorable encore...
Nous n'avons aucuns droits. Si préoccupées que nous soyons du bonheur
de notre pays, nous sommes impitoyablement repoussées de toutes les
assemblées, tant électives que législatives. La République veut
cependant le concours de tous et de toutes. Nous comptons moins que
rien dans l'Etat; l'homme qui joint à la sottise l'ignorance la plus
profonde compte plus en France que la femme la plus instruite; il peut
nommer ses législateurs; la femme ne le peut pas. Elle est un être à
part, qui naît avec beaucoup de devoirs et pas de droits.
Quelle singulière anomalie! La femme est incapable pour les actes de la
vie sociale et politique; on l'assimile aux interdits et aux fous, et
quand elle s'écarte de la loi, elle est tout aussi sévèrement punie que
l'homme en pleine possession de ses capacités.
Toute carrière libérale nous est fermée; nous ne devons nous immiscer
dans aucune administration financière; cependant le fisc nous trouve
bonnes pour payer les frais que notre sexe n'a pas été admis à
discuter.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Au Congrès international des Droits de la Femme en 1878, elle ne put
prononcer son discours sur le droit politique des femmes, Léon Richer
et Maria Deraismes l'ayant trouvé trop révolutionnaire. Elle le fit
imprimer[2].
[2] _Le Droit politique des femmes_, 1 brochure.
Dans ce discours, elle établit nettement le but qu'elle poursuit:
demander entièrement tous les droits pour les femmes.
«Dans notre revendication du droit des femmes, il importe de ne pas
déroger au principe, il importe de ne pas biaiser, d'aller droit au
but. Et serions-nous capables d'aider les femmes à s'affranchir, si
nous, qui avons pris leur cause en mains, nous leur contestions une
partie de leurs droits. C'est contester un droit que de ne pas oser
l'affirmer. Que pourraient penser les oppresseurs des femmes, si ceux
qui veulent les délivrer du joug se préoccupaient surtout de ne pas
froisser leurs oppresseurs et demandaient timidement pour elles un peu
plus d'instruction, un peu plus de pain, un peu moins d'humiliations
dans le mariage et de difficultés dans la vie.»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Elle a confiance dans les qualités de la femme:
«Dans les réformes sociales que le progrès exige, le concours de la
femme serait d'un prix inestimable. Aidée de l'homme, elle saurait
mettre assez de bonté, assez d'humanité dans le détail des arrangements
sociaux pour prévenir ce que l'excès de la souffrance amène: les
révoltes, les révolutions».
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
En 1879 déléguée au Congrès socialiste de Marseille qui avait à l'ordre
du jour de sa première séance, la question de la femme:
«Je fis un discours sur l'égalité sociale et politique de la femme
et de l'homme [3], qui obtint un véritable succès; toute la presse
me loua de poser la question comme elle devait l'être. Le président
de la séance me vota des remerciements, et le lendemain je fus
chargée de diriger les travaux du congrès en qualité de présidente.
Nommée rapporteur de la commission sur la question de la femme, je
parvins à force de ténacité, à faire émettre un vœu en faveur de
l'affranchissement complet de la femme, qui depuis lors, figure dans
le programme des travailleurs socialistes de France dans la forme
suivante: _Egalité sociale et politique de la femme._»
[3] _Egalité sociale et politique de la femme et de l'homme_, 1
brochure.
Pour montrer que l'égalité politique et civile des femmes pouvait tout
naturellement devenir une réalité, Hubertine Auclert et les sociétaires
du «Droit des Femmes», tentèrent de se faire inscrire sur les listes
électorales. On leur refusa cette inscription. Elles portèrent la
question devant le Conseil de Préfecture et Hubertine Auclert alla
plaider elle-même la revendication de ce droit devant le Conseil
d'Etat. La Cour de cassation s'en référa à la Constitution de 1791 pour
refuser.
En 1880 elle refusa de payer ses impôts: «parce que les femmes ne
devaient pas payer les contributions, puisqu'elles n'étaient pas
admises à contrôler l'emploi de leur argent.» Ce qui lui valut la
saisie de ses meubles.
Elle a reproduit dans son volume le _Vote des Femmes_, page 136, sa
demande de dégrèvement d'impôts et les raisons qui la motivait, ainsi
que sa défense devant le Conseil de préfecture et le Conseil d'Etat, la
logique même qui n'empêcha pas ses juges de lui donner tort.
Un huissier vint mettre les scellés sur ses meubles et lui en laissa
la garde; la manifestation ayant eu la publicité suffisante pour faire
réfléchir les femmes à la justesse des arguments employés, Hubertine
Auclert paya ses impôts.
Alexandre Dumas, dans _les Femmes qui tuent et les Femmes qui votent_
a raconté son refus de payer l'impôt: Mlle Hubertine Auclert dit:
«Je ne dois pas payer l'impôt puisque je ne le vote pas, ni par
moi-même, ni par les délégués nommés par moi. C'est une raison mais
ce n'est pas la meilleure. La meilleure de toutes les raisons est
qu'il n'y a aucune raison pour que les femmes ne votent pas comme les
hommes.»
Le changement dans nos lois, qu'Hubertine Auclert s'efforçait d'amener
par tous les moyens en son pouvoir, était peu compris par les
bénéficiaires qui croyaient, comme du reste tous les hommes, que le
fait d'exercer ses droits modifierait la femme au point de lui faire
perdre ses gracieuses qualités; qu'elle ne voudrait plus remplir les
devoirs de son sexe et qu'elle renoncerait même à la coquetterie pour
mieux affirmer son indépendance.
C'est que le _Féminisme_ était ignoré en France, on y voyait surtout,
pour la femme, une désertion de la maternité.
Aussi on traitait fort mal la jeune novatrice qui, vers 1876,
entreprenait de le faire triompher en demandant pour les femmes le
droit électoral. On affectait d'en plaisanter et on traitait de folle
et de virago la timide jeune fille, ainsi que ses adeptes, à qui il
fallait une grande énergie pour oser émettre ses idées et les soutenir.
Malgré sa foi dans ses justes revendications, sa grande modestie la
faisait douter du succès de ses efforts si elle n'était pas secondée:
«Je monte toute seule à l'assaut des préjugés et quand je crois
toucher au but, avoir vaincu les plus grandes difficultés, je suis
précipitée au delà du point de départ.»
Ces déceptions bien amères pour sa sensibilité lui arrachaient des
plaintes mais n'abattaient pas son courage:
«Si désespérante que soit la lutte et l'isolement, j'ai une foi
incroyable, une de ces fois de chrétienne aux bûchers et aux bêtes.»
Pour répandre ses idées et amener les femmes à vouloir leur
émancipation, elle fit des conférences à Paris, à Bruxelles et dans
d'autres grandes villes de France, sous les auspices des municipalités.
La jeune revendicatrice à la tribune, que l'on dépeignait d'un visage
agréable avec de grands yeux gris expressifs, faisait passer dans ses
paroles la conviction qui l'animait, intéressait les journalistes,
qui, tout en discutant, ou plaisantant le _Féminisme_, suivant leur
genre d'esprit, lui faisaient en général une bonne presse. L'un d'eux
écrivait dans la _France_:
«Mlle Hubertine Auclert mérite qu'on la discute sérieusement avec
son intelligence et son cœur: c'est une convaincue ardente et loyale,
une républicaine égalitaire et enthousiaste. Le rôle subalterne de la
femme lui fait horreur. Toute jeune fille, elle se met en campagne,
bravement, sans crainte des huées et des sourires, et partout se
déploie sa bannière! Justice pour les femmes, égalité pour les deux
sexes. Elle a environ vingt-sept ans; sans être jolie, ses traits ont
une grande expression d'intelligence et d'énergie; son éloquence est
naturelle, son geste sobre, elle parle longtemps sans fatigue, le mot
arrive facilement toujours coloré et compréhensible.»
Un autre trouvait que:
«Jamais une femme n'a apporté à la tribune parole plus correcte,
argumentation plus serrée; elle ne manque pas de talent, sa parole est
douce; Son langage correct et souvent imagé possède l'éloquence que
donne une ferme conviction.»
Mais ce qui a dû lui plaire davantage c'est cette appréciation:
«Fait admirablement le siège de la Bastille des Droits de l'homme.»
En juin 1880 dans une conférence tenue rue Oberkampf à Paris, elle
répondait à la grande objection: vous n'êtes pas militaire, faite aux
femmes qui demandent leurs droits:
«Vous, les hommes vous avez fait la Révolution pour pouvoir voter
les impôts que vous payez; nous, les femmes, nous voulons comme
vous, payer seulement ce que nous avons voté.--Mais vous n'êtes pas
soldats?--Etes-vous mères? L'impôt de la maternité, œuvre nécessaire et
sublime, ne peut-il pas entrer en ligne de compte avec l'impôt du sang
créé en vue d'une œuvre de destruction?»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
A Lille en 1880, elle expose l'état de sujétion où se trouve la femme
privée de ses droits:
«La République, dit-on, est le gouvernement de l'égalité, et elle n'a
sa raison d'être que si elle est appuyée de la tête à la base sur les
principes d'égalité.
«Elle n'existera donc réellement que lorsqu'elle aura proclamé
l'égalité de tous et je viens ici, audacieusement peut-être, mais
résolument lui demander de reconnaître l'égalité civile et politique
de l'homme et de la femme.
«Et quand je parle d'égalité, je la veux pleine et entière.
«Je veux que la République prenne la femme dès sa naissance et qu'elle
lui donne le même développement physique, moral, intellectuel et
professionnel qu'à l'homme. Je veux que les concours soient ouverts aux
individus des deux sexes et que la femme comme l'homme puisse arriver
aux emplois les plus hauts de l'Etat.
«La République a déjà fait l'égalité entre le pauvre et le riche, je
veux qu'elle agisse de même entre l'homme et la femme.
«La France s'occupe elle-même de son organisation sociale. Dans toutes
les grandes villes les programmes se discutent, le mouvement s'accentue
d'heure en heure. Je constate avec joie cette activité.
«Mais dans ma joie se mêle la tristesse, pourquoi donc, sur aucun
programme aussi modéré, aussi radical soit-il, ne voit-on prendre
place la grave question de la revendication des droits de la femme? Et
pourtant, n'est-ce pas la femme qui souffre le plus?
«Républicains, en agissant avec un pareil oubli de vos compagnes, vous
violentez les principes d'égalité. En 1793 vous avez fait table rase
des privilèges de race et de caste qui existaient alors. Aujourd'hui,
je viens vous demander de faire table rase des privilèges de sexe qui
existent toujours à la honte de la République.
«Et quand je vous dis que dans la société actuelle, la femme est
esclave, ne croyez pas que j'emploie un bien grand mot pour exprimer la
situation actuelle.
«Examinons, si vous le voulez, la situation actuelle de la femme dans
la société.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Si, jeune fille et, dans un moment d'abandon et d'amour, elle a oublié
tous ses devoirs, confiante dans la parole de celui qu'elle aimait elle
a un enfant, elle est abandonnée!»
Elle s'adresse aux tribunaux pour leur demander réparation.
Les juges lui répondront:
--Vous a-t-on volé votre chapeau, votre bourse?
--Non. On m'a volé mon honneur!
--Alors, il nous est impossible de rien faire: la loi reconnaît bien
les promesses d'achat et de vente, mais elle ne reconnaît pas les
promesses de mariage.
«Et plus tard quand l'enfant voudra rechercher son père, la loi le lui
interdira encore[4]!
[4] La loi de la recherche de la paternité de 1912, exige une preuve
écrite.
«Et si sa raison, à cette pauvre fille, s'égare, si dans un moment de
folie elle tue son enfant.
«Oh! alors la justice s'empare d'elle et les hommes, les pères, la
condamnent pour ce crime dont elle n'est pas responsable.
«Quel est donc le coupable dans cette affaire?
«Est-ce la femme? Non, n'est-ce pas?
«Est-ce l'homme? Pas davantage.
«Le coupable c'est le législateur qui, pour conserver son passeport de
séducteur, aime mieux conserver l'infanticide, plutôt que de laisser
rechercher la paternité.
«C'est à juste titre qu'un philosophe a dit qu'il fallait attribuer
quotidiennement, à chaque député, la mort de cent enfants nés ou à
naître!
«Moi je le déclare en outre, coupable de la mort ou de l'empoisonnement
moral de toutes les filles-mères.
«La situation de la femme mariée n'est pas beaucoup plus enviable.
«Si intelligente qu'elle soit, épousât-elle un idiot. Dès qu'elle a
passé sous les fourches caudines du mariage, elle se trouve sous la
tutelle de son mari.
«D'après la loi elle doit obéissance à son mari et se trouve obligée
d'habiter avec lui partout où il plaira à son seigneur et maître.
«Par son mariage enfin, elle perd son existence propre et devient, pour
ainsi dire, l'accessoire de son mari.
«Si pourtant elle s'est trompée: et si croyant choisir un honnête
homme, elle est tombée sur un libertin, sur un débauché, sur un
paresseux ou sur un ivrogne?
«Que peut-elle faire? Rien, absolument rien.
«L'homme a tous les droits. Il a un droit absolu sur sa femme. Il
peut, s'il le veut, vendre le mobilier, les vêtements, et empocher le
salaire[5] ou les titres de rentes de sa femme pour payer sa maîtresse
à la seule condition que cette femme demeure derrière la cloison de la
chambre conjugale ou au delà du mur mitoyen de votre jardin!
[5] La loi de 1907 (13 juillet) qui attribue à la femme la possession
de son salaire, y met la restriction, qu'en cas d'abus par la femme
des pouvoirs qui lui sont conférés par l'article 1 dans l'intérêt du
ménage, le mari pourra en faire prononcer le retrait, soit en tout,
soit en partie.
«Cette femme ainsi trompée et avilie, rencontrera peut-être sur le
chemin de la vie un honnête homme qui compatira à ses peines.
«Qu'elle se garde bien de l'aimer, car alors, elle sera jugée comme
adultère, et si le mari la poignarde, il sera excusé par la loi.
«Eh bien! ceci outrage la justice, et c'est une honte pour la
République de laisser ainsi la femme écrasée légalement par l'homme.
«On m'objectera que le divorce, appelé à grands cris par tout le monde,
sera pour tous ces abus une porte de sortie.
«Que nenni!
«M. Naquet lui-même dans le projet de loi qu'il a présenté ne met
pas l'homme et la femme sur le pied d'égalité dans les demandes
d'autorisation en divorce. L'homme peut le réclamer dans certains cas
où cela est interdit à la femme.
«Et de plus, par qui seront jugées les demandes qui seront soumises aux
tribunaux?
«Par les hommes, toujours par les hommes et rien que par les hommes!
«Nous voulons que tout cela change.
«Nous voulons dans la République l'égalité pour tous, pour l'homme
comme pour la femme et pour arriver à son but, pour que les lois soient
équitables, nous voulons que tous les intéressés soient appelés à les
discuter et à les voter.
«Voilà pourquoi nous demandons pour tous hommes ou femmes, le droit
d'être électeurs ou d'être élus.
«Certains pays d'ailleurs nous donnent déjà l'exemple; en Amérique,
dans certains Etats, les femmes prennent part aux élections
municipales[6].
[6] Ecrit en 1880. Depuis 1893 plusieurs Etats ont donné aux femmes
le droit de vote politique. En 1920, l'article de la Constitution qui
accorde le droit de vote aux femmes de l'Amérique a été voté.
«Les affaires publiques n'en marchent que mieux et, malgré toutes les
réactions possibles nous arriverons au but que nous poursuivons.
«Deux grandes objections sont opposées aux revendications si légitimes
des femmes.
«Tout d'abord on prétend que la maternité et ses exigences y sont un
obstacle péremptoire. Est-ce à dire que la femme en état de grossesse
ne soit pas capable de porter un bulletin de vote au bureau électoral?
Mais alors interdisez-lui toute distraction, toute promenade, tout
théâtre, et, si elle est pauvre, défendez-lui tout travail et
faites-lui des rentes pendant la durée de sa grossesse.
«Une autre objection des républicains fait de l'immense majorité des
femmes des champions ardents du cléricalisme.
«Je proteste contre cette affirmation.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Et puis, on n'a jamais songé à refuser le vote et l'éligibilité aux
hommes cléricaux.»
Elle termine ainsi son discours:
«Lors des prochaines élections accompagnez vos femmes, vos filles,
vos mères aux bureaux électoraux et dites-leur de réclamer leurs
cartes électorales; sans doute les officiers municipaux ne les leur
délivreront pas, mais si toutes les villes agissaient de même,
l'impulsion serait donnée et rien ne pourrait plus l'arrêter.
«Quand nous aurons atteint le but que nous nous proposons, oh!
alors, nous serons vos ménagères nationales, nous empêcherons la
dilapidation de vos deniers et nous saurons faire en sorte que tous les
travailleurs, ici-bas, aient le vivre et le coucher comme les enfants
d'une même maison.
«Ce seront les femmes qui fermeront l'ère des révolutions sanglantes,
car les femmes seules sauront _harmoniser_ la société.»
En octobre 1883, c'est à Nîmes qu'elle va faire connaître les
revendications du _Féminisme_.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Voulez-vous que les hommes soient vraiment libres? Donnez aussi la
liberté aux femmes.
«On a aboli les privilèges de castes, seuls les privilèges de sexe sont
restés.»
Elle dépeint la situation fausse et pénible que les droits civiques,
que possède l'homme, et qui sont refusés à la femme font à celle-ci.
Elle réclame pour son sexe les droits politiques afin de le soustraire
à l'arbitraire de l'homme. Elle adjure les électeurs de défendre les
droits politiques de la femme et de les inscrire dans leurs programmes
électoraux:
«Le jour où cette œuvre sera accomplie sera celui de la justice et de
l'égalité.»
Elle veut autant d'écoles, autant de science pour les filles que pour
les garçons et autant de droits politiques.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
En mai 1884, à Bruxelles, elle intéresse très habilement les Belges à
la question féministe en mettant en cause l'intérêt national:
«Belges, vous tremblez pour votre sécurité, vous redoutez
l'annexion; utilisez tous les éléments d'énergie qui sont en vous,
associez les femmes à votre action et vous pourrez tenir tête à
vos voisins. Faites intervenir cette toute puissante, la femme,
dans vos affaires et votre petit royaume deviendra inexpugnable.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Chacun de vous a pu remarquer qu'en général les femmes étaient plus
aptes que les hommes à bien administrer. Les femmes ont une façon
particulière de veiller aux détails, de faire de l'ordre, de réaliser
en un mot l'aisance. Oh! je conviens que les femmes ne feraient pas
aussi grand que l'homme. Dans tous les pays, les hommes emploient la
plus grande partie du budget pour le plaisir des yeux. Les femmes
songeraient à conserver la race humaine; après, elles verraient à
l'amuser. Enfin, les femmes seraient pour tous les membres de la
société comme elles sont pour leurs enfants dans la famille: bonnes et
équitables.
«L'intervention de la femme sur la scène du monde inaugurerait une
ère de liberté pour l'homme comme pour la femme, car le despotisme
au foyer engendre le despotisme dans la cité et tant que la femme
sera asservie tout citoyen libre tremblera pour son indépendance.»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
En octobre 1881, lors de la Campagne de Tunisie, elle adressa au général
Campenon, Ministre de la Guerre, une lettre pour lui demander d'appeler
les femmes à faire leur service humanitaire. Pour que nos soldats
puissent vaincre les maladies «plus redoutables que le fer de l'ennemi»
il faut qu'un sérieux personnel soit attaché à l'armée d'Afrique. Les
femmes qui revendiquent l'égalité devant le droit, revendiquent aussi
l'égalité devant le devoir. Qu'on les appelle à faire leur service
humanitaire--pendant du service militaire des hommes--et l'on aura ce
personnel.
Du Ministère on lui fit cette réponse.
«29 novembre 1881.
«Mademoiselle,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Je serai heureux de vous donner des explications que vous donnerait le
Ministre lui-même, sur la demande que votre patriotisme vous a amené à
formuler.
«Le Ministre qui, vous n'en doutez pas, rend une entière justice aux
sentiments généreux qui vous guident, m'a bien recommandé de vous
recevoir si vous vous présentez au ministère.
«Je vous prie...
«Le Lieutenant-Colonel, Sous-chef de Cabinet.
A. MOURLANT.»
Pour intéresser les pouvoirs publics à son œuvre de justice, elle
adressait des pétitions à tous les pouvoirs. Quelques-unes de ces
pétitions eurent l'honneur d'un vote unanime: celle à la Chambre des
députés en faveur des femmes électeurs et éligibles obtint l'unanimité
des voix de la commission électorale. Une autre pour que les femmes
aient leurs droits électoraux fut votée par le Conseil général de la
Seine tout entier. Elle les a reproduites dans le _Vote des Femmes_,
ainsi que quelques autres des si nombreuses qu'elle a adressées à nos
députés et à nos sénateurs, saisissant toutes les occasions pour les
convaincre.
Elle ne s'intéressait pas seulement à l'électorat et à l'éligibilité
politique des femmes, mais aussi à leur égalité avec les hommes dans
les élections de leurs corporations.
Avec les membres de la Société le suffrage des Femmes, elle pétitionna
en faveur des Prud'Femmes.
«Novembre 1886.
«Messieurs les Députés,
«Vous allez examiner le projet de loi Lockroy relatif à l'institution
des prud'hommes. Si vous êtes des législateurs équitables, vous
comprendrez que quelles que soient les améliorations que ce projet
comporte, il laisse subsister à l'égard des femmes fabricantes et
ouvrières, employeuses et employées, une grande injustice, puisqu'il
confie aux hommes seuls, le pouvoir de juger les différends entre les
patronnes et leurs ouvriers, les ouvrières et leurs patrons.
«Veuillez considérer, Messieurs, que dans bien des cas, les
prud'hommes masculins sont embarrassés: il est, par exemple, bien
plus du ressort de la femme que de celui de l'homme d'apprécier si
des corsets ou des guimpes sont bien ou mal confectionnés.
«Un tribunal exclusivement composé d'hommes est à cause de son
incompétence même--quand il a à juger des femmes--forcément partial.
«Nous vous prions, Messieurs, d'introduire dans le projet Lockroy,
un article stipulant que les femmes sont de compte à demi avec
les hommes investies du mandat de juger les luttes d'intérêt
entre maîtres et travailleurs de l'un et de l'autre sexe et que
les Conseils de prud'hommes, dorénavant composés d'hommes et de
femmes, sont élus par tous patrons et patronnes, chefs ou cheffesses
d'ateliers, ouvriers et ouvrières qui se trouvent dans les conditions
requises par la loi pour être électeurs.
«Pour les femmes de France,
Hubertine AUCLERT.
_Directrice de la Citoyenne._»
Cette pétition déposée par M. Michelin sur le bureau de la Chambre fut
chaleureusement appuyée par la presse: «Mlle Hubertine Auclert, mène
avec une persistance réellement héroïque, la lutte dans laquelle elle
est arrivée à avoir le bon sens pour elle», écrit le _Mot d'Ordre_. Les
pétitions qui demandaient le droit de suffrage et d'éligibilité pour
les femmes n'obtenaient en général que des mentions ironiques.
Ce ne fut qu'en 1907 que les femmes obtinrent d'être électrices pour
nommer les Conseillers Prud'hommes et en 1908 qu'elles devinrent
éligibles à ce Conseil.
En 1884, une commission était nommée pour organiser l'exposition
de 1889. La vaillante féministe s'adresse à M. Rouvier ministre du
Commerce, pour que les femmes entrent dans cette commission:
«Monsieur le Ministre,
«Dans la commission que vous avez choisie pour organiser l'exposition
de 1889, tous les futurs exposants masculins sont représentés: les
commerçants sont représentés par le président de la Chambre de
commerce de Paris, les fabricants par les présidents des Chambres
syndicales patronales, les ouvriers par le président de l'Union des
Chambres syndicales ouvrières, l'élément féminin seul est exclu;
cependant, les femmes vont exposer comme les hommes leurs produits,
et dans ce concours, destiné à décupler l'émulation du génie humain,
elles contribueront pour une large part à rehausser notre gloire
nationale.
«Si dans certaines branches de l'industrie nous pouvons être imités,
dépassés même par nos voisins, pour tout ce qui sort de la main
des femmes, nous arrivons les premiers. Nous triomphons grâce aux
merveilleuses créations artistiques de ces fées parisiennes, qui
savent faire sortir d'un rien, un chef-d'œuvre.
«Je vous prie, Monsieur le Ministre, de bien vouloir considérer que
les Françaises qui dictent le bon goût au monde, tiennent dans les
joûtes industrielles une place importante, et, tant au point de vue
de l'intérêt national que de l'égalité dont on parle beaucoup dans
notre société moderne, je vous demande d'appeler des femmes à faire
partie de la commission d'organisation de l'exposition.
«Ne pas admettre les femmes à poser avec les hommes les bases de
cette vaste entreprise, c'est négliger de s'assurer une partie du
succès, en privant des moyens de mieux faire valoir les œuvres
qu'elles exposeront, celles dont les étalages excitent en même temps
que la convoitise, le ravissement de l'étranger.
J'espère, Monsieur le Ministre, que vous comprendrez qu'en lésant
dans cette circonstance les intérêts des femmes, vous porteriez
préjudice aux intérêts même de la France, et que vous ferez droit à
une juste réclamation.
«Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l'expression de ma haute
considération.
«Pour le Cercle du «Suffrage des Femmes».
«Hubertine AUCLERT.
_Directrice de la Citoyenne._»
Cette revendication de l'égalité des sexes devant le travail fut
approuvée par la presse sérieuse qui en reconnut la justesse.
En 1898, une pétition pour réclamer «la loi des sièges» fut présentée
au nom de la société «Le suffrage des Femmes» à nos représentants.
«Messieurs les Députés,
«Messieurs les Sénateurs,
«Nous vous demandons de soustraire les employées de commerce aux
maladies des organes abdominaux que la perpétuelle position verticale
engendre, en enjoignant aux directeurs des grands magasins de fournir
des sièges à leurs vendeuses, et de les laisser s'asseoir, quand
elles ne sont pas occupées à la vente, sous peine d'être rendus
responsables de la ruine de leur santé.
«Nous espérons, Messieurs, que dans l'intérêt des générations, vous
voudrez bien supprimer pour des milliers de futures mères de famille
le supplice dangereux de la perpendicularité, et, d'avance nous vous
remercions.
«La Secrétaire générale,
Hubertine AUCLERT.»
Cette pétition couverte de milliers de signatures détermina un
courant d'opinion en faveur du droit de s'asseoir pour les employées
de commerce. Elle fit déposer en 1900 un projet de loi, imposant aux
propriétaires des ateliers, des grands et petits magasins, l'obligation
de mettre des sièges à la disposition des vendeuses.
Ce projet de loi fut séance tenante adopté par la Chambre en 1900.
En 1881, elle fonda le journal _La Citoyenne_ qui portait en épigraphe:
_Est citoyenne la femme qui jouit de l'intégralité de ses droits_.
Aidée par des collaborateurs dévoués, elle put défendre l'être faible
contre lequel les lois avaient multiplié les entraves, et convaincre le
scepticisme de ses concitoyens qui ne comprenaient pas que la question
du Vote des Femmes pût se poser. Ce droit dont elle a dit:
«Les droits politiques sont l'axe de la question féministe» et qui,
seuls dans un gouvernement d'opinion comme le nôtre, pourraient donner
aux femmes le pouvoir de réformer les lois et le moyen de faire servir
leurs qualités au bien de leur pays.
Signés de son nom ou de son pseudonyme, Jeanne Voitout, ses articles,
d'un style si clair qui ne devait rien qu'à elle-même, sont autant de
plaidoyers pour libérer la femme.
Un de ses articles qui a pour titre: _Une loi stérile_, prévoyait
l'insuffisance de la loi Camille Sée (1882) sur l'instruction
secondaire des filles. Comme toujours lorsque les intérêts féminins se
discutent, pas une seule femme n'avait pris part à la discussion:
«Il s'est fait grand bruit à propos de la loi sur l'instruction
secondaire des filles votée par les Chambres. Chacun a pensé que le
niveau égalitaire passait sur la France, dotait les femmes de la même
instruction que les hommes. Erreur profonde: avant comme après la loi
promulguée, le _statu quo_ subsiste pour les femmes.
«Nous n'en aurions pas fini, si nous voulions critiquer le programme
des écoles secondaires de filles. L'enseignement que les femmes
recevront dans ces écoles, les laissera dans la même situation fausse.
«Au sortir des écoles secondaires, les jeunes filles obtiendront un
diplôme d'honneur: le diplôme, dit l'article 7 du projet de loi sur
l'instruction des jeunes filles, n'aura aucune valeur professionnelle.
Il ne tiendra pas lieu de brevet d'institutrice dont il différera
essentiellement. Il ne sera pas non plus l'équivalent des baccalauréats
ès lettres, ou ès sciences, et par exemple, il ne pourra ouvrir aux
jeunes personnes qui le posséderont l'accès des facultés de médecine.
«En voilà assez, je crois, pour édifier les familles sur la valeur de
l'instruction qu'on donnera aux jeunes filles dans les établissements
d'éducation secondaire. Ne semble-t-il pas que nos législateurs aient
pris soin de rendre ce projet inapplicable avant de le voter?
«Comment! dans notre siècle où les infortunes, les revers, les
exigences multiples de la vie matérielle assaillent les femmes.
Dans notre siècle où chacun a besoin de tripler ses forces pour
exister, avoir ce ridicule achevé d'allouer aux femmes qui auront
dépensé beaucoup de temps, beaucoup d'efforts, beaucoup d'argent pour
acquérir le savoir, un diplôme qu'elles ne pourront utiliser? Mais les
parents ne voudront pas de ce diplôme sans valeur. Ceux qui seront
riches préféreront donner à leurs filles, au moyen de professeurs
particuliers, les connaissances exigées par l'Université pour conférer
le titre de bachelier.
«Ceux qui seront peu fortunés ne se soucieront pas de s'imposer
des sacrifices, en vue de faire avoir à leur fille cette récompense
stérile--un diplôme d'honneur. Les parents se diront que le savoir crée
des besoins et que si leur fille n'a pas la possibilité d'utiliser
son savoir, elle sera en étant instruite, plus pauvre qu'en étant
ignorante.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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«Aussi longtemps que l'instruction ne sera pas pour la femme un moyen
de ressources pécuniaires, les parents ne songeront pas à faire des
sacrifices pour instruire leurs filles. Ils songeront à faire des
sacrifices pour les doter. Parce qu'aussi longtemps que les femmes ne
pourront acquérir qu'un savoir qui ne s'utilise pas, elles ne vaudront
rien par ce savoir, rien par elles-mêmes, elles ne vaudront que par
l'argent qu'elles posséderont.
«Si le gouvernement masculin avait sérieusement voulu établir
l'instruction secondaire des jeunes filles en France, il l'aurait
rendue aussi facilement accessible que véritablement avantageuse.
«Au lieu de laisser en grande partie à l'initiative des départements la
création des lycées de filles, il aurait voté deux milliards pour leur
installation immédiate. Ces milliards, l'Etat eût-il dû les emprunter
pour réparer le dommage causé aux femmes, que c'eût été encore une
excellente spéculation.
«Mais au point de vue de l'économie budgétaire, la chose la plus
logique était d'ouvrir aux jeunes filles les portes des lycées de
jeunes gens, et de donner la direction de ces lycées mixtes aux
professeurs des deux sexes.
«Les enfants en recevant dès l'enfance le même enseignement substantiel
auraient échangé leurs qualités mutuelles. La nature rude de l'homme
aurait emprunté quelque chose du caractère doux de la femme, la femme
aurait emprunté à l'homme l'énergie qui manque à sa nature.
«Les enfants des deux sexes mis sur les mêmes bancs d'écoles seraient
arrivés dans la vie camarades, la main dans la main, s'estimant, se
respectant et non plus comme deux ennemis qu'ils sont aujourd'hui.
D'une part, l'homme qui se fait un plaisir de tendre des pièges et des
embûches à la femme, de l'autre, la femme qui est cuirassée de méfiance
vis-à-vis de l'homme. L'enseignement identique aurait donné aux femmes
et aux hommes, avec les idées et le savoir, le diplôme identique.
«Les femmes, ayant une fois conquis ce premier échelon, le diplôme
de bachelier, auraient pu arriver aux professions libérales. Alors,
les familles françaises, qui se préoccupent tant de l'avenir de leurs
enfants, se seraient empressées d'envoyer leurs filles dans les lycées
acquérir le savoir breveté, qu'elles auraient justement considéré
comme un passeport pour traverser la vie, comme une assurance contre
la mauvaise fortune, comme un capital inaliénable qui, utilisé, aurait
pu leur procurer plus de revenus que les quelques milliers de francs
qu'elles auraient pu leur constituer en dot.
«Les députés si désintéressés de tout ce qui regarde les femmes
n'ont pas songé à cela, et ainsi la loi sur l'instruction secondaire
des jeunes filles sera inefficace parce qu'il n'a pas été permis à
une seule femme de prendre la parole dans un débat qui concernait
absolument les femmes. Parce qu'il n'a pas été permis à une seule femme
de dire cette chose simple: qu'un savoir que les femmes ne pourraient
utiliser, ne tenterait ni les efforts des enfants, ni la volonté, ni la
bourse des parents».
Hubertine Auclert, avait donc prévu ce qui devait arriver, puisque
maintenant on veut réformer l'enseignement secondaire des jeunes
filles: Le diplôme qui couronne les études de cet enseignement serait,
après avoir été complété par un examen portant sur les sciences et le
latin, assimilé à la première partie du baccalauréat. La seconde partie
serait passée à la faculté dans les formes accoutumées.
Pour posséder cette seconde partie, les jeunes filles devront s'asseoir
sur les bancs des lycées de garçon pour suivre les cours de philosophie
ou de mathématiques élémentaires.
Son mariage en 1888 avec Antonin Lévrier l'éloigne de Paris pour aller
habiter l'Algérie, où son mari était nommé magistrat.
Pendant son séjour dans la colonie, elle étudia la condition de la
femme Arabe. Elle a bien vu les maux qui la font souffrir et en
propose les remèdes dans le livre qu'elle lui a consacré: _Les femmes
Arabes_[7].
[7] Volume Lamarre, 4, rue Antoine Dubois.
En 1901, elle s'adressa au gouverneur de l'Algérie pour qu'il
rétablisse les écoles de filles:
«Monsieur le gouverneur,
«Depuis quarante ans, Alger ne possède pas une seule école Arabe
de filles. Comme frustrer les femmes indigènes d'instruction c'est
préjudicier à la civilisation de l'Algérie et retarder la fusion des
races arabe et française, je vous prie de bien vouloir rétablir au
moins une des deux écoles indigènes de femmes créées à Alger en vertu
du décret du 14 juillet 1850, qui stipulait que les filles indigènes
auraient des écoles où elles recevraient l'instruction primaire.
«J'ai raconté dans les _Femmes Arabes_ comment le Conseil général
d'Alger avait en 1861 supprimé les écoles assidûment fréquentées par
près de trois cents élèves, promptes à assimiler nos idées et nos
mœurs.
«Les musulmanes Algéroises, qui avaient des écoles avant l'annexion
et sous l'empire, ne peuvent pas être condamnées à l'ignorance par la
République.
«Vous comprendrez, Monsieur le gouverneur général, qu'il y a pour
nous Français un intérêt politique à empêcher de dégénérer la race
indigène en cultivant le cerveau de ses génératrices, et vous voudrez
prouver aux Arabes que vous avez souci de leur évolution, en donnant
au plus tôt à leurs jeunes filles, la possibilité de s'instruire dans
la capitale de l'Algérie.
«Veuillez agréer, Monsieur le gouverneur général, l'assurance de ma
haute considération.»
«Hubertine AUCLERT.»
Le gouverneur de l'Algérie lui répondit:
«Madame,
«J'ai l'honneur de vous accuser réception de la lettre que vous avez
bien voulu m'adresser en vue du rétablissement des écoles indigènes
de femmes créées à Alger en 1850 et supprimées en 1861.
«Soyez assurée que je m'associe de tout cœur aux sentiments généreux
et patriotiques qui vous inspirent et que je ne tarderai pas à mettre
à l'étude la question que vous voulez bien me signaler.
«Veuillez agréer, Madame, mes hommages très respectueux.
«Le gouverneur général: JONNART.»
En 1901, elle fit déposer une pétition à la Chambre et au Sénat dans le
même but.
En 1911, elle fit déposer une pétition à la Chambre et au Sénat, pour
appeler l'attention de nos Législateurs sur la situation des femmes
Arabes si barbarement traitées par leurs lois.
Dans les «Femmes Arabes», elle intéresse aussi la France conquérante à
ce peuple Arabe si intelligent et si brave qu'elle a soumis, et qui est
sacrifié à un petit nombre de colons. Elle pensait que le temps était
venu pour lui d'être fait citoyen Français.
Pendant son séjour en Algérie, sa collaboratrice qui avait
accepté de continuer la publication de La _Citoyenne_ pendant son
absence,--absence qu'elle espérait courte, croyant revenir bientôt dans
ce Paris qu'elle aimait et qu'elle n'avait quitté que par dévouement
à son mari--ne tint pas sa parole. Elle aima mieux fonder un autre
journal avec un autre titre.
Ne pouvant continuer La _Citoyenne_ loin des facilités qu'elle trouvait
à Paris, sa disparition causa à la courageuse féministe une peine très
vive. Elle sentait combien ce propagateur des idées d'émancipation
féminine allait manquer à la cause qu'elle soutenait. Cette cause était
sa vie. Si bien qu'elle pouvait répondre à un interviewer qui lui
demandait, comme à d'autres personnalités; quelle avait été la plus
grande joie de sa vie: