Je suppose qu’il n’est presque rien qui ne puisse se justifier par des
motifs louables. Quoi de plus louable, en principe, que la détermination
d’une jeune fille qui entend que «pauvre papa» ne se fasse pas de
mauvais sang, et son anxieux désir de mettre à tout prix l’homme de son
choix dans l’impossibilité de commettre une imprudence, quelque chose
qui puisse compromettre la perspective de leur bonheur?
Rien ne pouvait être plus tendre ni plus prudent. Il ne faut pas oublier
non plus que la nature de la jeune fille la portait à ne se fier qu’à
elle-même, et il faut tenir compte du peu de goût qu’ont les femmes en
général,--je veux dire les femmes de bon sens,--pour faire des histoires
en pareille matière.
Comme on le sait, Heemskirk était arrivé peu de temps après Jasper à la
Baie de Nelson. La vue du brick à l’ancre juste au-dessous du bungalow
ne pouvait que lui être désagréable. Il ne se précipita pas à terre
aussitôt que son ancre eut touché le fond, comme le faisait Jasper. Il
resta au contraire à marmotter sur sa dunette: et quand il donna l’ordre
d’armer son embarcation, ce fut avec colère. L’existence de Freya, qui
soulevait Jasper d’un élan d’enthousiasme béat, était pour Heemskirk une
cause de tourment secret, de rêveries exaspérées.
En passant au long du brick il le héla d’un ton rogue et demanda si le
patron était à bord. Schultz, élégant et net dans un costume blanc
impeccable, se pencha sur la lisse, trouvant la question plutôt
divertissante. Son regard amusé plongea dans le canot d’Heemskirk et il
répondit avec les plus agréables modulations de sa voix: «Le capitaine
Allen est monté à la maison, commandant.» Mais il changea tout à coup
d’expression en entendant l’autre grogner en guise de remerciement:
«Qu’est-ce qui vous prend de faire des grimaces comme ça, vous?»
Il vit Heemskirk débarquer et, au lieu de se diriger vers la maison,
prendre un sentier qui traversait les plantations.
Le Hollandais dévoré de désir trouva le vieux Nelson (ou Nielsen) aux
séchoirs, fort occupé à surveiller la manipulation de sa récolte de
tabac qui, quoique petite, était d’une excellente qualité, ce qui le
remplissait d’aise. Mais Heemskirk eut bientôt fait de mettre un terme à
ce simple bonheur. Il s’assit près du vieil homme, et au moyen d’une
conversation fort adroitement calculée, il l’eut bien mis dans un état
de nervosité qu’il s’efforçait de dissimuler mais qui le faisait suer à
grosses gouttes. C’était une horrible conversation à propos des
«autorités» et le vieux Nelson essayait de se défendre. S’il faisait des
affaires avec des commerçants anglais, c’est qu’il lui fallait bien
vendre sa récolte. Il se montra aussi conciliant qu’il le pouvait et
cela ne fit qu’exaspérer davantage Heemskirk qui était en proie à une
épuisante passion.
--«Et le pire de tous est cet Allen», s’écria-t-il avec fureur. «Votre
cher ami, hein? Vous avez laissé venir un tas de ces Anglais. On
n’aurait jamais dû vous laisser vous installer ici. Jamais. Qu’est-ce
qu’il fait ici en ce moment?»
Le vieux Nelson (ou Nielsen), fort agité, déclara que Jasper Allen
n’était aucunement son ami. Pas son ami du tout, pas du tout. Il lui
avait acheté trois tonnes de riz pour nourrir ses Malais. Était-ce là
une preuve d’amitié? Heemskirk à la fin éclata et découvrit la pensée
qui le rongeait.
--«Oui. Vendre trois tonnes de riz et fleureter pendant trois jours avec
votre fille. Je vous parle en ami, Nielsen. Cela ne peut pas durer. On
vous tolère ici, seulement.»
Le vieux Nelson en fut suffoqué, mais il se reprit rapidement. Cela ne
pouvait pas durer! Certainement! Bien sûr que cela ne durerait pas! Le
dernier homme au monde. Mais sa fille ne se souciait aucunement de ce
garçon et elle était trop raisonnable pour s’amouracher de qui que ce
fût. C’est avec beaucoup de gravité qu’il communiqua à Heemskirk son
propre sentiment de sécurité absolue. Et le lieutenant, tout en jetant
de droite et de gauche des regards de doute, ne fut que trop heureux de
le croire.
--«Vous en savez long là-dessus», grommela-t-il néanmoins.
--«Mais je sais bien à quoi m’en tenir», insista le vieux Nelson, avec
un accent de désespoir parce qu’il voulait résister aux doutes qui
s’élevaient dans son esprit. «Ma propre fille! Dans ma maison, et je ne
saurais pas! Allez! Ce serait une belle plaisanterie, lieutenant!»
--«Ils ont l’air de s’entendre fort bien ensemble», remarqua Heemskirk
aigrement. «Je suppose qu’ils sont ensemble en ce moment», ajouta-t-il,
tandis qu’une vive douleur changeait en une étrange grimace le sourire
de moquerie qu’il avait esquissé.
Le pauvre Nelson l’arrêta d’un geste. Cette insistance le choquait
extrêmement et il commençait même à la trouver absurde.
--«Allons, allons, écoutez, lieutenant, montez donc à la maison prendre
un verre de gin-bitter avant de dîner. Faites demander Freya. Il faut
que je finisse de faire rentrer ce tabac pour la nuit, mais je viens
dans un instant.»
Heemskirk n’était pas insensible à cette proposition. Elle répondait à
son secret désir, qui n’était pas toutefois celui de boire. Derrière
lui, le vieux Nelson lui cria de se mettre à son aise et qu’il y avait
une boîte de cigares dans la véranda.
Le vieux Nelson voulait dire la véranda du côté de l’ouest, celle qui
servait de salon à la maison et qui avait de très jolis stores de rotin.
La véranda de l’est, qui lui était entièrement réservée, où il soufflait
et donnait les autres signes de sa perplexité, était garnie de solides
tendelets de toile à voile. Du côté du nord il n’y avait pas, en fait,
de véranda. C’était plutôt une sorte de balcon. Il ne communiquait pas
avec les deux autres et l’on n’y accédait que par un couloir intérieur.
Cela en faisait un endroit retiré qui convenait aux méditations
silencieuses d’une jeune fille et aussi aux discours, apparemment dénués
de sens, qui, s’ils s’échangent entre un jeune homme et une jeune fille,
s’imprègnent d’une diversité de significations transcendantales.
Cette véranda du nord était garnie de plantes grimpantes. Freya, dont la
chambre ouvrait de ce côté, l’avait meublée comme un boudoir, avec des
chaises cannées et un sopha. Sur ce sopha, Jasper et elle étaient assis
aussi près l’un de l’autre que cela se peut en ce monde imparfait où il
est aussi impossible à un corps d’être à deux places à la fois qu’à deux
corps d’être à une seule place en même temps. Ils avaient passé là tout
l’après-midi et je ne puis dire que leur conversation ait été
complètement dénuée de sens. Comme elle l’aimait avec une judicieuse
inquiétude de le voir se briser le cœur par quelque fâcheuse imprudence,
Freya, naturellement, lui parlait avec modération. Quant à lui, autant
il était nerveux et brusque quand il était loin d’elle, autant, à sa
vue, il était dominé par l’émerveillement de se sentir aimé. Fils d’un
père âgé, ayant perdu sa mère de bonne heure, lancé encore très jeune à
la mer, il n’avait guère d’expérience en fait de tendresse.
Sur cette véranda retirée, abritée de feuillages, et à cette heure
tardive de l’après-midi, il se pencha et, s’emparant des mains de Freya,
se mit à les embrasser l’une après l’autre, tandis qu’elle souriait et
le regardait faire avec une bienveillante compassion. A ce même moment
Heemskirk, venant du nord, s’approchait de la maison.
Antonia veillait de ce côté. Mais elle n’exerçait pas une très bonne
surveillance. Le soleil sa couchait; elle savait que sa jeune maîtresse
et le capitaine du _Bonito_ étaient sur le point de se séparer. Elle
marchait de long en large dans ce bosquet poussiéreux, une fleur dans
les cheveux, en fredonnant à mi-voix, lorsque tout à coup, à deux pas
d’elle, elle vit le lieutenant déboucher derrière un arbre. Elle fit un
bond de côté comme une biche effrayée, mais Heemskirk, qui avait
aussitôt compris ce qu’elle faisait là, s’élança sur elle, la saisit par
le bras et lui mettant son autre main sur la bouche:
--«Si tu fais le moindre bruit, je te tords le cou.»
La férocité de cette image terrifia la pauvre fille. Heemskirk avait
parfaitement vu sur la véranda la tête dorée de Freya et une autre tête
tout auprès. Il n’eut pas de mal à traîner la fille avec lui par un
chemin en demi-cercle vers les communs où il l’envoya d’une poussée dans
la direction d’un groupe de cabanes de bambous affectées aux serviteurs.
Elle ressemblait fort à la fidèle camériste de la comédie italienne;
mais, terrorisée, elle s’empressa, sans un cri, d’échapper à ce petit
homme rondelet, aux yeux noirs et dont la poigne avait la fermeté d’une
vis. Toute tremblante, extrêmement effrayée et retenant pourtant une
envie de rire, elle le vit entrer dans la maison par derrière.
L’intérieur du bungalow était divisé par deux couloirs qui se croisaient
au milieu. Arrivé à cet endroit, en tournant la tête légèrement à
gauche, Heemskirk acquit la certitude d’une intimité qui contredisait si
complètement les assurances du vieux Nelson qu’il en chancela presque,
tandis qu’une bouffée de sang lui montait à la tête. Deux formes
blanches qui se détachaient sur la lumière, se tenaient dans une
attitude qui ne laissait aucun doute. Freya entourait de ses bras le cou
de Jasper. Leurs visages étaient collés l’un contre l’autre, et
Heemskirk s’éloigna, tandis qu’un flot de jurons l’étouffait; une fois
dans la véranda de l’ouest, il buta contre une chaise et se laissa
tomber sur une autre comme si ses jambes se dérobaient sous lui. Il
avait trop longtemps pris l’habitude de s’approprier Freya dans sa
pensée. «C’est ainsi que vous entretenez vos visiteurs, vous...»
pensa-t-il, si furieux qu’il ne pouvait même pas trouver une épithète
assez injurieuse.
Freya se dégagea un peu et écarta sa tête.
--«Quelqu’un est entré», murmura-t-elle. Jasper, qui la tenait
étroitement serrée contre lui tout en la regardant, suggéra
tranquillement: «Votre père».
Freya essaya de se dégager tout à fait, mais elle n’avait pas le courage
de le repousser vraiment avec les mains.
--«Je crois que c’est Heemskirk!» murmura-t-elle.
Tout en plongeant dans ses yeux avec un ravissement tranquille, le son
de ce nom lui fit esquisser un vague sourire.
--«Cet imbécile s’amuse à démolir mes balises à la sortie de la
rivière», murmura-t-il. Il n’attachait pas d’autre importance à
l’existence d’Heemskirk: mais Freya se demandait si le lieutenant les
avait vus.
--«Laissez-moi, mon petit», déclara-t-elle à voix basse mais résolument.
Jasper obéit, et se reculant aussitôt, continua à contempler le visage
de Freya sous un autre angle. «Il faut que j’aille voir», se dit-elle
avec anxiété.
Elle lui ordonna rapidement d’attendre un peu, puis de passer dans la
véranda opposée et d’aller fumer tranquillement un cigare avant de se
montrer.
--«Ne restez pas tard ce soir!» fut sa dernière recommandation avant de
le quitter.
Après quoi Freya se dirigea d’un pas rapide et léger vers la véranda qui
faisait face à l’ouest. Tout en franchissant la porte elle s’arrangea
pour faire retomber les rideaux à l’extrémité du passage, de façon à
couvrir la retraite de Jasper. Aussitôt qu’il la vit, Heemskirk se mit
brusquement sur pied comme s’il allait se jeter sur elle. Elle s’arrêta
et il lui fit un salut exagérément cérémonieux.
Ce salut irrita vivement Freya.
--«Oh! c’est vous, Monsieur Heemskirk. Comment allez-vous?»
Sa voix avait son intonation habituelle. Il ne pouvait pas distinguer
complètement son visage dans le demi-jour de la véranda. Il n’osait pas
se risquer à parler, tant ce qu’il avait vu avait allumé sa rage. Et
quand elle eut ajouté avec sérénité: «Papa va venir dans un instant», il
lui adressa mentalement d’abominables injures, avant qu’aucun son ne
parvînt à franchir ses lèvres contractées.
--«J’ai déjà vu votre père. Nous avons eu une conversation aux séchoirs.
Il m’a dit des choses très intéressantes. Oh! très...»
Freya s’assit. Elle pensait: «Il nous a vus, c’est sûr.» Elle n’en avait
pas la moindre honte. Elle appréhendait seulement quelque absurde ou
fâcheuse complication. Mais elle ne pouvait concevoir à quel point
Heemskirk (dans sa pensée) s’était approprié sa propre personne. Elle
essaya de faire la conversation.
--«Vous arrivez de Palembang, je suppose?»
--«Hein? Quoi? Ah! oui! J’arrive de Palembang. Ha! ha! ah! Vous savez ce
que votre père m’a dit? Il m’a dit qu’il craignait que vous ne vous
ennuyiez ici.»
--«Et je suppose que vous allez en croisière aux îles Moluques»,
continua Freya qui désirait, si possible, obtenir quelque renseignement
utile pour Jasper. En même temps elle était toujours satisfaite de
savoir ces deux hommes à quelques centaines de milles l’un de l’autre
quand elle ne les avait pas sous les yeux.
Heemskirk grommela d’un air furieux.
--«Oui. Aux Moluques», tout en continuant à regarder cette silhouette à
demi distincte. «Votre père trouve que c’est bien calme ici pour vous.
Je vous le dis, Mademoiselle Freya. Il n’y a pas sur la terre un endroit
si calme qu’une femme n’y puisse trouver une occasion de s’y moquer de
quelqu’un.»
Freya pensa: «Je ne vais pas le laisser me provoquer.» Le _boy_ Tamil,
qui était le principal serviteur de Nelson, entra, apportant les
lumières. Avec force précisions elle lui indiqua où placer les lampes et
lui commanda d’apporter le plateau avec le gin et le bitter et de dire à
Antonia de venir au bungalow.
--«Il faut que je vous laisse seul un moment, Monsieur Heemskirk»,
dit-elle.
Et elle alla dans sa chambre changer de robe. Ce qu’elle fit rapidement,
car elle voulait revenir sur la véranda avant que son père et le
lieutenant ne se retrouvassent ensemble. Elle comptait diriger la
conversation de la soirée entre ces deux-là. Mais Antonia, encore tout
effrayée, lui montra sur son bras un bleu qui souleva l’indignation de
Freya.
--«Il est sorti du buisson et a sauté sur moi comme un tigre», déclara
la fille, tout en riant nerveusement avec un regard d’effroi.
--«La brute!» pensa Freya. «Il avait donc l’intention de nous
espionner». Elle était furieuse, mais le souvenir de cet épais
Hollandais dans son pantalon blanc large aux hanches et serré à la
cheville, avec ses pattes d’épaules et sa tête noire en boule, la
regardant à la lumière des lampes, était à la fois si repoussant et si
comique qu’elle ne put réprimer une grimace. Puis l’inquiétude la
reprit. Les absurdités de ces trois hommes lui en donnaient de justes
raisons: l’impétuosité de Jasper, les craintes de son père, l’engouement
d’Heemskirk. Elle ne ressentait que de la tendresse pour les deux
premiers, et elle prit le parti de mettre en œuvre toute sa diplomatie
féminine. Tout ceci, se dit-elle, va finir une fois pour toutes avant
qu’il soit longtemps.
Dans la véranda, Heemskirk, vautré sur une chaise, les jambes allongées
et sa casquette blanche sur le ventre, s’abandonnait à une violente
fureur, absolument incompréhensible pour une femme comme Freya. Il avait
le menton sur la poitrine, ses yeux étaient rivés sur la pointe de ses
souliers. Freya l’observa derrière le rideau. Il ne bougeait pas. Il
était ridicule. Mais cette immobilité absolue était impressionnante.
Elle rebroussa chemin le long du couloir jusqu’à la véranda de l’est, où
Jasper était resté assis tranquillement dans l’obscurité, comme on le
lui avait demandé, comme un petit garçon bien sage.
Elle siffla: «Pstt». D’un bond il fut près d’elle.
--«Oui. Qu’y a-t-il?» murmura-t-il.
--«C’est ce cancrelat», chuchota-t-elle avec hésitation. Sous
l’impression de la sinistre immobilité d’Heemskirk, elle avait à moitié
résolu de dire à Jasper qu’on les avait vus. Mais elle n’était pas du
tout sûre qu’Heemskirk en soufflerait mot à son père,--et en tout cas
pas ce soir même. Elle se persuada rapidement que le mieux était de
tenir Jasper à l’écart aussi tôt que possible.
--«Qu’est-ce qu’il a fait?» demanda calmement Jasper à voix basse.
--«Oh! rien! rien. Il est là-bas et il a l’air fâché. Mais vous savez
comment il passe son temps à ennuyer papa.»
--«Votre père n’est pas du tout raisonnable», déclara Jasper d’un ton
sentencieux.
--«Je ne sais pas», dit-elle d’un air de doute. La crainte que les
autorités inspiraient au vieux Nelson avait légèrement déteint sur la
jeune fille à force de vivre dans cette atmosphère jour après jour. «Je
ne sais pas. Papa a peur d’être réduit à la mendicité, comme il dit, sur
ses vieux jours. Écoutez, mon petit, il vaut mieux partir demain, en
tout cas.»
Jasper avait espéré passer un autre après-midi avec Freya, un après-midi
de félicité paisible, avec la jeune fille à son côté et son brick sous
les yeux, à se représenter son bonheur prochain. Son silence exprima
éloquemment sa déception, et Freya pouvait le comprendre. Elle aussi
était déçue. Mais c’était à elle d’être raisonnable.
--«Nous n’aurons pas un moment à nous avec ce cancrelat dans la maison»,
déclara-t-elle d’une voix précipitée. «Alors à quoi bon rester? Il ne
s’en ira pas tant que le brick sera ici. Vous savez bien qu’il ne s’en
ira pas.»
--«Il faudrait le signaler pour sa paresse», murmura Jasper avec un
petit rire vexé.
--«Tenez-vous prêt à partir au petit jour», lui recommanda Freya dans un
souffle.
Il la retenait comme peut le faire un amoureux. Elle lui faisait ces
recommandations sans ardeur, parce qu’il lui en coûtait trop de le
repousser. Il lui murmura à l’oreille, en lui passant le bras autour de
la taille:
--«La prochaine fois que nous nous retrouverons, la prochaine fois que
je vous tiendrai comme ceci, ce sera à bord. Vous et moi, sur le
brick... Le monde entier, la vie entière...» Et alors il éclata:
--«Comment puis-je attendre? J’ai une telle envie de vous enlever, tout
de suite. Je voudrais courir avec vous dans mes bras..., jusqu’au bas du
sentier..., sans broncher... sans toucher terre...»
Elle était immobile. Elle écoutait vibrer dans sa voix l’accent de la
passion. Elle se disait que si elle murmurait «oui», si faiblement que
ce fût, si elle y consentait d’un soupir, il le ferait. Il était capable
de le faire... Sans toucher terre. Elle ferma les yeux et se prit à
sourire dans l’obscurité; en proie à un délicieux vertige, elle
s’abandonna, un moment, dans ses bras. Mais avant qu’il n’eût eu la
tentation de resserrer son étreinte, elle s’en était déjà dégagée et, à
un pas de lui, elle avait repris possession d’elle-même.
Telle était la fermeté de Freya. Elle fut touchée du profond soupir qui,
du visage blanc de Jasper immobile, arriva jusqu’à elle.
--«Vous êtes un fou», lui dit-elle en frissonnant. Puis changeant de
ton: «Personne ne pourrait m’enlever. Pas même vous. Je ne suis pas de
celles qu’on enlève». La force de cette affirmation sembla faire
osciller un peu sa forme blanche, puis elle se détendit: «Ne vous
suffit-il pas de savoir que vous m’avez... que vous m’avez entraînée?»
ajouta-t-elle avec tendresse.
Il murmura un mot caressant et elle poursuivit:
--«Je vous l’ai promis,--je vous ai dit que je viendrai, et je viendrai
de mon propre gré. Vous m’attendrez à bord. Je monterai
l’échelle,--toute seule; et je vous rejoindrai sur le pont et je vous
dirai: «Me voici.» Et alors, et alors je serai enlevée. Mais ce ne sera
pas un homme qui m’enlèvera, ce sera le brick, votre brick, notre
brick... Je l’adore.»
Un son inarticulé lui parvint, comme un gémissement de plaisir ou de
peine, et elle s’arracha à lui. Il y avait cet autre homme sur l’autre
véranda, cet aigre et noir Hollandais qui pouvait tout gâter entre Allen
et son père, amener une discussion, des mots fâcheux, peut-être des
coups. Quelle horrible situation! Mais, même en écartant cette affreuse
extrémité, elle frissonnait à la pensée de passer encore trois mois avec
un pauvre homme absurde, tourmenté, fâché, absorbé. Et quand le jour
viendrait, le jour et l’heure, que ferait-elle si son père essayait de
la retenir de force,--comme c’était possible, après tout? Pourrait-elle
lutter avec lui corps à corps, véritablement? Mais c’était surtout des
lamentations et des supplications qu’elle avait peur. Pourrait-elle les
supporter? Quelle odieuse, ridicule et cruelle situation ce serait!
--«Mais cela n’arrivera pas. Il ne dira rien», pensait-elle tout en se
dirigeant rapidement vers la véranda. Et, voyant qu’Heemskirk n’avait
pas bougé, elle s’assit sur une chaise près de la porte et resta les
yeux fixés sur lui. Le lieutenant, en dépit de sa fureur, n’avait pas
changé d’attitude: sa casquette seulement était tombée et traînait par
terre. Il fronça ses épais sourcils noirs, tout en l’observant du coin
de l’œil. Et ce regard de côté, ce nez recourbé, toute cette grosse
personne mal bâtie, étalée là, semblèrent à Freya si singulièrement
comiques, que, si troublée qu’elle fût intérieurement, elle ne put
retenir un sourire. Elle fit de son mieux pour donner à ce sourire un
caractère conciliant. Elle ne voulait pas provoquer Heemskirk sans
nécessité.
Et, à la vue de ce sourire, le lieutenant se sentit mollir. Il ne lui
était jamais entré dans l’esprit que son apparence extérieure, celle
d’un officier de marine en uniforme, pouvait paraître ridicule à une
fille sans importance,--la fille du vieux Nielsen. Le souvenir de ses
bras autour du cou de Jasper l’irritait encore et l’excitait. «La
coquine!» pensait-il. «Elle sourit, hein? C’est ainsi que vous vous
amusez. Vous vous moquez de votre père à merveille, n’est-ce pas? Vous
aimez cette sorte de plaisanterie, n’est-ce pas? Eh bien! nous
verrons...» Il ne changea pas de position, mais sur ses lèvres pincées
flotta aussi un sourire, un sourire aigre et de mauvais augure, tandis
que son regard se remit à contempler la pointe de ses souliers.
Freya se sentait brûler d’indignation. Elle était radieusement blonde
dans la lumière de la lampe, ses belles mains posées l’une sur
l’autre... «L’odieuse créature», pensait-elle. Son visage soudain
s’empourpra de colère... «Vous avez effrayé ma femme de chambre», lui
dit-elle à haute voix. «Qu’est-ce qui vous a pris?»
Il pensait si profondément à elle que le son de sa voix prononçant ces
mots inattendus le troubla extrêmement. Il releva brusquement la tête
avec un air si égaré que Freya insista avec impatience:
--«Je veux dire Antonia. Vous lui avez fait un bleu au bras. Qu’est-ce
que cela signifie?»
--«Vous voulez vous quereller avec moi?» demanda-t-il avec embarras et
quelque stupéfaction. Il clignait des yeux comme un hibou. Il avait
vraiment l’air ridicule et Freya, comme un sens aigu du ridicule
extérieur:
--«Ma foi, non! Je n’y tiens pas.» Elle ne put se contenir. Elle éclata
de rire, un rire clair et nerveux auquel Heemskirk s’associa soudain
avec un rude «Ha! ha! ha!»
Un bruit de voix et de pas se fit entendre dans le couloir et Jasper,
accompagné de Nelson, entra. Le vieux Nelson lança vers sa fille un
regard approbateur, car il aimait qu’on mît le lieutenant de bonne
humeur. Et il s’associa à leur gaieté: «Maintenant, lieutenant, allons
dîner», dit-il, en se frottant joyeusement les mains. Jasper était allé
s’appuyer à la balustrade. Le ciel était rempli d’étoiles et, dans cette
nuit de velours bleu, la baie, en contre-bas, était d’un noir plus
profond, où les points rougeâtres des feux de mouillage du brick et de
la canonnière avaient l’air d’étincelles en suspens. «La prochaine fois
que ces feux de mouillage brilleront là en bas, j’attendrai qu’elle
vienne sur la dunette me dire: «Me voici», pensait Jasper: et il sentait
son cœur se gonfler dans sa poitrine, dilaté par un bonheur si pesant
qu’il lui arracha presque un cri. Il n’y avait pas la moindre brise.
Aucune feuille au-dessous de lui ne frémissait et la mer même n’était
qu’une ombre immobile et muette. Au loin, de pâles éclairs, les éclairs
de chaleur des Tropiques, jouaient parmi les étoiles basses, étincelles
brusques, vagues, dont la mystérieuse succession semblait les signaux
incompréhensibles de quelque distante planète.
Le dîner se passa tranquillement. Freya, calme mais pâle, était placée
en face de son père. Heemskirk affecta de ne parler qu’au vieux Nelson.
La tenue de Jasper fut exemplaire. Il sut contenir ses regards, plongé
dans le sentiment de la présence de Freya, comme on se baigne dans le
soleil sans lever les yeux vers le ciel. Et presque aussitôt après le
dîner, obéissant aux instructions qu’il avait reçues, il déclara qu’il
lui fallait regagner son bord.
Heemskirk ne levait pas les yeux. Enfoncé dans son rocking-chair et
tirant sur son cigare, il semblait préparer d’un air morose quelque
abominable éclat. C’était du moins l’impression qu’il faisait à Freya.
Le vieux Nelson s’empressa de dire: «Je descends avec vous.» Il avait
commencé une conversation sur les dangers de la côte de la
Nouvelle-Guinée et voulait raconter à Jasper quelques-unes de ses
expériences du temps où il y était. Jasper était un si bon public! Freya
fit un mouvement pour les accompagner, mais son père fronça les
sourcils, hocha la tête et indiqua d’une manière significative
l’immuable Heemskirk qui, les yeux mi-clos, continuait à souffler sa
fumée, en avançant les lèvres. Il ne fallait pas laisser le lieutenant
seul. Il pourrait s’en offenser, peut-être.
Freya se rendit à ces signes. «Peut-être vaut-il mieux que je reste»,
pensa-t-elle. Les femmes ne sont pas généralement portées à passer en
revue leur conduite, encore moins à la condamner. Les embarrassantes
absurdités masculines sont le plus souvent responsables de cet état de
choses. Mais, en regardant Heemskirk, Freya éprouva du regret et même
quelque remords. Son gros corps au repos donnait la sensation d’un être
gavé; mais en fait il avait fort peu mangé. Il avait beaucoup bu, en
revanche. Les lobes charnus de ses vilaines oreilles étaient écarlates.
Elles flamboyaient auprès des joues plates et jaunes. Il resta longtemps
sans même lever ses cils bruns. Être à la merci d’une pareille créature
était vraiment humiliant: et Freya, qui finissait toujours par être
franche avec elle-même, pensait avec regret: «Si seulement j’avais tout
dit à papa dès le début! Mais quelle vie impossible ne m’eût-il pas
faite?» Oui: les hommes ont bien des façons d’être absurdes: charmantes,
comme Jasper, impraticables, comme son père, odieuses, comme cet être
grotesquement vautré dans ce fauteuil. Fallait-il s’expliquer avec lui?
Peut-être n’était-ce pas nécessaire. «Oh! je ne peux pas lui parler»,
pensa-t-elle. Et quand Heemskirk, toujours sans la regarder, se mit
résolument à écraser sur le plateau à café son cigare à demi fumé, elle
prit peur: elle s’avança vers le piano, l’ouvrit brusquement et commença
à en frapper les touches avant même de s’être assise.
En un instant la véranda, tout le bungalow de bois dépourvu de tapis et
construit sur pilotis, s’emplit de sons bruyants et confus. Mais elle
n’en entendait pas moins, elle sentait peser sur le parquet les pas
lourds du lieutenant qui allait et venait dans son dos. Il n’était pas
absolument ivre, mais il avait assez bu pour que les suggestions d’une
imagination excitée pussent lui sembler réalisables et même habiles,
remarquablement habiles. Freya, qui le sentait arrêté juste derrière
elle, n’en continua pas moins à jouer sans tourner la tête. Elle jouait
avec feu un morceau très brillant, mais en entendant sa voix elle se
sentit devenir glacée. Ce fut la voix, pas les mots. L’insolente
familiarité de l’intonation l’épouvanta à tel point qu’elle ne comprit
pas d’abord ce qu’il disait. Il est vrai que son articulation était
pâteuse.
--«Je soupçonnais... Je soupçonnais naturellement quelque chose de vos
petites histoires. Je ne suis pas un enfant. Mais de soupçonner à
voir,--voir, vous entendez bien,--il y a une énorme différence. Une
pareille chose... Ma foi! On n’est pas de bois. Et quand un homme a été
tourmenté par une femme comme je l’ai été par vous, Mademoiselle Freya,
nuit et jour, cela va sans dire... Mais je suis un homme du monde. Vous
devez vous ennuyer ici... Dites-moi, vous n’allez pas bientôt cesser
cette musique infernale...?»
Cette dernière phrase fut la seule qu’elle put réellement comprendre.
Elle secoua la tête négativement et, au désespoir, mit la pédale forte,
mais le son du piano ne parvint pas à couvrir la voix du lieutenant.
--«Seulement, je suis surpris que vous puissiez... Le patron d’un simple
bateau de commerce anglais, un garçon quelconque! Cette tourbe insolente
qui infeste les îles! Je me débarrasserais volontiers de cette engeance!
Tandis que vous avez ici un bon ami, un homme prêt à se mettre à vos
pieds, vos jolis pieds,--un officier, un homme de bonne famille. C’est
étrange, n’est-ce pas? mais que voulez-vous! Vous êtes digne d’un
prince!»
Freya ne tourna même pas la tête. Son visage s’était raidi d’horreur et
d’indignation. Cette aventure passait son imagination. Il n’était pas
dans son caractère de se lever brusquement et de s’enfuir. Il lui
semblait, en outre, que si elle bougeait on ne pouvait savoir ce qui
arriverait. Son père allait revenir dans un instant et l’autre serait
obligé de partir. Il valait mieux ignorer,--ignorer. Elle continua à
jouer fort et correctement, comme si elle eût été seule, comme si
Heemskirk n’eût pas existé. Cette façon de faire exaspéra celui-ci.
--«Allez. Vous pouvez tromper votre père», cria-t-il avec colère, «mais
vous ne vous moquerez pas de moi. Cessez ce bruit infernal. Freya... Eh!
déesse scandinave de l’Amour. Assez! vous entendez? Voilà ce que vous
êtes... de l’amour. Mais les dieux païens ne sont que des diables
déguisés, et c’est ce que vous êtes, vous aussi: un véritable diable!
Cessez, je vous dis, ou je vous enlève de ce tabouret.»
Debout derrière elle, il la dévorait des yeux: depuis la couronne dorée
de sa tête absolument rigide jusqu’à ses talons, la ligne de ses
magnifiques épaules, les courbes de sa belle silhouette qui se balançait
légèrement devant le clavier. Elle était vêtue d’une robe légère: les
manches bordées de dentelle s’arrêtaient aux coudes. Un ruban de satin
lui entourait la taille. Dans un accès d’irrésistible témérité il posa
ses deux mains sur cette taille,--alors cette exaspérante musique
s’arrêta net. Mais si vive qu’elle fût à en éviter le contact (le
tabouret se renversa avec fracas) les lèvres d’Heemskirk, visant son
cou, posèrent un avide baiser juste derrière son oreille. Un profond
silence régna pendant un moment. Puis il se mit à rire doucement.
Il fut quelque peu décontenancé de lui voir un visage blême, immobile et
ses grands yeux d’un violet pâle qui le fixaient, pétrifiés. Elle
n’avait pas prononcé un seul mot. Elle le regardait, s’appuyant d’une
main étendue à l’angle du piano, tandis que, de l’autre, elle frottait
machinalement et avec persistance l’endroit que les lèvres d’Heemskirk
avaient touché.
--«Qu’y a-t-il!» dit-il, offensé. «Ça vous étonne? Écoutez, pas de
bêtise. Vous n’allez pas me dire qu’un baiser vous effraye à ce
point-là... Je sais à quoi m’en tenir... On ne me fera pas faire le pied
de grue.»
Il la regardait en face avec une telle intensité qu’il ne pouvait plus
voir distinctement son visage. Autour de lui tout lui semblait embrumé.
Il en oublia le tabouret renversé, se prit le pied dedans et buta
légèrement, tout en disant d’un ton aimable:
--«Je ne suis pas un idiot, vraiment. Quelques baisers pour
commencer...»
Il n’eut pas le temps d’en dire davantage, car sa tête reçut un terrible
choc, accompagné d’un bruit pareil à celui d’une explosion. Freya avait
allongé son robuste bras avec une telle force que la rencontre de sa
paume et de la joue plate du lieutenant le fit à moitié pivoter sur
lui-même. Tout en poussant un faible cri rauque, le lieutenant porta ses
deux mains au côté gauche de son visage qui avait pris soudain un ton
brique. Freya, très droite, ses yeux violets devenus plus sombres, la
paume de sa main tremblant encore de ce coup, tandis qu’un sourire
retenu montrait légèrement l’éclat de ses dents blanches, entendit le
pas lourd et rapide de son père, dans le sentier, en bas de la véranda.
Son expression perdit tout caractère agressif et trahit aussitôt une
sincère inquiétude. Elle était ennuyée pour son père. Elle se baissa
rapidement pour relever le tabouret de piano, comme pour effacer toute
trace de ce qui venait de se passer... Mais c’était inutile. Elle avait
repris son attitude, une main légèrement posée sur le piano, avant que
le vieux Nelson eût atteint le haut des marches.
Pauvre père! Comme il allait être furieux, et ennuyé! Et ensuite, que de
craintes, que de peine! Pourquoi n’avait-elle pas été franche avec lui
dès le début? Le regard étonné et innocent de son père l’atteignit au
vif. Mais il ne la regardait pas. Il considérait Heemskirk, qui le dos
tourné, et les mains à la figure, jurait entre ses dents et (elle le
voyait de profil) lui lançait des regards furieux d’un seul œil noir,
d’un œil mauvais.
--«Qu’y a-t-il?» demanda le vieux Nelson, bouleversé.
Elle ne répondit rien. Elle était en train de penser à Jasper sur le
pont du brick, regardant vers le bungalow éclairé, et elle eut peur.
C’était une bénédiction que l’un d’eux au moins fût à bord, loin de tout
cela. Elle souhaitait seulement qu’il pût être à des centaines de milles
de là. Et pourtant elle n’était pas certaine de le souhaiter. Si Jasper,
à ce moment, avait été mystérieusement poussé à reparaître sur la
véranda, elle eût envoyé à tous les diables son entêtement, sa fermeté,
sa maîtrise de soi, et elle se fût jetée dans ses bras.
--«Qu’y a-t-il? Qu’y a-t-il?» insista le vieux Nelson qui ne soupçonnait
rien, mais que ce silence irritait. «Il y a un instant tu jouais un
morceau, et...»
Freya, incapable de parler, tant elle appréhendait ce qui allait arriver
(et elle était en outre fascinée par cet œil noir) fit un léger signe de
tête dans la direction du lieutenant comme pour dire: «Il n’y a qu’à le
regarder.»
--«Eh! quoi!» s’écria le vieux Nelson. «Je vois. Mon Dieu...»
En même temps il s’était approché prudemment d’Heemskirk qui, éclatant
en incohérentes imprécations, tapait du pied. L’indignité du coup, la
rage de se voir joué, le ridicule de la scène et l’impossibilité de se
venger le rendaient fou au point de lui donner envie de hurler de
fureur.
--«Oh! oh! oh!» hurlait-il, en arpentant la véranda tout en trépignant
comme s’il voulait à chaque pas faire passer son pied à travers le
plancher.
--«Eh quoi, êtes-vous blessé?» demanda le vieux Nelson ahuri. La vérité
éclaira soudain son esprit innocent. «Mon Dieu, mon Dieu!» s’écria-t-il,
illuminé. «Va me chercher du cognac, vite, Freya!... Etes-vous sujet à
cela, lieutenant? Sale affaire, hein? Je connais cela, je connais cela.
J’en devenais fou moi-même tout à coup, autrefois... Et la petite
bouteille de laudanum dans le placard à pharmacie aussi, Freya! Regarde
bien... Tu ne vois pas qu’il a mal aux dents?»
Et quelle autre explication aurait en effet pu se présenter à l’esprit
sans malice du pauvre vieux Nelson, en voyant cette joue tenue à deux
mains, ces regards furieux, ces trépignements, l’agitation désordonnée
de ce corps? Il eût fallu une pénétration surnaturelle pour en découvrir
la véritable cause. Freya n’avait pas bougé. Elle observait le regard
noir et sauvagement inquisiteur qu’Heemskirk fixait sur elle. «Ah! tu
voudrais bien être parti!» se disait-elle. Elle le regardait sans
broncher. La tentation de mettre fin à tout sans plus d’ennuis, fut
irrésistible. Elle fit à son père un presque imperceptible geste
d’assentiment et sortit.
--«Rapporte vite ce cognac», cria le vieux Nelson, comme elle
disparaissait dans le couloir.
Heemskirk se soulagea en lançant dans sa direction une bordée d’injures,
en hollandais et en anglais. Il divaguait tout son soûl, arpentant la
véranda, bousculant les chaises, tandis que le vieux Nelson (ou Nielsen)
dont la sympathie était vivement éveillée par ces preuves d’une violente
souffrance, s’empressait autour de son cher (et redouté) lieutenant,
comme une poule autour de son poussin.
--«Mon Dieu! mon Dieu! Ça fait si mal? Je connais bien ça. Il y avait
des fois où j’effrayais ma pauvre femme. Est-ce que ça vous arrive
souvent, lieutenant?»
Heemskirk l’écarta brutalement, en poussant un rire bref comme celui
d’un fou. Mais son hôte trébuchant ne le prit pas mal: un homme qu’un
violent mal de dents met hors de lui n’est pas responsable.
--«Allez dans ma chambre, lieutenant», lui dit-il avec empressement.
«Jetez-vous sur mon lit. Nous vous donnerons quelque chose pour vous
soulager dans un instant.»
Il saisit le pauvre patient par le bras et l’entraîna doucement vers le
lit sur lequel Heemskirk, dans un nouvel accès de rage, se jeta avec une
telle violence qu’il rebondit sur le matelas à la hauteur d’un pied au
moins.
--«Eh! bien, vrai!» s’écria Nelson atterré. Et sans plus attendre il se
précipita pour aller chercher le cognac et le laudanum, fort ennuyé de
voir qu’on mettait si peu d’empressement à abréger les tortures de son
précieux invité. En fin de compte il rapporta ces choses lui-même.
Une demi-heure plus tard il s’arrêta dans le corridor, surpris
d’entendre à plusieurs reprises un bruit faible, d’une nature
mystérieuse et qui tenait le milieu entre le rire et les sanglots. Il
fronça le sourcil; puis il se dirigea droit vers la chambre de sa fille
et frappa à la porte.
Freya, son pâle visage encadré par ses cheveux blonds qui tombaient sur
une robe de chambre bleu foncé, entr’ouvrit la porte.
La pièce n’était que faiblement éclairée. Antonia, pelotonnée dans un
coin, se balançait en poussant de faibles gémissements. Le vieux Nelson
n’avait pas une grande expérience des diverses sortes de rire féminin,
mais il était sûr d’avoir entendu rire.
--«C’est vraiment très peu charitable, très peu charitable», dit-il,
d’un air très mécontent. «Je me demande ce qu’un homme qui souffre a de
si amusant? J’aurais cru qu’une femme,--une jeune fille...»
--«Il était si drôle», murmura Freya, dont les yeux étincelaient
étrangement dans la demi-obscurité du couloir. «Et puis, tu sais, il ne
me plaît pas», ajouta-t-elle, d’une voix hésitante.
--«Drôle?» répéta le vieux Nelson, stupéfait de découvrir une telle
insensibilité dans un être si jeune. «Il ne te plaît pas! Veux-tu dire
que parce qu’il ne te plaît pas, tu...? Pourquoi? c’est simplement
cruel. Tu ne sais pas que c’est une des plus atroces sortes de
souffrance. Il y a des chiens qui en sont devenus fous.»
--«Il a certainement l’air d’être devenu fou», reprit Freya avec un
effort, comme si elle luttait contre un sentiment caché.
Mais son père était lancé.
--«Et tu sais comment il est. Il remarque tout. C’est un homme à
s’offenser au moindre prétexte,--comme tous les Hollandais,--et je tiens
à rester en bons termes avec lui. C’est comme cela, ma fille: si le
rajah allait faire quelque sottise,--et tu sais comme moi combien il est
boudeur et indocile,--si les autorités se mettaient dans la tête que mon
influence sur lui n’est pas bonne, tu te trouverais sans un toit sur la
tête...»
--«C’est insensé, papa!» s’écria-t-elle, d’une voix mal assurée, et elle
s’aperçut qu’il était en colère, assez en colère pour devenir ironique:
oui, le vieux Nelson (ou Nielsen), ironique. Juste un éclair.
--«Bien sûr, si tu as des ressources personnelles, une maison, une
plantation que j’ignore...» Mais il était incapable de soutenir
longtemps ce ton-là. «Je te dis qu’ils me chasseraient d’ici»,
murmura-t-il avec force, «sans la moindre compensation, cela va sans
dire. Je connais ces Hollandais. Et le lieutenant est un homme à mettre
tout en branle. Il a l’oreille des fonctionnaires influents. Je ne
voudrais le blesser pour rien au monde, pour rien au monde,--sous
quelque prétexte que ce soit. Qu’est-ce que tu dis?...»
Ce n’avait été qu’une exclamation inarticulée. Si jamais elle avait eu
la moindre intention de tout lui dire, elle y avait maintenant renoncé.
C’était impossible, à la fois, par égard pour la dignité de son père et
pour le repos de son pauvre esprit.
--«Il ne m’intéresse pas beaucoup moi-même», avoua dans un soupir le
vieux Nelson. «Il se sent mieux maintenant, reprit-il après un silence.
Je lui ai donné mon lit pour la nuit. Je dormirai sur la véranda, dans
le hamac. Non, je ne peux pas dire qu’il me plaise beaucoup non plus,
mais de là à rire d’un homme parce qu’il devient fou de douleur, il y a
une distance. Je suis surpris, Freya. Il a un côté de la figure tout à
fait rouge.»
Les épaules de la jeune fille tremblaient convulsivement sous les mains
qu’il avait posées paternellement sur elles. La moustache ébouriffée lui
balaya le front comme il l’embrassait en lui souhaitant bonne nuit. Elle
referma la porte et revint jusqu’au milieu de la pièce avant de se
laisser aller à un rire las, sans aucune vivacité.
--«Rouge. Un peu rouge», se répétait-elle. «Je l’espère bien, ma foi. Un
peu...»
Ses cils étaient humides. Antonia, dans son coin, gémissait et riait, et
l’on ne pouvait dire où finissaient les gémissements et où commençaient
les rires.
La maîtresse et la servante s’étaient mutuellement énervées, car Freya,
en s’enfuyant dans sa chambre, y avait trouvé Antonia et lui avait tout
raconté.
--«Je t’ai vengée, ma fille», s’était-elle écriée.
Et elles s’étaient mises à pleurer de rire et à rire en pleurant, tout
en échangeant des recommandations. «Chut, pas si fort! Reste
tranquille!» disait l’une et «J’ai si peur... Quel méchant homme!»
disait l’autre.
Antonia avait très peur d’Heemskirk. Son aspect lui faisait peur, ses
yeux et ses sourcils, sa bouche, son nez et ses jambes. Rien n’était
plus rationnel. Elle pensait que c’était un méchant homme parce que, à
ses yeux, il en avait l’air. Dans la pénombre de la pièce où ne brûlait
qu’une veilleuse à la tête du lit de Freya, la camériste, sortant de son
coin, se traîna aux pieds de sa maîtresse, et murmura, suppliante:
--«Il y a le brick. Le capitaine Allen. Courons-y tout de suite, oh!
courons-y! J’ai si peur! Courons. Courons!»
--«Moi! M’enfuir!» pensait Freya, sans abaisser son regard sur sa
servante terrifiée. «Jamais!»
Toutes les deux, l’énergique maîtresse, sous la moustiquaire, et la
servante terrorisée couchée en rond sur une natte au pied du lit, ne
dormirent guère cette nuit-là. Celui qui ne dormit pas du tout, ce fut
le lieutenant Heemskirk. Il resta étendu sur le dos, à remâcher sa
colère en regardant dans le noir. Des visions flamboyantes et
d’humiliantes réflexions se succédaient dans son esprit, y entretenant,
y accroissant la colère. Une jolie histoire à raconter! Il ne fallait
absolument pas que cela se sût. Il fallait dévorer cet outrage en
silence. Charmante affaire! Dupé, bafoué et frappé par cette femme,--et
probablement dupé aussi par le père. Mais, non! Nielsen n’était qu’une
victime de plus de cette coquine éhontée, de cette impudente, de cette
fine mouche, qui riait, embrassait, mentait...
--«Non; il ne m’a pas dupé», pensait le lieutenant torturé. «Mais je ne
serai pas fâché de lui faire payer cela, tout de même, pour être un
pareil imbécile...»
Oui, un de ces jours, peut-être. Il avait du moins pris une résolution:
celle de sortir de très bonne heure de cette maison. Il ne pensait pas
pouvoir se retrouver en face de cette femme sans se mettre hors de lui.
«Enfer et damnation! Quatre cent mille diables! Je vais étouffer ici
avant qu’il ne fasse jour!» se disait-il à lui-même, étendu rigide sur
le lit de Nelson, en s’efforçant de respirer.
Il se leva à la pointe du jour et se disposa à ouvrir la porte
précautionneusement. De faibles bruits dans le couloir l’inquiétèrent,
et de l’endroit où il resta caché il vit Freya qui sortait. A cette vue
il ne se sentit plus le courage de se glisser par l’entre-bâillement de
la porte, mais il pouvait apercevoir par cette petite fente l’extrémité
de la véranda. Freya s’était dirigée de ce côté pour voir le brick
doubler la pointe. Elle portait sa robe de chambre bleue: elle était
pieds nus parce que, n’ayant pu dormir que vers le matin, elle n’avait
fait qu’un bond, dans la crainte d’arriver trop tard. Heemskirk ne
l’avait jamais vue ainsi, avec ses cheveux qui épousaient doucement la
forme de sa tête et formaient une tresse blonde dans son dos, et avec
cet air d’extrême jeunesse, cette intensité, cette vie. Il en resta
d’abord interdit, puis il se mit à grincer des dents. Il ne pouvait
vraiment pas se trouver en face d’elle. Il marmotta un juron et resta
immobile derrière la porte.
Elle poussa un long soupir en apercevant le brick qui venait
d’appareiller et prit la longue-vue de Nelson qui était suspendue à des
crochets, assez haut contre le mur. La large manche de la robe de
chambre glissa, découvrant son bras blanc jusqu’à l’épaule. Heemskirk,
saisissant brusquement la poignée de la porte comme pour la broyer, se
sentit comme un homme ivre qu’on vient de remettre sur ses pieds.
Freya savait qu’il l’observait. Elle l’avait vu. Elle avait vu la porte
bouger au moment où elle sortait du couloir. Elle savait qu’il avait les
yeux fixés sur elle, et en ressentait une dédaigneuse amertume, un
triomphant mépris.
--«Ah! tu es là!» pensait-elle, en ajustant la lorgnette: «Eh bien,
regarde alors!»
Les îlots verts semblaient des ombres noires, la mer cendrée était lisse
comme du verre, la robe claire de l’aube incolore sur laquelle le brick
ne semblait qu’une ombre montrait vers l’orient un ourlet de lumière.
Aussitôt que Freya eut distingué Jasper qui sur le pont, dirigeait sa
propre lorgnette vers le bungalow, elle laissa retomber la sienne et
leva ses deux beaux bras blancs au-dessus de sa tête. Dans cette
attitude d’élan suprême, elle demeurait immobile, rayonnante de se
savoir l’objet de l’adoration que Jasper adressait à la forme que de
là-bas il voyait dans le champ de sa lorgnette; et réchauffée en même
temps par le sentiment de la passion mauvaise, des yeux brûlants de
convoitise que l’autre tenait rivés dans son dos. La ferveur de son
amour, le caprice de son esprit, et cette mystérieuse connaissance de la
nature masculine que les femmes apportent en naissant, faisaient naître
en elle cette pensée.
--«Tu regardes, tu le veux, tu le dois. Eh bien! tu verras quelque
chose.»
Elle porta les deux mains à ses lèvres, et elle envoya un baiser
par-dessus la mer, comme si elle voulait jeter son cœur avec lui sur le
pont du brick. Son visage était rose, ses yeux brillaient. Son geste
passionné, mainte fois répété, semblait vouloir envoyer des baisers par
centaines, encore et encore, tandis que le soleil qui montait lentement
apportait au monde l’enchantement de la couleur, rendait vertes les
îles, bleue la mer, et blanc le brick,--d’un blanc éblouissant dans le
déploiement de ses voiles,--avec la tache rouge du pavillon britannique
comme une langue de feu à la tête du mât. Et, chaque fois, elle
murmurait avec plus de chaleur: «Prends ceci, et encore ceci, et
encore...» jusqu’à ce que tout à coup elle laissât retomber ses bras.
Elle avait vu le pavillon s’abaisser pour lui répondre, et le moment
d’après, la pointe lui masqua la coque du navire. Alors elle se détourna
de la balustrade, et, passant lentement devant la porte de la chambre de
son père, les yeux baissés, et le visage empreint d’une expression
énigmatique, elle disparut derrière le rideau.
Mais au lieu d’aller jusqu’au bout du couloir, elle resta là cachée et
immobile pour voir ce qui allait se passer. La grande véranda demeura
vide un moment. Puis la porte de la chambre du vieux Nelson s’ouvrit
tout à coup et elle en vit sortir Heemskirk chancelant. Il avait les
cheveux en broussaille, les yeux rouges, et sa figure non rasée semblait
très noire. Il lançait des regards furieux à droite et à gauche: il
aperçut sa casquette sur une table, s’en empara et se dirigea vers
l’escalier, tranquillement, mais d’une démarche étrange, hésitante,
comme le dernier effort d’une force défaillante.
Aussitôt que sa tête eut disparu au-dessous du niveau du plancher, Freya
sortit de derrière le rideau, les lèvres serrées, et sans montrer la
moindre douceur dans ses yeux. Il n’allait pas partir sans payer le
prix. Cela jamais, jamais. Elle était toute vibrante, elle avait goûté
du sang. Il fallait faire comprendre à Heemskirk qu’elle savait qu’il
l’avait épiée: il fallait qu’il sût qu’on l’avait vu s’esquiver
l’oreille basse. Mais courir jusqu’à la barrière et crier derrière lui,
c’eût été enfantin, déplacé, vulgaire. Et crier quoi? Quel mot? Quelle
phrase? Non; c’était impossible. Alors que faire? Elle fronçait les
sourcils. Elle découvrit le moyen, courut au piano qui toute la nuit
était resté ouvert, et le monstre de palissandre se mit à rugir
sauvagement. Elle frappa des accords comme si elle tirait des coups de
feu dans la direction de ce gros homme vêtu d’un large pantalon blanc et
d’un uniforme noir à pattes d’or, et elle le poursuivit avec le même
morceau qu’elle avait joué la veille au soir, une œuvre moderne et
passionnée où la musique dépeignait l’amour, et qui avait plus d’une
fois rivalisé avec les orages sur ce groupe d’îles. Elle en accentuait
le rythme avec une malice triomphante, si absorbée dans cette tâche
qu’elle ne remarqua pas la présence de son père qui, après avoir passé
sur sa chemise de nuit un vieil ulster à carreaux avait couru jusqu’à la
véranda pour savoir la raison de cette exécution matinale. Il la
regardait avec stupéfaction.
--«Mais qu’y a-t-il?... Freya?...» Sa voix était presque étouffée par le
son du piano. «Qu’est devenu le lieutenant?» cria-t-il.
Elle le regarda comme si son âme était perdue dans la musique, avec des
yeux absents.
--«Parti.»
--«Quoi?... Où?»
Elle secoua légèrement la tête et se mit à jouer plus fort. Le regard
innocemment anxieux du vieux Nelson, partant de la porte ouverte de sa
chambre, se mit à explorer toute la pièce de fond en comble, comme si le
lieutenant eût été quelque chose d’assez petit pour pouvoir ramper par
terre ou grimper au mur. Mais un coup de sifflet strident, venu d’en
bas, perça le grondement sonore qui sortait du piano en vagues
vibrantes. Le lieutenant était déjà en bas de la baie, sifflant son
canot pour l’emmener à bord. Et il semblait extrêmement pressé, car il
siffla de nouveau presque aussitôt, attendit un moment, et envoya alors
un appel long, interminable, aussi pénible à entendre que s’il eût
poussé un cri perçant sans reprendre haleine. Freya cessa soudain de
jouer.
--«Il a regagné son bord», s’écria le vieux Nelson tout troublé par cet
événement. «Qu’est-ce qui l’a fait partir de si bonne heure? Drôle de
garçon! Diablement susceptible, aussi! Je ne serais pas surpris que ce
fût ta conduite d’hier soir qui l’ait blessé. Je t’ai prévenue, Freya.
Tu lui as, pour ainsi dire, ri au nez, pendant qu’il souffrait les
tortures de la névralgie. Ce n’est pas une façon de te faire aimer. Tu
l’as froissé.»
Les mains de Freya reposaient maintenant immobiles sur le clavier: elle
inclina sa belle tête, en proie à un soudain mécontentement, à une
lassitude nerveuse, comme si elle venait de traverser une crise
épuisante. Le vieux Nelson (ou Nielsen), l’air affligé, roulait des
plans politiques dans sa tête chauve.
--«Je crois que je ferais bien d’aller me renseigner à bord, ce matin, à
une heure quelconque», déclara-t-il. «Pourquoi ne m’apporte-t-on pas mon
thé? Tu entends, Freya? Tu m’as vraiment étonné, je dois te le dire. Je
ne pensais pas qu’une jeune fille pouvait être aussi peu charitable. Et
le lieutenant se croit un de nos amis! Quoi? Non? Toujours est-il qu’il
se dit notre ami, et c’est quelque chose pour quelqu’un dans ma
position. Certainement! Oh! oui, il faut que j’aille à bord.»
--«Vraiment?» murmura distraitement Freya: puis, à part elle-même, elle
ajouta: «Pauvre homme!»
V
Pour ce qui est des sept semaines suivantes, tout ce qu’il est
nécessaire de dire, c’est, d’abord, que le vieux Nelson (ou Nielsen) ne
réussit pas à faire sa visite diplomatique. La canonnière _Neptune_ de
Sa Majesté le Roi des Pays-Bas, commandée par un lieutenant fou de rage,
appareilla à une heure singulièrement matinale. Quand le père de Freya
descendit au rivage, après avoir veillé à ce que sa précieuse récolte de
tabac fût convenablement exposée au soleil, la canonnière doublait déjà
la pointe. Ce fut une circonstance que le vieux Nelson déplora durant
bien des jours.
--«Je ne sais vraiment pas dans quelle disposition d’esprit il est
parti», déclarait-il d’un ton lamentable à son impassible fille. Cette
impassibilité le stupéfiait. L’indifférence de Freya allait presque
jusqu’à l’effrayer.
Il faut rappeler en outre que, ce même jour, la canonnière _Neptune_,
faisant route vers l’est, dépassa le brick _Bonito_ encalminé en vue de
Carimata, le cap à l’est lui aussi. Son capitaine, Jasper Allen, se
perdant consciemment dans une tendre et absorbante rêverie dont la chère
Freya faisait l’objet, ne se leva même pas de sa chaise-longue sur
l’arrière, pour jeter un coup d’œil au _Neptune_ qui passa si près que
la fumée sortie soudain de sa courte cheminée noire ondula entre les
mâts du _Bonito_, obscurcissant un moment la blancheur ensoleillée de
ses voiles consacrées au service de l’amour. Jasper n’avait même pas
tourné la tête pour le voir. Mais, Heemskirk, sur la passerelle avait
longuement et attentivement examiné le brick, du plus loin qu’il avait
pu l’apercevoir, en s’accrochant nerveusement à la rambarde de cuivre
devant lui, jusqu’à ce que les deux bâtiments s’étant rapprochés, il
perdît toute confiance en lui-même, et allât s’enfermer dans la chambre
à cartes, en frappant violemment la porte derrière lui. Les sourcils
froncés, la bouche tordue par une sardonique méditation, il demeura là
plusieurs heures immobile,--comme une sorte de Prométhée en proie à un
désir impie, les entrailles déchirées par le bec et les serres de la
passion humiliée.
On ne chasse pas cette sorte de volatile aussi facilement qu’un poulet.
Dupé, bafoué, trompé, éconduit, outragé, ridiculisé;--bec et serres!
Quel sinistre oiseau! Le lieutenant n’avait pas envie de devenir la
risée de l’Archipel, et d’être l’officier de marine qui s’est fait
gifler par une jeune fille. Était-il possible qu’elle aimât réellement
ce misérable trafiquant? Il essayait de ne pas penser,--mais pires que
des pensées, des impressions définies venaient l’assaillir dans sa
retraite. Il la voyait,--vision nette, précise, modelée, colorée,
éclairée,--il la voyait tenir par le cou cet individu. Et il fermait les
yeux, pour découvrir aussitôt que ce n’était pas là un remède. Un piano
se mettait à jouer près de lui, très nettement: et il portait les mains
à ses oreilles sans plus de succès. C’était vraiment intolérable, dans
cette solitude. Il sortit de la chambre à cartes et se mit à parler de
choses et d’autres à l’officier de quart sur la passerelle, mais il
entendait toujours l’accompagnement moqueur d’un piano fantôme.
Il faut encore indiquer ici que le lieutenant Heemskirk au lieu de
poursuivre sa route dans la direction de Ternate, où on l’attendait, fit
un crochet pour relâcher à Macassar, où personne n’escomptait son
arrivée. Une fois là, il fournit certaines explications et développa une
certaine proposition au gouverneur, ou à quelque autre autorité, et
obtint de pouvoir faire ce qu’il jugerait le mieux le cas échéant. C’est
pourquoi le _Neptune_, délaissant absolument Ternate, fit route au nord
en longeant la côte montagneuse des Célèbes, puis traversant l’étroite
passe, alla se poster, le long d’une côte basse bordée de forêts
vierges, inviolées et muettes, sur une mer phosphorescente la nuit,
bleu-foncé le jour avec d’étincelantes taches vertes au-dessus de récifs
submergés. Pendant des jours on eût pu voir le _Neptune_ croiser
lentement en vue de ce sombre rivage, ou stationner avec un air attentif
auprès des embouchures argentées de larges estuaires, sous le grand ciel
lumineux dont rien ne venait jamais adoucir ni voiler l’éclat et qui
inondait la terre de l’éternelle clarté des tropiques,--cette clarté
dont l’incessante splendeur oppresse l’âme d’une inexprimable mélancolie
plus intime, plus pénétrante, plus profonde, que la grise tristesse des
brumes du Nord.
* * * * *
Le brick de commerce _Bonito_ apparut, doublant lentement un promontoire
couvert d’une forêt sombre à l’embouchure argentée d’une large rivière.
La brise qui lui donnait de l’erre n’aurait pas agité la flamme d’une
torche. Il déboucha d’un rideau de feuilles immobiles, mystérieusement
silencieux, comme un blanc fantôme, et son imperceptible mouvement lui
donnait un air à la fois solennel et furtif. Jasper accoudé aux haubans
du grand mât et la tête dans la main, pensait à Freya. Tout au monde la
lui rappelait. La beauté de la femme aimée se retrouve dans les beautés
de la nature. L’ondulation des collines, les courbes d’une côte, les
sinuosités d’une rivière sont moins suaves que les lignes harmonieuses
de son corps, et la grâce de sa démarche légère suggère le pouvoir de
ces forces occultes qui commandent aux aspects les plus séduisants du
monde visible.
Attaché aux choses comme le sont tous les hommes, Jasper aimait son
navire,--la maison de ses rêves. Il lui prêtait un peu l’âme de Freya.
Son pont était le point d’appui de leur amour. La possession de son
brick apaisait sa passion, lui apportait la certitude calmante d’un
bonheur déjà conquis.
La pleine lune était déjà haute, parfaite et sereine, elle flottait dans
l’air aussi calme et limpide que le regard des yeux de Freya. On
n’entendait pas un bruit à bord du brick.
--«Elle sera ici, près de moi, par des soirées semblables», pensait-il
avec ravissement.
Et ce fut à ce moment, au milieu de cette paix, de cette sérénité, dans
le plein éclat de la lune propice aux amoureux, sur une mer sans une
ride, sous un ciel sans nuage, comme si la nature entière avait pris par
dérision son aspect le plus clément, que la canonnière _Neptune_, se
détachant de la côte sombre à l’abri de laquelle elle s’était défilée,
s’avança pour couper la route au _Bonito_ qui se dirigeait vers la mer.
Aussitôt qu’on eut vu la canonnière sortir de son embuscade, Schultz,
l’homme à la voix séduisante, commença à donner les signes d’une
singulière agitation. Tout le jour, depuis qu’on avait quitté le village
malais situé assez haut sur la rivière, il avait eu un air hagard et
avait rempli ses obligations comme un homme qui a quelque chose sur la
conscience. Jasper l’avait remarqué, mais le second, se détournant,
comme s’il ne voulait pas qu’on le regardât, avait marmotté qu’il avait
mal aux dents et un peu de fièvre. Assez violemment sans doute au moment
où, dans le dos de son capitaine, il s’était écrié: «Qu’est-ce qu’il
peut bien nous vouloir?» Un homme tout nu exposé à un vent glacé et qui
s’efforcerait de ne pas grelotter n’aurait pas eu une intonation plus
rauque ni plus hésitante. Mais ce pouvait être la fièvre,--il avait pu
prendre froid.
--«Il veut nous ennuyer, tout simplement», répondit Jasper, de fort
bonne humeur. «Ce n’est pas la première fois. Nous serons bientôt
fixés.»
Et, en effet, les deux bâtiments furent bientôt à portée de voix. Le
brick, avec ses lignes harmonieuses et ses voiles blanches, avait l’air
d’un sylphe vaporeux dans le clair de lune. La canonnière, basse sur
l’eau, trapue, avec ses moignons de mâts dénudés comme des arbres morts,
se détachait sur le ciel lumineux de cette nuit resplendissante et
projetait une ombre lourde sur la bande d’eau qui séparait les deux
navires.
Freya les hantait l’un et l’autre comme un esprit doué du don d’ubiquité
et comme si elle eût été l’unique femme au monde. Jasper se rappela la
recommandation instante qu’elle lui avait faite de se montrer prudent et
circonspect dans tous ses actes et toutes ses paroles, lorsqu’il était
loin d’elle. A cette rencontre inattendue, il sentit à son oreille le
souffle même de ces recommandations hâtives qui accompagnaient
d’ordinaire le dernier instant de leurs réunions, il entendait encore le
murmure à demi-plaisant de ces mots: «Et vous savez, mon petit, je ne
vous le pardonnerais pas», qu’elle prononçait en lui pressant rapidement
le bras, ce à quoi il répondait par un tranquille et confiant sourire.
Heemskirk, lui, était hanté d’une toute autre manière. Pour lui il ne
s’agissait pas de murmures, mais de visions. Il voyait la jeune fille
tenant par le cou un misérable vagabond, ce vagabond, le vagabond qui
venait précisément de répondre à son signal. Il la voyait traversant
pieds nus une véranda, avec de grands yeux clairs et avides, pour aller
regarder un brick,--ce brick. Si encore elle avait crié, si elle l’avait
grondé, injurié... Mais non, elle avait simplement triomphé de lui.
C’était tout. Éconduit (il le croyait fermement), dupé, trompé, outragé,
frappé, ridiculisé... Bec et serres! Les deux hommes, hantés de façon si
différente par Freya des Sept-Iles, n’étaient pas à égalité.
Dans l’immobilité intense, semblable à celle du sommeil, qui s’était
appesantie sur les deux bâtiments, dans un monde qui ne semblait être
qu’un rêve suave, un canot tiré par des marins javanais traversa la
bande d’eau sombre et accosta le brick. Le sous-officier blanc qui le
commandait, le canonnier probablement, monta à bord. C’était un petit
homme, avec un gros ventre et une voix poussive. Au clair de lune, son
visage gras et immobile avait l’air inanimé et il marchait en tenant ses
gros bras écartés comme s’il eût été empaillé. Ses petits yeux malins
brillaient comme des morceaux de mica. Il pria Jasper, dans un mauvais
anglais, de vouloir bien se rendre à bord du _Neptune_.
Jasper ne s’attendait pas à une demande aussi inaccoutumée. Mais après
courte réflexion il décida de ne laisser paraître ni ennui, ni surprise.
La rivière d’où il sortait avait été depuis plusieurs années le théâtre
d’agitations politiques et il pensait bien que ses visites à cet endroit
n’étaient pas vues d’un très bon œil. Mais il ne s’inquiétait guère de
déplaire aux autorités, si redoutables aux yeux du vieux Nelson. Il se
disposa à quitter le brick, et Schultz le suivit jusqu’à la lisse comme
s’il voulait lui dire quelque chose, mais en fin de compte il demeura
silencieux. Jasper, en enjambant le bastingage remarqua sa figure pâle.
Les yeux de l’homme qui, à bord du brick, avait triomphé des effets de
sa psychologie particulière le regardaient avec une expression muette et
suppliante.
--«Qu’y a-t-il?» demanda Jasper.
--«Je me demande comment ça va finir», dit-il de cette belle voix qui
avait séduit Freya elle-même. Mais qu’était devenu son timbre charmant?
Ces mots avaient résonné comme le croassement d’un corbeau.
--«Vous êtes malade», assura Jasper.
--«Je voudrais être mort», déclara étrangement Schultz en se parlant à
lui-même, sous l’effet d’un trouble mystérieux. Jasper le regarda
attentivement, mais ce n’était pas le moment d’étudier l’accès morbide
d’un homme en proie à la fièvre. Il n’avait pas absolument l’air de
délirer, et pour le moment cela suffisait. Schultz fit un bond en avant.
--«Cet homme vous veut du mal», dit-il désespérément. «Il vous veut du
mal, capitaine. Je le sens et je...»
Il suffoqua sous le coup d’une inexplicable émotion.
--«Ça va bien, Schultz. Je me lui en donnerai pas l’occasion», répliqua
brusquement Jasper et il s’élança dans le canot.
A bord du _Neptune_, Heemskirk, debout, les jambes écartées, dans la
clarté de la lune, son ombre couleur d’encre s’allongeant en travers du
pont, ne fit aucun signe à son approche; mais à la vue de cet homme il
lui sembla que la mer se soulevait dans sa poitrine. Jasper attendait
devant lui en silence.
Remis ainsi en contact direct, ils retrouvèrent immédiatement le
caractère de leurs rencontres occasionnelles au bungalow de Nelson.
Chacun d’eux ignora l’autre: Heemskirk, avec mauvaise humeur, Jasper,
avec une parfaite et indifférente tranquillité.
--«Que se passe-t-il sur cette rivière dont vous venez de sortir?»
demanda brusquement le lieutenant.
--«Je ne sais rien de leurs agitations, si c’est de cela que vous voulez
parler», répondit Jasper. «J’y ai débarqué un demi chargement de riz
pour lequel je n’ai rien demandé et je suis parti. Il n’y a pas
d’affaires possibles là-bas en ce moment: mais ils seraient morts de
faim d’ici une semaine si je n’étais pas venu.»
--«Intervention! Intervention anglaise! Et supposez que ces coquins ne
méritent rien de mieux que de mourir de faim, hein?»
--«Il y a des femmes et des enfants, vous le savez», remarqua Jasper,
d’un ton tranquille.
--«Ah! oui! Quand un Anglais parle de femmes et d’enfants, on peut être
sûr qu’il y a quelque anguille sous roche. Nous examinerons cela.»
Ils parlaient l’un après l’autre, comme de purs esprits, de simples voix
dans l’air: car ils se regardaient comme s’il n’y avait rien devant eux,
ou, tout au plus, avec l’attention qu’on prête à des objets inanimés. Il
y eut un moment de silence. Heemskirk venait de penser tout d’un coup:
«Elle va tout lui raconter. Elle va tout lui raconter en riant et en le
prenant par le cou.» Et le désir soudain d’anéantir Jasper sur place fut
si violent qu’il le priva presque de ses sens. Il en perdit la parole,
la vue. Pendant un moment il ne put absolument pas voir Jasper. Mais il
l’entendit qui demandait, comme une voix qui fût venue du bout du monde:
--«Dois-je en conclure que le brick est saisi.»
Heemskirk se reprit dans un transport de satisfaction maligne.
--«Parfaitement. Je vais vous remorquer à Macassar.»
--«Les tribunaux décideront de la légalité de tout ceci», reprit Jasper,
en voyant que la chose devenait sérieuse, mais sans se départir d’une
indifférence affectée.
--«Oh! oui, les tribunaux! Certainement. Quant à vous, je vous garde à
bord.»
La consternation de Jasper en se voyant séparé de son navire ne se
trahit que par une immobilité de pierre. Cela ne dura qu’un instant. Il
se retourna et héla le brick. Schultz répondit:
--«Oui, capitaine.»
--«Soyez prêts à prendre une remorque de la canonnière. On nous mène à
Macassar.»
--«Grands Dieux! Et pour quoi faire, capitaine?» répondit faiblement une
voix anxieuse.
--«Par bonté pure, je suppose», cria Jasper ironiquement d’un ton
décidé. «Nous aurions pu rester ici encalminés pendant des jours. Et par
hospitalité. On m’invite à rester ici, à bord.»
La réponse à ce renseignement fut une violente explosion de détresse.
«Eh! quoi? Schultz a-t-il perdu tout ressort?» se demanda Jasper avec
inquiétude: et, en proie à un malaise qui lui avait été jusque-là
inconnu, il se mit à examiner attentivement son brick. La pensée de se
voir séparé de son navire,--pour la première fois depuis leur
association,--atteignit dans ses fondements pourtant profonds une force
de caractère qui s’abritait d’une apparente insouciance. Pendant ce
temps ni Heemskirk ni son ombre n’avaient bougé.
--«Je vais envoyer l’équipage d’un canot et un officier à bord de votre
navire», déclara-t-il sans s’adresser à personne en particulier. Jasper,
s’arrachant à la contemplation de son brick, se retourna et sans
qu’aucune passion, ni même presqu’aucune expression vint colorer sa
voix, protesta avec force contre de tels procédés. Ce à quoi il pensait
c’était le retard. Il comptait les jours. Macassar était précisément sur
sa route: y être remorqué lui faisait gagner du temps. D’un autre côté,
il faudrait supporter d’ennuyeuses formalités. Mais l’affaire était
vraiment par trop absurde. «Le cancrelat est devenu fou», pensa-t-il.
«On va me relâcher immédiatement. Et au cas où on ne le ferait pas,
Mesman fournira une caution pour moi.» Mesman était un marchand
hollandais avec lequel Jasper faisait beaucoup d’affaires, c’était une
personne considérable à Macassar.
--«Vous protestez? Hein?» murmura Heemskirk, et il resta un moment
immobile, planté sur ses deux jambes écartées, et la tête baissée comme
s’il étudiait son ombre comique aux contours nets. Puis il fit un signe
au corpulent canonnier, qui se tenait près de lui, immobile, comme un
spécimen empaillé d’homme gras, avec son visage inanimé et ses petits
yeux étincelants. L’homme s’approcha et se mit au garde à vous.
--«Vous monterez à bord du brick avec un armement de canot.»
--«Ya, mynherr!»
--«Vous mettrez un de vos hommes à la barre tout le temps», reprit
Heemskirk qui donnait ses ordres en anglais, apparemment pour
l’édification de Jasper. «Vous entendez?»
--«Ya, mynherr.»
--«Vous resterez sur le pont tout le temps.»
--«Ya, mynherr.»
Il sembla à Jasper qu’avec le commandement du brick on lui arrachait le
cœur de la poitrine. Heemskirk, changeant de ton, demanda:
--«Quelles armes avez-vous à bord?»
A cette époque tous les navires qui faisaient le commerce dans les mers
de Chine étaient autorisés à porter une certaine quantité d’armes pour
assurer leur défense.
--«Dix-huit fusils avec leurs baïonnettes qui se trouvaient à bord du
navire quand je l’ai acheté. On les a déclarés.»
--«Où sont-ils?»
--«Cabine avant. Le second a la clef.»
--«Vous en prendrez possession», déclara Heemskirk au canonnier.
--«Ya, mynherr.»
--«Et pour quoi faire? Qu’est-ce que cela veut dire?» cria Jasper, puis
il se mordit la lèvre. «C’est monstrueux», murmura-t-il.
Heemskirk leva un moment un regard lourd et souffrant.
--«Vous pouvez disposer», fit-il au canonnier. Le gros homme salua et
partit.
Pendant les trente heures qui suivirent, ce remorquage fut interrompu
une fois. A un signal fait du haut du gaillard d’avant du brick, en
agitant un pavillon, la canonnière stoppa. Le spécimen de sous-officier
mal empaillé descendit dans son canot et monta à bord du _Neptune_: et
il se précipita dans la cabine de son commandant: l’agitation où le
mettait une nouvelle qu’il avait à transmettre se trahissait par le
clignement de ses petits yeux. Ils restèrent tous deux enfermés quelque
temps, cependant que Jasper appuyé à la lisse essayait de découvrir ce
qui avait bien pu se passer d’extraordinaire à bord de son brick. Mais
rien de fâcheux ne paraissait être arrivé à bord: il surveilla la sortie
du canonnier, et quoiqu’il eût évité de parler à qui que ce fût depuis
la fin de son entretien avec Heemskirk, il arrêta l’homme sur le pont
pour lui demander comment allait son second.
--«Il ne se sentait pas très bien quand je l’ai quitté», expliqua-t-il.
Le gros sous-officier qui se tenait rigide comme si l’effort à faire
pour porter son gros ventre devant lui l’y obligeait, comprit avec
difficulté. Ses traits demeurèrent parfaitement impassibles, mais à la
fin ses petits yeux clignèrent rapidement.
--«Oh, ya! Le second. Ya, ya! Mais, mein Gott, c’est un bien drôle
d’homme!»
Jasper ne put en obtenir davantage, car le Hollandais se précipita dans
son canot et retourna à bord du brick. Mais il se consola en pensant que
toute cette désagréable et absurde aventure allait bientôt finir. On
était en vue de la rade de Macassar. Heemskirk en se rendant sur la
passerelle passa près de lui. Pour la première fois le lieutenant
regarda Jasper avec une intention marquée: et l’étrange façon dont il
roulait les yeux était si drôle,--il y avait longtemps que Jasper et
Freya étaient d’accord pour trouver le lieutenant drôle,--elle
témoignait un enchantement si extatique, comme s’il savourait un morceau
de choix, que Jasper ne put retenir un sourire. Après quoi, il se
retourna vers son brick.
Cet objet de sa tendresse qu’animait un peu de l’âme de Freya, ce seul
point d’appui de deux vies dans ce vaste monde, cette assurance de sa
passion, ce compagnon d’aventure, qui avait le pouvoir de faire que la
calme et adorable Freya fût un jour contre sa poitrine et qu’il pût
l’emporter jusqu’au bout du monde, le voir, ce magnifique navire qui
incarnait son orgueil et son amour, captif, au bout d’une remorque,
n’était pas assurément un agréable spectacle. C’était comme un
cauchemar; comme si, par exemple, on eût vu en rêve un oiseau de mer
chargé de chaînes.
Mais qu’eût-il pu regarder d’autre? La beauté de son navire lui montait
au cœur avec la puissance d’un sortilège, au point qu’il en oubliait où
il était. Et en outre, ce sentiment de supériorité que la certitude
d’être aimé donne à un jeune homme, cette illusion d’être mis au-dessus
de la fatalité par le tendre regard des yeux d’une femme, l’aidaient,
une fois le premier choc passé, à supporter toute cette affaire avec une
confiance amusée. Que pouvait-il bien arriver à l’objet d’élection de
Freya?
C’était l’après-midi, le soleil était derrière les deux bâtiments alors
qu’ils mirent le cap sur le port. «La plaisanterie du cancrelat va
bientôt finir», pensait Jasper sans grande animosité. Comme un marin
auquel ces parages étaient familiers il pouvait, d’un simple coup d’œil,
comprendre ce qu’on allait faire. «Bon, pensait-il, il va par la Passe
de Spermonde. Nous allons doubler le récif de Tamissa dans un instant.»
Et il se remit à contempler son brick, cette preuve de son existence
matérielle et sentimentale qui, bientôt, serait de nouveau en sa
possession. Sur une mer calme comme un lac, une ride profonde ondulait
et s’écartait sous son avant, car le puissant _Neptune_ le remorquait à
toute allure, comme s’il se fût agi d’un pari. Le canonnier hollandais
apparut à l’avant du _Bonito_ et avec lui deux ou trois hommes. Ils
regardaient dans la direction de la côte et Jasper se perdit dans son
extase amoureuse.
Le son grave du sifflet de la canonnière le fit tressaillir par sa
soudaineté. Il regarda lentement autour de lui. Rapide comme l’éclair,
il fit un bond et s’élança sur le pont.
--«Vous allez droit sur le récif de Tamissa!» hurla-t-il.
Du haut de la passerelle, Heemskirk le regarda par-dessus son épaule:
deux hommes faisaient tourner rapidement la roue du gouvernail et le
_Neptune_ s’écartait déjà rapidement du bord de l’eau pâle qui marquait
la place du danger. Ah! juste à temps! Jasper se retourna instantanément
pour regarder son brick: et avant même qu’il eût compris
que,--conformément aux ordres évidemment donnés d’avance au canonnier
par Heemskirk,--la remorque avait été larguée au coup de sifflet, avant
qu’il eût eu le temps de pousser un cri ou de faire un geste, il vit son
brick partir à la dérive et courant sur son erre, dépasser l’arrière de
la canonnière. Il suivit le glissement de sa forme harmonieuse avec des
yeux agrandis par l’incrédulité, affolés par l’horreur. Des cris à bord
du brick lui parvinrent comme un terrible et confus murmure tandis que
le sang lui battait aux oreilles et que son navire allait toujours. Il
courait droit, déployant toute sa vitesse avec un air de grâce et de vie
incomparables. Il courut jusqu’à ce que la surface unie de l’eau qui
s’étendait devant lui sembla s’affaisser soudain, comme si elle eût été
aspirée: et, avec un tremblement étrange et violent de sa mâture, il
stoppa, s’inclina un peu et demeura immobile. Il demeura immobile sur le
récif, cependant que le _Neptune_, faisant un large détour, poursuivait
à toute allure par la Passe de Spermonde, le cap sur la ville. Le brick
demeurait immobile, parfaitement immobile, dans une attitude fatale et
singulière. En un instant la subite mélancolie des choses que la
décadence a touchées s’était appesantie sur lui dans le rayonnement du
soleil: ce n’était plus qu’une tache dans l’éclat désert de l’espace,
avec un air déjà de solitude, et déjà de désolation.
--«Retenez-le», cria une voix de la dunette.
Jasper s’était élancé pour courir à son brick comme un homme se
précipite au secours d’une créature vivante et aimée, à deux doigts de
la mort. «Retenez-le! Ne le lâchez pas!», vociférait le lieutenant du
haut de l’échelle tandis que Jasper se débattait comme un fou sans un
mot, sa tête seule émergeant au milieu des marins du _Neptune_ qui
s’étaient jetés sur lui. «Tenez-le... Je n’ai pas la moindre envie de le
voir se noyer.»
Jasper cessa de se débattre.
Un à un ils le lâchèrent: ils s’écartèrent graduellement, en le
regardant en silence, le laissant seul au milieu d’un espace vide, comme
pour lui donner assez de place pour tomber après cet effort. Il ne
chancela même pas. Une demi-heure plus tard, quand le _Neptune_ jeta
l’ancre devant la ville, il n’avait pas encore bougé, il n’avait remué
ni bras ni jambes. Aussitôt que le bruit de la chaîne de la canonnière
eût cessé, Heemskirk descendit lourdement de la passerelle.
--«Appelez un sampan», ordonna-t-il d’un ton sombre, en passant devant
la sentinelle à la coupée, et il se dirigea lentement vers l’endroit où
Jasper, objet de bien des regards craintifs, se tenait les yeux fixés
sur le pont, comme absorbé dans une rêverie.
Heemskirk s’approcha et le regarda pensivement, les doigts sur les
lèvres. Il était là, ce vagabond privilégié, le seul homme à qui cette
fille infernale pouvait raconter l’histoire? Mais il ne la trouverait
pas drôle. L’histoire du Lieutenant Heemskirk... Non, il m’en rirait
pas. Il avait l’air d’un homme qui ne rirait plus jamais de sa vie.
Soudain Jasper leva les yeux. Son regard dénué de toute autre expression
que celle de l’égarement, croisa celui d’Heemskirk qui, sombre,
l’observait.
--«Échoué», dit-il à voix basse, et d’une voix étouffée. «Échoué»,
répéta-t-il à voix plus basse encore et comme s’il observait en lui-même
la naissance d’une terrible et stupéfiante sensation.
--«Juste à l’étale de haute mer, en marée d’équinoxe», déclara Heemskirk
avec une violence triomphante qui éclata et retomba. Il s’arrêta, comme
s’il était soudainement las, en fixant sur Jasper son regard arrogant,
sur lequel un secret désenchantement, ombre inévitable de toute passion,
sembla passer comme un nuage. «Juste à l’étale», répéta-t-il en se
redressant farouchement pour ôter de sa tête sa casquette galonnée et
faire à la coupée un salut horizontal et dérisoire: «Et maintenant»,
dit-il, «vous pouvez descendre à terre et aller devant les tribunaux, si
vous voulez, sacré Anglais!»