III

Quelques semaines plus tard, comme j’arrivais le matin de bonne heure à

Singapour, au retour d’un voyage dans le sud, j’aperçus le brick à

l’ancre, harmonieux et splendide comme toujours, avec son air d’avoir

été retiré d’une vitrine et posé sur l’eau au moment même.

Il était assez loin en rade, mais je fis route pour entrer et pris mon

poste habituel assez près devant la ville. Je n’avais pas achevé mon

petit déjeuner qu’un quartier-maître vint me dire que l’embarcation du

capitaine Allen se dirigeait vers le bord.

Son élégante yole accosta à toute allure et en deux bonds il avait

grimpé notre échelle et me serrait la main d’une nerveuse étreinte,

tandis que son regard m’interrogeait avidement, car il supposait que

j’avais touché aux Sept-Iles pendant mon voyage. Je pris dans ma poche

une petite lettre soigneusement pliée qu’il m’enleva des mains sans

cérémonie et qu’il emporta sur le pont pour la lire à son aise. Après

lui avoir donné un peu de temps, je l’y rejoignis et le trouvai marchant

de long en large: car la nature de ses émotions l’agitait, même aux

moments où il était le plus absorbé.

Il me fit de la tête un geste triomphant.

--«Eh bien, mon cher», me dit-il, «maintenant je vais pouvoir compter

les jours!»

Je compris ce qu’il voulait dire. Je savais que les jeunes gens avaient

déjà décidé de partir ensemble sans préliminaires officiels. Le vieux

Nelson (ou Nielsen) n’aurait jamais accepté d’accorder paisiblement la

main de Freya à ce compromettant Jasper. Grands Dieux! Que diraient

d’une telle union les autorités hollandaises! Cela peut paraître

ridicule: mais il n’y a rien au monde d’aussi égoïstement entêté qu’un

homme timoré qui craint pour son «petit domaine», comme disait en

s’excusant le vieux Nelson. Un cœur qu’une panique particulière a envahi

est à l’épreuve de la raison, des sentiments et du ridicule. C’est un

caillou.

Jasper était d’avis de faire sa demande tout de même et de prendre

ensuite une décision: mais c’était Freya qui avait décidé qu’il valait

mieux ne rien dire, attendu que «Papa se ferait du mauvais sang à en

perdre la tête». Il était capable de s’en rendre malade, et alors elle

n’aurait pas le cœur de le quitter. On a ici un exemple de la clarté des

vues féminines et de la netteté du raisonnement féminin. Et, d’ailleurs,

Mademoiselle Freya pouvait lire dans l’âme du «pauvre cher papa» comme

une femme lit dans l’âme d’un homme,--comme dans un livre ouvert. Une

fois sa fille partie, le vieux Nelson ne se ferait plus de mauvais sang.

Il pousserait de grands cris, et se lamenterait interminablement, mais

ce n’était pas la même chose. Les véritables agonies de l’indécision,

l’angoisse d’un conflit de sentiments lui seraient épargnées. Et comme

il était trop simple pour se mettre en fureur, il ne tarderait pas,

après une période de lamentation, à se consacrer à «son petit domaine»

et à rester en bons termes avec les autorités.

Le temps ferait le reste. Et Freya pensait qu’elle pourrait supporter

d’attendre, tout en gouvernant à la fois son foyer à bord de ce joli

brick et l’homme qui l’aimait. C’était tout à fait la vie qui convenait

à quelqu’un comme elle qui avait appris à marcher sur le pont d’un

navire. Elle était l’enfant des navires, l’enfant de la mer si jamais il

en fut. Et naturellement elle aimait Jasper et avait confiance en lui:

mais il y avait un peu d’anxiété dans son orgueil. C’est très joli et

fort romanesque que de posséder à soi une épée bien trempée et

résistante, mais savoir si c’est la meilleure arme à opposer aux coups

de bâton du Destin,--c’est une autre question.

Elle savait que d’elle et de Jasper, c’était elle qui avait le plus de

substance; épargnez-moi, je vous prie, les plaisanteries faciles, je ne

parle pas ici de leurs poids. En son absence elle était un peu anxieuse,

et de mon côté, moi qui étais un confident parfaitement sûr, je prenais

la liberté de lui murmurer fréquemment: «Le plus tôt sera le mieux.»

Mais Mademoiselle Freya avait une forme très particulière d’obstination,

et la raison qui lui faisait retarder cette décision était

caractéristique: «Pas avant mon vingt-et-unième anniversaire: de façon à

ce que les gens soient bien convaincus que je suis assez vieille pour

savoir ce que je fais.»

Jasper lui était si soumis qu’il n’avait jamais protesté contre ce

décret. Elle était magnifique, quoi qu’elle pût dire ou faire: il n’y

avait pas de doute à cet égard. Il était, me semble-t-il, assez subtil

pour en être flatté au fond,--quelquefois. Et pour le consoler, il avait

son brick qui semblait imprégné de l’esprit de Freya, puisque tout ce

qu’il faisait à bord il le faisait toujours avec la suprême sanction de

son amour.

--«Oui. Je vais bientôt commencer à compter les jours», répéta-t-il.

«Encore onze mois. Il va falloir faire trois voyages pendant ce

temps-là.»

--«Prenez garde de ne pas vous créer des ennuis en voulant en faire

trop», lui dis-je en matière d’avertissement. Mais ma prudence ne

rencontra qu’un rire et un geste d’enthousiasme. «Bah! Rien, rien ne

saurait arriver au brick», s’écria-t-il, comme si la flamme de son cœur

pouvait éclairer les nocturnes ténèbres de mers inconnues, et comme si

l’image de Freya pouvait être un infaillible phare au milieu des bancs

invisibles: comme si les vents avaient à se faire les serviteurs de son

avenir, les étoiles à combattre pour lui dans leur course: comme si la

magie de sa passion avait le pouvoir de faire flotter un navire sur une

goutte de rosée ou de le faire passer par le chas d’une

aiguille,--simplement parce que ce navire avait le destin étonnant

d’être le serviteur d’un amour assez privilégié pour rendre toutes les

routes de la terre, sûres, resplendissantes et faciles.

--«Je suppose», lui dis-je, lorsqu’il eut fini de rire de ma très

innocente remarque, «je suppose que vous appareillez aujourd’hui.»

C’était en effet son intention. S’il ne l’avait pas fait à la pointe du

jour, c’est uniquement qu’il avait attendu mon arrivée.

--«Et imaginez ce qui m’est arrivé hier», continua-t-il. «Mon second m’a

quitté subitement. Impossible autrement. Et comme on ne peut trouver

personne en si peu de temps, je m’en vais prendre Schultz avec moi. Le

fameux Schultz! Ça ne vous étonne pas? Je suis allé déterrer Schultz

assez tard hier au soir, et non sans peine. «Je suis votre homme,

capitaine», m’a-t-il dit de sa merveilleuse voix, «mais je dois vous

dire que je n’ai pratiquement rien à me mettre sur le dos. Il m’a fallu

vendre toute ma garde-robe pour avoir de quoi manger d’un jour à

l’autre.» Quelle voix il a! On parle d’émouvoir des pierres! Mais les

gens ont l’air de s’y être habitués. Je ne l’avais jamais vu auparavant,

et vraiment les larmes m’en sont venues aux yeux. Heureusement il

faisait presque nuit. Je l’ai trouvé tranquillement assis sous un arbre

dans une plantation indigène, maigre comme un clou, et je me suis aperçu

que tout ce qu’il avait sur lui c’était un vieux gilet de coton et un

pyjama en loques. Je lui ai acheté six vêtements blancs et deux paires

d’espadrilles. Je ne peux pas partir sans un second. Il me faut

quelqu’un. Je vais à terre tout à l’heure pour signer son embarquement,

et je le ramènerai avec moi, car je reviens à bord juste pour lever

l’ancre. Eh bien! je suis fou, n’est-ce pas? Complètement fou, bien sûr!

Allez-y! Ne vous gênez pas! J’aime vous voir vous monter contre moi.»

Il s’attendait si évidemment à ce que je lui fisse une scène, que je

pris un malin plaisir à exagérer le calme de mon attitude.

--«Ce que l’on peut reprocher de pire à Schultz», commençai-je en me

croisant les bras et du ton le plus tranquille, «c’est sa fâcheuse

habitude de voler dans les magasins de tous les navires à bord desquels

il est. Il le fera. Il n’y a réellement que cela de fâcheux. Je ne peux

pas absolument croire l’histoire que raconte le capitaine Robinson

d’après laquelle Schultz se serait, à Chantabun, entendu avec des

bandits d’une jonque chinoise pour enlever l’ancre du bossoir tribord de

la goélette _Bohémienne_. L’histoire de Robinson est trop ingénieuse.

Cette autre histoire des mécaniciens du _Nan-Shan_ découvrant Schultz à

minuit, dans la chambre des machines, occupé à enlever à coups de

marteau les coussinets pour aller les vendre à terre me paraît plus

authentique. A part cette petite faiblesse, je vous accorde que Schultz

est un meilleur marin que beaucoup d’autres qui n’ont jamais bu de leur

vie, et qu’il n’est peut-être pas pire, moralement, que bien des gens

que nous connaissons, vous et moi, et qui n’ont jamais volé pour un sou.

Ce n’est pas exactement quelqu’un qu’on puisse souhaiter avoir à son

bord, mais puisque vous n’avez pas le choix, il peut faire l’affaire, je

crois. L’important, c’est de comprendre sa psychologie. Ne lui donnez

pas un sou avant qu’il ait fini. Pas un sou, même s’il vous le demande.

Car c’est réglé d’avance: aussitôt que vous lui donnerez de l’argent, il

se mettra à voler. Rappelez-vous ce que je vous dis.»

L’incrédulité étonnée de Jasper me fit plaisir à voir.

--«Pas possible!» s’écria-t-il. «Et pour quoi faire? Est-ce que vous

essayez de me faire marcher, mon vieux?»

--«Non. Pas le moins du monde. Il faut comprendre la psychologie de

Schultz. Ce n’est ni un fainéant ni un gredin. Ce n’est pas un de ces

garçons toujours en quête de quelqu’un pour leur payer à boire. Mais

qu’il aille à terre avec cinq dollars, ou cinquante, dans sa poche:

après le troisième ou quatrième verre il se grise et commence à devenir

charitable. Ou bien il s’en va jeter tout son argent par les fenêtres,

ou bien le distribuer autour de lui, le donner à qui veut le prendre.

Alors l’idée lui vient que la soirée ne fait que commencer, et qu’il

faudra encore un bon nombre de verres pour lui et ses amis avant le

lendemain matin. D’un pied léger il regagne le navire. Ni ses jambes ni

sa tête ne paraissent le moins du monde affectées. Une fois à bord il

s’empare simplement de la première chose qui lui paraît faire

l’affaire,--la lampe de cabine, une glène de filin, un sac de biscuits,

un bidon d’huile,--et vous le convertit en argent comptant sans y

réfléchir à deux fois. C’est son procédé. C’est à vous de veiller à ce

qu’il ne commence pas. Voilà tout.»

--«Que le diable emporte sa psychologie», murmura Jasper. «Mais un homme

avec une voix pareille est fait pour parler aux anges!... Croyez-vous

qu’il soit incurable?»

Je lui répondis que c’était mon opinion. «Personne ne l’a encore

poursuivi, mais personne ne veut plus l’employer. Il finira, j’en ai

peur, par mourir de faim dans quelque trou.»

--«Eh bien!» déclara Jasper, «le _Bonito_ ne fait pas d’affaires dans

les ports civilisés. Ça lui sera plus facile de se tenir tranquille.»

C’était la vérité. Les opérations du brick se faisaient sur des rivages

dénués de civilisation, avec d’obscurs rajahs établis dans des baies à

peu près inconnues: avec des établissements indigènes en amont de

rivières mystérieuses dont les estuaires sombres et bordés de forêts

s’ouvraient, parmi un chapelet de récifs vert clair ou d’éblouissants

bancs de sable, sur des détroits solitaires d’une eau bleue, calme et

toute scintillante de soleil. Le brick glissait tout blanc, seul, loin

des routes habituelles, doublait des caps sombres et menaçants,

émergeait, silencieux comme un fantôme, de promontoires qui

s’allongeaient tout noirs au clair de lune: ou bien immobile à l’ancre,

comme un oiseau de mer endormi, à l’ombre de quelque montagne sans nom,

il attendait un signal. On l’entrevoyait soudainement, par des jours de

brume ou de grains, prenant dédaigneusement de biais les lames courtes

et agressives de la mer de Java: ou bien on l’apercevait loin, loin,

petite tache blanche étincelante voltigeant à travers les masses

pourpres de nuages d’orage entassés à l’horizon. Parfois, sur les rares

routes régulières des navires, où la civilisation dissipe le mystère de

la sauvagerie, quand de naïfs passagers réunis le long du bastingage

s’écriaient avec intérêt en le désignant du doigt: «Oh! voici un yacht!»

le capitaine hollandais, avec un coup d’œil hostile, grognait d’un ton

méprisant: «Un yacht! Pensez-vous! C’est seulement cet Anglais de

Jasper. Un portefaix...»

--«Vous dites que c’est un bon marin», reprit Jasper, encore préoccupé

de ce désespérant Schultz à la voix si extraordinairement touchante.

--«De premier ordre. Demandez à n’importe qui. Tout à fait

excellent,--seulement impossible», lui déclarai-je.

--«Il aura une chance de se réformer à bord du brick», répondit Jasper

en riant. «Il n’aura aucune tentation de boire ni de voler là où je vais

cette fois.»

Je ne cherchai pas à en savoir davantage sur ce point. En fait, intimes

comme nous l’étions, j’avais une idée assez claire du genre de ses

transactions.

Mais comme nous allions à terre dans son canot, il me demanda tout à

coup: «A propos, savez-vous où est Heemskirk?»

Je le regardai du coin de l’œil, mais je fus vite rassuré. Ce n’était

pas l’amoureux qui m’avait posé cette question, mais le commerçant. Je

lui répondis que j’avais entendu dire à Palembang que le _Neptune_ était

de service du côté de Florès et de Sumbawa. Tout à fait en dehors de sa

route. Il s’en montra ravi.

--«Savez-vous», reprit-il, «que ce garçon-là, quand il est sur la côte

de Bornéo, s’amuse à démolir mes balises. J’ai dû en placer

quelques-unes pour me faciliter la montée et la descente des rivières.

Au début de cette année un commerçant des Célèbes encalminé dans une

_prau_ l’a observé. Il l’a vu lancer sa canonnière à toute vapeur sur

deux d’entre elles, l’une après l’autre, les mettre en pièces, puis

envoyer une embarcation en retirer une troisième que j’ai eu énormément

de mal il y a six mois à fixer comme échelle de marée au milieu d’un

banc de vase. Avez-vous jamais entendu parler de quelque chose d’aussi

exaspérant, hein?»

--«Il vaut mieux ne pas vous quereller avec ce garçon-là», remarquai-je

en passant, bien que cette nouvelle me parût assez fâcheuse. «Cela n’en

vaut pas la peine.»

--«Me quereller?» s’écria Jasper. «Je n’ai pas envie de me quereller. Je

n’ai pas envie de toucher un seul cheveu de sa vilaine tête. Mon cher,

quand je pense aux vingt et un ans de Freya, le monde entier est mon

ami, y compris Heemskirk. C’est tout de même un jeu dégoûtant.»

Nous nous séparâmes brusquement sur le quai, pressés que nous étions

l’un et l’autre de régler nos affaires. J’aurais été bien peiné si

j’avais pu penser que son rapide serrement de main qu’accompagnèrent les

mots «C’est bien long, mon vieux. Bonne chance!» devait marquer la

dernière de nos rencontres.

A son retour à Singapour j’étais loin, et il en était reparti lorsque

j’y revins. Il voulait à tout prix faire trois voyages avant les vingt

et un ans de Freya. A la baie de Nelson je le manquai aussi de deux

jours. Freya et moi nous parlâmes de «cet extravagant», de «ce parfait

idiot» avec un infini plaisir et la plus grande sympathie. Elle était

radieuse, et se montrait infiniment plus gaie, quoiqu’elle vînt tout

justement de se séparer de Jasper. Mais ce devait être leur dernière

séparation.

--«Embarquez aussi tôt que possible, Mademoiselle Freya», lui dis-je.

Elle me regarda bien en face; son visage était un peu coloré, et avec

une sorte d’ardeur nouvelle,--peut-être aussi avec un très léger trouble

dans sa voix, elle me répondit:

--«Le lendemain même.»

Oui. Le lendemain même de son vingt-et-unième anniversaire. Je fus ravi

de cette allusion à un sentiment profond. Il me sembla qu’enfin lui

pesait ce délai qu’elle s’était imposé. Je suppose que la récente visite

de Jasper y était pour quelque chose.

--«C’est parfait», approuvai-je. «Je serai infiniment plus tranquille

quand vous prendrez soin vous-même de cet extravagant. Ne perdez pas une

minute. Quant à lui, cela va sans dire, il sera au jour dit, à moins que

le ciel ne nous tombe sur la tête.»

--«Oui. A moins que...» répéta-t-elle dans un murmure pensif, en levant

les yeux vers ce ciel du soir dépourvu de toute trace de nuage. Nous

restâmes un moment silencieux, laissant errer nos regards sur la mer qui

semblait mystérieusement calme au crépuscule, comme si elle eût été

faite à souhait pour un long, long rêve dans la chaude nuit tropicale.

Et la paix qui s’étendait autour de nous semblait sans limites et sans

fin.

Puis nous parlâmes de Jasper sur notre ton habituel. Nous le trouvions

l’un et l’autre trop téméraire à beaucoup d’égards. Fort heureusement,

le brick était à la hauteur de la situation. On pouvait apparemment tout

exiger de lui. «C’est un amour de navire», déclara Mademoiselle Freya.

Elle et son père avaient passé une après-midi à bord. Jasper leur avait

offert le thé. Papa était bourru... Je me représentais le vieux Nelson

sous la tente blanche du brick, ruminant tranquillement sa mauvaise

humeur tout en s’éventant avec son chapeau. Un père de comédie... Comme

nouvelle preuve de l’extravagance de Jasper, j’appris qu’il était désolé

de n’avoir pu faire mettre des poignées d’argent massif à toutes les

portes des cabines. «Comme si je l’aurais laissé faire», ajouta

Mademoiselle Freya avec une plaisante indignation. Incidemment, j’appris

aussi que Schultz, ce kleptomane nautique à la voix pathétique, était

resté comme second avec l’approbation de Mademoiselle Freya. Jasper

avait confié à la dame de ses pensées son intention de réformer la

psychologie de ce pauvre diable. Oui, parfaitement. Le monde entier

était son ami, parce que le monde entier respirait le même air que

Freya.

Je ne sais plus comment j’amenai le nom d’Heemskirk dans la conversation

et, à ma grande surprise, je vis Mademoiselle Freya tressaillir. Ses

yeux eurent une expression qui ressemblait à de la détresse, cependant

qu’elle se mordait la lèvre comme pour s’empêcher de rire. Ah! oui.

Heemskirk s’était trouvé au bungalow en même temps que Jasper, mais il

était arrivé un jour après lui. Il était parti le même jour que le

brick, mais quelques heures plus tard.

--«Comme cela a dû être ennuyeux pour vous deux», lui dis-je avec

sympathie.

Ses yeux me lancèrent un éclair de gaieté effrayée, et tout à coup elle

se mit à rire, d’un rire clair: «Ha! ha! ha!»

J’y fis écho de tout cœur, mais pas avec une intonation aussi charmante:

«Ha! ha! ha! N’est-il pas grotesque? Ha! ha! ha!» Et en me rappelant ce

qu’avait de comique l’association des yeux ronds et furibonds du vieux

Nelson et de ses manières conciliantes envers le lieutenant, je me remis

à rire.

--«Il a l’air», bredouillai-je,--«il a l’air, ha! ha! ha!... entre vous

trois... d’un malheureux cancrelat. Ha! ha! ha!»

Elle eut encore un éclat de rire, courut vers sa chambre, et frappa la

porte derrière elle, me laissant profondément interdit. Je cessai de

rire immédiatement.

--«Qu’est-ce qui vous fait rire comme cela?» demanda la voix du vieux

Nelson, du milieu de l’escalier.

Il monta, s’assit, souffla, avec un air indiciblement stupide. Mais je

n’avais plus envie de rire. Et de quoi diable riions-nous de cette

façon-là? Je me sentis tout à coup extrêmement abattu.

Ma foi! c’était Freya qui avait commencé. Énervement de jeune fille,

pensai-je. Et vraiment il n’y avait pas de quoi s’en étonner.

Je ne répondis pas à la question du vieux Nelson, mais il avait été trop

inquiété par la visite de Jasper pour pouvoir penser à autre chose. Il

alla jusqu’à me demander si je ne voudrais pas essayer de faire

comprendre à Jasper qu’on ne désirait plus le voir aux Sept-Iles. Je lui

déclarai que ce n’était pas nécessaire. D’après ce que j’avais pu

comprendre dernièrement, j’avais des raisons de penser que Jasper Allen

ne le gênerait plus beaucoup à l’avenir.

«Dieu merci!», s’écria-t-il, et cela avec une telle gravité que je fus

sur le point de me remettre à rire, mais il n’en parut pas aussi rassuré

que je l’aurais cru. Heemskirk, semble-t-il, avait fait de son mieux

pour lui être désagréable. Le lieutenant avait terrifié le vieux Nelson

en s’étonnant de ce que le Gouvernement eût pu permettre à un blanc de

s’établir à cet endroit. «C’est absolument contraire à nos principes

habituels», avait-il remarqué. Il l’avait en outre accusé de n’être rien

d’autre qu’un Anglais. Il avait même essayé de lui chercher noise pour

n’avoir pas appris le hollandais.

--«Je lui ai dit que j’étais trop vieux pour l’apprendre maintenant»,

murmura le vieux Nelson (ou Nielsen) d’un air consterné. «Il m’a dit que

j’aurais dû l’apprendre depuis longtemps. Que j’avais gagné ma vie dans

les possessions hollandaises: que c’était honteux pour moi de ne pas

parler hollandais. Il était aussi furieux contre moi que si j’avais été

un Chinois.»

Il était évident que l’autre l’avait effroyablement harcelé. Il ne

mentionna pas le nombre de bouteilles de son meilleur vin qu’il avait dû

sacrifier sur l’autel de la réconciliation. Ç’avait dû être une

généreuse libation. Mais le vieux Nelson (ou Nielsen) était

naturellement hospitalier. Ce n’est pas cela qui l’affectait et je

regrettais seulement que cette vertu s’épanchât au profit du commandant

de la canonnière _Neptune_. Je brûlais d’envie de lui dire que selon

toute probabilité il serait également débarrassé des visites

d’Heemskirk. Je ne le fis pas par peur (c’était absurde, je l’admets)

d’éveiller en lui des soupçons. Comme si avec ce père de comédie

parfaitement dénué d’artifice, pareille chose était à craindre!

Ce fut Freya qui, assez étrangement, prononça les derniers mots au sujet

d’Heemskirk, et précisément dans ce sens-là. Au dîner, le lieutenant

revenait avec persistance dans la conversation du vieux Nelson. A la fin

je murmurai à mi-voix: «Au diable le lieutenant!» Je voyais bien que la

jeune fille commençait à s’énerver aussi.

--«Et il n’allait pas bien du tout,--n’est-ce pas, Freya?» continuait à

marmotter le vieux Nelson, «peut-être est-ce ce qui le rendait si

hargneux, hein, Freya? Il avait l’air malade quand il nous a quittés si

brusquement. Il doit avoir quelque chose au foie, aussi.»

--«Oh! il finira bien par s’en remettre», s’écria Freya avec impatience.

«Et ne continue donc pas à te faire du mauvais sang pour lui, papa.

Vraisemblablement tu ne le reverras pas de si tôt.»

Le regard qu’elle me lança en réponse à mon discret sourire était dénué

de toute gaieté. Ses yeux semblaient s’être creusés, sa figure avoir

blêmi en deux heures. Nous avions trop ri. Elle était surmenée. Surmenée

par l’approche du moment décisif. Après tout, sincère, courageuse, et

habituée comme elle l’était à ne compter que sur elle-même, elle avait

dû ressentir profondément la force et le poids de sa résolution. La

violence même de l’amour qui l’avait entraînée à ce point avait dû être

pour elle un grand effort moral, où entrait probablement aussi un peu de

remords. Car elle était honnête,--et là, de l’autre côté de la table, le

pauvre vieux Nelson (ou Nielsen) la regardait de ses yeux ronds, si

pathétiquement comique avec son air farouche qu’il y avait vraiment de

quoi toucher le cœur le plus indifférent.

Il se retira de bonne heure dans sa chambre pour se calmer en examinant

ses comptes avant de s’endormir. Nous restâmes tous les deux sur la

véranda encore une heure environ, mais nous n’échangeâmes que des

phrases languissantes sur des sujets sans intérêt, comme si notre longue

conversation de la journée sur le seul sujet important eût épuisé notre

sensibilité. Il y avait quelque chose pourtant qu’elle eût pu dire à un

ami. Mais elle n’en fit rien. Nous nous séparâmes silencieusement.

Peut-être se défia-t-elle de mon absence masculine de sens commun,

peut-être... O Freya!

Comme je descendais le sentier à pic qui menait au débarcadère, je me

trouvai dans l’ombre des rochers et des buissons, face à face avec une

silhouette de femme drapée dont l’apparition m’effraya d’abord. Elle

avait débouché brusquement d’un rocher, en travers de mon chemin. Mais

je compris bien vite que ce ne pouvait être que la femme de chambre de

Freya, une métisse Portugaise de Malacca. On apercevait de temps à autre

son visage olivâtre et ses dents étincelantes aux abords de la maison.

Je l’avais observée de loin quelquefois, assise à l’ombre d’arbres

fruitiers, brossant et tressant ses longs cheveux noirs comme le jais.

Cela semblait être la principale occupation de ses loisirs. Nous avions

souvent échangé des signes de tête et des sourires, et même quelques

mots. C’était une jolie fille. Et je l’avais vue une fois faire des

grimaces amusantes et expressives derrière le dos d’Heemskirk. J’avais

compris (d’après ce que m’avait dit Jasper) qu’elle était dans la

confidence, comme une camériste de comédie. Elle devait accompagner

Freya sur le chemin irrégulier du mariage et du bonheur. Qu’avait-elle à

errer ainsi le soir aux abords de la baie?--à moins qu’elle n’eût

elle-même quelque amour--me demandai-je. Mais je ne voyais personne aux

Sept-Iles qui pût, à ma connaissance, faire son affaire. L’idée me vint

subitement que c’était moi qu’elle avait attendu ainsi.

Elle hésita, enveloppée de la tête aux pieds, comme une ombre timide. Je

m’avançai d’un pas, et ce que j’éprouvai ne regarde personne.

--«Qu’y a-t-il?» demandai-je à voix basse.

--«Personne ne sait que je suis ici», murmura-t-elle.

--«Et personne ne peut nous voir», murmurai-je en retour.

Le murmure des mots: «J’ai eu si peur», atteignit mon oreille. Juste à

ce moment, à quarante pieds au-dessus de nos têtes, de la véranda encore

éclairée, nous parvint, inattendue et saisissante, la voix de Freya qui,

claire et impérieuse, criait:

--«Antonia.»

Avec une exclamation étouffée, la forme hésitante disparut du sentier.

Un buisson frémit près de moi: puis ce fut de nouveau le silence.

J’attendis un moment, interdit. Les lumières sur la véranda

s’éteignirent. J’attendis encore un instant, puis je repris mon chemin

jusqu’au navire, plus étonné que jamais.

Si je me rappelle particulièrement bien les circonstances de cette

visite, c’est que ce fut la dernière fois que je vis le bungalow du

vieux Nelson. A mon arrivée à Singapour je trouvai des dépêches qui

m’obligèrent à débarquer sur-le-champ et à rentrer en Europe sans délai.

Je n’eus pas une minute à perdre pour pouvoir attraper le paquebot qui

partait le lendemain, mais j’eus tout de même le temps d’écrire deux

courtes lettres, l’une à Freya, l’autre à Jasper. Quelque temps après

j’écrivis à loisir, cette fois à Allen seul. Je ne reçus aucune réponse.

Je me mis à la recherche de son frère, ou plutôt de son demi-frère, un

_solicitor_ de la Cité, un petit homme blême et calme qui me considéra

attentivement par-dessus ses lunettes. Jasper était le seul enfant du

second mariage de son père, opération qui n’avait pas eu l’heur de

plaire à la première famille.

--«Vous n’avez pas entendu parler de lui depuis des siècles»,

répétai-je, fort ennuyé. «Puis-je me permettre de vous demander ce que

vous voulez dire par «des siècles» dans cette circonstance?»

--«Je veux dire que je ne me soucie absolument pas d’entendre parler de

lui», répliqua le petit homme de loi devenu soudain grincheux.

Je ne pouvais blâmer Jasper de ne pas perdre son temps à correspondre

avec un parent aussi insupportable. Mais pourquoi ne m’écrivait-il

pas,--à moi un si bon ami, après tout: un assez bon ami pour trouver à

son silence l’excuse de l’oubli naturel à un état d’extrême béatitude.

J’attendis avec indulgence: mais rien ne vint. Et l’Orient sembla

disparaître de ma vie sans un écho, comme une pierre qui tombe dans un

puits.

Entre terre et mer · 第 23 / 28 题