L’affaire du brick _Bonito_ fit nécessairement sensation à Macassar, la
plus jolie et peut-être la plus propre d’aspect de toutes les villes des
Iles, mais où les événements sont rares. Le «port», avec sa population
spéciale, ne fut pas long à savoir que quelque chose venait de se
passer. On avait remarqué loin en mer un vapeur remorquant un voilier,
et quand le vapeur arriva seul, laissant l’autre en rade, cela ne manqua
pas d’attirer l’attention. Que se passait-il donc? On ne voyait que sa
mâture,--voiles serrées--, à la même place vers le sud. Et le bruit se
répandit bientôt, d’un bout à l’autre de la grande rue encombrée, qu’il
y avait un navire sur le banc de Tamissa. La foule interprétait
correctement les apparences. Quant à leur cause, cela passait sa
pénétration, car qui eût pu associer une femme vivant à neuf cent milles
de là avec l’échouage d’un navire sur le banc de Tamissa, ou chercher la
lointaine filiation de cet événement dans la psychologie d’au moins
trois personnes, même alors que l’une d’entre elles, le lieutenant
Heemskirk, passait justement à ce moment pour aller faire son rapport?
Non: les esprits des gens sur le port n’avaient aucune compétence pour
ce genre d’investigation, mais des mains nombreuses, des brunes, des
jaunes et des blanches, se levèrent pour abriter des yeux qui
regardaient vers la mer. La rumeur se répandit rapidement. Des
boutiquiers chinois vinrent sur le pas de leurs portes; plus d’un
marchand européen, même, se leva de son bureau pour se mettre à la
fenêtre. Après tout, un navire échoué sur le banc de Tamissa, cela
n’arrivait pas tous les jours. Et la rumeur prit bientôt une forme plus
précise. C’était un caboteur anglais,--détenu préventivement en mer par
le _Neptune_,--Heemskirk le remorquait pour soutenir un procès, lorsque,
par un étrange accident...
Plus tard, on apprit le nom du navire. «Eh quoi! le _Bonito_! C’est
impossible! Oui, oui! le _Bonito_! Regardez. On peut le voir d’ici: deux
mâts seulement. C’est un brick. On ne pensait pas que cet homme se
serait jamais fait pincer. Mais Heemskirk est malin, lui aussi. Il
paraît qu’il est aménagé à l’intérieur comme le yacht d’un gentleman.
Allen est une espèce de gentleman aussi. Un type extravagant!»
Dans le bureau de MM. Mesman frères qui se trouvait sur le port, un
jeune homme entra rapidement en bredouillant quelques nouveaux détails.
--«Oui, il n’y a pas de doute, c’est le _Bonito_! Mais imaginez ce que
je viens d’entendre. Ce garçon devait fournir des armes aux gens de
cette rivière depuis un ou deux ans. Il paraît qu’il se croyait tout
permis et qu’il a eu cette fois l’audace de vendre jusqu’aux fusils du
bord. C’est un fait. Les fusils ne sont plus à bord. Quelle impudence!
Seulement, il ignorait la présence d’un de nos navires de guerre sur la
côte. Mais ces Anglais ont une telle impudence qu’il croyait peut-être
que ça passerait. Nos tribunaux sont la plupart du temps beaucoup trop
indulgents pour cette sorte de gens, pour une raison ou une autre. Mais,
en tout cas, c’est la fin du fameux _Bonito_. J’ai entendu dire au
bureau du port qu’il s’est échoué juste à l’étale de la marée; et il est
sur lest. Aucune force humaine, paraît-il, ne peut le bouger d’où il
est. Je l’espère bien. Ça sera excellent d’avoir le fameux _Bonito_ là
comme avertissement pour les autres.»
M. J. Mesman, un Hollandais né aux colonies, aimable vieillard paternel,
au beau et calme visage rasé, et dont les cheveux gris bouclaient un peu
dans le cou, n’ouvrit pas la bouche pour défendre Jasper et le _Bonito_.
Il se leva brusquement de son siège. Il avait l’air bouleversé. Au cours
d’une conversation où ils avaient parlé de questions d’argent, de trafic
dans les îles, Jasper lui avait fait des confidences au sujet de Freya:
et l’excellent homme qui avait connu autrefois le vieux Nelson et se
rappelait même quelque peu Freya, avait été étonné et amusé par ce
récit.
--«Oui, oui, oui. Nelson! Oui, bien sûr. Un très brave homme, très
honnête. Et une petite fille à cheveux blonds. Oui. Je me rappelle très
bien. Ainsi, elle est devenue une belle jeune fille, si déterminée,
si...» Et il s’était mis à rire presque à gorge déployée. «Eh! bien,
quand vous serez parti avec votre future femme, capitaine Allen, il
faudra venir ici et on lui fera bon accueil. Une petite fille à cheveux
blonds. Je me rappelle. Je me rappelle.»
C’était cela qui avait altéré ses traits à l’annonce du naufrage. Il
prit son chapeau.
--«Où allez-vous, Monsieur Mesman?»
--«Je vais chercher Allen. Il doit être à terre. Est-ce que quelqu’un le
sait?»
Personne dans le bureau ne le savait. Et M. Mesman sortit sur le port
pour se renseigner.
L’autre partie de la ville, celle qui avoisine l’église et le fort,
tenait ses informations d’une autre source. La première chose qu’on put
voir, ce fut Jasper lui-même, marchant précipitamment, comme si on le
poursuivait. Et, en fait, un Chinois,--visiblement un patron de
_sampan_,--le suivait à la même allure précipitée. Soudain, comme il
passait devant Orange House, Jasper obliqua et y entra, ou plutôt s’y
précipita, au grand effroi de Gomez, l’employé de l’hôtel. Mais un
Chinois qui se mit à faire du vacarme à la porte attira immédiatement
l’attention de Gomez. Il déclara que le blanc qu’il avait amené de la
canonnière n’avait pas payé son passage. Il l’avait poursuivi en
réclamant son dû tout le long du chemin; mais le blanc n’avait tenu
aucun compte de sa juste réclamation. Gomez donna quelques pièces au
coolie et alla rejoindre Jasper qu’il connaissait bien. Il le trouva
debout, très raide, près d’une petite table ronde. Quelques hommes assis
à l’autre bout de la véranda avaient interrompu leur conversation et le
regardaient en silence. Deux joueurs, des queues de billard à la main,
étaient sortis à la porte de la salle et le regardaient eux aussi.
En voyant venir Gomez, Jasper porta la main à sa gorge. Gomez remarqua
que les vêtements blancs de Jasper étaient salis, puis il regarda sa
figure et s’empressa d’aller commander la boisson que Jasper semblait
demander.
Où allait-il, quelle était son intention, où s’imaginait-il aller quand
une impulsion soudaine ou la vue d’un endroit qui lui était familier
l’avait fait entrer à Orange House? il est impossible de le dire. Il
s’appuyait légèrement du bout des doigts à la petite table. Il y avait
sur la véranda deux hommes qu’il connaissait fort bien personnellement,
mais son regard, égaré comme s’il cherchait un moyen de s’enfuir,
passait et repassait devant eux sans montrer aucunement qu’il les
reconnaissait. Eux, de leur côté, en le voyant, n’en pouvaient croire
leurs yeux. Son visage n’était pas altéré. Au contraire, il était calme.
Mais son expression était, pour ainsi dire, méconnaissable. Était-ce
vraiment lui? Ces gens se le demandaient avec appréhension.
Sa tête était remplie d’un chaos d’idées claires. Parfaitement claires.
C’était même cette clarté qui rendait terrible l’impossibilité où il
était d’en fixer une véritablement. Il se disait, ou il disait à ses
idées: «Doucement, doucement». Un _boy_ chinois parut avec un verre sur
un plateau. Il en avala le contenu et sortit précipitamment. Sa
disparition dissipa l’étonnement des spectateurs. L’un d’eux se leva et
s’élança du côté où la véranda donnait sur l’enfilade de la rue. A ce
moment même Jasper, sortant d’Orange House, passait au-dessous de lui
dans la rue. Il cria aux autres:
--«C’était bien Allen! Mais où est donc son brick?»
Jasper entendit ces mots avec une force extraordinaire. Le ciel même en
résonnait, comme s’il lui demandait des comptes: car c’étaient les mots
mêmes que Freya emploierait. Question écrasante: elle frappa sa
conscience comme un coup de tonnerre et fit tout à coup la nuit dans le
chaos de ses pensées tandis qu’il avançait. Il ne ralentit pas son
allure. Il fit encore trois pas dans le noir, et puis tomba.
Le bon Mesman dut aller jusqu’à l’hôpital pour le voir. Le docteur parla
d’un léger coup de soleil. Rien de grave. Il serait sorti dans trois
jours... Il faut reconnaître que le docteur avait raison. Trois jours
plus tard, Jasper Allen sortait de l’hôpital et toute la ville put le
voir, fort longtemps,--assez longtemps pour qu’il devînt, pour ainsi
dire, une des curiosités de la ville, assez longtemps pour qu’on finît
par n’y plus faire attention, assez longtemps pour qu’on s’en souvienne
encore aujourd’hui dans les îles.
Les conversations sur le «port» et l’apparition de Jasper à Orange House
se placent au début de la fameuse affaire du _Bonito_ et en offrent les
deux aspects, pratique et psychologique: ce qui regarde le tribunal et
ce qui relève de la compassion: ce dernier aspect à la fois terriblement
évident et obscur.
Il resta obscur, sachez-le, même pour cet ami qui m’écrivait la lettre
dont je parlais tout au début de ce récit. C’était un des employés de M.
Mesman et il avait accompagné son patron dans sa recherche de Jasper. Sa
lettre me décrivait les deux aspects et quelques épisodes de l’affaire.
L’attitude d’Heemskirk fut celle d’un homme qui se félicite de n’avoir
pas perdu son propre navire, et c’est tout. Il y avait de la brume sur
la côte, c’est ainsi qu’il expliqua qu’il eût pu venir si près du récif
de Tamissa. Il avait sauvé son navire, le reste lui importait peu. Quant
au gros canonnier, il déposa simplement qu’il avait pensé sur le moment
que le mieux à faire était de larguer la remorque, mais il reconnut que
la soudaineté du danger l’avait quelque peu troublé.
En fait, il avait agi sur les indications très précises d’Heemskirk,
dont il était devenu en quelque sorte l’âme damnée, au cours de
plusieurs années de service sous ses ordres en Extrême-Orient. Le plus
surprenant dans l’affaire du _Bonito_, ce fut que le canonnier déclara
qu’au moment de prendre possession des armes comme il en avait reçu
l’ordre, il avait découvert qu’il n’y avait pas d’armes à bord. Tout ce
qu’il avait trouvé dans la cabine-avant, ç’avait été un râtelier vide
pour le nombre exact de dix-huit fusils; quant aux fusils, on n’avait pu
en trouver trace. Le second du brick qui avait l’air très malade et
semblait agité au point qu’on l’eût pris pour un fou, voulut lui faire
croire que le capitaine Allen n’en savait rien, que c’était lui le
second, qui très peu de temps auparavant, avait vendu ces fusils pendant
la nuit à une certaine personne qui habitait sur la rivière. A l’appui
de cette histoire, il avait sorti un sac de dollars d’argent et l’avait
supplié de les prendre. Puis, les jetant soudainement sur le pont, il
s’était mis à se frapper la tête avec les poings et à jurer
abominablement en déclarant qu’il n’était pas digne de vivre.
Le canonnier s’était empressé de rapporter tout cela à son officier.
Ce qu’Heemskirk entendait faire en prenant sur lui de saisir le
_Bonito_, on ne saurait le dire, sinon qu’il voulait causer quelque
ennui à l’homme qui avait les faveurs de Freya. Il avait regardé Jasper
avec l’envie de terrasser l’homme qui avait connu ces baisers et ces
embrassements. La question était: Comment le faire sans se compromettre?
Mais le rapport du canonnier donnait un tour sérieux à l’affaire. Il est
vrai qu’Allen avait des amis,--et qui pouvait dire qu’il ne réussirait
pas à s’en tirer? L’idée de conduire sur le récif le brick compromis lui
vint en écoutant le gros canonnier dans sa cabine. Il courrait
maintenant peu de risques d’être désavoué. Il fallait donner à la chose
l’apparence d’un accident.
En débouchant sur le pont il avait contemplé son inconsciente victime en
roulant les yeux d’un air si sombre et en pinçant si bizarrement la
bouche que Jasper n’avait pu retenir un sourire. Et le lieutenant était
monté sur le pont en se disant:
--«Attends un peu: je vais te faire passer le goût de ces baisers. Quand
tu entendras plus tard le nom du lieutenant Heemskirk, ce nom-là ne te
fera pas sourire, je le jure. Je te tiens.»
Et cette possibilité s’était ainsi présentée sans préméditation, on
pourrait presque dire naturellement, comme si les événements s’étaient
prêtés d’eux-mêmes aux intentions d’une sinistre passion. Le plan le
plus astucieux n’aurait pu mieux servir Heemskirk. Il lui fut donné de
goûter une vengeance d’une incroyable, d’une inimaginable perfection, de
frapper mortellement au cœur cet homme qu’il détestait et de le voir
ensuite aller et venir avec le poignard dans le cœur.
Car tel fut véritablement le sort de Jasper. Il allait et venait,
agissait, les yeux las, la figure creuse, en proie à une incessante
agitation, avec des mouvements brusques et des gestes violents; il ne
cessait de parler d’une voix délirante et lasse: mais au fond de lui il
savait que rien ne lui rendrait jamais son brick, tout comme rien ne
saurait cicatriser un cœur transpercé. Son âme, que l’influence résolue
de Freya avait maintenue dans le calme, était semblable à une corde
immobile mais trop tendue. Le choc l’avait fait vibrer et la corde
s’était rompue. Deux ans il avait attendu, dans une confiance enivrée,
un jour qui maintenant ne viendrait jamais pour un homme à jamais
désarmé par la perte du brick, un homme, lui semblait-il, indigne d’un
amour auquel il n’avait plus aucun point d’appui à offrir.
Jour après jour on le vit traverser la ville, suivre la côte et une fois
parvenu à la pointe qui faisait face au récif sur lequel son brick était
échoué, il restait là à contempler au-delà de l’eau la forme chérie de
son navire, jadis le foyer d’un espoir exalté, et qui maintenant, dans
son immobilité penchée et désolée, s’élevait au-dessus de la ligne
solitaire de l’horizon comme un symbole de désespoir.
L’équipage l’avait abandonné à temps pour sauter dans ses propres
embarcations qui avaient été séquestrées par les autorités du port dès
qu’elles eurent atteint la ville. Le navire avait été lui aussi
séquestré aux fins d’enquête: mais ces mêmes autorités ne prirent pas la
peine de mettre un garde à bord. Car, en vérité, qui eût pu le retirer
de là? Rien, si ce n’est un miracle; rien, si ce n’est les yeux de
Jasper rivés pendant des heures sur son navire comme s’il espérait par
la seule force du regard l’attirer sur son cœur.
Toute cette histoire, lue dans la longue lettre de mon ami ne fut pas
sans m’attrister. Mais le plus stupéfiant, c’était de lire que Schultz,
le second, était allé affirmer partout avec un entêtement désespéré que
lui seul avait vendu les fusils. «Je les avais volés», déclara-t-il.
Naturellement personne ne voulut le croire. Mon ami lui-même ne le
croyait pas, quoique lui, bien entendu, admirât un tel dévouement. Mais
bien des gens trouvèrent que c’était vraiment trop que de prétendre être
un voleur afin de sauver un ami. C’était, d’ailleurs, si évidemment un
mensonge que ce n’avait peut-être pas grande importance.
Moi qui, connaissant la psychologie de Schultz, savais combien ce devait
être vrai, je dois reconnaître que j’en fus accablé. C’était donc ainsi
qu’un destin perfide prenait avantage d’une impulsion généreuse! Et je
me sentis complice de cette perfidie, pour avoir à un certain point
encouragé Jasper. Il est vrai que je l’avais prévenu également.
«Cet homme semblait être devenu fou, m’écrivait mon ami. Il est allé
voir Mesman avec son histoire. Il lui a raconté que je ne sais quel
coquin d’Européen, quelque part sur cette rivière, lui avait fait boire
du gin un soir et s’était ensuite moqué de lui parce qu’il n’avait pas
d’argent. Alors, tout en protestant qu’il était un honnête homme et
qu’il fallait le croire, il nous a déclaré qu’il devenait un voleur
quand il buvait un coup de trop; il nous a raconté qu’il était allé à
bord et qu’il avait passé les fusils un à un sans le moindre remords à
un canot qui était venu au long du bord cette nuit-là et qu’il avait
reçu dix dollars par fusil.
«Le lendemain il était malade de honte et de chagrin, mais il n’avait
pas eu le courage d’avouer sa faute à son bienfaiteur. Quand la
canonnière avait arrêté le brick, il avait cru mourir en appréhendant
les conséquences, et il serait mort volontiers, s’il avait pu faire
revenir les fusils au prix de sa propre vie. Il n’avait rien dit à
Jasper, espérant qu’on relâcherait le brick immédiatement. Quand il
avait vu que l’affaire prenait une autre tournure et que son capitaine
était détenu à bord de la canonnière, il avait été sur le point de se
suicider de désespoir: il avait pensé qu’il était de son devoir de vivre
pour faire connaître la vérité. «Je suis un honnête homme! Je suis un
honnête homme!», répétait-il d’une voix qui vous faisait venir les
larmes aux yeux. «Vous devez me croire quand je vous dis que je suis un
voleur, un gredin, un voleur sournois dès que j’ai bu un verre ou deux.
Qu’on me conduise là où je pourrai dire la vérité sous la foi du
serment.»
«Quand nous l’eûmes enfin convaincu que son histoire ne pourrait être
d’aucun secours pour Jasper,--car quel tribunal hollandais ayant mis la
main sur un commerçant anglais accepterait jamais pareille explication?
et, en vérité, où, comment, quand, espérait-on trouver les preuves d’un
pareil récit?--il a fait comme s’il allait s’arracher les cheveux, mais,
se calmant: «Eh bien, alors, bonsoir, Messieurs», nous a-t-il dit, et il
est sorti de la pièce, si accablé qu’on eût dit qu’il ne parviendrait
pas à mettre un pied devant l’autre. Le soir même il s’est suicidé en se
coupant la gorge dans la maison d’un métis chez lequel il avait habité
depuis son débarquement après le naufrage.
Cette gorge même, pensai-je avec un frisson, d’où sortait cette voix
tendre, persuasive, mâle et séduisante qui avait éveillé la compassion
de Jasper et gagné la sympathie de Freya! Qui aurait jamais pu penser
que telle serait la fin de ce doux et impossible Schultz, avec son
habitude de naïve filouterie, si absurdement criante que ceux mêmes qui
en avaient été les victimes n’en avaient éprouvé rien de plus qu’une
exaspération amusée. Il était vraiment impossible. Il devait en tout cas
évidemment avoir une existence difficile, mystérieuse, mais non pas
tragique: celle d’un inoffensif habitant en marge de la vie indigène. Il
y a des cas où cette ironie du sort que certaines gens se plaisent à
découvrir dans la conduite de nos existences, prend l’aspect d’un jeu
parfaitement brutal et sauvage.
Je fis aux mânes de Schultz l’hommage d’un hochement de tête et repris
la lecture de la lettre de mon ami. Il me racontait comment le brick
abandonné sur le récif, une fois pillé par les indigènes des villages de
la côte, avait pris peu à peu l’aspect lamentable, gris et fantomatique
d’une épave, cependant que Jasper, réduit à n’être plus que l’ombre de
lui-même, n’en continuait pas moins à parcourir tout le «port», l’œil
horriblement hagard, un sourire immuable sur les lèvres, et à passer ses
journées sur un banc de sable solitaire à la contempler avidement, comme
s’il s’attendait à voir se lever à bord de cette épave une forme qui lui
ferait des signes au-dessus des débris de ses pavois. Les Mesman
prenaient soin de lui dans la mesure du possible. L’affaire du _Bonito_
avait été transmise à Batavia, où sans doute elle irait se noyer dans un
océan de paperasses officielles. Le cœur me manquait à lire tout cela.
Cet officier actif et zélé, le lieutenant Heemskirk, dont l’air
important et ennuyé ne s’éclaira pas en recevant l’approbation qui lui
fut transmise officieusement pour son action, était parti prendre un
poste aux Moluques...
A la fin de cette longue et amicale épître, qui me faisait part des
nouvelles de l’île depuis six mois au moins, mon ami écrivait:
«Il y a environ deux mois, le vieux Nelson a débarqué ici, par le
paquebot de Java. Il venait voir Mesman, paraît-il. Une visite assez
mystérieuse et extraordinairement courte, après avoir fait tout ce
voyage. Il n’est resté que quatre jours à Orange House, n’ayant
apparemment rien de particulier à faire et il a repris le vapeur qui se
rendait à Singapour. Je me rappelle avoir entendu dire à une certaine
époque qu’Allen était assez épris de la fille du vieux Nelson, la jeune
fille qui avait été élevée par Mrs. Harley et qui était allée habiter
avec lui aux Sept-Iles. Sûrement vous vous rappelez le vieux Nelson.»
Si je me rappelais le vieux Nelson? Certes!
La lettre continuait en m’informant qu’en tout cas le vieux Nelson se
souvenait de moi, car, quelque temps après sa courte visite à Macassar,
il avait écrit aux Mesman pour demander mon adresse à Londres.
Que le vieux Nelson (ou Nielsen), dont la personnalité était faite d’une
profonde indifférence pour tout ce qui l’entourait, souhaitât écrire, ou
obtenir un renseignement pour écrire à quelqu’un, il y avait déjà de
quoi vous surprendre. Mais que ce quelqu’un fût moi! J’attendis, non
sans impatience, ce qu’allait bien pouvoir me révéler cette intelligence
naturellement ignorante, mais mon impatience eut le temps de se dissiper
avant que mes yeux ne tombassent sur l’écriture tremblée et pénible du
vieux Nelson, sénile et enfantine à la fois, sur une enveloppe qui
portait un timbre d’un penny et le cachet du bureau de poste de Notting
Hill à Londres. Avant de l’ouvrir je pris le temps de lever les bras au
ciel, pour payer à un tel événement le tribut de mon étonnement. Ainsi
donc il était venu en Angleterre pour être définitivement Nelson; à
moins qu’il ne rentrât au Danemark pour revenir à son original Nielsen?
Mais le vieux Nelson (ou Nielsen), loin des Tropiques, c’était
inconcevable. Et il était à Londres, me demandant de venir le voir.
L’adresse qu’il me donnait était celle d’un _boarding-house_ dans l’un
de ces squares de Bayswater, lieux de loisir jadis, aujourd’hui
condamnés au travail. On lui avait recommandé cet endroit. J’allai le
voir par un de ces jours de janvier à Londres, un de ces jours d’hiver
qui réunissent les quatre éléments diaboliques, le froid, l’humidité, la
boue et la suie, combinés avec cette particulière atmosphère poisseuse
qui colle à l’âme elle-même comme un vêtement sale. Pourtant en
approchant de sa maison, je vis dans un éclair, loin derrière
l’abominable voile de ces quatre éléments, le fastidieux et splendide
scintillement d’une mer bleue avec les Sept-Iles comme des taches
infimes flotter devant mes yeux, le toit rouge du bungalow couronnant la
plus petite d’entre elles. Cette réminiscence visuelle était
profondément troublante. C’est d’une main hésitante que je frappai à la
porte.
Le vieux Nelson (ou Nielsen) se leva de la table près de laquelle il
était assis devant un vieux portefeuille bourré de papiers. Il enleva
ses lunettes avant de me serrer la main. Pendant un moment aucun de nous
ne prononça une parole: mais, voyant que je regardais autour de moi,
comme si j’eusse attendu quelqu’un, il murmura quelques mots où je
distinguai seulement «ma fille» et «Hong-Kong», baissa les yeux et
soupira.
Sa moustache, ébouriffée comme jadis, était maintenant toute blanche.
Ses vieilles joues étaient rondes, et un peu colorées: assez
étrangement, ce qu’il y avait toujours eu d’enfantin dans le contour
général de sa physionomie semblait s’être accentué. Comme son écriture,
il avait un air à la fois sénile et enfantin. Son âge paraissait sur son
front inquiet et inintelligemment ridé et dans ses yeux ronds et
innocents qui me parurent fatigués, clignotants et humides: ou bien
étaient-ils pleins de larmes?
Trouver le vieux Nelson parfaitement au courant de quelque chose, ce fut
vraiment nouveau pour moi. Une fois la première gêne dissipée, il se mit
à parler librement, avec, de temps à autre, le secours d’une question
pour le remettre en route lorsqu’il retombait dans son silence, ce qu’il
faisait brusquement, les mains croisées sur son gilet dans une attitude
qui me rappela la véranda de jadis, où il restait à parler d’un ton
tranquille et à dégonfler ses joues, il y avait de cela, me semblait-il
alors, bien des jours et des jours. Il parlait d’un ton raisonnable, un
peu inquiet.
--«Non, non. Nous n’avons rien su pendant des semaines. Loin des routes
régulières comme nous l’étions, c’était tout naturel, n’est-ce pas?
Aucun service de paquebot pour les Sept-Iles. Mais un jour je suis allé
à Banka dans mon bateau à voile pour voir s’il y avait des lettres, et
j’ai vu un journal hollandais. Mais ç’avait seulement l’air d’une
nouvelle maritime: «Le brick _Bonito_ échoué dans la rade de Macassar».
C’était tout. J’ai rapporté le journal et je le lui ai montré. «Je ne le
lui pardonnerai jamais», s’est-elle écriée, avec sa disposition d’esprit
d’autrefois. «Ma chère enfant, lui ai-je dit, tu es une fille
raisonnable. Il n’est si bon marin qui ne puisse perdre un navire. Mais
comment te sens-tu?» Son aspect commençait à m’inquiéter. Elle ne
voulait pas entendre parler d’aller à Singapour. Mais une fille aussi
raisonnable ne pouvait vraiment pas faire toujours des objections.
«Comme vous voudrez, papa», m’a-t-elle dit. Ç’a été toute une affaire.
Il fallait attraper un steamer en mer, mais j’ai pu l’emmener tout de
même. Là, des docteurs bien entendu. Fièvre. Anémie. On l’a mise au lit.
Deux ou trois dames très bonnes pour elle. Naturellement, toute
l’histoire ne tarda pas à paraître dans nos journaux. Elle l’a lue d’un
bout à l’autre, étendue dans son lit: alors elle m’a rendu le journal en
murmurant: «Heemskirk», et elle s’est évanouie.»
Ses yeux clignotèrent pendant assez longtemps, puis se remplirent de
larmes.
«Le lendemain», reprit-il sans que sa voix trahît aucune émotion, «elle
s’est sentie plus forte et nous avons eu une longue conversation. Elle
m’a tout raconté.»
C’est alors que le vieux Nelson, les yeux baissés, me mit au courant de
l’épisode d’Heemskirk, tel que Freya le lui avait rapporté, et tout en
levant vers moi un regard innocent il reprit d’une façon saccadée:
--«Ma chérie, lui ai-je dit, en somme, tu t’es conduite comme une fille
raisonnable.»--«J’ai été atroce, s’est-elle écriée, et il est en train
de se briser le cœur là-bas.» Elle était trop raisonnable pour ne pas
comprendre qu’elle n’était pas en état de voyager. Mais j’y suis allé.
Elle m’a demandé d’y aller. Elle était en bonnes mains. Anémie. Elle se
remettait, à ce qu’on m’assurait.»
Il s’arrêta.
--«Vous l’avez vu?» murmurai-je.
--«Oh! oui. Je l’ai vu», reprit-il, parlant de cette voix si raisonnable
qu’on eût dit qu’il discutait un point. «Je l’ai vu. Je l’ai rencontré.
Les yeux renfoncés dans la tête, la peau sur les os; un squelette dans
un vêtement blanc sale. Voilà de quoi il avait l’air. Comment Freya...
Mais jamais elle n’a... non, assurément pas. Il était assis, seul être
vivant qu’on pût voir sur des milles le long de cette côte, assis sur un
bout de bois échoué au bord du rivage. A l’hôpital on lui avait tondu
les cheveux et ils n’avaient pas encore repoussé. Il regardait fixement
devant lui, le menton dans la main, et il n’y avait rien sur la mer
entre lui et le ciel que l’épave du navire. Quand je me suis approché de
lui il a hoché légèrement la tête: «Ah! c’est vous, Monsieur Nelson?»
a-t-il dit,--comme cela.
«Si vous l’aviez vu, vous auriez tout de suite compris combien il était
impossible que Freya eût jamais pu aimer cet homme. Oui, oui. Je ne dis
pas... Elle avait pu avoir--quelque chose. Elle se sentait seule, vous
comprenez. Mais réellement, partir avec lui! Jamais. Pure folie! Elle
était trop raisonnable... J’ai commencé à faire doucement des reproches
à ce garçon. Et peu à peu, il s’est tourné vers moi. «Vous écrire! A
propos de quoi? Venir la voir? Avec quoi? Si j’avais été un homme, je
l’aurais emportée, mais elle a fait de moi un enfant, un enfant heureux.
Dites-lui que le jour où la seule chose au monde qui m’appartenait a
péri sur ce récif, j’ai découvert que je n’avais aucun pouvoir sur
elle... Est-ce qu’elle est venue ici avec vous?» s’est-il écrié, en me
fixant soudainement de ses yeux caves. J’ai secoué la tête. Venue avec
moi, mon Dieu! Anémie.--«Ah! Vous voyez. Allez-vous-en alors, et
laissez-moi seul ici avec ce fantôme», m’a-t-il dit, en secouant la tête
dans la direction de l’épave de son brick.
«Il était fou. La nuit venait. Je n’avais pas envie de rester plus
longtemps tout seul avec cet homme dans cet endroit désert. Je ne lui ai
rien dit de la maladie de Freya. Anémie! A quoi bon? Il était fou! Et
quelle sorte de mari eût-il fait, en tout cas, pour une fille aussi
raisonnable que Freya? Et puis, je n’aurais même pas pu leur laisser mon
petit domaine. Les autorités hollandaises n’auraient pas permis à un
Anglais de s’y établir. Je ne l’avais pas encore vendu. Mon homme,
Mahmat, le surveillait pour moi. Au bout de quelque temps, je l’ai lâché
pour le dixième de sa valeur à un métis hollandais. Mais que
voulez-vous? Cela ne m’intéressait plus. Oui: je suis parti. J’ai
attrapé le paquebot de retour. J’ai tout raconté à Freya. «Il est fou,
lui ai-je dit; et, ma chérie, la seule chose qu’il aimait c’était son
brick.»
«Peut-être», a-t-elle dit en se parlant à elle-même, le regard perdu au
loin, et ses yeux étaient presque aussi creux que ceux de l’autre,
«c’est peut-être vrai. Oui. Je ne lui aurais jamais laissé prendre de
pouvoir sur moi.»
Le vieux Nelson s’interrompit. Je restais fasciné, et me sentais glacé
dans cette pièce où pourtant du feu flambait.
--«Ainsi, vous voyez», reprit-il, «elle ne s’est jamais vraiment souciée
de lui. Elle était bien trop raisonnable pour cela. Je l’ai emmenée à
Hong-Kong. Changement de climat, à ce qu’ils disaient. Oh! ces docteurs!
Mon Dieu. C’était l’hiver! Il y eut dix jours de brouillards froids, de
vent et de pluie. Une pneumonie! Mais écoutez-moi. Nous avons beaucoup
parlé ensemble. Le jour et la nuit. Qui avait-elle d’autre? Elle m’a
beaucoup parlé, ma propre fille. Par moments elle souriait légèrement.
Elle me regardait et riait un peu...»
Je frissonnais. Il regardait devant lui vaguement, avec une expression
enfantine et embarrassée.
--«Elle me disait: «Je n’avais réellement pas l’idée d’être une mauvaise
fille, papa.» Et je lui répondais: «Bien sûr, ma chérie. Tu ne pouvais
pas avoir cette idée.» Elle reposait tranquillement et reprenait: «Je me
demande...?» Et quelquefois elle me disait: «J’ai été vraiment lâche.»
Vous savez, les malades disent de ces choses. Et elle a dit aussi: «J’ai
été orgueilleuse, entêtée, capricieuse. J’ai cherché ma propre
satisfaction. J’étais égoïste ou bien j’avais peur.» ... Mais les
malades, vous savez, ils disent n’importe quoi. Et une fois, après être
restée silencieuse presque toute la journée, elle a dit: «Oui; peut-être
que le jour venu je ne serais pas partie... Peut-être! Je ne sais pas»,
s’est-elle écriée. «Tire le rideau, papa. Cache la mer. Elle me reproche
ma folie.» Il reprit haleine et s’arrêta.
«Voilà», reprit-il dans un murmure. «Très malade, très malade.
Pneumonie. Tout d’un coup.» Il fit du doigt un geste vers le tapis,
tandis que la pensée de la pauvre fille, vaincue dans son combat contre
l’absurdité de trois hommes et en arrivant à douter d’elle-même,
m’étreignit d’une indicible pitié.
«Vous voyez bien vous-même», reprit-il l’air abattu, «elle n’aurait pas
pu vraiment... Elle a parlé de vous plusieurs fois... Un bon ami. Un
homme raisonnable. Aussi je tenais à vous le dire moi-même,--à ce que
vous sachiez la vérité. Un garçon comme cela! Comment aurait-ce été
possible? Elle se sentait seule. Et peut-être qu’un moment... Rien
que... Ce n’aurait jamais pu être une question d’amour pour ma Freya...,
une fille si raisonnable...»
--«Mon Dieu!» m’écriai-je en me levant, indigné. «Mais vous ne voyez
donc pas qu’elle en est morte?»
Il se leva aussi. «Non, non», bégaya-t-il avec une sorte de colère. «Les
docteurs. La pneumonie. Très bas. L’inflammation des... Ils m’ont dit...
Pneumo...»
Il n’acheva pas le mot. Cela finit dans un sanglot. Il leva les bras
dans un geste de désespoir, renonçant à son idée abominable avec un cri
étouffé et déchirant:
--«Et moi qui la croyais si raisonnable!»