Car, je vous le demande, qu’était-ce qu’Heemskirk? Vous comprendrez
immédiatement combien craindre Heemskirk était absurde... Assurément, il
était assez malveillant de sa nature. On en était convaincu dès qu’on
l’entendait rire. Rien ne trahit mieux les dispositions secrètes d’un
homme que le timbre de son rire. Mais, que diable! s’il fallait se
mettre martel en tête au moindre mauvais rire, comme un lièvre s’agite
au moindre bruit, on n’aurait plus d’autre ressource que la solitude
d’un désert ou la réclusion d’un ermitage. Et encore faudrait-il compter
avec l’inévitable compagnie du Diable.
Le Diable toutefois est un personnage considérable qui a connu de
meilleurs jours et a évolué dans les hautes sphères de la hiérarchie
céleste: mais dans la hiérarchie des simples Hollandais de ce monde.
Heemskirk, qui n’avait pas dû connaître une jeunesse bien brillante,
n’était rien de plus qu’un officier de marine de quarante ans, sans
parentés ni capacités notoires. Il commandait le _Neptune_, une petite
canonnière qui patrouillait à travers l’Archipel, pour surveiller les
trafiquants. Ce n’était pas là une position particulièrement reluisante.
Je vous le dis, rien de plus qu’un lieutenant entre deux âges avec
quelque vingt-cinq ans de service et la retraite avant peu; rien
d’autre.
Il ne s’était jamais beaucoup préoccupé de ce qui se passait dans le
groupe des Sept-Iles jusqu’au jour où une conversation à Mintok ou à
Palembang, je suppose, lui avait révélé qu’une jolie fille y habitait.
La curiosité, je le présume, le poussa à venir rôder de ce côté et une
fois qu’il eut vu Freya, il prit l’habitude de faire un tour dans les
îles chaque fois qu’il se trouvait à une demi-journée de là.
Je ne veux pas dire qu’Heemskirk était un officier typique de la marine
hollandaise. J’en ai rencontré assez pour ne pas commettre une pareille
erreur. Il avait un large visage rasé; de grandes joues plates et
brunes, un nez mince et recourbé, et une petite bouche aux lèvres
rentrées. Ses cheveux noirs étaient parsemés de quelques fils d’argent
et ses yeux désagréables étaient presque noirs également. Il avait une
façon hargneuse de jeter des regards de côté sans remuer la tête,
laquelle tête était attachée à un cou rond et court. Son buste épais,
revêtu d’une veste noire à pattes d’épaules dorées, était supporté par
une paire de grosses jambes dans un pantalon blanc flottant. Son crâne
rond sous la casquette blanche avait l’air extrêmement épais, mais il
s’y trouvait assez de cervelle pour s’être aperçu et avoir su prendre
malignement avantage de la nervosité du pauvre Nelson en présence de
tout ce qui était investi de la moindre parcelle d’autorité.
Heemskirk débarquait à la pointe et, avant de se rendre à la maison,
parcourait en silence les moindres recoins de la plantation comme si
l’endroit lui eût appartenu. Sur la véranda il prenait la meilleure
chaise et restait à déjeuner ou à dîner; il restait tout simplement,
sans même prendre la peine de prononcer une parole quelconque pour
s’inviter.
On eût dû vraiment le flanquer à la porte, ne fût-ce que pour ses
manières avec Mademoiselle Freya. Si ce n’avait été qu’un sauvage tout
nu, avec une lance et des flèches empoisonnées, le vieux Nelson (ou
Nielsen) eût certainement sauté dessus avec le seul secours de ses
poings. Mais ces pattes d’épaules,--et qui plus est des pattes d’épaules
hollandaises,--suffisaient à terrifier le pauvre homme: et il laissait
cet individu le traiter avec le plus parfait mépris, dévorer sa fille
des yeux et boire le meilleur vin de sa petite cave.
J’en fus témoin et me hasardai une fois à faire une remarque à ce sujet.
Le trouble qui parut dans les yeux ronds du vieux Nelson était vraiment
pitoyable. Il s’écria d’abord que le lieutenant était un de ses bons
amis: un très brave garçon. Je continuai à le regarder fixement, si bien
qu’à la fin il flancha, et dut reconnaître qu’en somme, Heemskirk
n’était pas très remarquable en apparence, mais que dans le fond, tout
de même...
--«Je n’ai jamais rencontré un Hollandais remarquable dans ces parages»,
interrompis-je. «Ce n’est pas, après tout, ce qui importe, mais ne
voyez-vous pas...»
Nelson eut soudain l’air si effrayé de ce que j’allais dire que je n’eus
pas le courage de poursuivre. J’allais naturellement lui dire que ce
garçon courait après sa fille. C’était exactement la chose. Ce que
Heemskirk pouvait bien en espérer ou ce qu’il pensait pouvoir en
attendre, je n’en sais rien. Peut-être se croyait-il irrésistible ou
bien avait-il pris Freya pour ce qu’elle n’était pas, sur la foi de son
allure assurée, libre et spontanée. Mais le fait est qu’il courait après
la jeune fille. Nelson pouvait s’en rendre assez bien compte. Seulement
il préférait l’ignorer. Il n’avait pas envie qu’on lui en parlât.
--«Tout ce que je désire, c’est de vivre en paix avec les autorités
hollandaises», murmura-t-il d’un air honteux.
Il était incurable. Cela m’ennuyait pour lui et je crois vraiment que
Mademoiselle Freya en était ennuyée pour son père aussi. Elle se
contenait par égard pour lui; et elle le faisait comme tout ce qu’elle
faisait, simplement, sans affectation, et même avec bonne humeur. Et ce
n’était pas là un petit effort, car les attentions d’Heemskirk avaient
une nuance insolente de dédain assez difficile à supporter. Les
Hollandais de cette sorte sont extrêmement hautains avec leurs
inférieurs, et cet officier du roi considérait le vieux Nelson et Freya
comme tout à fait au-dessous de lui, à tous égards.
Je ne puis dire que cela m’ennuyait pour Freya. Ce n’était pas une jeune
fille à prendre quoi que ce fût au tragique. On pouvait sympathiser avec
elle, comprendre ses difficultés, mais elle semblait à la hauteur de
n’importe quelle situation. C’était plutôt de l’admiration que sa
sérénité avisée vous inspirait. Il n’y avait que lorsque Jasper et
Heemskirk se trouvaient ensemble au bungalow, comme cela arrivait de
temps à autre, qu’elle éprouvait de la contrainte: et, même alors, il
n’était pas donné à tout le monde de s’en apercevoir. Mes yeux seuls
pouvaient distinguer comme une ombre légère dans le rayonnement de sa
personnalité. Une fois je ne pus me retenir de lui en faire mon
compliment:
--«Vraiment! vous êtes étonnante!»
Elle laissa passer cette remarque avec un vague sourire.
--«La grande affaire est d’empêcher Jasper de devenir impossible», me
dit-elle et je pus voir une réelle inquiétude dans les tranquilles
profondeurs du regard plein de franchise qu’elle dirigeait droit sur
moi. «Vous m’aiderez à le faire rester tranquille, n’est-ce pas?»
--«Certainement, il faut qu’il se tienne tranquille», répondis-je,
comprenant fort bien la nature de son inquiétude. «C’est un tel
extravagant, aussi, quand il se monte.»
--«Oui», fit-elle avec douceur: car nous avions l’habitude, en manière
de plaisanterie, de parler de Jasper en termes injurieux. «Mais je l’ai
un peu apprivoisé. Il est tout à fait gentil maintenant.»
--«Il écraserait Heemskirk comme un cancrelat, tout de même»,
remarquai-je.
--«Je crois bien!» murmura-t-elle. «Et cela ne ferait rien de bon»,
ajouta-t-elle rapidement. «Imaginez dans quel état serait mon pauvre
père. En outre, je veux être la maîtresse de ce cher brick et naviguer
dans ces parages, et non pas avoir à m’en aller à dix milles d’ici.»
--«Le plus tôt vous serez à bord pour surveiller l’homme et le brick, le
mieux ce sera», lui dis-je sérieusement. «Ils ont bien besoin de vous
pour les calmer un peu. Je ne crois pas que Jasper devienne jamais
raisonnable avant de vous avoir enlevée de cette île. Vous ne le voyez
pas quand il est loin de vous, comme cela m’arrive à moi. Il est dans un
état d’enivrement perpétuel qui m’effraie presque.»
Elle se mit à sourire, puis reprit un air grave. Il ne lui déplaisait
pas d’entendre parler du pouvoir qu’elle exerçait sur lui, et elle avait
un certain sentiment de sa responsabilité. Elle me quitta brusquement,
car Heemskirk, escorté du vieux Nelson, montait l’escalier de la
véranda. Dès que sa tête eut atteint le niveau du parquet, je vis ses
mauvais yeux noirs jeter des regards de tous côtés.
--«Où est donc votre fille, Nelson?» demanda-t-il d’un tel ton qu’on eût
dit que toute l’humanité lui appartenait. Puis s’adressant à moi: «La
déesse a fui, hein?»
La Baie de Nelson,--comme nous disions,--était ce jour-là encombrée de
navires. Il y avait d’abord mon vapeur, et puis le _Neptune_ un peu plus
loin, et le _Bonito_, ancré comme d’habitude si près du rivage qu’avec
un peu d’adresse et de jugement on aurait presque pu de la véranda
lancer un chapeau sur sa dunette soigneusement poncée. Ses cuivres
étincelaient comme de l’or, toute sa coque blanche avait l’éclat d’une
robe de satin. L’inclinaison de ses mâts bien vernis et ses longues
vergues brassées au millimètre lui donnaient une très fière allure. Il
était vraiment magnifique. Comment s’étonner qu’en possession d’un
bâtiment pareil et avec la promesse d’une femme comme Freya, Jasper
vécût dans un état d’exaltation perpétuelle, convenable peut-être pour
le septième ciel, mais pas exactement fait pour un monde comme le nôtre.
Je fis poliment remarquer à Heemskirk qu’avec trois hôtes dans la
maison, Mademoiselle Freya avait sans doute des questions domestiques à
régler. Je savais,--à n’en pas douter--, qu’elle était allée retrouver
Jasper à une petite clairière au bord de la seule rivière qui se trouvât
sur la petite île de Nelson. Le commandant du _Neptune_ me lança un
regard de doute, et se mit à son aise, installant sa grosse et
cylindrique carcasse dans son rocking-chair et déboutonnant sa veste. Le
vieux Nelson s’assit en face de lui, le plus modestement possible, en le
regardant anxieusement de ses yeux ronds, tout en s’éventant avec son
chapeau. J’essayai de faire la conversation pour passer le temps: ce
n’était pas une tâche facile avec un Hollandais morose et amoureux qui
ne cessait de jeter des regards de l’une à l’autre porte et ne répondait
à vos avances que par un sarcasme ou un grognement.
La soirée se passa pourtant sans incident. Il y a heureusement un degré
de béatitude si intense qu’il ne permet plus l’exaltation. Jasper
demeura tranquille et ne cessa de contempler Freya en silence. Quand
nous regagnâmes nos navires respectifs, je lui offris de remorquer son
brick au large le lendemain matin. Je le fis avec intention pour lui
permettre de partir le plus tôt possible. Aussi dès l’aigre pointe du
jour nous passâmes au long de la canonnière noire et immobile,
parfaitement silencieuse à l’embouchure de la baie, qu’on eût dit de
verre. Mais, avec une rapidité tropicale, le soleil avait déjà monté de
deux fois son diamètre avant que nous n’eussions doublé le récif et que
nous ne fussions arrivés par le travers de la pointe. Sur le plus gros
rocher j’aperçus Freya debout, tout en blanc, et semblable, avec son
casque, à une statue féminine et martiale au visage rose, je pouvais la
distinguer fort bien à travers mes jumelles. Elle agitait un mouchoir,
et Jasper, courant sur la dunette de son brick blanc à fière allure, y
répondit en agitant son chapeau. Peu après nous nous séparâmes; moi vers
le nord, Jasper mettant le cap à l’est avec une légère brise sur la
hanche, dans la direction du Banjermassin et de deux autres ports, si je
ne me trompe, à ce voyage-là.
Cette paisible occasion fut la dernière où je pus voir ces diverses
personnes réunies: le charme frais et délicieusement résolu de Freya,
l’innocence aux yeux ronds du vieux Nelson, Jasper, ardent, avec ses
longues jambes, sa figure mince, son attitude admirablement contenue,
parce qu’il était inconcevablement heureux en présence de Freya: tous
trois, grands, blonds, avec des yeux bleus de nuances différentes, et
parmi eux cet arrogant Hollandais basané, aux cheveux bruns, plus petit
qu’eux de près d’une tête, et tellement plus gros qu’aucun d’eux qu’on
eût dit un être capable de se gonfler lui-même, le spécimen grotesque
d’une humanité venue d’une autre planète.
Le contraste me frappa tout d’un coup alors que nous nous trouvions tous
dans la véranda éclairée au sortir de table. J’en demeurai saisi le
reste de la soirée, et l’impression que j’eus alors de quelque chose à
la fois de plaisant et de sinistre, je me la rappelle encore
aujourd’hui.