FREYA DES SEPT-ILES

I

Un jour,--voilà maintenant bien des années,--je reçus une bonne et

interminable lettre d’un de mes vieux camarades, qui avait bourlingué

comme moi et de mon temps en Extrême-Orient. Il y était encore, mais s’y

était établi, et avait maintenant un certain âge; je me le figurais

devenu corpulent et ayant pris des habitudes domestiques: soumis en un

mot au sort qui nous est commun à tous, sauf à ceux qui, spécialement

chéris des Dieux, attrapent dans leur jeune âge un bon coup de tête. La

lettre était parsemée de «vous rappelez-vous?»; succession de regards

d’envie jetés sur le passé. Et entre autres choses, il me disait: «Vous

devez sûrement vous rappeler le vieux Nelson.»

Si je me rappelais le vieux Nelson! Certainement! Et d’abord, il ne

s’appelait pas Nelson. Les Anglais dans l’Archipel malais l’appelaient

Nelson pour la commodité, je suppose, et il n’avait jamais protesté.

C’eût été pur pédantisme. La véritable forme de son nom était Nielsen.

Il était arrivé en Extrême-Orient bien avant l’installation des câbles

télégraphiques, avait été employé par des maisons anglaises, avait

épousé une Anglaise, avait été des nôtres pendant des années, faisant le

commerce et naviguant à travers tout l’Archipel, dans toutes les

directions, en long, en large, transversalement, perpendiculairement, en

diagonale, en demi-cercles, en zigzags, en huit, et cela pendant des

années et des années.

Il n’était coins ni recoins de ces eaux tropicales où la nature

entreprenante du vieux Nelson (ou Nielsen) ne l’eût fait pénétrer, on ne

peut plus pacifiquement. Ses parcours, si on les avait tracés, auraient

couvert la carte de l’Archipel comme une toile d’araignée,--d’un bout à

l’autre, à la seule exception des Philippines. Il se tenait toujours à

distance de ces parages, à cause de la singulière terreur que lui

inspiraient les Espagnols, ou plus exactement les autorités espagnoles.

Ce qu’il imaginait qu’elles pouvaient bien lui faire, il est impossible

de le dire. Peut-être avait-il lu à un moment de sa vie, des histoires

du temps de l’Inquisition.

Il appréhendait en général ce qu’il appelait «les autorités»: pas les

autorités anglaises en qui il avait confiance et qu’il respectait; mais

les deux autres qui se rencontraient dans cette partie du monde. Les

Hollandais ne lui inspiraient pas la même terreur que les Espagnols,

mais il s’en méfiait encore davantage. Il s’en méfiait énormément. Les

Hollandais étaient, à son avis, capables de «jouer n’importe quel

mauvais tour» à un homme qui avait la malchance de leur déplaire. Ils

avaient bien des lois et des règlements, mais ils les appliquaient sans

aucun esprit de justice. C’était vraiment pathétique de voir la

circonspection qu’il apportait dans ses relations avec les

fonctionnaires, surtout quand on savait que ce même homme était allé se

promener dans un village de cannibales de la Nouvelle Guinée, avec la

plus calme intrépidité, (et notez pourtant qu’il avait été toute sa vie

assez bien en chair et qu’il constituait, si je puis ainsi dire, un

morceau appétissant) et tout cela pour une affaire qui, en fin de

compte, ne s’était peut-être pas élevée à plus de cinquante livres.

Si je me rappelais le vieux Nelson! Parbleu! A vrai dire aucun de nous

ne l’avait connu pendant la période active de sa vie. De notre temps il

était déjà «retiré». Il avait acheté, ou loué, un bout de terre au

Sultan d’un groupe d’îlots que l’on appelait les Sept-Iles, pas très

loin au nord de Banka. Ç’avait été, je le suppose, une transaction des

plus légitimes: mais j’ai toute raison de croire que s’il eût été

Anglais, les Hollandais auraient trouvé une raison pour le faire

déguerpir sans cérémonie. En cette occurrence, la forme réelle de son

nom lui fut de quelque secours. En sa qualité de Danois, et, étant

données sa modestie et sa conduite on ne peut plus correcte, on le

laissa tranquille. Comme tout son argent était placé dans son

exploitation, il avait grand soin d’éviter de se mettre dans son tort,

et c’était surtout pour des raisons de prudence de cet ordre qu’il ne

voyait pas Jaspar Allen d’un très bon œil. Mais je reviendrai là-dessus

plus tard... Certes! Comment ne pas se rappeler le grand bungalow

hospitalier que le vieux Nelson avait fait bâtir sur le penchant d’un

promontoire; je me rappelle la forme corpulente de cet homme,

généralement vêtu d’une chemise blanche et d’un pantalon blanc, (il

avait l’habitude invétérée de retirer sa veste d’alpaga sous le moindre

prétexte), ses yeux bleus tout ronds, sa moustache ébouriffée d’un blanc

roussâtre, hérissée comme les piquants d’un porc-épic, et sa façon de

s’asseoir brusquement et de s’éventer avec son chapeau. Mais à quoi bon

essayer de dissimuler que ce que l’on se rappelait surtout, c’était sa

fille, qui, à cette époque, était venue habiter avec lui, et jouait le

rôle d’une sorte de Dame-des-Iles.

Freya Nelson (ou Nielsen) était de ces jeunes filles dont on se

souvient. L’ovale de son visage était parfait: et à l’intérieur de ce

cadre attrayant, la plus heureuse disposition de lignes et de traits,

jointe à un teint admirable, vous donnait une impression de santé, de

force, et de ce que j’appellerais une inconsciente confiance en soi, la

sensation d’une résolution séduisante encore que fantasque. Je ne

comparerai pas ses yeux à des violettes, car ils avaient une nuance

particulière, moins foncée et d’un éclat plus vif. Elle avait de grands

yeux qui vous regardaient franchement quelle que fût son humeur. Je n’ai

jamais vu s’abaisser ses longs cils sombres,--je crois pouvoir dire que

Jasper Allen les vit; c’était une personne privilégiée,--mais son

expression a certainement dû être alors tout à fait charmante, d’un

charme complexe. Il paraît--je tiens ce renseignement de Jasper qui me

le révéla dans un accès d’enthousiasme touchant et ridicule,--qu’elle

pouvait s’asseoir sur ses cheveux. Je le crois. Je le crois. Il ne

m’était pas donné de contempler de pareilles merveilles: je me

contentais d’admirer la façon nette et seyante dont sa coiffure laissait

voir la jolie forme de sa tête. Et cette chevelure luxuriante avait un

tel éclat que lorsque les stores de la véranda étaient baissés et y

répandaient une douce pénombre ou bien dans l’ombre du bouquet d’arbres

fruitiers près de la maison, on eût dit qu’elle dégageait une lumière

dorée.

Elle portait généralement une robe blanche dont la jupe lui tombait

au-dessus de la cheville et découvrait des bottines jaunes à lacets. Si

on lui voyait une note de couleur quelconque, c’était tout au plus un

peu de bleu. Elle ne semblait jamais fatiguée. Je l’ai vue, après avoir

longtemps ramé au soleil, débarquer de son canot, sans se montrer

aucunement essoufflée et sans être le moins du monde décoiffée. Le

matin, quand elle sortait sur la véranda pour jeter un coup d’œil vers

l’ouest, du côté de Sumatra, vers la mer, elle avait l’air aussi fraîche

et étincelante qu’une goutte de rosée. Mais une goutte de rosée

s’évapore, tandis que Freya n’avait rien d’évanescent. Je me rappelle

ses bras ronds et musclés aux poignets minces, et les doigts effilés de

ses grandes mains adroites.

Je ne sais si elle était vraiment née en mer, mais je sais que jusqu’à

l’âge de douze ans elle avait constamment navigué avec ses parents, sur

différents navires. Lorsque le vieux Nelson eût perdu sa femme, ce fut

pour lui une grave préoccupation que celle de l’avenir de l’enfant. Une

excellente dame de Singapour, touchée par son chagrin muet et sa

pitoyable perplexité, offrit de se charger de Freya. Cet arrangement

dura quelque six ans, pendant lesquels le vieux Nelson (ou Nielsen) se

«retira» et alla s’établir sur son île, et il fut décidé (l’excellente

dame repartant pour l’Europe) que sa fille viendrait le rejoindre.

La première et la plus importante préparation à cet événement consista

pour le vieux Nelson à demander à son agent de Singapour un piano droit

de chez Steyn et Ebhart. Je commandais alors un petit vapeur qui faisait

le service de l’île, et c’est moi qui eus à le lui transporter, aussi

sais-je à quoi m’en tenir sur le piano de Freya. Nous débarquâmes

l’énorme caisse non sans difficulté sur un rocher plat parmi des

buissons, et nous faillîmes défoncer un de mes canots au cours de cette

opération nautique. Puis, avec l’assistance de tous mes hommes, y

compris les mécaniciens et les soutiers, au prix d’une inquiète

ingéniosité, et à l’aide de rouleaux, de leviers, de palans et de plans

inclinés faits de planches savonnées, travaillant en plein soleil comme

les anciens Egyptiens à la construction d’une pyramide, nous l’amenâmes

jusqu’à la maison et le hissâmes à l’extrémité de la véranda qui

regardait vers l’ouest et qui servait de salon au bungalow. Là, une fois

la caisse ouverte avec précaution, le magnifique monstre de palissandre

apparut enfin. Avec un empressement respectueux nous l’adossâmes au mur

et pûmes enfin respirer pour la première fois de la journée. C’était

bien certainement le meuble le plus lourd qui se fût jamais trouvé sur

cet îlot depuis la création du monde. La sonorité qu’il répandait autour

du bungalow (qui formait caisse de résonnance) était véritablement

étonnante. Il résonnait doucement au-dessus de la mer. Jasper Allen m’a

dit que de bonne heure le matin, sur le pont du _Bonito_ (son brick, un

bâtiment aux lignes fines et remarquablement rapide) il pouvait entendre

distinctement Freya faire ses gammes. Mais il faut dire que ce garçon

prenait toujours son mouillage à une distance absurdement rapprochée de

la pointe, et je le lui avais plus d’une fois fait remarquer. Je sais

bien que, dans ces parages, la mer est presque uniformément calme et que

les Sept-Iles sont, en règle générale, un endroit particulièrement

serein et dépourvu de nuages. Tout de même, de temps à autre, un orage

d’après-midi sur Banka, ou même un de ces mauvais grains venus de la

côte de Sumatra, faisait une sortie soudaine contre ce groupe d’îles et

vous l’enveloppait, durant une heure ou deux, de tourbillons et d’une

obscurité bleuâtre d’assez sinistre apparence. Tandis que les stores de

rotin qu’on avait baissés s’agitaient désespérément au vent et que tout

le bungalow tremblait, Freya se mettait alors au piano et jouait

quelques farouches pages de Wagner à la lueur aveuglante des éclairs,

cependant que la foudre tombait aux alentours, à vous faire dresser les

cheveux sur la tête: et Jasper restait figé sur la véranda dans

l’adoration de cette souple silhouette qu’il voyait de dos se balancer,

de cet éclat miraculeux de sa belle tête, de sa blanche

nuque,--cependant que le brick, là-bas à la pointe, tanguait sur sa

bosse à moins de cent mètres d’affreux récifs, noirs et luisants.

Et cela, s’il vous plaît, uniquement pour qu’une fois à bord, la nuit,

la tête sur l’oreiller, il pût se sentir aussi près que possible de

Freya endormie dans le bungalow. Que dites-vous de cela? Et remarquez

que ce brick était le futur foyer,--leur foyer,--le paradis flottant

qu’il accommodait peu à peu comme un yacht pour faire en toute béatitude

la traversée de la vie avec Freya. Imbécile! Mais ce garçon passait son

temps à courir la chance.

Un jour, je m’en souviens, de la véranda je regardais avec Freya le

brick qui approchait de la pointe en venant du nord. Je suppose que

Jasper avait aperçu la jeune fille à la lorgnette. Que fait-il? Au lieu

de longer encore les bancs sur un mille et demi pour ensuite tirer un

bord vers le mouillage par une manœuvre classique et digne d’un marin,

il avise une passe entre deux sales cailloux pointus, met d’un coup la

barre dessous et y lance son brick dont toutes les voiles se mirent à

ralinguer et à battre au point qu’on pouvait en entendre le bruit de la

véranda où nous étions. Je retenais mon souffle entre mes dents, je vous

l’avoue, et Freya se mit à jurer. Oui. Elle serra les poings, frappa du

pied, son joli pied chaussé de jaune et s’écria: «Bon Dieu!» Puis

tournant vers moi son visage légèrement plus coloré que d’habitude,--oh!

pas beaucoup,--elle ajouta: «Excusez-moi! j’oubliais que vous étiez là»,

et elle se mit à rire. Parfaitement. Quand Jasper était en vue, il y

avait toute chance pour qu’elle oubliât la présence de n’importe qui.

Frappé de cette extravagance je ne pus me retenir de faire appel au sens

commun de la jeune fille.

--«Il n’est pas fou?» lui dis-je avec conviction.

--«C’est un parfait idiot», déclara-t-elle avec chaleur, tandis que ses

grands yeux graves me regardaient bien en face et qu’un léger sourire se

dessinait sur sa joue.

--«Et cela», lui fis-je remarquer, «juste pour gagner vingt minutes à

peu près avant de vous retrouver.»

Nous entendîmes mouiller l’ancre, et elle prit alors une expression

résolue et menaçante.

--«Attendez un peu. Je vais lui donner une leçon.»

Elle alla s’enfermer dans sa chambre, me laissant seul sur la véranda

avec des instructions. Avant même que les voiles du brick ne fussent

serrées, Jasper arriva, montant trois marches à la fois, oubliant de me

dire bonjour et regardant avidement à droite et à gauche.

--«Où est Freya? N’était-elle pas là il y a un instant?»

Quand je lui eus expliqué qu’il serait privé de la présence de

Mademoiselle Freya pendant toute une heure, «uniquement pour lui

apprendre», il déclara que c’était moi sûrement qui l’avais poussée à

cela et qu’il craignait qu’un de ces jours il ne m’arrivât malheur. Elle

et moi nous devenions trop bons amis tous les deux. Après quoi il se

jeta sur une chaise et essaya de me parler de son voyage. Mais ce qu’il

y avait de singulier, c’est que ce garçon souffrait véritablement. Je

pouvais m’en rendre compte. La voix lui manquait et il restait là, muet,

à fixer la porte avec la figure d’un homme qui a mal. C’était un fait...

Et ce qui fut plus singulier encore, ce fut de voir la jeune fille

sortir de sa chambre tranquillement moins de dix minutes après. Alors je

partis. Je veux dire que je m’en allai chercher le vieux Nelson (ou

Nielsen) sur la véranda de derrière (qui lui était spécialement réservée

dans la distribution de cette maison), avec l’intention d’engager la

conversation pour l’empêcher de faire, sans le vouloir, irruption là où

sa présence n’était pas justement alors désirable.

Il savait que le brick était arrivé, quoiqu’il ne sût pas que Jasper fût

déjà avec sa fille. Je suppose qu’il ne pensait pas qu’il eût eu déjà le

temps de la rejoindre. Un père naturellement ne pouvait pas penser cela.

Il soupçonnait bien Allen d’avoir un faible pour sa fille: les volatiles

de l’air et les poissons de la mer, la plupart des trafiquants de

l’Archipel et des gens de toutes sortes et de toutes conditions à

Singapour savaient à quoi s’en tenir; mais il n’était pas capable

d’apprécier l’intérêt que la jeune fille prenait à ce garçon. Il était

persuadé que Freya était beaucoup trop raisonnable pour s’emballer

jamais sur quelqu’un,--je veux dire au point d’en perdre la tête. Non:

ce n’est pas cela qui le faisait s’asseoir dans sa véranda et se

tourmenter tout le temps des visites de Jasper. Ce qui l’inquiétait,

c’était les «autorités» hollandaises. Car, en fait, les Hollandais ne

voyaient pas d’un bon œil les allées et venues de Jasper, armateur et

patron du brick _Bonito_. Ils le considéraient comme beaucoup trop

entreprenant. Je ne sache pas qu’il eût jamais rien fait d’illégal: mais

il me semble que son immense activité répugnait à leur caractère pesant

et à leurs lentes méthodes. En tout cas, de l’avis du vieux Nelson, le

capitaine du _Bonito_ était un très bon marin et un excellent garçon,

mais, somme toute, ce n’était pas une relation souhaitable. Quelque peu

compromettante, vous comprenez. D’un autre côté, il n’eût pas aimé dire

carrément à Jasper de se tenir à distance. Ce pauvre vieux Nelson était

lui-même un excellent homme. Je crois qu’il aurait tremblé à l’idée de

blesser les sentiments fût-ce même d’un cannibale, à moins d’une

violente provocation. Je dis les sentiments, je ne dis pas le corps. Car

contre des lances, des couteaux, des haches, des massues ou des flèches,

le vieux Nelson s’était montré capable de tenir son rôle. A tout autre

égard, il était d’une nature timorée. Aussi, l’air ennuyé, allait-il

s’asseoir dans la véranda du fond, et quand les voix de sa fille et de

Jasper Allen arrivaient jusqu’à lui, il poussait de sombres soupirs

comme un homme extrêmement las.

Il va sans dire que je me moquais de ses craintes, qu’il me confiait,

plus ou moins. Il avait une certaine confiance dans mon jugement et un

certain respect non pas tant pour mes qualités morales que pour les

excellents termes dans lesquels j’étais supposé vivre avec les

«autorités» hollandaises. Je savais avec certitude que son plus grand

épouvantail, le Gouverneur de Banka,--un charmant homme, irritable mais

cordial, un ancien contre-amiral,--avait beaucoup de sympathie pour lui.

Cette assurance consolante que je mettais toujours en avant, ranimait un

moment le vieux Nelson (ou Nielsen): mais, en fin de compte, il hochait

la tête d’un air de doute, comme pour dire que tout cela était très

bien, mais qu’il y avait dans la nature des fonctionnaires hollandais

des profondeurs que personne d’autre que lui n’avait jamais sondées.

C’était parfaitement absurde.

La fois dont je parle, le vieux Nelson se montra même vraiment tracassé:

car tandis que j’essayais de le distraire avec une aventure très

amusante et quelque peu scandaleuse qui était arrivée à une de nos

connaissances à Saïgon, il s’écria tout à coup:

--«Mais que diable vient-il faire ici?»

Il n’avait évidemment pas écouté un traître mot de l’anecdote: et cela

m’ennuya car elle était vraiment bonne. Je le regardai fixement.

--«Allons, allons!» m’écriai-je. «Vous ne savez pas ce que Jasper Allen

vient faire ici?»

C’était la première allusion directe que j’eus jamais faite à ce qui se

passait véritablement entre Jasper et sa fille. Il prit la chose avec

beaucoup de calme.

--«Oh! Freya est une fille raisonnable!» murmura-t-il d’un air absent,

tout en songeant évidemment aux «autorités». Non, Freya n’était pas

stupide. Il n’avait pas d’inquiétude là-dessus. Il ne s’en préoccupait

pas le moins du monde. Ce garçon était simplement une compagnie pour

elle: il amusait la jeune fille: rien de plus.

Quand ce brave homme perspicace cessait de grommeler, la paix régnait

dans la maison. Les deux autres s’amusaient très tranquillement, et sans

aucun doute de tout leur cœur. Quel amusement plus absorbant et moins

bruyant auraient-ils pu trouver que de faire des plans d’avenir? Assis

côte-à-côte sur la véranda, ils devaient regarder le brick, qui était en

tiers dans cette fascinante aventure. Sans lui il n’y aurait pas eu

d’avenir. C’était la fortune et le foyer, et le monde entier ouvert

devant eux. Qui donc a osé comparer un navire à une prison? Qu’on me

pende ignominieusement à une vergue, si c’est vrai! Les voiles blanches

de ce bâtiment étaient les blanches ailes de leur ardent amour. Ardent

en ce qui concerne Jasper. Freya, étant femme, savait mieux observer les

convenances mondaines en cette affaire.

Mais Jasper était transporté, au vrai sens du mot, depuis le jour où,

après avoir regardé ensemble le brick pendant un de ces silences

décisifs qui seuls peuvent établir une communion parfaite entre des

êtres doués de langage, il lui avait offert de partager avec lui la

possession de ce trésor. A la vérité, il lui avait offert le brick tout

entier. Mais son cœur était alors avec le brick, depuis le jour où il

l’avait acheté à Manille à un Péruvien d’un certain âge, sobrement vêtu

de noir, énigmatique et sentencieux, qui avait peut-être bien volé ce

navire sur la côte orientale de l’Amérique du Sud, d’où il disait être

venu au Philippines «pour des raisons de famille». Ce _pour des raisons

de famille_ était vraiment bien. Aucun vrai _caballero_ n’eût osé

pousser plus loin l’investigation après une pareille déclaration.

En vérité, Jasper était tout à fait le _caballero_. Quant au brick

lui-même, il était alors tout noir, mystérieux et fort sale: une perle

de mer ternie, ou plutôt une œuvre d’art à l’abandon. Car ce devait être

un artiste, cet obscur constructeur qui, du bois tropical le plus dur

renforcé du cuivre le plus pur, avait tiré les lignes harmonieuses de

son corps. Dieu seul sait dans quelle partie du monde on l’avait

construit. Jasper lui-même n’avait pu découvrir grand’chose de son

histoire dans les propos de son sentencieux et taciturne Péruvien,--si

tant est que l’individu fût vraiment un Péruvien et non pas le diable en

personne comme Jasper prétendait le croire. Mon opinion est que ce

bâtiment était assez vieux pour avoir été l’un des derniers pirates, ou

peut-être avoir fait la traite, ou peut-être avoir été de ces fins

voiliers d’autrefois qui faisaient le commerce,--à moins que ce ne fût

la contrebande,--de l’opium.

En tout cas, ce brick était aussi étanche que le premier jour où on

l’avait mis à l’eau, il naviguait comme le diable, se gouvernait comme

une embarcation, et, pareil en cela à quelques belles femmes aux vies

aventureuses et que l’histoire a rendues célèbres, il semblait avoir

reçu le don d’éternelle jeunesse: aussi était-il assez naturel que

Jasper Allen le traitât comme un amoureux. Et cela lui rendit tout

l’éclat de sa beauté. Il le revêtit de plusieurs robes de la peinture la

plus blanche, si habilement, si soigneusement, si artistement, et son

équipage de Malais y apporta tant de zèle, que le plus coûteux émail

employé par les bijoutiers n’aurait pas eu meilleur air et n’eût pas été

plus doux au toucher. Un fin liston doré faisait ressortir son élégante

tonture, et bien assis sur l’eau, il éclipsait la belle ligne classique

des yachts qui venaient en Extrême-Orient à cette époque. Je dois avouer

que je préfère, pour ma part, un liston rouge vif sur une coque blanche.

Cela ressort mieux et est beaucoup moins coûteux: et c’est ce que je

disais à Jasper. Mais non, rien d’autre que des feuilles d’or de la

meilleure qualité ne pouvait convenir, car aucune décoration n’était

assez belle pour le futur foyer de Freya.

Ses sentiments pour le brick et pour la jeune fille étaient aussi

indissolublement mêlés dans son cœur que peuvent se fondre deux métaux

précieux dans un creuset. Et la flamme était plutôt chaude, je vous

assure. Elle mettait en lui une agitation dévorante faite d’activité et

de désir. Avec son visage trop fin, cette ondulation transversale dans

ses cheveux châtains, sa minceur, ses longues jambes, le regard ardent

de ses yeux d’acier, ses mouvements brusques, il me faisait penser

parfois à une étincelante épée qui sortirait perpétuellement de son

fourreau. C’était seulement quand il était près de la jeune fille, quand

il pouvait la contempler, que cette attitude particulièrement tendue

faisait place à une grave et dévote attention de ses moindres gestes, de

ses moindres mots. La maîtrise froide, résolue, avisée, égale de la

jeune fille semblait raffermir le cœur de Jasper. Était-ce le pouvoir

magique de son visage, de sa voix, de ses regards qui le calmait ainsi?

En tout cas, c’était ce qui avait, il faut le croire, enflammé son

imagination,--si l’amour commence par l’imagination. Mais je me sens

incapable de discuter de pareils mystères et je m’aperçois que nous

avons bien négligé le pauvre vieux Nelson en train de soupirer

mélancoliquement sur sa véranda.

Je lui fis remarquer qu’après tout les visites de Jasper n’étaient pas

très fréquentes. Lui et son brick travaillaient ferme à travers tout

l’Archipel. Mais tout ce que le vieux Nelson voulut dire, et encore

comme à regret, ce fut:

«J’espère que Heemskirk n’arrivera pas pendant que le brick est ici.»

Voilà qu’il s’inquiétait à cause d’Heemskirk maintenant! Heemskirk!...

Non vraiment, il y avait de quoi perdre patience...

Entre terre et mer · 第 21 / 28 题