II

Le commandant de la _Séphora_ portait autour de la figure un maigre

collier de barbe rousse, et il avait le teint assorti aux poils de cette

couleur et aussi une nuance particulière d’yeux d’un bleu brouillé. Ce

n’était pas exactement un personnage impressionnant; il avait les

épaules hautes, une taille moyenne, une jambe légèrement plus courbe que

l’autre. Il me serra la main en regardant vaguement autour de lui. Un

entêtement morne me parut être son principal caractère. Je me comportai

avec une politesse qui parut le déconcerter. Peut-être était-il timide.

Il marmottait comme s’il eût eu honte de ce qu’il avait à dire; il se

nomma (c’était quelque chose comme Archbold, mais à tant d’années de

distance, je n’en suis pas bien sûr), donna le nom de son navire et

quelques autres détails de ce genre, à la façon d’un criminel qui se

résout à un aveu pénible. Il avait eu un temps terrible pendant la

traversée..., terrible..., terrible..., et sa femme à bord, en outre.

Nous étions alors assis dans le carré, et le steward apporta un plateau

avec une bouteille et des verres. «Merci, non!» Il ne prenait jamais

d’alcool. Il prendrait volontiers un peu d’eau. Il en but deux verres.

Il y avait de quoi vous donner soif. Sans arrêt depuis le point du jour,

il n’avait fait qu’explorer les flots aux abords de son navire.

--«Pour quoi faire?... Pour le plaisir?» demandai-je avec un air

poliment intéressé.

--«Non, soupira-t-il. Un devoir pénible.»

Comme il persistait dans son marmottement et que je tenais à ce que mon

double n’en perdît pas un mot, j’eus l’idée de l’informer qu’à mon grand

regret il me fallait avouer que j’étais un peu dur d’oreille.

--«Quoi! un jeune homme comme vous!» fit-il en hochant la tête, tout en

gardant fixés sur moi ses yeux d’un bleu terne dénués d’expression.

«Comment cela vous est-il venu, une maladie?» demanda-t-il sans la

moindre sympathie et comme s’il pensait que, s’il en était ainsi, je ne

l’avais pas volé.

--«Oui, une maladie», acquiesçai-je d’un ton enjoué qui parut le

choquer. Mais j’avais atteint mon but, car force lui fut d’élever la

voix pour me débiter son histoire. Il ne vaut pas la peine de rapporter

ici la version qu’il en donna. Plus de deux mois s’étaient écoulés

depuis cet événement, et il y avait tellement pensé qu’il semblait en

avoir complètement perdu le sentiment clair, bien qu’il en eût conservé

une impression profonde.

--«Que diriez-vous si pareille chose arrivait à bord de votre navire?

Voilà quinze ans que je commande la _Séphora_. Je suis un capitaine bien

connu.»

Il souffrait profondément, et peut-être aurais-je sympathisé avec lui si

j’avais pu détacher ma vision intérieure du compagnon insoupçonné qui

partageait ma chambre comme s’il eût été un second moi-même. Il était là

de l’autre côté de la cloison, à un ou deux mètres, pas plus, tandis que

nous nous tenions dans le carré. Je regardais poliment le capitaine

Archbold (si tel était son nom), mais c’était l’autre que je voyais,

dans son pyjama gris, assis sur un tabouret, les pieds joints, les bras

croisés, et je savais que chacun des mots que nous échangions tombait

dans les oreilles de sa tête brune penchée sur sa poitrine.

--«J’ai maintenant, comme gamin et comme homme, trente-sept ans de

service à la mer, et à ma connaissance pareille chose n’est jamais

arrivée à bord d’un navire anglais. Et il a fallu que cela arrivât sur

le mien! Et ma femme à bord, en outre!»

Je l’écoutais à peine.

--«Ne pensez-vous pas», demandai-je, «que le coup de mer qui,

m’avez-vous dit, embarqua juste alors, ait pu tuer l’homme en question?

J’ai vu le seul poids d’une lame vous tuer net un homme, simplement en

lui brisant le cou.»

--«Seigneur!» s’écria-t-il gravement, en fixant sur moi ses yeux bleus.

«Une lame! un homme tué par une lame n’a jamais ressemblé à cela.»

Il eut l’air positivement scandalisé de mon idée. Et comme je le

considérais, sans m’attendre à rien d’original de sa part, il avança la

tête tout contre la mienne et me tira la langue si soudainement que je

ne pus m’empêcher de faire un mouvement de recul.

Après avoir, de cette manière imagée, eu raison de mon calme, il hocha

la tête d’un air entendu. Il m’assura que si j’avais pu voir la chose,

je ne l’oublierais de ma vie. Le temps était trop mauvais pour pouvoir

faire au cadavre de convenables funérailles. Aussi, le lendemain, au

point du jour, on le transporta sur la dunette, après lui avoir couvert

la figure d’un bout de pavillon; on lut une brève prière et puis, tel

qu’il était, dans son suroit et ses longues bottes, on l’envoya à la mer

parmi ces trombes d’eau qui semblaient à tout instant devoir engloutir

le navire lui-même et les êtres terrifiés qui le montaient.

--«Cette misaine vous a sauvé», lui lançai-je.

--«Grâce à Dieu, en vérité», s’écria-t-il avec ferveur. «C’est bien

grâce à une miséricorde spéciale, je le crois fermement, si elle a pu

supporter ces coups de vent pendant la tempête.»

--«C’est le fait d’avoir établi cette misaine qui...», commençai-je.

--«La main même de Dieu, dans cette affaire», interrompit-il. «Il ne

fallait rien de moins. Je ne vous cacherai pas que j’ai à peine osé

donner l’ordre. Il semblait impossible de toucher à quoi que ce fût sans

perdre la voile, et alors c’en était fait de notre dernier espoir.»

Il était encore sous le coup de la terreur de cette tempête. Je le

laissai continuer un peu, puis, négligemment, comme pour revenir à un

sujet de moindre importance, je lui dis:

--«Vous aviez hâte de remettre votre second aux autorités à terre, je

pense?»

--«Ma foi, oui! A la justice.» Son obscure ténacité sur ce point avait

quelque chose en soi d’incompréhensible, d’un peu horrible, quelque

chose, pour ainsi dire, de mystique, sans parler du désir qu’il pouvait

avoir de n’être pas soupçonné «de tolérer des procédés de la sorte».

Trente-sept vertueuses années de mer dont plus de vingt de commandement

sans reproche, et les quinze dernières à bord de la _Séphora_,

semblaient lui avoir créé d’impitoyables obligations.

--«Et vous savez», poursuivit-il, en tâtonnant avec quelque confusion

parmi ses sentiments, «ce n’est pas moi qui avais engagé ce garçon-là.

Sa famille avait des intérêts chez mes armateurs. J’ai eu en quelque

sorte la main forcée. Il avait l’air très bien, très comme il faut, et

tout ça! Mais, voyez-vous, il ne m’est jamais revenu tout de même. Je

suis un homme simple. Ce n’était pas exactement le genre de second qu’il

faut à bord d’un navire comme la _Séphora_.»

Je m’étais tellement identifié en pensées avec celui qui partageait

secrètement ma cabine que j’eus l’impression qu’on me donnait

personnellement à entendre que moi non plus je n’étais pas de la sorte

qu’il eût fallu à un navire comme la _Séphora_. Je n’avais pas le

moindre doute à cet égard.

--«Pas du tout le genre. Vous comprenez?» reprit-il en me regardant

fixement.

J’y répondis par un sourire aimable. Il sembla un moment perplexe.

--«Je suppose que je dois faire un rapport de suicide.»

--«Vous dites?»

--«Suicide! C’est là ce que je devrai écrire à mes armateurs, aussitôt

dans le port.»

--«A moins que vous ne vous arrangiez pour le retrouver d’ici à demain»,

déclarai-je froidement... «Je veux dire, vivant.»

Il grommela quelque chose que je ne pus saisir et je tendis l’oreille

vers lui d’un air intrigué. Il cria littéralement:

--«La terre..., je veux dire la terre ferme est au moins à sept milles

de mon mouillage.»

--«A peu près.»

Mon absence d’agitation, de curiosité, de surprise, de toute espèce

d’intérêt visible, commença à éveiller sa méfiance. Mais sauf l’heureuse

affectation de surdité, je n’avais aucunement essayé de feindre. Je

m’étais senti complètement incapable de jouer l’ignorance complète et

par suite j’avais peur de m’y risquer. Il est certain aussi qu’il

n’était pas venu sans quelques soupçons et qu’il considérait ma

politesse comme un phénomène quelque peu étrange. Et pourtant, de quelle

autre façon aurais-je pu le recevoir? Pas cordialement, c’était

impossible pour des raisons psychologiques que je n’ai pas besoin

d’exposer ici. Mon unique objet était d’éviter ses questions. En

rechignant? Oui, mais la mauvaise humeur eût pu provoquer de sa part une

question directe. Par ce qu’elle avait pour lui d’insolite et par sa

nature même, une minutieuse courtoisie était la meilleure façon de le

contenir. Restait le danger de le voir forcer brusquement mes défenses.

Je n’aurais pu, je pense, lui opposer un mensonge direct, également pour

des raisons psychologiques (et non morales). S’il avait seulement pu

savoir combien j’avais peur qu’il ne mît à l’épreuve le sentiment que

j’avais de mon identité avec l’autre! Mais, assez étrangement (je n’y

pensai qu’ensuite), je crois qu’il ne fut pas peu décontenancé par le

revers de cette étrange situation, par un je ne sais quoi en moi qui lui

rappelait l’homme qu’il cherchait, et lui suggéra que j’avais une

mystérieuse similitude avec ce garçon pour lequel il n’avait eu du

premier jour que méfiance et aversion.

Quoi qu’il en soit, le silence ne dura guère. Il prit un autre biais.

--«J’estime que nous n’avons guère fait plus de deux milles à l’aviron

jusqu’à votre bord. Pas plus.»

--«Encore est-ce bien assez par cette affreuse chaleur», lui dis-je.

Une autre pause pleine de méfiance s’ensuivit. La nécessité, dit-on, est

la mère de l’invention, mais la peur aussi n’est pas sans fournir

d’ingénieuses inspirations. Et j’avais peur qu’il ne me demandât à

brûle-pourpoint des nouvelles de mon double.

--«Gentil petit carré, n’est-ce pas!» lui fis-je observer, comme si je

remarquais pour la première fois la façon dont ses regards allaient

d’une porte à l’autre. «Et fort bien aménagé aussi. Ici, par exemple»,

continuai-je en atteignant négligemment la porte par-dessus le dossier

de ma chaise et en l’ouvrant toute grande, «j’ai ma salle de bain.»

Il eut un mouvement de curiosité, mais il y jeta à peine un coup d’œil.

Je me levai, fermai la porte de la salle de bain, et l’invitai à faire

l’inspection comme si j’étais très fier de l’agencement de mon navire.

Il lui fallut se lever et faire la visite, mais il s’en acquitta sans

aucun enthousiasme.

--«Maintenant venez voir ma chambre», déclarai-je de la voix la plus

forte que j’osai prendre, en traversant le carré vers tribord à pas

volontairement pesants.

Il entra derrière moi et regarda autour de lui. Mon intelligent double

s’était éclipsé. Je jouai mon rôle.

--«C’est bien aménagé, n’est-ce pas?»

--«Très bien, très conf...» Il n’acheva pas et sortit brusquement comme

pour échapper à quelque ruse maléfique de ma part. Mais je ne voulais

pas le lâcher comme cela. Il m’avait fait trop peur pour que je n’eusse

pas envie de me venger: je sentis que je le tenais et j’entendais le

faire «marcher» jusqu’au bout. Mon insistance polie devait contenir

quelque chose de menaçant, car il accéda immédiatement. Et je ne lui fis

grâce d’aucun détail: chambre du second, office, soute à provisions,

soute à voiles qui se trouvait aussi sous la dunette, il dut tout

inspecter. Quand, à la fin, il sortit sur le pont, il poussa un long

soupir découragé et marmotta lugubrement qu’il lui fallait vraiment

regagner son navire. Je priai mon second qui nous avait rejoints de

faire armer le canot du capitaine.

L’homme aux favoris lança un coup du sifflet qu’il portait toujours

suspendu à son cou et cria: «Armez le canot de la _Séphora_!» Mon

double, en bas, dans la cabine, avait dû entendre et ne pouvait

certainement pas se sentir plus soulagé que moi. Quatre hommes sortirent

en courant du poste d’équipage et embarquèrent, tandis que les miens,

paraissant également sur le pont, se rangèrent devant la lisse.

J’escortai mon visiteur jusqu’à la coupée, cérémonieusement: un peu trop

peut-être. C’était un tenace animal. A la coupée même il hésita,

persévérant consciencieusement dans son idée, de façon presque heureuse:

--«Dites-moi!... vous... vous ne pensez pas que...»

J’interrompis en élevant la voix:

--«Certainement pas... Enchanté! Au revoir!»

Je me doutais de ce qu’il voulait dire et n’y échappai tout juste que

par le privilège d’être dur d’oreille. Il était trop abattu pour

insister, mais mon second, proche témoin de cette séparation, sembla

quelque peu mystifié et sa figure prit une expression songeuse. Comme je

ne tenais pas à paraître vouloir éviter toute communication avec mes

officiers, je lui donnai l’occasion de me parler:

--«Ça a l’air d’un très brave homme. L’équipage de son canot a raconté à

nos hommes une histoire bien extraordinaire, si ce que m’a dit le

steward est vrai... Je suppose que ce capitaine vous l’a racontée?»

--«Oui, le capitaine m’a raconté une histoire.»

--«Une très horrible affaire, n’est-il pas vrai, capitaine?»

--«En effet!»

--«Cela dépasse toutes ces histoires de meurtres qu’on nous a racontées

de navires américains.»

--«Je ne pense pas qu’elle les dépasse. Je ne pense même pas qu’elle

leur ressemble le moins du monde.»

--«Dieu me pardonne, vraiment! Mais, bien sûr, je ne connais pas du tout

les navires américains. Aussi ne saurais-je aller à l’encontre de vos

dires. Pour moi, c’est assez horrible... Mais le plus étrange est que

ces gens de la _Séphora_ semblaient avoir quelque idée que l’homme était

caché à bord, ici. Vraiment ils le croyaient. Avez-vous jamais entendu

chose pareille?»

--«Absurde, n’est-ce pas?»

Nous arpentions le pont: aucun homme d’équipage n’était visible (c’était

dimanche), et le second reprit:

--«Ils ont même eu une querelle à ce propos. Les nôtres se jugeaient

offensés: «Comme si nous hébergerions pareille espèce! dirent-ils.

Avez-vous envie de regarder dans la soute à charbon?» Une vraie

querelle. Mais à la fin ils ont fait la paix. Je suppose qu’il s’est

noyé. Et vous, capitaine?»

--«Je ne suppose rien du tout.»

--«Vous avez des doutes là-dessus, capitaine?»

--«Pas le moindre.»

Je le quittai brusquement. Je sentis que je faisais une mauvaise

impression, mais, avec mon double en bas, cela m’était très pénible

d’être sur le pont. Et il m’était presque aussi pénible d’être en bas.

Une situation tout à fait épuisante, somme toute. Tout de même je me

sentais moins tiraillé lorsque j’étais avec lui. Il n’y avait personne

dans tout le navire à mettre dans la confidence. Depuis que les hommes

avaient appris son histoire, il eût été impossible de le faire passer

pour quelqu’un d’autre, et une découverte accidentelle était maintenant

plus à craindre que jamais...

Le steward étant occupé à mettre le couvert pour le déjeuner, nous ne

pûmes parler que du regard lorsque je fus descendu. Plus avant dans la

journée, nous nous essayâmes prudemment à chuchoter. Le calme du

dimanche sur le navire était contre nous; la tranquillité de l’air et de

l’eau était contre nous; les éléments, les hommes étaient contre nous,

tout était contre nous dans notre secrète association, le temps

lui-même, car cela ne pouvait durer éternellement. La confiance dans la

Providence même n’était pas, je suppose, possible à ce coupable.

Avouerai-je que cette pensée me décourageait beaucoup? Et quant au

chapitre des accidents qui tient tant de place dans le livre du succès,

mon seul espoir était qu’il fût clos. Car à quel accident favorable

pouvait-on bien s’attendre?

--«Avez-vous tout entendu?» furent mes premières paroles dès que nous

eûmes repris notre position côte à côte, appuyés sur le rebord de la

couchette.

Il avait entendu. La preuve en était dans l’ardeur de son chuchotement:

--«L’homme vous a dit qu’il avait à peine osé donner l’ordre?»

Je compris que cela se rapportait à cette secourable misaine.

--«Oui. Il avait peur qu’elle ne fût enlevée en l’établissant.»

--«Je vous assure qu’il n’a jamais donné l’ordre. Il a peut-être cru le

faire, mais il ne l’a jamais fait. Il se tenait là avec moi sur la

dunette après avoir vu partir le grand hunier et il pleurnichait sur ce

dernier espoir, il pleurnichait positivement, et rien d’autre, et la

nuit venait! Voir son capitaine se laisser aller ainsi par un temps

pareil, il y avait de quoi vous mettre hors de vous. Cela m’a mis dans

une espèce de fureur. Alors j’ai pris la chose sur moi, et je l’ai

quitté sur le point d’éclater, et... Mais à quoi bon raconter tout cela!

Vous savez ce que c’est, vous!... Pensez-vous que, si je n’avais pas été

passablement féroce avec eux, j’aurais pu obtenir quoi que ce fût des

hommes? Oh! non! le maître d’équipage, peut-être? Peut-être! Ce n’était

pas de la grosse mer, c’était une mer démontée! Je suppose que la fin du

monde sera quelque chose dans ce genre-là, et un homme peut regarder

venir cela le cœur ferme une bonne fois et que c’en soit fini, mais pour

l’affronter jour après jour... Je ne blâme personne. Je ne valais pas

beaucoup mieux que le reste. Seulement, j’étais officier sur ce vieux

charbonnier et ainsi...»

--«Je comprends parfaitement», lui murmurai-je à l’oreille en toute

sincérité.

Il était hors d’haleine à force de chuchoter, je l’entendais haleter

légèrement. Tout cela était fort simple; la même force nerveuse qui

avait fourni à vingt-quatre hommes une chance, pour le moins, de sauver

leurs vies, avait, par une sorte de choc en retour, brisé une indigne

existence révoltée.

Mais je n’eus pas le temps de peser les mérites de l’affaire... des pas

dans le carré, un coup à la porte: «Il y a assez de vent pour

appareiller, capitaine.» C’était un nouveau poids sur mes pensées et

même sur mes sentiments.

--«Appelez tout le monde sur le pont», criai-je à travers la porte. «Je

monte tout de suite.»

J’allais donc faire connaissance avec mon navire. Avant de quitter ma

chambre, nos yeux se rencontrèrent, les yeux des deux seuls étrangers à

bord. Je lui montrai la partie en retrait où le petit pliant

l’attendait, et je mis le doigt sur mes lèvres. Il fit un geste, assez

vague, un peu mystérieux, qu’accompagna un faible sourire, comme un

sourire de regret.

Ce n’est pas ici le lieu de s’étendre sur les impressions d’un homme qui

sent pour la première fois un navire se mouvoir sous ses pieds au

commandement de sa voix. Dans mon cas, elles n’étaient pas sans mélange.

Je n’étais pas tout à fait seul avec mes responsabilités; il y avait cet

étranger dans ma chambre. Ou plutôt je n’étais pas complètement et

entièrement avec mon navire. J’étais en partie absent. Ce sentiment

intime d’être à deux endroits à la fois m’affectait physiquement comme

si l’atmosphère du secret m’avait pénétré jusqu’à l’âme. Moins d’une

heure après que le navire eut commencé à bouger, ayant à demander au

second (il se tenait à mon côté) de prendre un relèvement de la Pagode,

je me surpris à me pencher à son oreille. Je dis: je me surpris; mais

j’en fis assez pour qu’il en fût plus qu’étonné. Je ne puis décrire la

chose autrement qu’en disant qu’il fit un écart. Il ne se départit plus

désormais d’une attitude grave, préoccupée, comme s’il était au fait

d’un renseignement inquiétant. Un peu plus tard je m’écartai de la lisse

pour donner un coup d’œil au compas, et je le fis de façon si furtive

que le timonier le remarqua: je ne pus faire autrement que de constater

que ses yeux devinrent extrêmement ronds. Ce n’étaient que des riens,

encore qu’il soit assez fâcheux pour un capitaine d’être soupçonné

d’excentricité. Mais j’étais plus gravement atteint. Il est pour un

marin certaines paroles, certains gestes qui doivent, dans des

circonstances données, venir aussi naturellement, aussi instinctivement

que le clignement d’un œil menacé. Tel ordre doit jaillir de ses lèvres,

sans qu’il y pense; tel geste doit se faire, pour ainsi dire, sans

réflexion. Or toute spontanéité m’avait abandonné. Je devais faire un

effort de volonté pour me ramener (de la chambre) aux obligations du

moment. Je sentis que je donnais l’impression d’être un commandant

irrésolu à ces gens qui m’observaient d’un œil plus ou moins critique.

Et il y avait, en outre, les alarmes. Le second jour, par exemple, en

quittant le pont l’après-midi (j’avais les pieds nus dans des pantoufles

de paille), je m’arrêtai à la porte ouverte de l’office et appelai le

steward. Il faisait je ne sais quoi, le dos tourné. Au son de ma voix,

il sursauta et en même temps cassa une tasse.

--«Qu’est-ce que vous avez, bon Dieu?» m’écriai-je étonné.

Il avait l’air ahuri:

--«Je vous demande pardon, capitaine. J’étais persuadé que vous étiez

dans votre chambre.»

--«Vous voyez bien que je n’y étais pas.»

--«Non, capitaine. Mais j’aurais juré que je vous y avais entendu remuer

il n’y a qu’un instant. C’est très extraordinaire!... Faites excuse,

capitaine!»

Je m’éloignai en frissonnant. J’étais tellement identifié à mon double

que je ne mentionnai même pas le fait au cours des rares et craintifs

chuchotements que nous échangeâmes. Je suppose qu’il avait fait quelque

léger bruit. C’eût été un miracle que cela n’arrivât pas à un moment ou

l’autre. Et cependant, malgré son air hagard, il semblait toujours

parfaitement maître de lui, plus que calme, presque invulnérable. Sur

mon conseil il se tenait presque constamment dans la salle de bain, qui,

à tout prendre, était l’endroit le plus sûr. Il ne pouvait y avoir

réellement l’ombre d’une excuse pour que quelqu’un voulût y pénétrer une

fois que le steward l’avait mise en ordre. C’était un endroit fort

exigu. Quelquefois mon double s’y étendait par terre, les jambes

repliées, la tête appuyée sur un de ses bras, et dans son pyjama gris,

avec ses cheveux noirs coupés ras il avait l’air d’un patient et

impassible forçat. La nuit, je le faisais passer sur ma couchette, et

nous chuchotions, tandis que le bruit des pas réguliers de l’officier de

quart passait et repassait au-dessus de nos têtes. Ce furent des moments

infiniment tristes. Par bonheur, quelques boîtes de conserves fines se

trouvaient dans un placard de ma chambre; du pain sec je pouvais

toujours m’en procurer; ainsi vécut-il de poulet sauté, de pâté de foie

gras, d’asperges, d’huîtres cuites, de sardines, de toutes sortes de

fausses friandises abominables que je tirais des boîtes. Mon café du

matin, c’était toujours lui qui le buvait, et c’était tout ce que

j’osais faire pour lui à cet égard.

Chaque jour il fallait faire cette horrible manœuvre pour arriver à ce

que ma chambre, puis la salle de bain fussent faites comme d’habitude.

J’en vins à haïr la vue du steward, à abhorrer la voix de cet homme

inoffensif. Je sentais que c’était lui qui amènerait la catastrophe de

la découverte. Cela était suspendu comme une épée au-dessus de nos

têtes.

Le quatrième jour, je crois (nous tirions des bords sur la côte

orientale du golfe de Siam, par légère brise et mer calme), le quatrième

jour, dis-je, de cette misérable jonglerie avec l’inévitable, comme nous

étions à table pour le dîner, cet homme, dont le moindre mouvement

m’épouvantait, remonta en hâte sur le pont, après avoir posé les plats.

Ceci ne pouvait être dangereux. Il revint aussitôt, et je compris alors

qu’il s’était rappelé que j’avais laissé une veste à sécher sur la

lisse, après avoir reçu une averse qui avait passé sur le navire dans la

journée. Assis au haut bout de la table, je me sentis terrifié à la vue

de ce vêtement à son bras. Naturellement il se dirigeait vers ma porte.

Il n’y avait pas de temps à perdre.

--«Steward!» lui criai-je. Mes nerfs étaient si ébranlés que je ne

pouvais maîtriser ma voix, ni cacher mon trouble. C’est cette sorte de

chose qui amenait mon second aux redoutables favoris à se taper le front

avec l’index. Je l’avais surpris à faire ce geste tandis que, sur le

pont, il causait d’un air confidentiel avec le charpentier. J’étais trop

loin pour avoir pu saisir le moindre mot, mais je ne doutai point que

cette pantomime se rapportât à leur étrange capitaine.

--«Oui, capitaine», dit en se retournant vers moi d’un air résigné le

pâle steward. C’était cette manière affolante de s’entendre crier après,

de se voir repris sans rime ni raison, envoyé promener de ma chambre,

rappelé tout à coup, arraché à son office pour d’incompréhensibles

commissions, qui était la cause de son expression de plus en plus

malheureuse.

--«Où allez-vous avec ce vêtement?»

--«Dans votre chambre, capitaine.»

--«Va-t-il pleuvoir encore?»

--«Je ne sais pas, capitaine. Faut-il remonter voir?»

--«Non, pas la peine!»

J’avais atteint mon but, car naturellement mon autre moi-même là-dedans

avait dû tout entendre. Pendant cet intermède mes deux officiers

n’avaient pas levé le nez de leurs assiettes respectives, mais la lèvre

de ce damné blanc-bec de lieutenant tremblait visiblement.

Je m’attendais à ce que le steward accrochât ma veste et ressortit

aussitôt. Il resta très longtemps; je dominai toutefois suffisamment ma

nervosité pour ne pas l’interpeller. Soudain je me rendis compte (on

pouvait aisément l’entendre) que cet homme, pour une raison quelconque,

ouvrait la porte de la salle de bain. C’était la fin! L’endroit était

littéralement grand comme un mouchoir de poche. La voix me manqua et je

restai pétrifié. Je m’attendais à entendre un cri de surprise et de

terreur et je fis un mouvement, mais sans avoir la force de me mettre

debout. Tout demeurait silencieux. Mon double avait-il pris le pauvre

diable à la gorge? Je ne sais ce que j’aurais fait l’instant d’après, si

je n’avais vu le steward ressortir de la chambre, refermer la porte et

rester immobile près du buffet.

«Sauvé! pensai-je. Mais non! Perdu. Parti! Il était parti!»

Je posai mon couteau et ma fourchette et me renversai sur ma chaise. La

tête me tournait. Au bout d’un moment, quand je fus suffisamment remis

pour pouvoir parler d’une voix ferme, je donnai à mon second des

instructions pour virer de bord à huit heures.

--«Je ne monterai pas sur le pont», continuai-je. «Je crois que je vais

me coucher et, à moins que le vent ne change, qu’on ne me dérange pas

avant minuit. Je me sens un peu indisposé.»

--«Vous paraissiez vraiment assez souffrant, il y a un moment», remarqua

le second, sans paraître y prendre grand intérêt.

Ils sortirent tous les deux, et je restai les yeux fixés sur le steward

qui desservait. On ne pouvait rien lire sur son visage. Mais pourquoi

évitait-il mon regard, je me le demandais; je pensai alors que

j’aimerais entendre le son de sa voix.

--«Steward!»

--«Capitaine», dit-il en sursautant comme à l’ordinaire.

--«Où avez-vous accroché cette veste?»

--«Dans la salle de bain, capitaine.» Et du même ton anxieux:

--«Elle n’est pas encore tout à fait sèche.»

Je restai assis un moment dans le carré. Mon double avait-il disparu

comme il était venu? Mais de sa venue il y avait une explication, tandis

que sa disparition ne pouvait s’expliquer... J’entrai lentement dans ma

chambre obscure, je fermai la porte, allumai la lampe, et pendant

quelque temps n’osai me retourner. Quand je m’y décidai, à la fin, je le

vis qui se tenait tout droit dans l’étroit recoin. Je ne dirai pas que

j’en eus un choc, mais un doute irrésistible sur son existence

matérielle me traversa l’esprit. Se peut-il, me demandai-je, qu’il soit

invisible à d’autres yeux que les miens? C’était comme si j’étais hanté.

Immobile, l’air grave, il leva les deux mains légèrement vers moi, en un

geste qui signifiait clairement: «Ciel! nous l’avons échappé belle!»

Vraiment, échappé belle! Je pense que j’étais arrivé insensiblement

aussi près de la folie que celui qui n’en a pas réellement franchi les

bornes. Ce geste me retint, pour ainsi dire.

Mon second, l’homme aux terrifiants favoris, était en train de faire

virer de bord. Dans le moment de profond silence qui succéda à celui où

l’équipage se rendit à son poste de manœuvre, j’entendis sur la dunette

sa voix qui s’élevait: «La barre dessous toute» et le cri distant de

l’ordre répété sur le pont. Les voiles, par cette légère brise, ne

faisaient entendre qu’un faible battement. Il cessa. Le navire venait

lentement dans le vent, je retins ma respiration dans le calme renouvelé

de l’attente; on eût dit qu’il n’y avait pas une âme sur le pont. Le cri

soudain: «Changez derrière!» rompit le charme, et au milieu des cris

bruyants et du piétinement, qui retentissaient au-dessus de nos têtes,

nous reprîmes tous deux notre position habituelle le long de ma

couchette.

Il n’attendit pas ma question.

--«Je l’ai entendu qui fourgonnait ici et je n’ai eu que le temps de

m’accroupir dans la baignoire», me dit-il à voix basse. «L’homme n’a

fait qu’entr’ouvrir la porte et passer le bras pour accrocher le

vêtement. Tout de même!...»

--«Je n’avais pas pensé à cela», lui répondis-je, encore plus épouvanté

de l’avoir échappé de si peu, et m’émerveillant de ce je ne sais quoi

d’inflexible dans son caractère qui le tirait d’affaire si à propos. Son

chuchotement ne trahissait aucune agitation. Si quelqu’un devait perdre

la tête, ce ne serait certainement pas lui. Il était sain d’esprit. Et

il m’en donna une nouvelle preuve lorsqu’il se remit à me parler à voix

basse:

--«Ça ne vaudrait rien pour moi de ressusciter.»

C’était ce qu’un revenant eût pu dire, mais ce à quoi il faisait

allusion, c’était,--admise par lui à contrecœur,--la théorie du suicide

adoptée par son capitaine. Cela servirait évidemment ses projets, si

j’avais compris le moins du monde le point de vue qui semblait gouverner

l’inaltérable but de ses actions.

--«Vous m’abandonnerez dès que vous pourrez approcher une de ces îles

désertes le long de la côte du Cambodge», poursuivit-il.

--«Vous abandonner sur une île déserte! Nous ne vivons pas un roman

d’aventures», protestai-je.

Sa réponse dédaigneuse m’arrêta:

--«Évidemment non. Il n’y a pas le moindre roman d’aventures dans tout

ceci. Mais il n’y a rien d’autre à faire. Je ne vous en demande pas

davantage. Vous ne supposez pas que j’aie peur de ce qu’ils peuvent me

faire? Prison, potence, ou quoi que ce soit. Mais je ne me vois pas

d’ici revenant expliquer de semblables choses à un vieux bonhomme à

perruque, et à douze respectables commerçants, hein? Comment peuvent-ils

savoir si je suis coupable ou non? Ou même de quoi je suis coupable? Çà,

c’est mon affaire! Que dit la Bible? «Tu seras errant et vagabond sur la

terre.» Fort bien. Je suis errant et vagabond sur la terre maintenant.

Et je vais m’en aller à la nuit comme je suis venu.»

--«Impossible», murmurai-je. «Vous ne pouvez pas faire cela.»

--«Je ne peux pas?... Pas tout nu comme une âme au jour du Jugement

dernier. Je vais m’approprier votre pyjama. Ce n’est pas encore le jour

du Jugement dernier et... vous avez parfaitement compris, n’est-ce pas?»

J’eus soudain honte de moi-même. Je puis dire vraiment que j’avais

compris, et mon hésitation à laisser cet homme quitter mon bord à la

nage était pure sentimentalité, une sorte de lâcheté.

--«Cela ne peut plus se faire avant la nuit prochaine», murmurai-je. «Le

navire a le cap au large, et le vent peut nous manquer.»

--«Du moment que je sais que vous me comprenez», murmura-t-il. «Mais

naturellement, vous comprenez. C’est une grande satisfaction que d’avoir

trouvé quelqu’un qui me comprenne. On dirait que vous vous êtes trouvé

là à point nommé.»

Et toujours à voix basse, comme si, tous deux, chaque fois que nous

échangions des paroles, nous n’avions à nous dire que des choses que le

monde n’était pas digne d’entendre, il ajouta:

--«C’est véritablement merveilleux!»

Nous restions côte à côte, conversant de cette façon secrète--parfois

silencieux, ou n’échangeant guère qu’un ou deux murmures à de longs

intervalles. Et il ne cessait de regarder fixement par le hublot. De

temps à autre, le souffle du vent passait sur nos visages. On aurait pu

croire que le navire était amarré dans un bassin, tant il glissait

d’aplomb et sans murmure sur l’eau silencieuse, envahie par l’ombre,

comme sur un océan fantôme.

A minuit je montai sur le pont et, à la grande surprise de mon second,

je fis changer les amures. Ses terribles favoris voltigeaient autour de

moi comme une critique silencieuse. Je ne l’aurais certainement pas fait

s’il s’était agi seulement de sortir aussi rapidement que possible de ce

golfe endormi. Je crois bien qu’il déclara au lieutenant que c’était un

grand manque de jugement de ma part. L’autre se contenta de bâiller. Cet

intolérable blanc-bec se traînait d’une façon si endormie et se

prélassait contre la lisse si nonchalamment, si incorrectement, que je

fus obligé de le reprendre vivement:

--«Vous n’êtes pas encore bien réveillé?»

--«Si, capitaine, je suis réveillé.»

--«Eh bien! alors, faites-moi le plaisir de vous tenir comme si vous

l’étiez. Et ouvrez l’œil. S’il y a du courant, nous devons approcher des

îles bien avant le jour.»

La côte orientale du Golfe est frangée d’îles, les unes isolées,

d’autres en groupes. Sur le fond bleu de cette côte élevée, elles

semblent flotter sur des flaques argentées d’eau calme: arides et

grises, ou vert foncé et rondes comme des bosquets toujours verts, les

plus grandes, longues d’un mille ou deux, montrant la ligne de leur

crête, des saillies de rochers gris sous un humide manteau de feuillage

entremêlé. Inconnues du trafic, du voyage et presque de la géographie,

le genre de vie qu’elles recèlent est demeuré secret. Il doit y avoir

des villages,--des colonies de pêcheurs tout au moins,--sur les plus

grandes d’entre elles, et les communications avec le monde y sont

vraisemblablement entretenues par des embarcations indigènes. Mais toute

cette matinée-là, comme nous avancions vers elles, éventés par la plus

faible des brises, je ne vis pas l’ombre d’un homme ni d’un canot dans

le champ de la longue-vue que je tenais braquée sur l’archipel.

A midi, je ne donnais pas l’ordre de changer la route, et les favoris du

second manifestèrent plus d’inquiétude encore et parurent s’offrir

d’eux-mêmes, hors de propos, à mon attention. Je finis par lui dire:

--«Je vais continuer droit sur la terre. Tout près, aussi près que je

puis passer.

Un regard d’extrême surprise donna une expression de férocité même à ses

yeux, et un moment il sembla vraiment terrible.

--«Nous ne gagnons rien à nous tenir au milieu du golfe, repris-je

négligemment. Je vais chercher la brise de terre ce soir.»

--«Dieu me pardonne! Vraiment, capitaine, par une nuit noire, au milieu

de ces îlots, récifs et bancs de sable?»

--«Ma foi! Si les brises de terre sont régulières sur cette côte, il

faut bien s’en approcher pour les trouver, n’est-ce pas?»

--«Dieu me pardonne!» s’écria-t-il de nouveau, à voix basse.

Tout l’après-midi, il conserva un air rêveur, contemplatif, qui chez lui

trahissait la perplexité. Après dîner, je regagnai ma chambre comme si

j’entendais y prendre quelque repos. Là nous penchâmes nos deux têtes

brunes au-dessus d’une carte à demi déroulée sur ma couchette.

--«Voilà!» dis-je. «Il faut que ce soit Koh-Ring. Je n’ai cessé de

regarder l’île depuis le lever du soleil. Il y a là deux collines et une

pointe basse. Ce doit être habité. Et sur la côte, en face de l’île, il

semble y avoir l’embouchure d’une assez grande rivière, avec une ville,

sans doute, pas bien loin de là. C’est ce que je vois de mieux pour

vous.»

--«Bon. Va pour Koh-Ring.»

Il considéra attentivement la carte, comme s’il examinait, de très haut,

chances et distances, et s’il suivait des yeux sa propre silhouette

avançant sur l’espace blanc qui représentait la Cochinchine, puis

dépassant cette feuille de papier et se perdant dans des régions

inconnues sur la carte. On eût dit que le navire avait deux capitaines

pour lui tracer sa route. Je m’étais tellement énervé et fatigué à

monter et à descendre que je n’avais pas eu le courage de m’habiller ce

jour-là. J’avais conservé mon pyjama, des pantoufles de paille et un

chapeau mou. La chaleur lourde du golfe était accablante, et l’équipage

était habitué à me voir aller et venir dans ce léger appareil.

--«On va parer la pointe sud, avec ce cap-là», lui chuchotai-je à

l’oreille. «Dieu seul sait quand, toutefois; mais certainement après que

la nuit sera venue. Je vais l’approcher à un demi-mille, autant que je

pourrai en juger dans le noir...»

--«Soyez prudent», murmura-t-il, et je compris soudain que tout mon

avenir, l’unique avenir qui m’était possible risquait d’être

irréparablement compromis par quelque maladresse, au cours de mon

premier commandement.

Je ne pus rester davantage dans ma chambre. Je le fis disparaître et

gagnai la dunette. Cet odieux blanc-bec était de quart. J’arpentai la

dunette tout en réfléchissant, puis je lui fis signe de s’approcher.

--«Envoyez-moi deux hommes ouvrir les deux sabords arrière», lui dis-je

très doucement.

Soit simple impudence, soit étonnement d’un ordre si incompréhensible,

il s’oublia au point de dire:

--«Ouvrir les sabords; mais pour quoi faire, capitaine?»

--«La seule raison dont vous ayez à vous inquiéter est que je vous dis

de le faire! Faites-les ouvrir tout grand et convenablement amarrés.»

Il rougit et s’éloigna, mais il fit, je crois, quelque remarque

gouailleuse au charpentier sur l’intelligent système qui consistait à

aérer le pont d’un navire. Je sais en tout cas qu’il passa la tête dans

la cabine du second pour l’en informer, car les favoris sortirent sur le

pont comme par enchantement et me considérèrent furtivement d’en

bas,--en quête de quelque signe de démence ou d’ivresse, je suppose.

Un peu avant le souper, me sentant plus agité que jamais, je rejoignis,

un instant, mon double. Et je fus surpris de le trouver si

tranquille,--comme s’il y avait là quelque chose d’inhumain, contre

nature.

Je développai mon plan en chuchotant précipitamment:

--«Je me tiendrai aussi près que je l’oserai avant de virer de bord.

Tout à l’heure, je trouverai le moyen de vous faire passer d’ici dans la

soute à voiles qui communique avec l’avant-carré. La soute a également

une ouverture, une sorte de panneau rectangulaire pour retirer les

voiles, qui donne droit sur le pont et qui n’est jamais fermé par beau

temps, de façon à pouvoir aérer les voiles. Quand le navire aura perdu

son erre en virant de bord, et que tout le monde sera à l’arrière aux

grands bras, vous aurez la voie libre pour vous échapper et quitter le

bord par un des sabords ouverts. Je les ai fait ouvrir tous les deux.

Servez-vous d’un bout de filin pour vous affaler à l’eau afin d’éviter

le bruit, vous comprenez? Cela pourrait s’entendre et amener des

complications.»

Il resta un instant silencieux, puis murmura:

--«Je comprends.»

--«Je ne serai pas là pour vous voir partir», commençai-je avec effort.

«Pour le reste... J’espère seulement que j’ai compris aussi.»

--«Vous avez compris. Du commencement jusqu’à la fin.» Et pour la

première fois on eût dit qu’il y avait quelque hésitation, comme une

contrainte, dans sa voix. Il me saisit par le bras, mais la cloche du

dîner me fit tressaillir. Lui, pas; il relâcha seulement son étreinte.

Après le souper, je ne redescendis que bien après huit heures. La brise

légère et régulière était chargée de rosée, et les voiles mouillées,

assombries par l’humidité, retenaient tout ce qu’il y avait en elles de

force propulsive. La nuit, claire et étoilée, scintillait sur un fond

noir, et les taches opaques qui passaient lentement devant les étoiles

basses étaient des îles qui semblaient glisser. Au-dessus du bossoir

babord il y en avait une grande, plus éloignée, imposante par le grand

morceau de ciel que son ombre éclipsait.

En ouvrant la porte, je vis de dos mon autre moi-même qui examinait une

carte. Il était sorti de son recoin et se tenait debout près de la

table.

--«Il fait maintenant assez sombre?» chuchotai-je.

Il recula et s’adossa à ma couchette, avec un regard tranquille. Je

m’assis sur le canapé. Nous n’avions rien à nous dire. Au-dessus de nos

têtes, l’officier de quart allait et venait. Puis je l’entendis marcher

rapidement. Je savais ce que cela voulait dire; il allait descendre

l’échelle du carré. Tout à coup sa voix se fit entendre de l’autre côté

de ma porte.

--«Nous approchons un peu vite, capitaine. La terre semble assez près.»

--«Très bien», répondis-je. «Je serai sur le pont dans un instant.»

J’attendis qu’il eût quitté le carré, puis je me levai. Mon double fit

un mouvement. L’heure était venue d’échanger nos derniers murmures, car

aucun d’entre nous ne devait jamais entendre la voix naturelle de

l’autre.

--«Écoutez!»--j’ouvris un tiroir et en sortis trois souverains.--«Prenez

toujours ça. J’en ai six et je vous aurais volontiers donné le tout si

je ne devais garder un peu d’argent pour acheter des fruits et des

légumes pour l’équipage à des barques indigènes, en traversant le

détroit de la Sonde.

Il fit de la tête un geste de refus.

--«Prenez», insistai-je, en chuchotant, «on ne sait jamais ce qui...»

Il sourit et d’un air significatif tapota l’unique poche du pyjama. Ce

n’était pas sûr, assurément. Mais je sortis un vieux mouchoir de soie

que j’avais, et, nouant les trois pièces d’or dans un coin, je le

pressai de les prendre. Il en fut touché, je pense, car il le prit à la

fin et le noua rapidement autour de sa taille, à même la peau.

Nos yeux se croisèrent, plusieurs secondes s’écoulèrent, jusqu’au moment

où nos regards, toujours attachés l’un à l’autre, j’étendis le bras pour

éteindre la lampe. Puis je traversai le carré, laissant la porte de ma

chambre grande ouverte:

--«Steward!»

Il s’attardait à l’office, dans l’excès de son zèle, à frotter un

huilier de métal, dernière occupation avant d’aller se coucher. Comme je

craignais de réveiller le second dont la chambre était en face, je lui

parlai à voix basse.

Il regarda autour de lui d’un air anxieux.

--«Capitaine!»

--«Pourriez-vous m’avoir un peu d’eau chaude à la cuisine?»

--«Je crains, capitaine, que le fourneau ne soit éteint depuis quelque

temps déjà.»

--«Allez voir.»

Il bondit dans l’échelle.

--«Maintenant!» murmurai-je dans le carré, trop haut peut-être, mais

j’avais peur de ne pouvoir émettre un son.

Il fut à mes côtés aussitôt: le capitaine et son double se glissèrent le

long de l’escalier, à travers un petit passage obscur... une porte à

glissière. Nous étions dans la soute, grimpant à quatre pattes sur les

voiles. Une idée soudaine me frappa: je me vis errant nu-pieds, nu-tête,

avec le soleil tapant dur sur ma caboche noire. J’arrachai mon chapeau

et m’efforçai hâtivement, dans l’obscurité de le lui enfoncer sur la

tête. Il m’évitait et me repoussait en silence. Je me demande ce qu’il

pensait que je lui voulais, avant qu’il eût compris et qu’il cessât

soudain de s’y opposer. Nos mains s’unirent à tâtons, s’attardèrent une

seconde dans une forte, immobile étreinte. Aucun de nous ne prononça la

moindre parole quand elles se séparèrent.

J’attendais tranquillement à la porte de l’office quand le steward

revint.

--«Je suis désolé, capitaine, la bouilloire est presque froide. Faut-il

allumer la lampe à alcool?»

--«Ce n’est pas la peine.»

Je sortis lentement sur le pont. C’était maintenant une question de

conscience pour moi que de raser la terre aussi près que possible, car

il lui faudrait plonger aussitôt que le navire serait debout au vent. Il

le fallait! Il ne pouvait plus reculer. Au bout d’un moment, je m’en

allai sous le vent pour voir, et la surprise de distinguer la terre si

près me prit à la gorge. En toute autre circonstance, je n’aurais pas

persisté une minute de plus. Le lieutenant m’avait suivi avec anxiété.

Je continuai à regarder jusqu’à ce que je me sentisse en état de

maîtriser ma voix.

--«Nous pourrons passer au vent», fis-je alors d’une voix tranquille.

--«Vous allez essayer cela, capitaine?» balbutia-t-il d’un air

incrédule.

Je ne prêtai aucune attention à lui et élevai la voix juste assez pour

me faire entendre du timonier.

--«Gouvernez bon plein!»

--«Bien, capitaine.»

La brise éventait ma joue, les voiles dormaient, l’univers était

silencieux. L’effort que je faisais pour surveiller l’indistincte et

sombre élévation de la terre qui devenait plus grande et plus épaisse

était presque trop grand pour mes nerfs. J’avais fermé les yeux, car il

fallait que le navire passât encore plus près. Il le fallait. Le silence

était intolérable. Étions-nous immobiles?

Quand je rouvris les yeux, la vue de la terre me fit tressauter le cœur.

La haute pointe noire, au sud de Koh-Ring, semblait suspendue juste

au-dessus du navire comme un fragment de la nuit éternelle. De cette

masse de ténèbres ne jaillissaient ni la moindre lueur, ni le moindre

son. Elle glissait vers nous irrésistiblement et semblait pourtant déjà

à portée de la main. Je vis les formes vagues des hommes de quart

groupées au passavant et qui regardaient dans un silence terrifié.

--«Allez-vous continuer, capitaine?» demanda une voix mal assurée près

de moi.

J’ignorai cette voix. Il me fallait continuer.

--«Tenez les voiles pleines. Ne cassez pas l’erre, n’est-ce pas?» dis-je

d’un ton d’avertissement.

--«Je ne distingue pas très bien les voiles», me répondit le timonier

d’une voix étrange, chevrotante.

Étions-nous assez près? Le navire était déjà, je ne dirai pas, dans

l’ombre de la terre mais comme englouti dans son obscurité, trop engagé

pour en sortir, échappé de mes mains également.

--«Appelez le second», dis-je au blanc-bec qui se tenait près de moi,

dans un silence de mort. «Et appelez tout l’équipage sur le pont.»

Ma voix résonna avec une force qui venait de la répercussion de la

terre. Plusieurs voix crièrent à la fois:

--«Nous sommes tous sut le pont, capitaine.»

Puis le silence reprit, avec la grande ombre qui glissait, plus proche,

nous dominant de plus haut, sans un son, sans une lumière. Un tel

silence s’était appesanti sur le navire qu’il eût pu être la barque des

morts flottant lentement aux portes même de l’Érèbe.

--«Mon Dieu! Où sommes-nous?»

C’était le second qui gémissait à mes côtés. Il était atterré et, l’on

eût dit, privé de l’appui moral de ses favoris. Il se frappa les mains

et d’un air désespéré s’écria:

--«Nous sommes perdus.»

--«Silence», fis-je sévèrement.

Il baissa le ton, mais je vis dans l’ombre son geste de désespoir.

--«Qu’est-ce que nous faisons?»

--«Nous cherchons le vent de terre.»

On eût dit qu’il allait s’arracher les cheveux et, perdant toute

retenue, il m’apostropha:

--«Le navire n’en sortira jamais. Vous l’avez voulu, capitaine! Je

savais bien que ça finirait comme cela. Jamais le navire ne passera au

vent, et vous êtes trop près maintenant pour virer de bord. Il dérivera

sur la terre avant d’abattre. O mon Dieu!»

Je lui saisis le bras au moment où il allait le lever pour frapper sa

malheureuse tête et le lui secouai violemment.

--«On peut dire qu’il est déjà échoué», se lamenta-t-il, en essayant de

m’échapper.

--«Ah! vraiment?... Tenez bon plein, timonier!»

--«Bien, capitaine», cria le timonier d’un ton d’enfant effrayé.

Je n’avais pas lâché le bras du second et continuai de le secouer.

--«Pare à virer, entendez-vous? Vous, allez devant!--(secousse)--et

restez-y!--(secousse)--et pas d’enfantillage--(secousse)--et veillez à

ce que ces écoutes de focs soient promptement larguées!--(secousse,

secousse, secousse.)--»

Et pendant ce temps je n’osais regarder vers la terre de crainte que le

cœur ne vînt à me manquer. Je relâchai mon étreinte à la fin, et il prit

la fuite comme si la mort était à ses trousses.

Je me demande ce que mon double là-bas, dans la soute à voiles, pensait

de toute cette agitation. Il pouvait tout entendre, et peut-être

pouvait-il comprendre pourquoi, pour l’acquit de ma conscience, il avait

fallu tenir aussi près que cela: pas moins. Mon premier ordre: «La barre

dessous, toute», se répercuta sinistrement sous l’ombre dominante de

Koh-Ring, comme si je l’avais crié dans le ravin d’une montagne. Puis,

je guettai la terre attentivement. Sur cette eau calme et par cette

légère brise il était impossible de sentir le navire loffer. Non. Je ne

pouvais rien sentir. Et mon second moi-même s’apprêtait maintenant à se

glisser sur le pont et à s’affaler par-dessus bord! Peut-être était-il

déjà parti?

La grande masse noire qui planait juste sur la tête des mâts se mit à

pivoter silencieusement. Et maintenant j’avais oublié le compagnon

secret prêt à partir et me rappelai seulement que j’étais totalement

étranger aux qualités de ce navire. Non, je ne le connaissais pas.

Allait-il me trahir? Le manœuvrais-je comme il le fallait?

Je donnai l’ordre: «Changez derrière», puis j’attendis. Il avait

peut-être perdu toute son erre, et sa destinée même était dans la

balance; la masse noire de Koh-Ring était comme la porte de la nuit

éternelle dominant sa dunette. Qu’allait-il faire à présent? Avait-il

encore de l’erre? Je me penchai en dehors, rapidement, et sur l’eau

obscurcie je ne pus rien voir qu’un faible éclat phosphorescent qui

révélait la surface lisse et assoupie de la mer. Il était impossible de

le dire, et je n’avais pas encore appris à avoir mon navire en main.

Allait-il de l’avant? Ce qu’il me fallait, c’était quelque chose de

facile à voir, un bout de papier blanc que j’aurais jeté par-dessus bord

pour me repérer. Je n’avais rien sur moi. Descendre en hâte chercher

quelque chose, je n’osais. Je n’en avais pas le temps. Tout à coup mon

regard tendu, anxieux, distingua un objet blanc qui flottait à moins

d’un mètre du bord, blanc sur l’eau noire. Une lueur phosphorescente

passa dessous. Qu’était-ce?... Je reconnus mon propre chapeau. Il devait

lui être tombé de la tête... et il ne s’en était pas soucié. Maintenant

j’avais ce qu’il me fallait, le repère qui me sauvait. Mais j’accordai à

peine une pensée fugitive à cet autre moi-même, qui avait maintenant

quitté le bord pour s’en aller à jamais loin de toute figure amie,

fugitif et vagabond sur la terre, sans qu’une marque de malédiction

imprimée sur son front pût retenir une main meurtrière... trop fier pour

s’expliquer.

Et je fixai le chapeau, témoignage de ma soudaine pitié pour sa faible

chair. Mon intention avait été d’abriter sa tête errante contre les

dangers du soleil. Et à présent, voilà qu’il nous sauvait, en me

fournissant un repère contre l’ignorance où j’étais de mon navire. Ah!

Je m’aperçus que la tache blanche dérivait sur l’avant, me faisant ainsi

comprendre à temps que le navire culait.

--«Changez la barre», dis-je à voix basse au matelot qui se tenait

immobile comme une statue.

Les yeux de l’homme brillèrent étrangement à la lumière de l’habitacle

quand il se jeta de l’autre côté de la roue et la fit tourner

rapidement.

Je me dirigeai vers l’avant de la dunette. Sur le pont enseveli d’ombre,

les hommes se tenaient aux bras de devant, attendant mes ordres. Les

étoiles, là-haut, semblèrent glisser de droite à gauche. La tranquillité

du monde était si profonde que j’entendis deux hommes échanger cette

remarque à voix basse: «L’abatée est faite» sur un ton d’intense

soulagement.

--«Changez devant.»

Les vergues tournèrent avec un grand bruit, parmi des cris joyeux. On

entendit les effrayants favoris donner les ordres nécessaires. Déjà le

navire avait pris de l’erre en avant. Et j’étais seul avec lui. Rien,

personne au monde ne pouvait à présent s’interposer entre nous et venir

assombrir d’un doute notre connaissance silencieuse et notre affection

muette, la parfaite communion d’un marin avec son premier commandement.

En me dirigeant vers l’arrière, j’eus juste le temps de distinguer sur

le bord de l’obscurité projetée par une masse noire qui se dressait

comme l’entrée même de l’Érèbe,--oui, j’eus le temps de saisir la

fugitive lueur du chapeau blanc, laissé derrière nous pour marquer

l’endroit où celui qui avait partagé secrètement ma cabine et mes

pensées, comme s’il eût été un second moi-même, avait pris la mer pour

son expiation: homme libre, fier nageur s’élançant vers une nouvelle

destinée.

Entre terre et mer · 第 20 / 28 题