LE COMPAGNON SECRET

I

A ma droite, des rangées de piquets semblaient un mystérieux réseau de

palissades de bambou à demi submergées, divisant d’incompréhensible

façon le domaine des poissons tropicaux, et donnant par son aspect

délabré l’impression d’avoir été à jamais abandonné par quelque tribu

nomade de pêcheurs partie désormais à l’autre bout de l’océan, car, à

perte de vue, on ne distinguait aucune habitation. A ma gauche, un

groupe d’îlots dénudés, pareils à des murailles, des tours, des fortins

en ruines, plongeait ses fondations dans une mer bleue qui paraissait

solide, tant elle était immobile et stable sur toute son étendue: la

traînée de lumière même que projetait le soleil couchant étincelait

doucement, sans ce scintillement qui décèle à la surface de l’eau

d’imperceptibles rides. Et en tournant la tête pour jeter un dernier

coup d’œil au remorqueur qui venait de nous laisser mouillé en dehors de

la barre, je vis la ligne droite du rivage plat s’ajuster à la mer

immobile, bord à bord, avec une absolue perfection, pour former comme un

grand parquet parfaitement uni, à moitié brun, à moitié bleu, sous le

dôme énorme du ciel. Faisant pendant au groupe insignifiant des îlots

sur la mer, deux petits bouquets d’arbres, de chaque côté de l’unique

défaut de cette impeccable jointure, indiquaient l’embouchure du Menam,

que nous venions de quitter, à la première étape de notre voyage de

retour; et loin sur la plaine de l’intérieur, masse plus grande et plus

haute, le bosquet qui entoure la grande pagode de Paknam était l’unique

objet sur lequel le regard pouvait interrompre la vaine exploration de

ce monotone horizon. Çà et là des lueurs pareilles à des morceaux

d’argent éparpillés marquaient les détours de la grande rivière: et sur

le plus rapproché d’entre eux, juste au delà de la barre, le remorqueur,

s’enfonçant droit dans l’intérieur, se perdit à ma vue, coque, cheminée,

et mâture, comme si l’impassible terre l’avait avalé sans effort, sans

secousse. Mon œil suivit son léger nuage de fumée au-dessus de la

plaine, selon les méandres paresseux du fleuve, toujours plus faible et

plus lointain, jusqu’à ce qu’il se perdît enfin derrière le monticule en

forme de mitre de la grande pagode. Alors je me trouvai seul avec mon

navire mouillé à l’entrée du golfe de Siam.

Il flottait au point de départ d’un long voyage; immobile au milieu

d’une immense immobilité, l’ombre de sa mâture s’allongeait vers l’est

au soleil couchant. J’étais seul alors sur le pont. Aucun bruit ne se

faisait entendre à bord, rien ne bougeait autour de nous, rien ne

vivait, pas une pirogue sur l’eau, pas un oiseau dans l’air, pas un

nuage au ciel. En ce moment où le monde semblait retenir son souffle, on

eût dit qu’au seuil d’une longue traversée nous mesurions nos forces

pour une longue et pénible entreprise, ayant tous deux à accomplir notre

tâche loin de tout regard humain, avec le ciel et la mer pour seuls

spectateurs et seuls juges.

Le scintillement de l’air avait dû gêner la vue, car ce fut seulement au

moment du coucher du soleil que mon regard errant découvrit, au delà du

sommet du principal îlot de ce petit archipel, quelque chose qui vint

détruire la solennité de cette parfaite solitude. Le flot des ténèbres

déferlait rapidement: et, avec une soudaineté toute tropicale, je vis un

essaim d’étoiles surgir au-dessus de la terre assombrie, tandis que je

m’attardais encore, la main posée sur la lisse de mon navire comme sur

l’épaule d’un ami éprouvé. Mais à sentir cette multitude de corps

célestes vous regarder fixement se dissipait pour tout de bon le

réconfort d’une paisible communion avec lui. Et en même temps j’entendis

des bruits gênants, des voix, des pas; le steward s’activait sur le

pont, esprit organisateur et affairé: une sonnette tinta impétueusement

sous la dunette...

Je trouvai mes deux officiers qui m’attendaient près de la table servie,

dans le carré éclairé. Nous nous assîmes aussitôt, et tout en servant le

second, je lui dis:

--«Savez-vous qu’il y a un navire mouillé dans les îles? J’ai vu la

pointe de ses mâts au-dessus de leur crête au coucher du soleil.»

Il leva vivement son visage simple qu’encombraient des favoris

terriblement touffus et se mit à pousser ses exclamations habituelles:

--«Dieu me pardonne! capitaine. Est-ce possible?»

Mon lieutenant était un jeune homme aux joues rondes, silencieux,

sérieux pour son âge, à ce qu’il me semblait; mais comme nos regards se

croisèrent, je surpris sur ses lèvres un léger tremblement. J’abaissai

aussitôt mon regard. Je ne pouvais décemment pas encourager la raillerie

à mon bord. Il faut dire aussi que je ne connaissais guère mes

officiers. A la suite de certains événements qui n’ont d’intérêt que

pour moi, j’avais été désigné à ce commandement une quinzaine seulement

auparavant. Je ne connaissais guère mieux le reste de l’équipage. Tous

ces gens avaient servi ensemble depuis quelque dix-huit mois, et ainsi

j’avais, seul, la situation d’un étranger au bord. Je mentionne ce fait

parce qu’il est de quelque importance pour ce qui va suivre. Mais je me

sentais surtout étranger au navire, et pour tout dire, quelque peu

étranger à moi-même. Étant le plus jeune à bord (à l’exception du

lieutenant) et n’ayant pas encore subi l’épreuve d’une situation qui

comportât une complète responsabilité, je ne mettais pas en question la

capacité des autres. Ils n’avaient qu’à être à la hauteur de leur tâche:

mais je me demandais jusqu’à quel point je prouverais ma fidélité à cet

idéal de sa propre personnalité que chacun de nous édifie à part soi et

pour son propre usage.

* * * * *

Sur ces entrefaites, le second, avec ses yeux ronds et ses effrayants

favoris qui paraissaient collaborer à tout ce qu’il disait, se mit à

faire toute une théorie sur la présence de ce navire à l’ancre. Le trait

dominant de son caractère était de tout prendre en sérieuse

considération. Il avait une tournure d’esprit méticuleuse. Ainsi qu’il

le disait, il «_aimait à se rendre compte_» de tout ce qui se présentait

à lui, y compris un malheureux scorpion qu’il avait trouvé dans sa

chambre une semaine auparavant. Le pourquoi et le comment de ce

scorpion, comment il était venu à bord et avait choisi sa chambre plutôt

que la cambuse (endroit obscur et qui aurait dû mieux faire l’affaire

d’un scorpion), et comment il avait bien pu s’y prendre pour se noyer

dans l’encrier de son pupitre, l’avaient tracassé infiniment. La

présence du navire dans les îles était beaucoup plus explicable, et

juste au moment où nous nous levions de table il se prononça: «C’était,

à n’en point douter, un navire récemment arrivé d’Europe. Il avait

probablement un trop fort tirant d’eau pour franchir la barre autrement

qu’au plein des grandes marées. C’est pourquoi il était entré attendre

quelques jours dans ce port naturel, plutôt que de rester dans une rade

ouverte.»

--«C’est juste», confirma soudain le lieutenant de sa voix un peu

rauque, «il cale plus de vingt pieds. C’est un navire de Liverpool, la

_Séphora_, avec une cargaison de charbon. Cent vingt-trois jours de

Cardiff.»

Nous le regardâmes avec étonnement.

--«C’est le patron du remorqueur qui me l’a dit quand il est venu à bord

prendre vos lettres, capitaine», expliqua le jeune homme. «Il compte lui

faire remonter la rivière après-demain.»

Après nous avoir ainsi accablés de l’étendue de ses connaissances, il

s’esquiva du carré. Le second remarqua avec regret qu’il «ne pouvait se

rendre compte des manières de ce garçon». Il se demandait ce qui l’avait

empêché de tout nous dire sur-le-champ.

Comme il était sur le point de sortir, je le retins. Les deux derniers

jours, l’équipage avait eu beaucoup de travail, et très peu de sommeil

la nuit précédente. Je sentis avec ennui que moi,--un étranger,--je

faisais là quelque chose d’insolite en donnant l’ordre de faire coucher

l’équipage sans avoir établi de quart. Je me proposais de prendre le

quart moi-même jusqu’à une heure du matin environ. Je me ferais alors

relever par le lieutenant.

--«Il appellera le cuisinier et le steward à quatre heures», ajoutai-je:

«on frappera à votre porte plus tard. Bien entendu, au plus léger indice

de vent, il faudrait faire monter l’équipage sur le pont pour

appareiller immédiatement.

Il dissimula son étonnement:

--«Très bien, capitaine.»

Une fois sorti du carré, il passa sa tête à la porte du lieutenant pour

lui faire part de l’incroyable fantaisie que j’avais de prendre sur moi

cinq heures de veille. J’entendis l’autre élever la voix sur un ton

d’incrédulité: «Comment? le capitaine lui-même?» Encore quelques

murmures: une porte claqua, puis une autre. Un moment après, je montai

sur le pont.

Ce sentiment d’être un étranger, qui m’avait ôté le sommeil m’avait

inspiré cette consigne anormale, comme si de ces heures solitaires de la

nuit j’eusse attendu la connaissance d’un navire dont je ne savais rien,

d’un équipage dont je ne savais guère plus. Amarré à quai, encombré,

comme tout navire au port, d’un tas de choses disparates, envahi de gens

qui ne lui appartenaient pas, c’est à peine si jusqu’ici je l’avais

vraiment vu. Maintenant qu’il était prêt à prendre la mer, toute

l’étendue de son pont me paraissait bien belle sous les étoiles. Bien

belle, spacieuse pour sa taille, et fort engageante. Je descendis

l’échelle de la dunette et me mis à arpenter le passavant, cependant que

mon esprit me dépeignait la future traversée de l’archipel Malais, la

descente de l’océan Indien, la remontée de l’Atlantique. Toutes les

phases de ce voyage m’étaient assez familières, tous ses caractères,

toutes les alternatives qui devaient vraisemblablement se présenter à

moi en haute mer,--tout... sauf la responsabilité nouvelle du

commandement. Mais je me réconfortai en pensant avec raison que ce

navire était comme les autres navires, ses hommes comme les autres

hommes, et que la mer ne me réservait probablement pas de surprises

spéciales expressément créées pour ma déconvenue.

Parvenu à cette conclusion rassurante, l’envie me vint de fumer un

cigare et je descendis en chercher un dans ma cabine. En bas tout était

silencieux. Tout le monde, sur l’arrière, était profondément endormi. Je

ressortis sur le pont-arrière, agréablement à mon aise dans mon pyjama,

par cette chaude nuit sans souffle, pieds nus, un cigare allumé aux

lèvres, et en m’avançant je me trouvai tête à tête avec le profond

silence qui régnait à l’avant du navire. En passant devant le poste

d’équipage, je n’entendis que le soupir profond, confiant, d’un dormeur.

Et soudain j’éprouvai avec plaisir la grande sécurité de la mer en

comparaison des agitations de la terre; je me félicitai du choix que

j’avais fait de cette existence dénuée de tentations, dépourvue de

problèmes troublants et à laquelle l’absolue franchise de ses exigences

et la simplicité de son but confère une beauté morale essentielle.

Le feu de mouillage dans le gréement brûlait d’une flamme nette,

paisible et comme symbolique, confiante et claire dans l’ombre

mystérieuse de la nuit. Poursuivant mon chemin en passant de l’autre

bord du navire, je remarquai que l’échelle de pilote, mise en dehors

sans aucun doute pour le patron du remorqueur quand il était venu

chercher nos lettres, n’avait pas été rentrée comme elle aurait dû

l’être. Cela me contraria, car la ponctualité dans les détails est l’âme

même de la discipline. Je réfléchis alors que j’avais moi-même

péremptoirement exempté de service mes officiers et, de ma propre

initiative, empêché de régler le quart au mouillage comme d’habitude. Je

me demandai s’il était sage de jamais intervenir dans la routine des

services, fût-ce avec la meilleure intention du monde. Cette décision

risquait de me faire paraître bizarre. Dieu seul sait de quelle manière

ce second aux absurdes favoris «se rendrait compte» de ma conduite, et

ce que le navire tout entier penserait de cette irrégularité de la part

de son nouveau capitaine. J’en ressentis un peu d’irritation contre

moi-même.

Non pas par remords assurément, mais machinalement pour ainsi dire, je

me mis à rentrer l’échelle moi-même. Une échelle de corde de cette sorte

est une chose légère qu’on rentre facilement, mais l’effort vigoureux

que je fis et qui aurait dû l’amener main sur main ne me causa qu’un

choc en retour tout à fait inattendu. Que diable était-ce? Je fus

tellement abasourdi de la lourdeur de l’échelle que j’en demeurai

immobile, essayant de «me rendre compte», comme si j’eusse été cet idiot

de second. A la fin, naturellement, je mis la tête en dehors.

Le flanc du navire mettait une bande d’ombre opaque sur la faible lueur

de la mer vitreuse. Mais je distinguai tout de suite quelque chose

d’allongé et de pâle qui flottait contre l’échelle. Avant même que

j’eusse pu former une conjecture, un léger éclair phosphorescent qui

sembla émaner soudain du corps nu d’un homme passa sur l’eau endormie,

comme se joue, fugitif et silencieux, un éclair d’été dans un ciel

nocturne. La révélation d’une paire de pieds, de longues jambes, d’un

large dos livide, immergé jusqu’au cou dans une lueur verdâtre,

cadavérique, me coupa la respiration. Une main, à fleur d’eau, demeurait

accrochée au dernier barreau de l’échelle. Je le voyais complet, moins

la tête. Un cadavre décapité! Le cigare tomba de ma bouche béante, avec

un léger «floc» et un court crépitement parfaitement perceptible dans ce

silence absolu de toutes choses sous les cieux. C’est cela, je suppose,

qui lui fit lever la tête, ovale terne et pâle dans l’ombre du flanc du

navire. Mais alors même, c’est tout au plus si je pouvais distinguer la

forme de sa tête aux cheveux noirs. C’en fut assez toutefois pour

dissiper la sensation horrible, qui m’avait glacé le cœur. Le moment des

vaines exclamations était passé lui aussi. Je grimpai sur le mât de

rechange et me penchai par-dessus bord autant que je le pus, pour

rapprocher mes yeux de ce mystère flottant.

Accroché à l’échelle, ainsi qu’un nageur au repos, le scintillement de

la mer jouait autour de ses membres à chaque mouvement, et il y

apparaissait glabre, argenté, semblable à un poisson. Il demeurait

également aussi muet qu’un poisson. Il n’essayait pas non plus de sortir

de l’eau. Il était inconcevable qu’il ne tentât pas de monter à bord, et

étrangement troublant de soupçonner qu’il n’en avait peut-être pas

envie. Mes premières paroles me furent précisément dictées par cette

incertitude.

--«Qu’y a-t-il?» demandai-je de mon ton habituel en me penchant vers ce

visage qui faisait exactement face au mien.

--«Une crampe!», répondit-il, du même ton. Puis, avec une légère

anxiété:

«Dites-moi, c’est inutile d’appeler quelqu’un.»

--«Je n’en avais pas l’intention», lui répondis-je.

--«Êtes-vous seul sur le pont?»

--«Oui.»

J’eus vaguement l’impression qu’il était sur le point de lâcher

l’échelle pour s’éloigner à la nage aussi mystérieusement qu’il était

venu. Mais, pour le moment, cet être qui semblait avoir surgi du fond de

la mer (c’était assurément la terre la plus proche du navire) s’inquiéta

seulement de savoir l’heure. Je la lui dis. Et, là-dessus, il risqua

cette question:

--«Votre capitaine est couché, je suppose?»

--«Je suis sûr que non», lui répondis-je.

Il parut faire effort sur lui-même, car j’entendis quelque chose comme

le sourd, l’amer murmure du doute: «A quoi bon?» Les paroles qui

suivirent furent prononcées avec une certaine hésitation:

--«Dites-moi, mon garçon. Pourriez-vous lui demander de venir sans

déranger personne?»

Je pensai qu’il était temps de me faire connaître.

--«C’est moi, le capitaine.»

J’entendis un «Par exemple!» chuchoté au ras de l’eau. Des remous

phosphorescents étincelaient tout autour de ses membres; de son autre

main il saisit l’échelle.

--«Je m’appelle Leggatt.»

La voix était calme, résolue. Une bonne voix. Le sang-froid de cet homme

s’était, pour ainsi dire, répandu en moi-même. Ce fut très posément que

je fis cette remarque:

--«Vous devez être bon nageur.»

--«Oui. Je suis à l’eau, en somme, depuis neuf heures. La question pour

moi maintenant est de savoir si je vais lâcher cette échelle et

continuer à nager jusqu’à ce que je coule d’épuisement, ou bien... si je

vais monter ici.»

Je sentis que ce n’était pas là une vulgaire expression de désespoir,

mais l’alternative réelle qui s’offrait à une âme forte. J’aurais pu en

déduire qu’il était jeune: car, en vérité, il n’y a que les jeunes gens

pour avoir à envisager des situations aussi nettes. Mais à ce moment-là

ce fut pure intuition de ma part. Un mystérieux courant s’était déjà

établi entre nous deux, en face de cette mer tropicale, silencieuse et

sombre. J’étais jeune, moi aussi; assez jeune pour ne pas me perdre en

commentaires. L’homme se mit soudain à grimper à l’échelle, et je

m’éloignai rapidement du bastingage pour aller lui chercher un vêtement.

Avant d’entrer dans le carré, je m’arrêtai dans le couloir au pied de la

descente pour prêter l’oreille. Un faible ronflement me parvint à

travers la porte close de la chambre de mon second. La porte du

lieutenant était au crochet, mais l’obscurité au dedans était absolument

muette. Lui aussi il était jeune et dormait comme une souche. Restait le

steward, mais vraisemblablement il ne se réveillerait pas avant qu’on

l’appelât. Je rapportai un pyjama de ma chambre, et une fois revenu sur

le pont, je vis l’homme nu de la mer assis sur le grand panneau, faible

lueur blanche dans l’obscurité, les coudes aux genoux, et la tête dans

les mains. Il eut vite fait de couvrir son corps mouillé d’un pyjama, du

même modèle à rayure grise que celui que je portais, et il me suivit

comme mon double sur la dunette.

--«Qu’est-ce qui est arrivé?» demandai-je d’une voix étouffée, en

prenant une des lampes allumées de l’habitacle et en l’élevant à la

hauteur de son visage.

--«Une vilaine affaire.»

Il avait des traits assez réguliers, une bouche bien formée; des yeux

clairs sous des sourcils foncés, assez épais: un front carré et uni, des

joues imberbes, une petite moustache brune et un menton rond bien

modelé. Son expression concentrée, méditative, à la clarté de la lampe

que je lui projetai dans la figure, était celle que pourrait avoir un

homme qui réfléchit profondément, dans une parfaite solitude. Mon pyjama

était juste à sa taille. Un garçon bien planté de vingt-cinq ans tout au

plus. Du bout de ses dents blanches et régulières, il se mordit la lèvre

inférieure.

--«Eh bien!» dis-je, en remettant la lampe dans l’habitacle.

La chaude, la lourde nuit tropicale se referma de nouveau sur sa tête.

--«Il y a un navire là-bas», murmura-t-il.

--«Oui, je sais. La _Séphora_. Vous saviez que nous étions ici?»

--«Pas la moindre idée. Je suis son second.» Il se reprit: «Je devrais

dire: _j’étais_.»

--«Ah! quelque difficulté?»

--«Oui. Une difficulté, dites-vous? J’ai tué un homme.»

--«Que voulez-vous dire? Maintenant?»

--«Non, pendant la traversée. Il y a des semaines, par 39° sud. Quand je

dis un homme...»

--«Un accès de colère?» insinuai-je, confidentiellement.

La tête sombre, brune, comme la mienne, parut se secouer

imperceptiblement au-dessus du gris fantomal de mon pyjama. Il me

semblait, dans la nuit, me trouver en face de ma propre image reflétée

dans les profondeurs d’un sombre et immense miroir.

--«Jolie histoire pour un ancien élève de Conway», murmura mon double,

distinctement.

--«Vous avez été à Conway?»

--«Oui», dit-il avec une sorte de saisissement. Puis lentement: «Vous

aussi, peut-être?»

C’était le cas; mais étant plus âgé de deux ans, j’avais quitté l’école

avant son arrivée. Après un rapide échange de dates, un silence tomba,

et je pensai soudain à mon absurde second aux terrifiants favoris et à

son genre d’esprit, à ses «Dieu me pardonne, est-ce possible?» Mon

double me fournit un aperçu de ses pensées en disant:

--«Mon père est pasteur dans le Norfolk. Vous me voyez devant un juge et

des jurés sous cette accusation? Pour moi, je n’en vois pas la

nécessité. Il y a des gens qu’un ange venu du ciel... Et je ne suis pas

de ceux-là. C’était une de ces créatures qui sont tout le temps à

remâcher une sotte espèce de méchanceté. De pauvres diables qui ne

devraient même pas être au monde. Il ne voulait pas faire sa besogne et

empêchait les autres de faire la leur. Mais à quoi bon parler de tout

cela! Vous connaissez aussi bien que moi cette espèce de mauvaise gale.»

Il en appelait à moi comme si nos expériences eussent été aussi

identiques que nos vêtements. Et je savais assez bien, en effet, le

danger que représentent des natures de ce genre contre lesquelles on n’a

à la mer aucun moyen de répression légale. Et je savais aussi très bien

que mon double, en face de moi, n’était pas une brute homicide. Je ne

pensais même pas à lui demander des détails, et il me raconta l’histoire

en phrases brusques, décousues. Il ne m’en fallait pas davantage. Je vis

tout cela se passer comme si je me trouvais à l’intérieur de cet autre

pyjama.

--«C’est arrivé pendant que nous établissions une misaine, à la nuit

tombante. Avec des ris. Vous voyez d’ici le temps qu’il faisait. La

seule voile qui nous restait pour tenir le bâtiment en route. Ainsi vous

pouvez juger à quoi cela avait ressemblé pendant des jours. Manœuvre

difficile. C’est à l’écoute qu’il se mit à me faire des histoires.

J’étais à bout de nerfs avec ce temps terrifiant qui semblait ne devoir

jamais finir. Terrifiant, je vous assure, et un navire lourdement

chargé. Je crois bien que le type lui-même était à moitié fou de trac.

Ce n’était pas précisément le moment des reproches polis, je me suis

retourné et je l’ai assommé comme un bœuf. Le voilà qui se relève et

vient sur moi. Nous nous étreignons au moment où une lame effroyable

s’amenait sur le navire. Tous les hommes la virent venir et se

réfugièrent dans les haubans, mais je le tenais à la gorge et je me mis

à le secouer comme un rat: les autres, au-dessus, hurlaient: «Attention!

attention!» Et puis un craquement comme si le ciel m’était tombé sur la

tête. Il paraît que, pendant plus de dix minutes, il fut presque

impossible de distinguer de notre navire autre chose que les trois mâts,

un peu du gaillard d’avant et de la dunette à fleur d’eau, courant

désespérément dans une nappe d’écume. Ce fut par miracle qu’on nous

retrouva collés ensemble derrière les bittes d’avant. Il paraît que je

ne plaisantais pas, car je le tenais encore à la gorge quand on nous

ramassa. Il avait la figure toute noire. Ça leur fit perdre complètement

la tête. Ils nous traînèrent à l’arrière ensemble agrippés comme nous

l’étions, en criant: «Au meurtre!» comme un tas de fous, et ils se

précipitèrent dans le carré. Et le navire fuyait devant le temps, sans

cesse à deux doigts de couler: chaque minute la dernière de sa vie, sur

une mer à vous faire blanchir les cheveux rien qu’à la regarder. Il

paraît que le capitaine aussi s’est mis à délirer comme le reste. Cet

homme n’avait pas fermé l’œil pendant plus d’une semaine, et de voir

cela lui tomber sur le dos au plus fort d’un furieux coup de vent

l’avait mis hors de lui. Je m’étonne qu’ils ne m’aient pas jeté

par-dessus bord après m’avoir arraché des doigts la carcasse de leur

précieux camarade. Ils eurent, m’a-t-on dit, du mal à nous séparer.

Histoire suffisamment féroce pour faire lever les bras au ciel à un

vieux juge et à un respectable jury. La première chose que j’ai entendue

quand je suis revenu à moi, ç’a été le hurlement affolant de cet

interminable ouragan, et par là-dessus la voix du capitaine qui,

accroché au bord de ma couchette, écarquillant les yeux du fond de son

suroit, me disait:

--«Monsieur Leggatt, vous avez tué un homme! Vous ne pouvez plus remplir

les fonctions de second à bord de ce navire.»

Le soin qu’il prenait de maîtriser sa voix lui donnait une intonation

monotone. Il s’arcbouta d’une main sur le bord de la claire-voie, et

durant tout ce temps ne fit pas le moindre mouvement, autant que je pus

m’en rendre compte.

--«Charmante histoire pour un five o’clock!» conclut-il du même ton.

L’une de mes mains aussi s’appuyait sur la claire-voie; moi non plus je

ne fis pas le moindre mouvement, autant que je pus m’en rendre compte.

Nous étions à moins d’un pas l’un de l’autre. Il me vint à l’idée que si

par hasard le vieux «Dieu me pardonne, est-ce possible!» passait la tête

par le capot de sa chambre et nous apercevait, il croirait voir double,

ou s’imaginerait tomber dans une scène de sorcellerie; l’étrange

capitaine en conciliabule, près de la barre, avec son propre fantôme

gris. Je songeai à empêcher à tout prix que rien de pareil n’arrivât.

J’entendis l’autre qui répétait à mi-voix:

--«Mon père est pasteur d’une paroisse dans le Norfolk.»

Évidemment il avait oublié qu’il m’avait déjà fait part de ce fait

important. En vérité, une charmante histoire!

--«Vous feriez mieux de vous faufiler dans ma cabine à présent», lui

dis-je.

J’avançai avec précaution. Mon double suivit mes mouvements; nos pieds

nus ne faisaient aucun bruit; je le fis entrer, fermai la porte avec

soin, et, après avoir appelé le lieutenant, je remontai sur le pont

attendre ma relève.

--«Pas grand signe de vent encore», lui fis-je remarquer quand il

s’approcha.

--«Non, capitaine. En effet», acquiesça-t-il, d’un air endormi, et d’une

voix rauque, avec tout juste assez de déférence, sans plus, et en

réprimant à peine un bâillement.

--«Bon. C’est tout ce à quoi vous avez à veiller. Vous avec reçu vos

instructions.»

--«Oui, capitaine.»

Je fis un tour ou deux sur la dunette et avant de descendre je le vis

s’installer face à l’avant, le coude passé dans les enfléchures des

haubans d’artimon. En bas le faible ronflement du second continuait

paisiblement. La lampe du carré brûlait au-dessus de la table sur

laquelle était posé un vase de fleurs, une aimable attention du

fournisseur, les dernières fleurs que nous verrions pendant les trois

mois,--au grand minimum,--qui allaient suivre. Deux régimes de bananes

se balançaient symétriquement au plafond de chaque côté de l’entourage

du gouvernail. Rien ne semblait changé à bord, si ce n’est que deux

pyjamas du capitaine étaient simultanément en usage, l’un immobile dans

le carré, l’autre parfaitement tranquille dans ma chambre.

Il faut que j’explique ici que ma chambre avait la forme d’un L

majuscule, la porte étant dans l’angle et s’ouvrant sur la partie courte

de la lettre. Un canapé se trouvait à gauche, le lit à droite; mon

bureau et la boîte des montres faisaient face à la porte. Mais quiconque

l’ouvrait, à moins d’avancer tout droit en entrant, ne pouvait voir ce

que j’appelle la partie longue de la lettre. Elle contenait quelques

armoires surmontées d’une petite bibliothèque, et quelques vêtements,

une grosse veste ou deux, des casquettes, un ciré et autres objets de ce

genre, y étaient accrochés à des patères. Il y avait à l’extrémité de

cette partie une porte qui ouvrait sur ma salle de bains à laquelle on

avait également accès du carré; mais on ne se servait pas de ce passage.

Le mystérieux nouveau venu avait découvert les avantages de cette

disposition particulière. En entrant dans ma chambre, vivement éclairée

par une grosse lampe ventrue qui se balançait au-dessus de mon bureau,

je ne le vis d’abord nulle part jusqu’à ce qu’il sortît tranquillement

de derrière les habits pendus dans le renfoncement.

--«J’ai entendu quelqu’un aller et venir et je me suis fourré là

aussitôt», murmura-t-il.

Je parlais, moi aussi, à voix basse:

--«Personne n’entre ici sans frapper et demander la permission.»

Il hocha la tête. Son visage était maigre et le hâle commençait à

disparaître comme s’il avait été malade. Ce n’était pas étonnant. Il

avait été,--j’allais l’apprendre,--aux arrêts dans sa cabine pendant

près de sept semaines. Mais ses yeux ni ses traits n’avaient rien de

maladif. Il ne me ressemblait pas vraiment; pourtant, penchés comme nous

étions, au-dessus de mon lit, chuchotant côte à côte, nos têtes brunes

rapprochées et le dos à la porte, quiconque eût été assez audacieux pour

l’ouvrir à la dérobée aurait vu son indiscrétion payée du privilège

d’apercevoir un double capitaine fort occupé à converser à voix basse

avec son autre lui-même.

--«Mais tout ça ne me dit pas comment vous êtes parvenu à vous agripper

à notre échelle», lui demandai-je, dans un de ces murmures à peine

perceptibles que nous échangions, après qu’il m’eût donné encore

quelques détails sur ce qui s’était passé à bord de la _Séphora_, une

fois le mauvais temps passé.

--«Quand nous fûmes en vue de la pointe de Java, j’avais eu le temps de

réfléchir plus d’une fois à tout cela. J’avais passé six semaines à ne

rien faire d’autre, avec seulement une heure environ chaque soir, pour

faire un tour sur le pont.»

Il chuchotait, les bras croisés sur le bois de ma couchette, les yeux

rivés sur le hublot ouvert. Et je pouvais parfaitement imaginer sa façon

de réfléchir: une opération obstinée, sinon constante: chose dont

j’aurais été moi-même parfaitement incapable.

--«Je jugeai qu’il ferait nuit avant que nous n’approchions la terre»,

continua-t-il, si bas que je devais faire effort pour l’entendre,

quelque près que nous fussions l’un de l’autre, presque épaule contre

épaule. «Aussi demandai-je à parler au capitaine. Il prenait toujours un

air très dégoûté quand il lui arrivait de me voir, comme s’il ne pouvait

me regarder en face. Cette misaine, voyez-vous, avait sauvé le navire.

Il avait trop de tirant d’eau pour pouvoir fuir à sec de toile. Et c’est

moi qui avais fait en sorte de l’établir pour lui. Quoi qu’il en soit,

il vint. Quand je l’eus dans ma cabine,--il se tenait près de la porte

et me regardait comme si j’avais déjà la corde au cou,--je lui demandai

sans préambule de laisser la porte de ma cabine non verrouillée le soir,

quand le navire franchirait le détroit de la Sonde. La côte de Java se

trouverait à moins de deux ou trois milles au large d’Angier-Point. Je

n’en demandais pas davantage. J’ai eu un prix de natation à ma seconde

année de Conway.»

--«Je le crois sans peine», murmurai-je.

--«Dieu seul sait pourquoi ils m’enfermaient à clef tous les soirs. A

voir l’expression de leurs figures, on aurait dit que j’étais capable

d’étrangler des gens la nuit. Suis-je donc une brute homicide? En ai-je

l’air? Ma foi, si j’avais été de cette sorte il ne se serait pas risqué

ainsi dans ma cabine. Vous me direz que j’aurais pu le bousculer et

déguerpir,--il faisait déjà nuit. Eh bien, non! Et pour la même raison,

la pensée ne me serait pas venue d’essayer d’enfoncer la porte. Le

tapage les aurait fait se jeter sur moi, et je n’avais pas envie de me

fourrer dans une bagarre. Il aurait pu y avoir quelqu’un d’autre de tué,

car je ne me serais pas échappé pour me faire coffrer de nouveau. J’en

avais assez. Il refusa, l’air plus dégoûté que jamais. Il avait peur de

ses hommes, et aussi de son vieux lieutenant qui avait navigué avec lui

depuis des années, un vieux farceur à tête grise, et son steward aussi

avait été avec lui, le diable sait depuis quand, dix-sept ans ou plus,

une sorte de vagabond dogmatique qui me haïssait comme la peste,

précisément parce que j’étais le second. On n’a jamais vu un second

faire plus d’un voyage sur la _Séphora_, vous savez. Ces deux vieux

copains faisaient la loi à bord. Le diable seul peut savoir ce dont le

capitaine n’avait pas peur (tous ses nerfs avaient été ébranlés à la

fois dans cette infernale tempête), des dangers, de la justice, de sa

femme, peut-être. Oh! oui, elle est à bord aussi. Quoique je ne pense

pas qu’elle aurait rien eu à dire. Elle eût été seulement trop heureuse

de me voir débarrasser le navire d’une façon ou d’une autre. «Le signe

de Caïn», voyez-vous. J’étais prêt à m’en aller errer sur la terre, et

c’était chèrement payé pour un Abel de cette espèce. En tout cas, il ne

voulut rien entendre:--«La chose doit suivre son cours. Je représente la

loi ici.» Il tremblait comme la feuille.--«Alors, vous ne voulez

pas?»--«Non.»--«Eh bien, j’espère que vous pourrez dormir par

là-dessus», lui dis-je, et je lui tournai le dos.--«Je m’étonne que

vous, vous le puissiez!» cria-t-il, et il verrouilla la porte.

«Eh bien, après cela, je ne dormis plus. Pas très bien. Il y a trois

semaines de cela. Nous avions traversé très lentement la mer de Java:

dix jours de dérive dans les parages de Carimata. Quand nous mouillâmes

ici, ils pensèrent, je suppose, que tout était réglé. La terre la plus

proche (à cinq milles) est la destination du navire; le consul

m’enverrait chercher bientôt, et il n’y avait aucune raison d’aller se

sauver sur les îlots qui sont là. Je ne suppose pas qu’on y puisse

trouver une goutte d’eau. Je ne sais comment cela s’est fait; mais ce

soir, le steward, après m’avoir apporté mon souper, est sorti pour me le

laisser manger et n’a pas verrouillé la porte. J’ai tout mangé. Quand

j’ai eu fini, je suis sorti sur le pont. Je n’avais aucune intention,

que je sache. Prendre un peu l’air. C’était tout ce qu’il me fallait, je

crois. Mais il m’est venu une tentation soudaine. J’ai ôté mes savates

et me suis jeté à l’eau avant de m’y être véritablement décidé.

Quelqu’un a entendu le plongeon. Ç’a été un affreux vacarme. «Il s’est

sauvé! Amenez les embarcations! Il veut se suicider! Non, il nage!»

Assurément, je nageais. Ce n’est pas si facile pour un nageur comme moi

de se noyer volontairement. J’abordai sur l’îlot le plus proche avant

que le canot n’eût quitté le bord. J’entendais leurs avirons dans

l’obscurité, leurs cris, etc. Mais peu après ils y renoncèrent. Tout

s’apaisa, et le mouillage devint silencieux comme la mort. Je m’assis

sur une pierre et me mis à réfléchir. Sans aucun doute ils se mettraient

à ma recherche au petit jour. Il n’y avait pas moyen de se cacher sur

ces choses rocheuses, et, d’ailleurs, à quoi bon? Mais maintenant que

j’étais délivré de ce navire, je n’allais pas y retourner. Aussi un

moment après je me déshabillai, je fis un paquet de mes vêtements avec

une pierre au milieu, et je le jetai en eau profonde de l’autre côté de

cet îlot. Ce suicide-là me suffisait. Qu’ils aillent penser ce qu’ils

veulent, je ne tenais pas à me noyer. Mon intention était de nager

jusqu’à ce que je coule, ce qui n’est pas la même chose. Je gagnai un

autre de ces îlots, et ce fut de celui-là que je découvris votre feu de

mouillage. De quoi me donner une direction. J’avançai aisément, et en

chemin j’abordai un rocher plat qui émergeait d’un pied ou deux. En

plein jour, vous pourriez sûrement le distinguer d’ici, à la jumelle. Je

grimpai dessus et me reposai un instant. Puis je me remis en route. Ce

dernier trajet a dû être de plus d’un mille.»

Son murmure s’affaiblissait de plus en plus, et pendant tout ce temps il

fixait le hublot par lequel on n’apercevait pas même une étoile. Je ne

l’avais pas interrompu. Il y avait dans son récit, à moins que ce ne fût

en lui-même, quelque chose qui rendait tout commentaire impossible; une

façon de sentir, une qualité, à laquelle je ne puis trouver de nom. Et

quand il eut fini, tout ce que je trouvai à dire fut:

--«Ainsi vous avez nagé vers notre feu.»

--«Oui, droit dessus. C’était pour moi un but. Je ne pouvais pas voir

d’étoiles basses, la côte les masquait, et je ne distinguais pas la

terre non plus. L’eau était aussi lisse que du verre. On aurait cru

nager dans une sacrée citerne de mille pieds de profondeur, sans rien

nulle part à quoi s’accrocher; mais ce qui ne me disait rien, c’était

l’idée de tourner en rond comme un bœuf affolé avant de tout lâcher; et

comme je n’entendais pas m’en retourner... Non! Me voyez-vous traîné

là-bas, tout nu, arraché d’un de ces îlots, par la peau du cou et me

débattant comme une bête sauvage? Il y aurait eu quelqu’un de tué, pour

sûr, et j’en avais eu assez. Je poursuivis donc. C’est alors que votre

échelle...»

--«Pourquoi n’avez-vous pas hélé le navire?» demandai-je, en élevant un

peu la voix.

Il me toucha légèrement l’épaule. Des pas nonchalants venaient de

s’arrêter juste au-dessus de nos têtes. Le lieutenant avait passé de

l’autre bord de la dunette et avait dû se pencher au-dessus de la lisse.

--«Pourrait-il nous entendre parler, dites?» me souffla mon double à

l’oreille, anxieusement.

Son anxiété fut une réponse, et suffisante, à la question que je lui

avais posée. Réponse où tenait toute la difficulté de la situation. Je

fermai le hublot posément, par mesure de précaution. Un mot à voix plus

haute aurait pu s’entendre.

--«Qui est-ce?» murmura-t-il alors.

--«C’est mon lieutenant. Mais il m’est presque aussi étranger qu’à

vous.»

Et je lui parlai un peu de moi. J’avais été nommé au commandement de ce

navire alors que je n’attendais rien de la sorte, à peine quinze jours

auparavant. Je ne connaissais ni le navire, ni l’équipage. Je n’avais

pas eu le temps dans le port de faire connaissance avec les choses et

les hommes. Quant aux hommes, tout ce qu’ils savaient, c’était que

j’étais chargé de ramener le navire à son port d’attache. «Pour le

reste, je suis presque autant un étranger à bord que vous», lui dis-je.

Et à ce moment-là, j’en avais extrêmement conscience. Je sentais qu’il

suffirait de peu de chose pour me rendre suspect à l’équipage.

Entre temps, il s’était retourné, et tous deux, les deux étrangers à

bord, nous nous faisions face en une attitude identique.

--«Votre échelle...!» murmura-t-il, après un silence. «Qui diable aurait

pensé trouver une échelle en dehors, la nuit, sur un navire à l’ancre à

cet endroit. J’éprouvais à ce moment même une très désagréable

défaillance. Après la vie que j’ai menée durant neuf semaines, n’importe

qui eût perdu son entraînement. Je me sentais incapable de nager même

jusqu’à la sauvegarde du gouvernail. Et voilà justement qu’il y avait

une échelle à quoi s’accrocher! Après l’avoir saisie, je me suis dit: «A

quoi bon!» En voyant la tête d’un homme qui regardait par-dessus bord,

je pensai m’éloigner à la nage aussitôt et le laisser crier, dans

quelque idiome que ce fût. Je ne trouvais pas d’inconvénient à être vu.

Cela... cela me plaisait. Et puis, vous m’avez parlé si

tranquillement,--comme si vous m’aviez attendu,--ça m’a fait rester un

peu plus longtemps. J’avais été terriblement seul, je ne veux pas dire

pendant que je nageais. J’étais content de parler un peu à quelqu’un qui

n’appartînt pas à la _Séphora_. Quant à demander le capitaine, ce fut

une simple impulsion. Cela ne pouvait servir à rien, tout le monde à

bord me sachant là, et les autres prêts à venir me chercher au matin. Je

ne sais pas..., j’avais besoin d’être vu, de parler à quelqu’un, avant

de continuer. Je ne sais pas ce que j’aurais dit... «Belle nuit,

n’est-ce pas?» ou quelque chose de ce genre.»

--«Pensez-vous qu’ils seront ici bientôt?» demandai-je avec quelque

incrédulité.

--«C’est probable», dit-il faiblement.

Il eut tout d’un coup l’air extrêmement hagard. Sa tête roulait sur ses

épaules.

--«Hum! Nous allons voir. En attendant, mettez-vous dans ma couchette,

murmurai-je. Vous faut-il un coup de main? Là!...»

C’était une couchette assez haute avec des tiroirs au-dessous. Cet

étonnant nageur eut besoin de l’aide que je lui donnai en lui prenant la

jambe. Il tomba sur la couchette, roula sur le dos et de son avant-bras

se couvrit les yeux. Et ainsi, le visage à demi caché, il devait

présenter exactement la même apparence que moi. Je contemplai un moment

cet autre moi-même, avant de refermer soigneusement les deux rideaux de

serge verte qui glissaient sur une tringle de cuivre. Je songeai un

moment à les épingler pour plus de sûreté, mais je m’assis sur le

canapé, et, une fois là, je ne me sentis pas le courage de me lever pour

chercher une épingle. Je le ferais un peu plus tard. Je me sentais

extrêmement fatigué, d’une façon particulièrement profonde, par cette

contrainte, par l’effort que je faisais pour parler bas et par toute

cette agitation furtive. Il était maintenant à peu près trois heures, et

j’étais debout depuis neuf heures, mais je n’avais pas sommeil; je

n’aurais pas pu m’endormir. Je restais assis là à bout de forces, l’œil

fixé sur les rideaux, essayant d’échapper à la sensation confuse d’être

à deux endroits à la fois et tourmenté par d’exaspérants coups secs qui

semblaient résonner dans ma tête. Ce me fut un soulagement de découvrir

soudain que ce n’était pas du tout dans ma tête, mais à la porte. Avant

d’avoir pu reprendre mes sens, le mot «entrez» était sorti de ma bouche,

et le steward entrait avec un plateau, m’apportant mon café du matin.

J’avais dormi, après tout, et j’eus si peur que je m’écriai: «Par ici,

je suis ici, steward», comme s’il eût été à des lieues. Il posa le

plateau sur la table auprès du canapé, et seulement alors, dit très

tranquillement:

--«Je vois bien que vous êtes ici, capitaine.»

Je sentis qu’il me jetait un regard pénétrant, mais je n’osais pas à ce

moment le regarder en face. Il dut se demander pourquoi j’avais tiré les

rideaux de mon lit avant d’aller dormir sur le canapé. Il sortit,

laissant la porte au crochet, comme d’habitude.

J’entendis l’équipage laver le pont au-dessus de ma tête. Je savais

qu’on m’aurait prévenu aussitôt s’il y avait eu le moindre vent. Calme

plat, pensai-je, et j’en fus doublement contrarié. Vraiment, je me

sentais double, plus que jamais. Le steward reparut soudain à la porte.

Je sautai à bas du canapé si promptement qu’il eut un mouvement de

recul.

--«Qu’est-ce que vous voulez?»

--«Fermer votre hublot, capitaine, on lave le pont.»

--«Il est fermé», dis-je en rougissant.

--«Bien, Capitaine.» Mais il ne bougeait pas de la porte et il répondit

à mon regard d’une façon extraordinaire, équivoque, pendant un moment.

Puis ses yeux vacillèrent: il changea d’expression, et d’une voix

étrangement douce, presque caressante:

--«Puis-je entrer pour enlever la tasse vide, capitaine?»

--«Bien sûr!»

Je lui tournai le dos jusqu’à ce qu’il fût parti. Alors je décrochai et

fermai la porte et poussai même le verrou. Cela ne pouvait pas continuer

ainsi bien longtemps. En outre, dans cette chambre il faisait chaud

comme dans un four. Je donnai un coup d’œil à mon double et vis qu’il

n’avait pas bougé, il avait encore le bras sur les yeux; mais sa

poitrine se soulevait, ses cheveux étaient mouillés, son menton était

moite de sueur. Par-dessus lui j’atteignis et ouvris le hublot.

--«Il faut que je me montre sur le pont», me dis-je.

Bien entendu, en principe, je pouvais faire ce que bon me semblait, sans

que personne pût me contredire dans tout le cercle de l’horizon; mais

quant à fermer à clef la porte de ma chambre et à en enlever la clef,

cela je ne l’osais pas. A peine sorti du capot de l’échelle, j’aperçus

mes deux officiers, le lieutenant nu-pieds, le second dans de longues

bottes de caoutchouc ensemble à l’aplomb de la dunette, et à mi-chemin

de la descente, le steward qui leur parlait avec animation. Il

m’aperçut, fit le plongeon: le lieutenant courut sur le pont, en criant

un ordre quelconque; le second vint à ma rencontre, la main à sa

casquette.

Il y avait dans ses yeux une sorte de curiosité qui me déplut. Je ne

sais si le steward leur avait dit seulement que j’étais «drôle», ou bien

réellement ivre, mais je voyais bien que l’homme tenait à m’examiner de

près. Je le regardai venir, avec un sourire qui, lorsqu’il fut à portée,

fit son effet et sembla glacer jusqu’à ses favoris. Je ne lui laissai

pas le temps d’ouvrir la bouche.

--«Faites brasser carré en envoyant les hommes aux bras et balancines

avant le déjeuner.»

C’était le premier ordre précis que je donnais à bord de ce navire; et

je demeurai sur le pont pour le voir exécuter, qui plus est. J’avais

éprouvé le besoin de m’affirmer sans perdre de temps. Du coup, le

blanc-bec narquois en baissa d’un cran ou deux, et je saisis également

l’occasion de regarder bien en face chaque homme de l’équipage, quand

ils défilèrent devant moi pour aller aux bras de l’arrière. Sans pouvoir

rien prendre moi-même, je présidai le petit déjeuner avec une dignité

tellement glaciale que les deux officiers ne furent que trop heureux de

s’esquiver du carré dès que la décence le leur permit; et, sans cesse,

le double travail de mon esprit me tourmentait à me rendre fou. Je ne

cessais de surveiller mon moi, cet autre moi-même secret qui dépendait

de mes actions autant que ma propre personne, et qui dormait là dans ce

lit, derrière cette porte qui me faisait face, tandis que j’étais assis

au bout de cette table. C’était tout à fait comme d’être fou, mais

c’était pire, parce que c’était consciemment.

Il me fallut le secouer une bonne minute, mais, quand à la fin il ouvrit

les yeux, ce fut en pleine possession de lui-même, avec un regard

interrogateur.

--«Tout va bien jusqu’ici», chuchotai-je. «Maintenant, il faut que vous

disparaissiez dans la salle de bain.»

C’est ce qu’il fit, silencieux comme un fantôme. Je sonnai le steward

et, le regardant en face, je lui enjoignis de faire ma chambre pendant

que je prendrais mon bain: «Et faites vite.» Mon ton n’admettait aucune

réplique, il répondit: «Oui, capitaine!» et courut chercher son seau et

ses balais. Je pris un bain et fis presque toute ma toilette en agitant

l’eau à dessein et en sifflotant pour l’édification du steward, pendant

que le compagnon secret de ma vie se tenait raide comme un pieu dans ce

petit espace; ses joues semblaient très creuses au grand jour, et ses

paupières demeuraient baissées sous la ligne nette et sombre de ses

sourcils froncés.

Quand je le laissai là pour regagner ma chambre, le steward achevait son

nettoyage. J’envoyai chercher le second et j’engageai une conversation

insignifiante: comme pour me jouer du caractère terrible de ses favoris,

mais à la vérité pour lui donner l’occasion de bien examiner ma chambre.

Alors, enfin, je pus, la conscience tranquille, fermer la porte et faire

rentrer mon double dans la partie en retrait. Il n’y avait rien d’autre

à faire. Il n’eut qu’à rester tranquillement assis sur un petit pliant,

à demi dissimulé par les lourds vêtements suspendus là. Nous écoutâmes

le steward entrer dans la salle de bains par le salon, y remplir les

carafes, frotter la baignoire, remettre les choses en ordre, épousseter,

battre, frotter, ressortir dans le salon, tourner la clef, pousser le

loquet. Tel était mon plan pour rendre invisible mon second moi. On ne

pouvait rien combiner de mieux en la circonstance. Et nous demeurâmes

là, moi, à mon pupitre, prêt à paraître occupé avec quelques papiers, et

lui derrière moi, hors de vue de la porte. La prudence commandait de ne

pas parler durant le jour, et je n’aurais pu supporter cette étrange et

énervante sensation de me chuchoter à moi-même. De temps à autre, en

regardant par-dessus mon épaule, je le voyais dans le fond, assis tout

raide sur le pliant, les pieds joints, les bras croisés, le menton sur

la poitrine, parfaitement immobile. N’importe qui l’eût pris pour moi.

J’en étais fasciné moi-même. A chaque instant, je ne pouvais me retenir

de jeter un coup d’œil par-dessus mon épaule. J’étais en train de le

regarder, lorsqu’une voix derrière la porte appela:

--«Pardon, capitaine!»

--«Qu’y a-t-il?» Mes yeux demeuraient fixés sur lui, et quand la voix du

dehors annonça: «Il y a un canot qui vient vers nous, capitaine», je le

vis tressaillir,--c’était son premier mouvement depuis des heures. Mais

il ne releva pas la tête.

--«Bon! Mettez l’échelle en dehors.»

J’hésitai. Fallait-il lui glisser un mot? Mais lequel? Son immobilité

semblait impassible. Que lui aurais-je dit qu’il ne sût déjà?... En fin

de compte, je montai sur le pont.

Entre terre et mer · 第 19 / 28 题