L’un ou l’autre eût parfaitement correspondu à mes sentiments. Je
considérai la porte, indécis, mais en fin de compte, je ne fis ni l’un
ni l’autre. L’avertissement d’un sixième sens,--le sens de la
culpabilité peut-être, ce sens qui agit toujours trop tard, hélas!--me
fit regarder autour de moi; et je compris immédiatement que ce
tumultueux épisode pouvait se terminer d’une façon assez déplorablement
animée. J’aperçus Jacobus debout, à la porte de la salle à manger.
Depuis combien de temps y était-il, il était impossible de le deviner;
et en me rappelant la lutte que j’avais dû soutenir contre la jeune
fille, je pensai qu’il avait dû en être, d’un bout à l’autre, le témoin
muet. Mais cette supposition semblait presque incroyable. Peut-être
cette impénétrable jeune fille l’avait-elle entendu arriver et
s’était-elle enfuie à temps.
Il s’avança sur la véranda, de son allure habituelle, les yeux lourds,
les lèvres collées. La ressemblance de la jeune fille et de cet homme me
surprenait... Ces longs yeux égyptiens, ce front bas de déesse stupide,
elle les avait trouvés dans la sciure du cirque; mais tout le reste, le
dessin et le modelé du visage, le menton arrondi, les lèvres mêmes, tout
cela c’était Jacobus, un Jacobus affiné, achevé, plus expressif.
Sa grosse main s’abattit sur une chaise légère (il y en avait là
plusieurs) dont il saisit avec force le dossier et j’entrevis que tout
cela pouvait très bien finir par une tête cassée. Ma mortification était
extrême. Le scandale serait affreux: c’était inévitable. Mais comment
agir pour me satisfaire moi-même, je n’en savais rien. Je me tenais sur
mes gardes, et à tout hasard, lui fis face. Il n’y avait rien d’autre à
faire. J’étais certain d’une chose, c’était que si effrontée que pût
être mon attitude elle n’égalerait jamais la caractéristique impudence
de Jacobus.
Il me fit son même sourire mélancolique et englué, et s’assit. Je m’en
sentis soulagé. La perspective de passer des baisers aux coups n’avait
rien de particulièrement attrayant en soi. Peut-être,--peut-être
n’avait-il rien vu? Il avait son air habituel, mais il ne m’avait
jusqu’alors jamais trouvé seul sur la véranda. S’il y avait fait
allusion, s’il m’avait demandé: «Où est Alice?» ou quelque chose de ce
genre, j’aurais pu juger de son intonation. Il ne m’en donnait pas
l’occasion. La seule particularité qui me frappa, c’était qu’il n’avait
pas encore levé les yeux vers moi. «Il sait», me dis-je avec conviction.
Et le mépris que je ressentais pour lui soulagea le dégoût que j’avais
de moi-même.
--«Vous rentrez de bonne heure»,--remarquai-je.
--«Les affaires sont très calmes: on n’a rien fait au magasin
aujourd’hui», m’expliqua-t-il d’un air abattu.
--«Dites-moi, vous savez, je pars»,--lui dis-je, avec le sentiment que
c’était peut-être la meilleure chose à faire.
--«Oui»,--murmura-t-il.--«Après-demain.»
Ce n’était pas ce que je voulais dire; mais comme il persistait à
regarder par terre, je suivis la direction de son regard. Dans le
silence absolu de la maison, nous restâmes les yeux fixés sur la mule
que la jeune fille avait perdue dans sa fuite. Nous la regardions. Elle
était là, le talon en l’air.
Au bout d’un moment qui me parut très long, Jacobus pencha sa chaise en
avant, se baissa le bras étendu et ramassa l’objet. Cela avait l’air
d’une chose bien fragile dans ses grosses et grasses mains. Ce n’était
pas vraiment une pantoufle, mais une mule bleue en chevreau glacé, en
assez mauvais état. Elle avait une barrette qui s’attachait sur le
cou-de-pied, mais la jeune fille se contentait d’entrer les pieds sans
l’attacher, de sa façon nonchalante. Jacobus releva les yeux, du soulier
jusqu’à moi.
--«Asseyez-vous, capitaine»,--dit-il enfin à mi-voix.
Comme si la vue de la mule eût renouvelé pour moi ce sortilège, je
renonçai soudain à l’idée de quitter la maison séance tenante. C’était
devenu impossible. Je m’assis, sans cesser de fixer cet objet fascinant.
Jacobus tournait et retournait le soulier de sa fille dans sa grosse
patte comme s’il étudiait la façon dont la chose était faite; puis tout
en regardant à l’intérieur, d’un air absorbé:
--«Je suis ravi de vous avoir trouvé ici, capitaine»,--me dit-il.
Je répondis par une sorte de grognement, en le regardant à la dérobée.
Puis j’ajoutai:
--«Vous ne me verrez plus longtemps maintenant.»
Il restait toujours plongé dans l’intérieur de ce soulier sur lequel mes
regards demeuraient également fixés.
--«Avez-vous repensé à cette affaire de pommes de terre dont je vous ai
parlé l’autre jour?»
--«Non, pas le moins du monde», répondis-je sèchement. D’un geste grave
de commandement de la main qui tenait ce soulier fatal, il arrêta le
mouvement que je faisais pour me lever. Je restai assis et le regardai
fixement.
--«Vous savez bien que je ne fais pas d’affaires.»
--«Il le faut, capitaine. Il le faut.»
Je me mis à réfléchir. Si je quittais cette maison maintenant, je ne
reverrais plus la jeune fille. Et j’avais l’impression qu’il me fallait
la revoir une fois encore, ne fût-ce qu’un instant. C’était un besoin,
irraisonné, irrésistible. Non, je ne voulais pas m’en aller. Je voulais
rester pour éprouver une fois encore cette étrange et provocante
sensation, ce désir vague dont l’habitude m’avait fait,--moi, était-ce
possible?--appréhender de reprendre la mer.
--«Monsieur Jacobus»,--articulai-je lentement,--«estimez-vous réellement
que, tout compte fait, tout bien considéré,--je dis: tout, vous
comprenez bien?--ce serait une chose profitable pour moi que de faire
des affaires, par exemple, avec vous?»
J’attendis un moment. Il continua à regarder le soulier qu’il serrait
maintenant par le milieu, la pointe éculée et le haut talon dépassant de
chaque côté son poing pesant.
--«Ce sera pour le mieux»,--dit-il en me regardant enfin bien en face.
--«En êtes-vous sûr?»
--«Vous trouverez tout parfaitement en règle, capitaine.»
Il avait prononcé ses phrases habituelles, de sa voix placide et
contenue comme toujours, et il soutenait mon regard inquisiteur avec ce
même air somnolent, sans même cligner des yeux.
--«Eh bien! alors, faisons une affaire»,--lui dis-je en lui tournant le
dos.--«Je vois que vous y tenez.»
Je ne désirais aucunement un scandale, mais je trouvais que les
convenances extérieures s’achètent parfois trop cher; j’englobais
Jacobus, moi-même et toute la population de l’île dans le même dégoût,
comme si nous avions été associés dans une ignoble transaction. Et le
souvenir de la vision que j’avais eue en mer, cette vision diaphane et
bleue de la Perle de l’Océan à soixante milles de là; cette claire et
impalpable merveille évoquée, semblait-il, par l’art de quelque pure
magie me devenait également un objet d’horreur. Était-ce là cette
fortune que cette vaporeuse et exceptionnelle apparition recélait pour
moi dans son cœur insensible, sous l’apparence d’un beau rêve et de la
brume? Était-ce donc là ma chance?
--«Je crois»,--entendis-je soudain Jacobus dire, après ce qui me parut
le silence d’une abjecte méditation.--«Je crois que vous pourriez très
bien en prendre trente tonnes. C’est à peu près ce qu’il y en a.»
--«Vraiment? C’est ce qu’il y en a! Je veux bien croire que ce serait
très bien, mais je n’ai pas assez d’argent pour cela.»
Je ne l’avais jamais vu si agité.
--«Non!»--s’écria-t-il avec ce que je pris pour l’accent d’une
sardonique menace.--«Quel dommage!»--Il s’arrêta, puis,
inexorable:--«Combien avez-vous, capitaine?»--me demanda-t-il avec une
terrible franchise.
Ce fut à moi de le regarder bien en face. Et, ce faisant, je lui
indiquai la somme dont je pouvais disposer. Je vis qu’il était déçu. Il
réfléchit assez longtemps, le regard perdu dans un calcul, avant de
revenir à lui et de me faire, d’un ton pensif, cette proposition rapace:
--«Vous pourriez tirer un peu plus sur vos affréteurs... Ce serait
sûrement facile, capitaine.»
--«Non, je ne le pourrais pas»,--répliquai-je brusquement,--«j’ai touché
ma solde jusqu’à aujourd’hui, et, d’ailleurs, les comptes du navire sont
arrêtés.»
Je me sentais devenir furieux.
--«Et je vais vous dire»,--repris-je,--«même si je le pouvais je ne le
ferais pas.» Et perdant alors toute mesure, j’ajoutai:
--«Vous êtes un petit peu trop Jacobus, monsieur Jacobus.»
Le ton par lui-même était suffisamment insultant, mais il ne se départit
pas de son calme; il eut seulement l’air un peu embarrassé, jusqu’à ce
que quelque chose semblât être venu l’éclairer, mais cette lueur
inaccoutumée dans ses yeux se dissipa instantanément. En tant que
Jacobus, et sur son sol natal, ce qu’un simple capitaine pouvait bien
dire ne pouvait le toucher, lui le paria. En tant qu’approvisionneur il
pouvait tout supporter. Tout ce que je pus distinguer dans son
marmonnement, ce fut un vague «tout à fait correct», encore que rien au
fond ne pût être plus insignement faux,--à mon point de vue, du moins.
Mais je me rappelais (je ne l’avais pas oublié), qu’il fallait que je
visse la jeune fille. Je ne voulais pas m’en aller. Je voulais rester
dans la maison jusqu’à ce que je l’eusse vue encore une fois.
--«Écoutez!»--lui dis-je pour finir.--«Je vais vous dire ce que je vais
faire. Je vais prendre autant de vos sacrées pommes de terre que je peux
en acheter avec mon argent, à condition que vous irez immédiatement au
hangar les faire charger sur le chaland et les envoyer directement le
long de mon bord. Prenez avec vous la facture et un reçu signé. Voici la
clef de mon bureau. Donnez-la à Burns. Il vous réglera.»
Il se leva de sa chaise avant même que j’eusse fini de parler, mais il
refusa de prendre la clef. Burns n’y consentirait jamais. Lui-même ne
tenait pas à la lui demander.
--«Eh bien, alors»,--lui dis-je, en le regardant d’un air
méprisant,--«il n’y a rien d’autre à faire, monsieur Jacobus, que
d’aller m’attendre à bord jusqu’à ce que je vienne régler la chose avec
vous.»
--«Parfaitement, capitaine. J’y vais immédiatement.»
Il semblait ne savoir que faire du soulier de la jeune fille qu’il
tenait toujours dans son poing. A la fin, tout en me jetant un regard
triste, il le posa sur la chaise qu’il venait de quitter.
--«Et vous, capitaine? Vous ne venez pas aussi, juste pour voir...»
--«Ne vous occupez pas de moi. Je m’arrangerai bien.»
Il resta un moment perplexe, comme s’il essayait de comprendre, puis il
articula pesamment: «Certainement, certainement, capitaine», ce qui
semblait le résultat d’une pensée soudaine. Sa large poitrine se
souleva. Était-ce un soupir? En sortant pour aller activer le chargement
de ses pommes de terre, il ne se retourna pas vers moi.
J’attendis que le bruit de ses pas, dans la salle à manger, se fût
dissipé; j’attendis même encore un peu. Alors me retournant vers la
porte éloignée, je criai à travers la véranda:
--«Alice!»
Rien ne me répondit, pas le moindre bruit derrière la porte. On eût dit
que la maison de Jacobus était déserte. Je n’appelai pas de nouveau.
J’éprouvai tout à coup un grand découragement. Je me sentais l’esprit
exténué, le moral abattu. Je me retournai vers le jardin et m’accoudant
à la balustrade basse, je me pris la tête dans les mains.
Le soir se refermait sur moi. Les ombres s’allongeaient,
s’approfondissaient, se fondaient en un lac de pénombre où les
plates-bandes étincelaient comme des cendres chaudes; il m’arrivait des
bouffées d’un lourd parfum, comme si le crépuscule de cet hémisphère eût
été le demi-jour d’un temple, et le jardin, un énorme encensoir balancé
devant l’autel des étoiles. Les couleurs se faisaient plus sombres,
perdaient leur éclat une à une.
Un très léger bruit me fit tourner la tête, et je vis la jeune fille,
grande et svelte, s’avancer en boitillant, d’un mouvement flottant et
inégal, jusqu’à ce que sa forme confuse disparût dans le fauteuil bas et
profond. Et je ne sais pourquoi ni comment j’eus l’impression qu’elle
venait trop tard. Elle aurait dû apparaître lorsque je l’avais appelée.
Elle aurait dû... On eût dit que nous avions manqué une occasion
suprême.
Je me levai et vins m’asseoir près d’elle, presque en face de son
fauteuil. D’une voix toujours maussade, elle m’interpella aussitôt:
--«Vous êtes encore ici.»
Et moi, d’une voix grave:
--«Vous voilà enfin revenue.»
--«Je suis venue chercher mon soulier, avant qu’on apporte les
lumières.»
C’était ce même murmure rauque, séduisant, contenu, mal assuré, mais le
tremblement de cette voix grave ne me communiquait plus aucun
tressaillement. Je distinguais seulement l’ovale de son visage, sa gorge
découverte, l’éclair blanc et allongé de ses yeux. Elle était vraiment
mystérieuse. Ses mains reposaient sur les bras du fauteuil. Mais
qu’était devenue cette sensation étrange et provocante qui ressemblait
au parfum de sa jeunesse en fleur?
--«J’ai votre soulier»,--lui dis-je tranquillement. Elle ne répondit
rien et je repris:--«Vous feriez mieux de me donner votre pied pour que
je vous le mette.»
Elle ne fit aucun mouvement. Je me baissai et en tâtonnant cherchai son
pied sous le volant de la draperie. Elle ne le retira pas et je lui mis
ce soulier, attachant la barrette. C’était un pied inerte. Je le reposai
doucement par terre.
--«Si vous boutonniez la barrette, vous ne perdriez pas votre soulier,
mademoiselle «Ça-m’est-égal»,--lui dis-je en essayant de plaisanter.
J’avais plutôt envie de déplorer l’illusion perdue d’un vague désir, la
conviction soudaine de ne pouvoir jamais retrouver près d’elle cette
sensation étrange, à la fois mauvaise et tendre, qui avait communiqué
son âcre senteur à tant de jours, qui avait donné à cette jeune fille un
aspect tragique et prometteur, pitoyable et provocant. Tout cela avait
disparu.
--«C’est votre père qui l’a ramassé»,--lui dis-je, pensant qu’il valait
mieux qu’elle le sût.
--«Je n’ai pas peur de papa,--tout seul»,--déclara-t-elle
dédaigneusement.
--«Ah! C’est seulement lorsqu’il est avec ses déplorables complices, ces
étrangers, «la lie de l’Europe», comme dit votre charmante tante ou
grand’tante, des gens comme moi, par exemple, que vous...»
--«Je n’ai pas peur de vous»,--me lança-t-elle.
--«C’est parce que vous ne savez pas que maintenant je fais des affaires
avec votre père. Oui, je fais, en somme, exactement ce qu’il veut. Je
n’ai pas tenu la promesse que je vous avais faite, voilà le genre
d’homme que je suis. Et maintenant,--vous n’avez pas peur? Si vous
croyez ce que cette excellente vieille dame, aimable et sincère veut
bien vous dire, vous devriez avoir peur.»
Ce fut d’une voix qui modula avec une douceur inattendue, qu’elle
affirma:
--«Non. Je n’ai pas peur.»--Elle hésita...--«Pas maintenant.»
--«Vous avez raison. C’est tout à fait inutile. Je ne vous reverrai pas
avant de prendre la mer.»--Je me levai et restai près de son
fauteuil.--«Mais je vous reverrai souvent dans ce vieux jardin, je vous
verrai passer sous ces arbres là-bas, entre ces magnifiques
plates-bandes. Vous devez aimer ce jardin...»
--«Je n’aime rien.»
J’entendis vibrer dans son intonation maussade un faible écho de cette
note tragique qui m’avait paru si provocante. Mais il me laissa
insensible car j’avais la conviction soudaine et accablante du néant
absolu de toutes choses sous le ciel.
--«Adieu, Alice»,--lui dis-je.
Elle ne répondit pas, elle ne bougea pas. Me contenter de lui prendre la
main, de la serrer, et de m’en aller me semblait impossible, presque
inconvenant. Je me baissai lentement et pressai mes lèvres contre son
front lisse. Ce fut alors que je compris clairement, avec une sorte de
terreur, le complet détachement où j’étais de cette créature infortunée.
Et comme je m’abandonnais à cette cruelle révélation, je sentis le léger
toucher de ses bras qui tombaient languissamment sur mon cou et je reçus
un baiser rapide, maladroit, qui manqua mes lèvres. Non! Elle n’avait
pas peur; mais je n’étais plus ému. Ses bras glissèrent lentement de mon
cou, elle ne prononça pas une parole, le fauteuil d’osier craqua
légèrement; seul, le sentiment de ma dignité m’empêcha de fuir tête
baissée cette abominable révélation.
Je traversai lentement la salle à manger. Elle écoute le bruit de mes
pas, pensais-je, elle ne peut pas faire autrement; elle va m’entendre
ouvrir et fermer cette porte. Et je la refermai derrière moi aussi
doucement que si j’eusse été un voleur emportant son butin mal acquis.
Pendant cet acte furtif, j’éprouvai ma dernière émotion dans cette
maison, à la pensée d’avoir laissé cette jeune fille là, dans
l’obscurité, avec sa lourde chevelure et ses yeux vides, sombres comme
la nuit, le regard fixe, dans ce jardin entouré de murs, silencieux et
chaud, odorant du parfum des fleurs prisonnières qui disparaissaient,
comme elle, dans un monde envahi par les ténèbres.
Les rues campagnardes, étroites et mal éclairées, qui m’étaient
familières et qui menaient au port, étaient extrêmement tranquilles. Je
sentais dans mon cœur que plus l’on s’aventure, mieux l’on comprend
combien tout dans notre vie est banal, bref et vide; que c’est en
cherchant l’inconnu dans nos sensations que nous découvrons combien nos
tentatives sont médiocres et combien vite elles sont déçues! L’homme du
canot de Jacobus attendait à l’escalier du quai avec un air
d’empressement inaccoutumé. Il accosta mon bord, mais ne m’adressa pas
son habituel «Bonsoi missi» et au lieu de pousser immédiatement, il
resta près de l’échelle.
J’étais à cent lieues de penser à des questions commerciales, lorsque
dans la pénombre du pont arrière, M. Burns se précipita positivement sur
moi, dans un tel état d’agitation qu’il en bégayait. Il avait arpenté le
pont comme un fou pendant des heures, en attendant mon retour. Juste
avant le coucher du soleil un chaland chargé de pommes de terre était
venu se ranger le long du bord, avec ce gros approvisionneur lui-même,
juché sur le haut de la pile des sacs. Il était maintenant installé au
carré. Qu’est-ce que tout cela pouvait bien vouloir dire? Sûrement je
n’avais pas...
--«Si, monsieur Burns»,--lui dis-je en l’interrompant.
Il commençait à faire des gestes de désespoir: j’y mis bon ordre en lui
donnant la clef de mon bureau et en le priant, sur un ton qui
n’admettait pas de réplique, de descendre, de payer la note de M.
Jacobus et de le renvoyer.
--«Je ne veux pas le voir»,--déclarai-je nettement, en montant l’échelle
de la dunette.
Je me sentais extrêmement las. En me laissant tomber sur le siège de la
claire-voie je regardai machinalement les lumières du quai et la masse
noire de la montagne au sud du port. Je n’entendis même pas Jacobus
quitter mon bord en emportant dans sa poche jusqu’à la dernière pièce de
mon argent liquide. Je n’entendis rien jusqu’à ce qu’à la fin M. Burns,
incapable de se contenir davantage, vînt m’assassiner de ses
lamentations aigres et ridicules sur ma faiblesse et mon extrême
bienveillance.
--«Assurément il y a plus de place qu’il n’en faut dans la cale arrière,
mais il est certain que ça va pourrir là-dedans. Vraiment, je n’ai
jamais entendu... dix-sept tonnes! Je suppose que je dois faire charger
cela demain matin à la première heure.»
--«Je suppose que c’est ce que vous avez à faire. A moins que vous ne
vouliez les jeter par-dessus bord. Mais je crains que vous ne le
puissiez pas. Ça me serait fort égal, mais il est défendu de jeter des
détritus dans le port, vous savez.»
--«C’est certainement ce que vous avez dit de plus exact depuis
longtemps, capitaine: des détritus. C’est exactement ce que je pense que
c’est. Près de quatre-vingts bons souverains d’or disparus; votre tiroir
nettoyé de fond en comble, capitaine. Du diable si je comprends.»
Comme il était impossible de jeter une lumière véritable sur cette
transaction commerciale, j’abandonnai Burns à ses lamentations et à
l’impression que j’étais un incurable imbécile. Le lendemain je n’allai
pas à terre. Pour une excellente raison. Je n’avais pas d’argent pour
aller à terre,--non, pas même de quoi acheter une cigarette. Jacobus
avait tout raflé. Mais ce n’était pas la seule raison. La Perle de
l’Océan m’était, en quelques heures, devenue odieuse. Et je ne désirais
rencontrer personne. Ma réputation avait eu à souffrir. Je me savais
l’objet de commentaires peu charitables et sarcastiques.
Le lendemain matin à la pointe du jour, juste comme nous avions largué
nos amarres de l’arrière et que le remorqueur nous déhalait d’entre les
bouées, j’aperçus Jacobus debout dans son canot. Le nègre tirait de
toutes ses forces; plusieurs paniers de provisions pour les navires
étaient arrimés entre les bancs. Le père d’Alice faisait sa tournée
matinale. Sa contenance était tranquille et amicale. Il éleva le bras et
cria quelque chose avec une grande cordialité. Mais il avait une de ces
voix qui ne portent pas; tout ce que je pus vaguement entendre ou plutôt
deviner, ce furent les mots «la prochaine fois» et «tout à fait en
règle»; et c’est uniquement de ces derniers mots que je fus certain. Je
levai le bras à regret pour toute réponse, et je me détournai. Cette
familiarité m’était, en somme, assez désagréable. N’avais-je pas réglé
mes comptes une fois pour toutes avec lui au prix de cette affaire de
pommes de terre?
Comme je ne veux rapporter ici qu’une aventure arrivée dans un port, je
ne parlerai pas de notre voyage. Je fus assez satisfait de me retrouver
à la mer, mais sans éprouver le contentement des vieux jours. Jusque-là,
je n’avais pas eu de souvenir à emporter avec moi, je partageais
l’heureuse insouciance des marins, cette insouciance naturelle et
invincible qui ressemble à l’innocence, dans la mesure où elle interdit
de s’examiner soi-même. Maintenant, malgré tout, je me souvenais de
cette jeune fille. Pendant les tout premiers jours je ne cessai de
m’interroger sur la nature des faits et des sensations qui se
rattachaient à sa personne et à ma conduite.
Et je dois dire aussi que les embarras intolérables que fit M. Burns
avec ses pommes de terre ne furent pas de nature à me faire oublier le
rôle que j’avais joué. Il n’y voyait qu’une transaction purement
commerciale, d’un genre particulièrement absurde, et son dévouement,--en
admettant que ce fût du dévouement et non pas de la simple malveillance,
comme j’en arrivai à le considérer bientôt,--lui inspira un zèle extrême
à réduire ma perte autant que cela se pouvait. Oh, oui! il prit
furieusement soin de ces abominables pommes de terre.
Interminablement on vit un palan au-dessus de l’écoutille arrière, et
interminablement le quart sur le pont fut occupé à retirer, étaler,
ramasser, remettre en sacs, et réarrimer une partie de ce lot de pommes
de terre. Mon affaire ainsi que ses associations les plus lointaines,
aussi bien mentales que visuelles, ce jardin en fleurs et embaumé, la
jeune fille avec son mépris provocant et la tragique solitude de cette
créature abandonnée sans espoir, dansèrent interminablement devant mes
yeux, pendant des milliers de milles à la mer. Et par le raffinement
d’une ironie satanique, cela s’accompagnait d’une odeur affreuse. Des
bouffées de pommes de terre pourries me poursuivaient sur la dunette;
elles se mêlaient à mes pensées, à ma nourriture, elles empoisonnaient
jusqu’à mes rêves, elles formaient au navire une atmosphère de
corruption.
Je reprochai à M. Burns le soin excessif qu’il en prenait. J’aurais
volontiers fait condamner le panneau et les aurais laissées pourrir sous
le pont.
Cela n’eût peut-être pas été sans inconvénient. Ces horribles émanations
auraient pu imprégner le chargement de sucre. Elles semblaient capables
d’imprégner jusqu’aux ferrures. En outre, M. Burns en fit une question
personnelle. Il m’assura qu’il savait comment s’y prendre avec un
chargement de pommes de terre à la mer,--il avait été dans le métier
depuis l’enfance, disait-il. Il voulait diminuer ma perte dans la mesure
du possible. Pris entre son dévouement,--ce devait être du
dévouement,--et sa vanité, je n’osai positivement pas lui donner l’ordre
de jeter par-dessus bord mon entreprise commerciale. Je crois qu’il
aurait bel et bien refusé d’obéir à mon ordre légitime; il eût pu
s’ensuivre une situation comique et sans précédent, que je ne me sentais
pas capable de supporter. Je bénis la venue du mauvais temps comme
jamais marin ne l’a fait. Lorsque enfin je mis en panne pour embarquer
le pilote devant la pointe de Port-Philippe, le panneau arrière n’avait
pas été ouvert depuis plus d’une semaine et j’aurais volontiers cru
qu’il n’y avait jamais eu à bord quelque chose qui ressemblât à une
pomme de terre.
C’était par un jour abominablement gris et balayé de grandes rafales de
vent et de pluie; le pilote, un garçon jovial, bavardait tout en
manœuvrant; il ruisselait de la tête aux pieds et plus l’averse
fouettait, plus il semblait satisfait de lui-même et de ce qui
l’entourait. Il frottait ses mains ruisselantes avec une satisfaction,
qui, étant donné que je venais d’endurer cela pendant des jours et des
nuits, me semblait inconcevable chez une créature non aquatique.
--«Vous avez l’air d’aimer être trempé, pilote»,--lui dis-je.
Il avait un lopin de terre autour de sa maison dans la banlieue et
c’était à son jardin qu’il pensait. Au mot «jardin», que je n’avais pas
entendu prononcer depuis bien des jours, j’entrevis des couleurs
éclatantes, des fleurs aux parfums délicats, la silhouette d’une jeune
fille blottie dans un fauteuil. Oui, c’était une émotion précise qui
venait rompre la paix que j’avais trouvée dans l’inquiétude constante de
mes responsabilités pendant les dangers d’une semaine de gros temps. La
colonie, m’expliqua le pilote, avait souffert d’une sécheresse sans
précédent. C’était la première goutte d’eau qu’ils avaient eue depuis
sept mois; les récoltes étaient perdues. Et, sans avoir l’air d’y
toucher, mais avec un visible intérêt, il me demanda si, par hasard, je
ne pourrais pas disposer de quelques pommes de terre.
Des pommes de terre! J’avais fait en sorte de les oublier. Je me sentis
en un instant plongé jusqu’au cou dans la corruption. M. Burns me
faisait des signes dans le dos du pilote.
Finalement, il en obtint une tonne qu’il paya dix livres. C’était le
double de ce que j’en avais donné à Jacobus. L’esprit de lucre s’éveilla
en moi. Ce soir même, avant d’aller me coucher, je vis la chaloupe de la
Douane accoster. Tandis que ses subalternes posaient les scellés sur les
soutes à provisions, l’officier de service me prit à part,
confidentiellement:
--«Dites-moi, capitaine, vous n’auriez pas par hasard des pommes de
terre à vendre?»
Il y avait, de toute évidence, disette de pommes de terre dans le pays.
Je lui en fis donner une tonne pour douze livres et il partit enchanté.
Je vis en rêve cette nuit-là un monceau d’or en forme de tombeau sous
lequel était ensevelie une jeune femme et je m’éveillai, le cœur endurci
par la rapacité. Comme je rendais visite à mon courtier maritime,
celui-ci, une fois nos affaires réglées, remonta ses lunettes sur son
front et me dit:
--«Je me demandais, capitaine, si, venant de la Perle de l’Océan, vous
n’auriez pas par hasard des pommes de terre à vendre.»
Je lui répondis négligemment:--«Oh! si, je pourrais en disposer d’une
tonne. Quinze livres.»
Il se récria; mais après avoir étudié un moment mon visage, il accepta
mes conditions, non sans faire une légère grimace. Ces gens semblaient
ne pouvoir vivre sans pommes de terre. Ce n’était pas comme moi. Je ne
voulais revoir une pomme de terre de toute ma vie; mais le démon du
lucre s’était emparé de moi. Comment la nouvelle se répandit-elle, je
n’en sais rien; mais, en regagnant mon bord, assez tard, je trouvai un
petit groupe de gens à allure de marchands de primeurs près du
pont-milieu, tandis que M. Burns arpentait fièrement le gaillard
d’arrière, tout en jetant sur eux des regards triomphants. Ils étaient
venus pour acheter des pommes de terre.
--«Ces gens-là ont attendu en plein soleil depuis des heures»,--me
glissa Burns fort agité.--«Ils ont mis à sec le baril d’eau douce. Ne
gâchez pas votre chance, capitaine. Vous êtes trop généreux.»
Je jetai mon dévolu sur un homme aux grosses jambes et sur un autre qui
avait l’œil poché, afin de négocier avec eux: simplement parce qu’ils
étaient plus faciles à distinguer du reste.
--«Vous avez l’argent sur vous?»--demandai-je, avant de les emmener dans
ma cabine.
--«Oui, capitaine»,--me répondirent-ils d’une seule voix, en tapotant
leurs poches. Leur air de tranquille détermination n’était pas pour me
déplaire. Bien avant la fin de la journée, toutes les pommes de terre
étaient vendues à environ le triple du prix que je les avais payées. M.
Burns, enfiévré, exultant, se félicitait du soin judicieux qu’il avait
pris de mon entreprise commerciale, mais il insinuait assez clairement
que j’aurais pu en tirer davantage. Cette nuit-là je ne dormis pas très
bien. Je pensai à Jacobus, par à-coups, entre des rêves où l’on voyait
des parias en proie à la famine sur une île déserte couverte de fleurs.
Ce fut extrêmement désagréable. Au matin, assez las, peu dispos, je me
mis à écrire une longue lettre à mes armateurs, pour leur exposer un
plan soigneusement étudié qui consistait à employer le navire en
Extrême-Orient et dans les mers de Chine pendant les deux années
suivantes. J’y passai la journée et je me sentis plus en paix, une fois
que je l’eus terminé.
Leur réponse me parvint sans retard. Mon projet les avait beaucoup
intéressés: mais, considérant qu’en dépit de la fâcheuse difficulté qui
s’était présentée au sujet des sacs, (et contre laquelle ils pensaient
que je pourrais me prémunir à l’avenir) le voyage avait laissé un
bénéfice très convenable, ils croyaient qu’il valait mieux continuer à
affecter le navire au commerce de sucre,--du moins pour le moment. Je
tournai la page et lus ce qui suit:
_Nous avons reçu une lettre de notre bon ami M. Jacobus. Nous sommes
heureux de voir que vous avez pu vous entendre avec lui: car, sans
parler de l’aide qu’il vous a donnée dans cette malencontreuse affaire
de sacs, il nous écrit qu’au cas où, en vous hâtant, vous pourriez
amener le navire de bonne heure dans la saison, il serait disposé à
vous donner un bon taux de fret. Nous ne doutons pas que vos efforts,
etc..., etc..._
Je laissai tomber la lettre et demeurai quelque temps immobile. Puis
j’écrivis ma réponse (qui était courte) et j’allai à terre pour la
mettre moi-même à la poste. Mais je passai devant une boîte aux lettres,
puis une autre, si bien qu’à la fin je me trouvai montant Collins
Street, avec la lettre toujours dans ma poche, contre mon cœur. Collins
Street, à quatre heures de l’après-midi, n’est pas précisément un
désert; mais je ne m’étais jamais senti plus isolé du reste de
l’humanité qu’en arpentant ce jour-là cette rue encombrée, tandis que je
luttais désespérément avec mes pensées et que je me sentais déjà vaincu.
Il vint un moment où la terrible ténacité de Jacobus, l’homme d’une
seule passion et d’une seule idée, me sembla presque héroïque. Il ne
m’avait pas abandonné. Il était allé revoir son odieux frère. Et puis il
me parut odieux lui-même. Était-ce dans son propre intérêt, ou dans
celui de la pauvre fille? Et à cette dernière supposition, le souvenir
du baiser qui avait manqué mes lèvres m’épouvanta; car quoi qu’il eût
vu, ou deviné, ou risqué, il ne devait rien en savoir. A moins que sa
fille ne le lui eût dit. Comment pourrais-je retourner là-bas ranimer de
mon souffle froid cette fatale étincelle? Non, non, ce baiser inattendu
devait se payer à son prix.
A la première boîte que je rencontrai, je m’arrêtai et, plongeant dans
la poche intérieure de ma veste, j’en tirai la lettre,--c’était vraiment
comme si je m’arrachais le cœur,--et je la laissai tomber dans
l’ouverture de la boîte. Je revins alors directement à bord.
Je me demandais quelle sorte de rêves je pourrais faire pendant la nuit;
mais en fait, je ne pus fermer l’œil. Au petit déjeuner, j’informai M.
Burns que j’avais résigné mon commandement. Il en laissa tomber sa
fourchette et son couteau.
--«Est-ce possible, capitaine! Moi qui pensais que vous aimiez le
navire.»
--«En effet, Burns»,--lui dis-je.--«Mais le fait est que l’océan Indien
et tout ce qui s’y trouve a perdu son charme pour moi. Je rentre en
Europe comme passager par le canal de Suez.»
--«Tout ce qui s’y trouve»,--répéta-t-il d’un air furieux.--«Je n’ai
jamais entendu parler de cette façon. Et, à vous dire vrai, capitaine,
tout le temps que nous avons été ensemble, je ne vous ai jamais bien
compris. Qu’est-ce qu’un océan a de plus qu’un autre? Du charme!»
Il m’était réellement dévoué, je crois. Il se consola toutefois quand je
lui eus dit que je l’avais recommandé pour prendre ma succession.
--«En tout cas»,--remarqua-t-il,--«on dira ce qu’on voudra, ce Jacobus
vous a rendu service. Je dois reconnaître que cette affaire de pommes de
terre a été extrêmement bonne. Si seulement vous aviez...»
--«Oui, Burns»,--l’interrompis-je,--«c’est vraiment un sourire de la
fortune.»
Mais je ne pouvais pas lui dire que ce sourire-là me chassait de ce
navire que j’avais appris à aimer. Et tandis que je restais là, le cœur
gros, à l’idée de cette séparation, devant tous mes plans ruinés, mon
modeste avenir compromis,--car ce commandement était comme le pied à
l’étrier pour un jeune homme,--il abandonna complètement, pour la
première fois, son attitude critique.
--«Une fameuse chance!»--dit-il.