IV

L’algarade que j’avais eue avec Jacobus le négociant fut bientôt connue.

Deux ou trois de mes relations y firent des allusions voilées. Peut-être

le petit mulâtre avait-il parlé. Je dois avouer que les gens avaient

l’air assez scandalisés, mais non pas de la brutalité de Jacobus. Un

homme que je connaissais me reprocha même ma vivacité.

Je lui fis le récit complet de ma visite, sans oublier de mentionner la

significative ressemblance du pauvre petit mulâtre et de son bourreau.

Il n’en fut pas surpris. Sans doute, sans doute. Et puis après? Il

m’assura d’un ton jovial qu’il y en avait pas mal dans ce cas-là. L’aîné

des Jacobus avait toujours été célibataire. Un célibataire tout à fait

respectable. Il n’y avait jamais eu de scandale de ce côté-là. Sa vie

avait été on ne peut plus régulière. Cela n’avait pu offusquer personne.

Je répliquai que j’avais été pour ma part extrêmement offusqué. Mon

interlocuteur ouvrit de grands yeux. Pourquoi? Parce qu’un mulâtre

recevait quelques coups. En voilà une affaire, par exemple? Je ne savais

pas à quel point ces métis étaient insolents et sournois. En fait il

semblait penser que M. Jacobus était bien bon d’employer ce garçon-là:

c’était une sorte d’aimable faiblesse assez pardonnable.

L’homme avec qui je parlais appartenait à une des vieilles familles

françaises, descendant des anciens colons: toutes nobles, toutes

appauvries et qui mènent une vie étroite, triste et digne. Les hommes,

en règle générale, occupent des postes subalternes dans des

administrations ou dans des maisons de commerce. Les jeunes filles sont

presque toujours jolies, ignorantes du monde, aimables, agréables et

généralement bilingues: elles babillent innocemment aussi bien en

français qu’en anglais. Le vide de leur existence passe l’imagination.

J’avais pu entrer dans deux ou trois de ces maisons parce que quelques

années auparavant, me trouvant à Bombay, j’avais eu l’occasion de rendre

service à un jeune garçon sympathique et désœuvré qui s’y trouvait

échoué, ne sachant guère que faire de lui-même ni même comment regagner

son île. Ç’avait été une affaire de deux cents roupies à peu près, mais

à son arrivée la famille avait tenu à me témoigner sa gratitude en

m’admettant dans son intimité. Ma connaissance du français facilitait

grandement la chose. Dans l’entre-temps ils avaient fait en sorte de

marier le garçon à une femme qui avait à peu près le double de son âge,

relativement riche: seule profession qui lui convînt réellement. Mais ce

n’était pas le paradis. La première fois que je rendis visite à ce

couple, elle remarqua une petite tache de graisse sur le pantalon du

pauvre diable et lui fit une virulente scène de reproches si pleine de

passion que j’en demeurai aussi terrifié que si j’assistais à une

tragédie de Racine. Il va sans dire qu’il ne fut jamais question de

l’argent que je lui avais avancé: mais ses sœurs, mademoiselle Angèle et

mademoiselle Marie, et les tantes de l’une et l’autre famille, qui

parlaient un français archaïque d’avant la Révolution, et une armée de

parents éloignés, m’adoptèrent sur-le-champ comme ami, d’une façon

presque embarrassante.

C’est avec le frère aîné (il était employé dans le bureau de mes

consignataires) que j’avais cette conversation au sujet de Jacobus le

négociant. Il regrettait mon attitude et hocha la tête d’un air entendu.

Un homme influent. On ne savait jamais si on n’aurait pas besoin de lui.

J’exprimai mon immense préférence pour l’autre. Sur quoi mon ami prit un

air grave.

--«Pourquoi diable me faites-vous cette tête-là?»--lui dis-je avec

quelque impatience.--«Il m’a demandé d’aller voir son jardin et j’ai

bien envie d’y aller un de ces jours.»

--«Ne faites pas cela»,--me dit-il avec un tel sérieux que j’éclatai de

rire: mais il continua à me regarder sans sourire.

C’était à la vérité une tout à fait autre affaire. La conscience

publique de l’île avait été à un certain moment grandement troublée par

mon Jacobus. Les deux frères avaient été longtemps associés sans aucun

nuage, lorsqu’un cirque ambulant survenant dans l’île, mon Jacobus

s’était soudainement amouraché d’une des écuyères. Ce qui rendait la

chose plus grave, c’est qu’il était marié. Il n’avait même pas eu le bon

goût de cacher sa passion. Elle avait dû être forte, à la vérité, pour

entraîner ainsi un homme aussi placide. Son attitude avait été

absolument scandaleuse. Il avait suivi cette femme au Cap et il avait

apparemment voyagé à la suite de cet absurde cirque dans d’autres

parties du monde et dans une position tout à fait dégradante. La femme

n’avait pas tardé à ne plus se soucier de lui et l’avait traité comme le

dernier des derniers. Les récits les plus extraordinaires de sa

dégradation morale étaient parvenus jusque dans l’île à cette époque. Il

n’avait pas assez de volonté pour se délivrer...

L’image grotesque d’un gros approvisionneur de navires, très

entreprenant, enchaîné par une passion des plus profanes, m’enchantait:

et j’écoutai bouche bée cette histoire vieille comme le monde, cette

histoire qui avait fait le sujet de légendes, de fables morales, de

poèmes, mais qui s’accordait on ne peut plus comiquement avec la

personnalité en question. Quelle étrange victime pour les dieux!

Par la suite, sa femme abandonnée était morte. Son frère avait pris soin

de sa fille qu’il maria aussi avantageusement qu’il le put dans la

circonstance.

--«Oh! La femme du médecin!»--m’écriai-je.

--«Vous savez cela? Oui. Un garçon très capable. Il avait besoin d’un

peu d’aide dans la vie et il y avait pas mal d’argent du côté de la mère

de la jeune fille, sans compter les espérances. Bien entendu, ils ne le

connaissent pas»,--ajouta-t-il.--«Le docteur le salue dans la rue, je

crois, mais il évite de lui parler quand ils se rencontrent à bord d’un

navire, comme cela arrive parfois.»

Je remarquai que c’était là maintenant de l’histoire ancienne.

Mon ami en convint. Mais c’était bien la faute de Jacobus si on ne

l’avait jamais oubliée ni pardonnée. Il était revenu un beau jour. Mais

comment? Pas le moins du monde dans un esprit de contrition qui eût pu

lui concilier ses concitoyens scandalisés. Il était revenu en traînant

avec lui un enfant,--une fille...

--«Il m’a parlé d’une fille qui habite avec lui»,--déclarai-je fort

intéressé.

--«C’est certainement la fille de l’écuyère»,--reprit mon ami.--«Il se

peut que ce soit sa fille à lui: je suis prêt à l’admettre. En fait je

n’ai aucun doute...»

Mais il ne comprenait pas pourquoi il l’avait amenée ainsi dans une

respectable communauté pour perpétuer le souvenir d’un scandale. Et ce

n’était pas là le pire. Il se passa quelque chose de plus lamentable

encore, bientôt après. L’écuyère arriva un beau matin. Elle débarqua

d’un paquebot...

--«Quoi? Ici? Pour réclamer son enfant probablement»,--suggérai-je.

--«Non pas.»

Mon amical informateur se montra des plus méprisants.

--«Imaginez une furie peinte et hagarde. On l’avait expédiée du

Mozambique, où quelqu’un avait payé son passage jusqu’ici. Elle avait

une blessure interne, un coup de pied de cheval: elle n’avait pas un sou

vaillant en débarquant: je ne crois pas qu’elle ait même demandé à voir

l’enfant. En tout cas, pas avant son dernier jour. Jacobus lui loua un

bungalow pour y mourir. Il fit demander deux sœurs de l’hôpital pour la

soigner pendant ces quelques mois. S’il ne l’a pas épousée _in

extremis_, comme ces bonnes sœurs essayaient de l’en persuader, c’est

qu’elle ne voulut pas en entendre parler. Comme disaient les

religieuses: «Cette femme est morte impénitente». On a raconté qu’elle a

mis Jacobus à la porte de sa chambre en poussant son dernier soupir.

C’est peut-être la véritable raison pour laquelle il ne s’est pas mis en

deuil lui-même: il a seulement mis l’enfant en noir. Quand elle était

petite on la voyait parfois passer dans la rue escortée d’une négresse,

mais depuis qu’elle a eu l’âge de relever les cheveux je ne crois pas

qu’on l’ait jamais vue mettre un pied hors de ce jardin. Elle doit avoir

maintenant dix-huit ans.»

Ainsi parla mon ami, en y ajoutant même quelques détails: il ne pensait

pas, par exemple, que la jeune fille eût jamais parlé à trois personnes

de la bonne société dans l’île: une extrême pauvreté avait amené une

parente âgée des frères Jacobus à accepter la place de gouvernante de

l’enfant. Quant aux affaires de Jacobus (ce qui certainement ennuya son

frère), ç’avait été de sa part un choix des plus sages. Elles ne le

mettaient en rapport qu’avec des étrangers de passage: tandis que tout

autre genre d’affaires eût risqué d’amener toutes sortes de froissements

avec les gens de son milieu. Cet homme ne manquait pas d’un certain

tact,--mais il était naturellement sans vergogne. Car pourquoi diable

gardait-il cette enfant avec lui? C’était extrêmement pénible pour tout

le monde.

Je pensais soudain (et avec un profond dégoût) à l’autre Jacobus et je

ne pus m’empêcher de dire avec une feinte douceur:

--«Je suppose que s’il l’employait, par exemple, comme marmiton et qu’il

lui tirât de temps à autre les cheveux ou les oreilles, la position

serait plus régulière,--moins choquante pour la classe respectable à

laquelle il appartient.»

Il était assez intelligent pour saisir mon intention, et il haussa

impatiemment les épaules.

--«Vous ne comprenez pas. D’abord, ce n’est pas une mulâtresse. Et un

scandale est un scandale. Il faut donner aux gens une chance d’oublier.

J’ose dire qu’il eût mieux valu pour elle devenir marmiton ou quelque

chose de ce genre. Naturellement il essaie de gagner de l’argent par

tous les moyens; mais dans une affaire de ce genre, il n’en gagnera pas

assez pour qu’on lui fasse des avances.»

Quand mon ami m’eut quitté, j’eus l’impression que Jacobus et sa fille

vivaient comme un couple de parias sur une île déserte: la fille

réfugiée dans la maison comme si c’eût été une caverne creusée dans une

falaise, et Jacobus allant chercher leur pâture à tous deux sur la

grève,--exactement comme deux naufragés qui espèrent toujours qu’on

viendra à leur rescousse, ne fût-ce que pour les remettre en contact

avec le reste de l’humanité.

Mais la réalité physique de Jacobus ne s’accordait guère avec cette vue

romanesque. Quand il lui arrivait de venir à bord, il sirotait

placidement sa tasse de café, me demandait si j’étais satisfait,--et

j’écoutais à peine les racontars du port qu’il laissait tomber lentement

de ses lèvres, presque à voix basse. J’avais alors des ennuis qui

m’occupaient. Mon navire affrété, et alors que je ne songeais qu’à

réussir à faire rapidement mon voyage de retour, j’avais soudain

découvert qu’il y avait pénurie complète de sacs. Une catastrophe! Le

stock d’une sorte spéciale qu’on appelle des vacoas, paraissait

entièrement épuisé. J’attendais avant peu une consignation,--elle était

en route, mais entre temps le chargement de mon navire se trouva arrêté.

J’avais de quoi me faire du mauvais sang. Mes consignataires, qui

m’avaient reçu avec tant de chaleur à mon arrivée, maintenant qu’ils

étaient devenus mes affréteurs écoutaient mes doléances avec une froide

politesse. Leur fondé de pouvoirs, cet homme maigre à allure de vieille

demoiselle, qui poussait la pruderie au point de ne pas aimer même

parler de l’impur Jacobus, me donna l’exact point de vue commercial de

la situation.

--«Mon cher capitaine»,--il rétractait ses joues racornies dans un

sourire condescendant de requin,--«nous n’étions pas moralement obligés

de vous prévenir de cette pénurie possible avant que vous ne signiez la

charte-partie. C’était à vous de vous prémunir contre l’éventualité d’un

retard,--à strictement parler. Mais il va sans dire que nous n’en

saurions aucunement profiter. Ce n’est réellement de la faute de

personne. Nous-mêmes ayant été pris à l’improviste», déclara-t-il pour

terminer, d’un air affecté, en mentant évidemment.

Ce sermon, je l’avoue, m’avait donné soif. Une colère rentrée produit

généralement cet effet, et comme j’errais sans trop savoir où aller, le

grand pichet de faïence rouge de la salle des capitaines au «magasin» de

Jacobus me revint à l’esprit.

Je fis tout juste un salut aux personnes que je trouvai là, je versai

une bonne douche froide sur mon indignation, puis une autre, et assez

déprimé, je demeurai plongé dans des réflexions peu réjouissantes. Les

autres lisaient, parlaient, fumaient, échangeaient au-dessus de ma tête

des plaisanteries dénuées de toute subtilité. Mais on ne troubla pas ma

méditation. Et ce fut sans adresser la parole à personne que je me levai

et sortis, juste pour être inopinément accosté, au milieu de tout le

remue-ménage du magasin, par Jacobus le paria.

--«Enchanté de vous voir, capitaine. Quoi? Vous partez? Vous n’avez pas

très bonne mine depuis quelques jours, il me semble. Surmené, hein?»

Il était en bras de chemise et ses propos ne sortaient pas du genre

habituel d’une conversation d’affaires, mais j’y sentis quelque chose

d’humain. C’était de l’aménité commerciale, mais je n’en avais guère

rencontré. Je crois vraiment (à en juger par le regard lourd qu’il

dirigea sur une certaine étagère) qu’il allait me conseiller l’achat

d’une bouteille de tonique Clarkson qu’il avait en magasin, lorsqu’une

impulsion me fit lui dire:

--«J’ai des ennuis avec mon chargement.»

Parfaitement éveillé sous ce gros masque endormi aux lèvres collées, il

comprit immédiatement de quoi il retournait, et il secoua la tête d’un

air si compatissant que je soulageai mon exaspération en m’écriant:

--«Il doit sûrement y avoir onze cents sacs dans la colonie. Il

suffirait de les chercher.»

Là-dessus, il hocha de nouveau légèrement sa grosse tête et parmi le

bruit et l’animation du magasin je l’entendis murmurer tranquillement:

--«Bien sûr. Mais ceux qui possèdent une réserve de ces sacs ne voudront

pas les vendre. Ils en ont besoin eux-mêmes de cette grandeur.»

--«C’est exactement ce que me disent mes consignataires. Il est

impossible d’en acheter. Bah! Ils ne veulent pas. Cela les arrange de

retenir mon navire. Mais si je pouvais découvrir les sacs, je me

chargerais bien... Écoutez, Jacobus! Vous êtes, vous, l’homme à avoir

cela dans votre manche.»

Il protesta en secouant pesamment sa grosse tête. Je restais devant lui

ne sachant que faire, sous le regard de ces yeux lourds que voilait une

expression semblable à celle d’un homme qui vient de traverser une crise

désespérée. Lorsque soudain, il murmura:

--«Il est impossible de parler tranquillement ici. J’ai beaucoup à

faire. Mais si vous pouviez aller m’attendre chez moi. Ce n’est pas même

à dix minutes d’ici. Ah! c’est vrai, vous ne connaissez pas le chemin.»

Il demanda sa veste et s’offrit à me conduire lui-même. Il lui faudrait

retourner immédiatement à son magasin pour terminer ses affaires: après

quoi il pourrait parler avec moi tranquillement de cette affaire de

sacs. Ce programme me fut murmuré à travers des lèvres à peine

disjointes, presque immobiles: il gardait fixé sur moi son lourd regard

placide, le regard d’un homme las,--mais j’avais l’impression qu’il

était tout de même pénétrant. Je me demandais ce qu’il pouvait bien

essayer de découvrir en moi et je demeurais silencieux, indécis.

--«Je vous demanderai de m’attendre chez moi jusqu’à ce que nous

puissions parler de tout cela à tête reposée. Cela vous va?»

--«Bien sûr!»--m’écriai-je.

--«Mais je ne peux pas vous promettre...»

--«Bien entendu»,--répondis-je, «je n’attends pas une promesse.»

--«Je veux dire que je ne peux même pas vous promettre de faire la

démarche à laquelle je pense. Il faut d’abord voir... hum!»

--«Fort bien. On verra. Je vous attendrai tout le temps que vous

voudrez. Que voulez-vous que je fasse d’autre dans ce diable de port?»

Avant même que j’eusse prononcé ces derniers mots nous nous étions mis

en route d’un pas tranquille. Nous tournâmes deux encoignures et nous

nous engageâmes dans une rue complètement déserte, qui avait un air de

chemin de campagne, et où l’herbe poussait entre les pavés. La maison

s’étendait en bordure de la rue: elle n’avait qu’un seul étage au-dessus

d’un sous-sol surélevé en pierres brutes, de telle sorte que nos têtes

n’atteignaient pas le niveau des fenêtres en longeant la maison. Les

jalousies étaient toutes étroitement baissées, comme des paupières, et

la maison semblait profondément endormie par cet après-midi ensoleillé.

L’entrée se trouvait sur le côté, dans une allée encore plus herbue que

la rue: une petite porte, simplement fermée au loquet.

En s’excusant de passer devant moi pour me montrer le chemin, Jacobus me

précéda dans un couloir obscur et me fit traverser une pièce parquetée

qui me parut être la salle à manger. Elle était éclairée par trois

portes vitrées grand’ouvertes sur une véranda ou plutôt une loggia dont

les arches de brique couraient tout le long de la maison du côté du

jardin. C’était vraiment un jardin magnifique: des pelouses

admirablement tenues, avec d’éclatantes plates-bandes au premier plan,

s’étendaient autour d’un bassin d’eau sombre qu’encerclait une margelle

de marbre; et au fond, le feuillage d’arbres d’essences très diverses

masquait les toits des maisons voisines. On se serait cru à cent lieues

de la ville. C’était une solitude aux splendides couleurs, assoupie dans

un chaud et voluptueux silence. Là où les ombres immobiles

s’allongeaient sur les plates-bandes et dans les recoins ombreux, les

couleurs de ces massifs de fleurs avaient une extraordinaire

magnificence. Je m’arrêtai, saisi d’admiration. Jacobus me prit

doucement par le bras au-dessus du coude, et me fit me tourner vers la

gauche.

Je n’avais pas encore remarqué la jeune fille. Elle occupait un fauteuil

d’osier, bas et profond, et telle que je la vis, exactement de profil,

elle avait l’air d’un personnage de tapisserie, et aussi parfaitement

immobile. Jacobus me lâcha le bras.

--«Voici Alice»,--annonça-t-il tranquillement: et sa façon de parler à

mi-voix donnait à ces paroles un tel caractère de communication

confidentielle que je m’imaginai hochant la tête d’un air entendu et

murmurant: «Je vois, je vois...» Il va sans dire que je n’en fis rien:

nous restions côte-à-côte à regarder la jeune fille. Elle ne bougea pas

pendant un moment, et continua à regarder droit devant elle, comme si

elle contemplait la vision d’une cavalcade traversant le jardin dans la

profonde et éclatante richesse de la lumière et la splendeur des fleurs.

Sortant enfin de sa rêverie, elle regarda autour d’elle et au-dessus

d’elle. Si je ne l’avais pas d’abord remarquée, je suis certain que, de

son côté, elle n’avait pas eu la moindre notion de ma présence avant de

me voir à côté de son père. Le rapide mouvement de ses longs cils, la

façon dont ce regard languide, soudain agrandi, prit une soudaine

fixité, ne laissait aucun doute à cet égard.

Un semblant de crainte parut dans sa surprise; un éclair de colère lui

succéda. Jacobus, après avoir prononcé mon nom à voix assez haute, me

dit:

--«Faites comme chez vous, capitaine, je n’en aurai pas pour

longtemps.»--Et il sortit rapidement.

Avant même d’avoir eu le temps de faire un salut je me trouvai seul avec

cette jeune fille,--que personne de la ville, homme ni femme, je m’en

souvins soudainement, n’avait vue depuis qu’elle avait eu l’âge de

relever les cheveux. On eut dit, d’ailleurs, qu’on ne les avait pas

touchés depuis cette époque lointaine: ils formaient une masse de

boucles noires, étincelantes, relevées sur le sommet de la tête, et de

longues mèches en désordre encadraient son clair visage: une masse si

fournie, si forte que rien que de la regarder, on avait la sensation

d’un poids sur la tête et l’impression d’un désordre magnifiquement

volontaire. Elle se pencha en avant, en se serrant contre ses jambes

croisées; elle était drapée dans une étoffe ambrée dont la minceur

révélait son jeune corps souple, ramassé dans ce siège bas comme si elle

allait bondir. Je remarquai un ou deux petits frémissements qui

donnaient l’impression qu’elle prenait son élan. Ils firent place à

l’immobilité la plus absolue.

Une fois que j’eus réprimé l’absurde impulsion de courir après Jacobus

(car moi aussi, j’avais été surpris) je m’emparai d’une chaise, la

plaçai assez près de la jeune fille, m’y assis délibérément et me mis à

parler du jardin, sans prêter la moindre attention à ce que je disais,

mais en prenant une intonation caressante comme lorsqu’on parle à un

animal sauvage effarouché et que l’on veut calmer. Je n’étais même pas

sûr qu’elle me comprenait. Elle ne leva pas son visage et n’essaya même

pas de regarder de mon côté. Je continuais à parler, uniquement pour

l’empêcher de s’enfuir. Je remarquai encore un de ces frémissements

réprimés qui me fit retenir mon souffle.

J’eus à la fin l’impression que ce qui l’empêchait peut-être de s’enfuir

d’un seul bond nerveux, c’était l’insuffisance de son costume. Le

fauteuil d’osier était assurément la chose la plus substantielle qui la

couvrît. Ce qu’elle pouvait bien avoir sous cette draperie jaunâtre et

flottante devait être du genre le plus aérien. On ne pouvait pas ne pas

s’en rendre compte. C’était évident. J’en fus même d’abord un peu gêné:

mais un esprit délivré de préjugés étroits a bientôt fait de vaincre une

semblable gêne. Je ne me détournai pas d’Alice. Je continuai à lui

parler avec une insinuante douceur: et en me rappelant que, très

vraisemblablement, jamais un étranger ne lui avait adressé la parole, je

sentais s’affermir mon assurance. Je ne sais vraiment pas pourquoi il

s’y glissa même un peu d’émotion. Mais il en fut ainsi. Et au moment

même où j’en prenais conscience, un léger cri mit brusquement fin au

flux de ma conversation mondaine.

Cette exclamation n’avait pas été poussée par la jeune fille. Elle

provenait de quelqu’un derrière moi et cela me fit brusquement tourner

la tête. L’apparition que j’entrevis sur le seuil de la porte ne pouvait

être, je le compris aussitôt, que la parente âgée de Jacobus, la dame de

compagnie, la gouvernante. Tandis qu’elle demeurait immobile comme si la

foudre l’eût frappée, je me levai et lui fis un salut.

Les dames de la maison Jacobus passaient évidemment leurs journées très

légèrement vêtues. Cette vieille femme dont le visage ressemblait à un

énorme citron ridé, avec de petits yeux et un chignon de cheveux gris,

était vêtue d’une robe faite d’une étoffe soyeuse et légère, d’un

gris-brun. Elle lui tombait du cou jusqu’aux pieds avec la simplicité

d’une chemise de nuit sans aucun ornement. Cela lui donnait un aspect

parfaitement cylindrique.

--«Comment êtes-vous entré ici?» s’écria-t-elle.

Avant d’avoir pu articuler un mot je la vis disparaître et j’entendis

aussitôt à l’autre bout de la maison la rumeur de protestations aiguës.

Personne évidemment ne pouvait lui dire comment j’étais venu. Un moment

après, escortée de deux négresses qui poussaient de grands cris, elle

reparut sur le seuil de la porte, et me demanda avec fureur:

--«Qu’est-ce que vous venez faire ici?»

Je me tournai vers la jeune fille. Elle s’était redressée et avait posé

les mains sur les bras du fauteuil. Je demandai avec fureur:

--«Je pense, mademoiselle Alice, que vous n’allez pas les laisser me

jeter dans la rue.»

Ses magnifiques yeux noirs, allongés, se posèrent sur moi avec une

expression indéfinissable puis, d’une voix rauque et méprisante, elle

laissa tomber en manière d’explication:

--«C’est papa.»

Je fis un nouveau salut à la vieille dame.

Elle se retourna pour renvoyer ses noires confidentes, puis m’examinant

étrangement, un œil presque entièrement fermé et la figure toute tirée

de ce côté comme si elle était en proie au mal de dents, elle s’avança

sous la véranda, s’assit sur un _rocking-chair_ à quelque distance et

prit sur une table de quoi tricoter. Avant de commencer elle plongea une

des aiguilles dans son chignon gris et se mit à le fourrager

vigoureusement.

Cette sorte de chemise de nuit collait à ses formes grasses. Elle

portait des bas de coton blanc et des pantoufles de velours marron. Ses

pieds et ses chevilles étaient plus que visibles sur la barre d’appui.

Elle se balançait lentement tout en tricotant. J’avais repris mon siège

et demeurais immobile, car je me défiais de cette vieille femme.

N’allait-elle pas m’ordonner de partir? Elle me paraissait capable de

toutes les insolences. Elle renifla à une ou deux reprises tout en

tricotant avec fureur. Tout à coup elle lança à la jeune fille cette

question:

--«Qu’est-ce qui lui prend, à ton père, maintenant?»

La jeune fille haussa les épaules au point que tout son corps ondula

sous cette étoffe lâche: et de cette voix étrangement rauque et qui

n’était pourtant pas sans charme, comme ces vins un peu âcres qu’on boit

avec plaisir:

--«C’est un capitaine. Laisse-moi tranquille. Veux-tu?»

Le _rocking-chair_ se balança plus rapidement, et la vieille voix aigre

siffla:

--«Toi et ton père vous pouvez faire la paire. Il ne reculerait devant

rien, on le sait. Mais je ne m’attendais pas à cela.»

J’eus l’impression qu’il fallait intervenir et je fis remarquer

modestement, mais fermement, que c’était pour des affaires. J’avais à

parler avec M. Jacobus.

Elle s’écria d’un ton ironique:--«Pauvre innocent.» Puis changeant de

ton.--«La boutique est faite pour les affaires. Pourquoi n’allez-vous

pas parler avec lui à la boutique?»

L’allure furieuse de ses doigts et de ses aiguilles à tricoter me

faisaient tourner la tête: et avec une indignation glapissante:

--«Rester là à regarder cette fille; c’est ça que vous appelez des

affaires?»

--«Non»,--lui dis-je avec la plus extrême douceur.--«J’appelle cela un

plaisir, un plaisir fort inattendu. Et à moins que mademoiselle Alice

n’objecte...»

Je me tournai à demi vers elle. Elle me lança d’un ton de colère

méprisante: «Ça m’est égal!» et appuyant son coude sur ses genoux elle

se prit le menton dans la main,--le menton des Jacobus à n’en pas

douter. Et ces cils lourds, ce regard noir irrité me rappelaient aussi

Jacobus,--le riche négociant, l’homme respectable. C’était le même

dessin des sourcils, rigide et inquiétant. Oui! Je retrouvais en elle

une ressemblance avec les deux frères. Et je fus surpris de découvrir

tout à coup qu’après tout ces Jacobus étaient plutôt de beaux hommes.

--«Eh bien! alors, je vais vous regarder jusqu’à ce que vous vous

décidiez à sourire»,--lui dis-je.

De nouveau, avec plus de mépris encore:

--«Ça m’est égal»,--me dit-elle.

La vieille femme intervint brusquement d’un ton aigre.

--«Ce garçon est d’une impudence. Et toi aussi! Ça m’est égal!...

Va-t’en au moins mettre quelque chose sur toi. Rester dans une pareille

tenue devant cette espèce de marin.»

Le soleil était sur le point d’abandonner la Perle de l’Océan pour

d’autres mers, pour d’autres terres. Ce jardin enclos où s’amassaient

les ombres était éclatant de couleur comme si les fleurs eussent répandu

la lumière qu’elles avaient absorbée pendant la journée. L’étonnante

vieille femme devint plus explicite. Elle conseilla à la jeune fille

d’aller mettre un corset et un jupon, avec une absence de réserve qui

m’humilia. N’avais-je pas vraiment plus d’importance qu’un mannequin? La

jeune fille cria:

--«Non!»

Ce n’était pas la réponse entêtée d’un enfant: elle avait comme un

accent de désespoir. Visiblement mon intrusion avait rompu l’équilibre

de leurs relations habituelles. La vieille femme se remit à tricoter

avec fureur, les yeux rivés sur son ouvrage.

--«Tu es bien la fille de ton père! Et cela parle d’entrer au couvent.

Se laisser regarder comme cela par n’importe qui.»

--«Ça suffit!»

--«Dévergondée!»

--«Vieille sorcière!»--articula distinctement la jeune fille, sans

modifier en rien sa pose méditative, le menton dans la main, et le

regard perdu au loin par delà du jardin.

C’était comme la querelle du pot de terre et du pot de fer. La vieille

bondit hors de son siège, jeta violemment son ouvrage, et non sans

laisser voir parfaitement ses grosses jambes sous cette étrange robe

collante, s’avança vers la jeune fille, qui ne fit pas le moindre geste.

J’éprouvais une sorte de trépidation lorsqu’épouvantée, sembla-t-il, par

cette insouciante attitude, la vieille parente de Jacobus se tourna

brusquement vers moi.

Elle était armée, je le voyais, d’une aiguille à tricoter, et comme elle

levait la main je crus qu’elle allait me la lancer comme un dard. Mais

elle se contenta de s’en gratter la tête tout en m’examinant d’assez

près, un œil à demi fermé et la figure tordue par une grimace bizarre.

--«Mon garçon»,--me dit-elle à brûle-pourpoint,--«est-ce que vous

attendez quelque chose de bon de tout cela?»

--«Je l’espère, mademoiselle Jacobus.»--Je m’efforçais de parler du ton

tranquille d’un visiteur.--«Voyez-vous, je suis ici parce que je cherche

des sacs.»

--«Des sacs! Voyez-vous cela. Croyez-vous que je ne vous ai pas vu faire

le joli cœur devant cette détestable fille?»

--«Tu voudrais me voir dans la tombe»,--déclara d’une voix rauque la

jeune fille immobile.

--«Dans la tombe! Eh bien, et moi? Qui suis enterrée vivante ici

pour les beaux yeux d’une enfant dotée d’un aussi charmant

père»,--s’écria-t-elle, et se tournant vers moi:--«Vous êtes de ces gens

avec qui il fait des affaires. Eh bien! pourquoi ne nous laissez-vous

pas tranquilles, mon garçon?»

Ce «ne nous laissez-vous pas tranquilles» fut dit sur un ton! il était

fait d’une insolente familiarité, d’un accent de supériorité et de

mépris. Je devais l’entendre à plus d’une reprise par la suite, car on

n’aurait qu’une imparfaite connaissance de la nature humaine si l’on

supposait que ce fut ma dernière visite dans cette maison,--où aucune

personne respectable m’avait mis le pied depuis tant d’années. Non, l’on

s’abuserait si l’on pensait qu’une telle réception m’avait fait à tout

jamais battre en retraite. Je n’allais tout de même pas reculer devant

une vieille femme grotesque et insolente.

Et puis il y avait ces indispensables sacs. Ce premier soir Jacobus me

retint à dîner, après m’avoir dit, loyalement, qu’il n’était pas sûr de

pouvoir faire quelque chose pour moi. Il avait beaucoup réfléchi à la

question. C’était trop difficile, à son avis... Mais il se montra plutôt

laconique.

Nous n’étions que trois à table. La jeune fille, par des: «Je ne veux

pas», «Non» et «Ça m’est égal» avait résolument affirmé son intention de

ne pas venir à table, de ne pas dîner, de ne pas bouger de la véranda.

La vieille parente s’agitait dans ses pantoufles et sifflotait

d’indignation, Jacobus la dominait de toute sa taille et murmurait

placidement dans sa gorge: je gardais mes distances, lançant de temps à

autre d’un ton amusé quelques mots qui me valurent, sous le couvert de

la nuit, de recevoir secrètement un coup dans les côtes, était-ce du

coude de la vieille ou peut-être de son poing? Je retins un cri. Tout ce

temps la jeune fille ne condescendit même pas à lever la tête pour nous

regarder. Cela peut paraître enfantin,--et pourtant cette bouderie à la

fois pétrifiée et pétulante avait quelque chose d’obscurément tragique.

Nous nous mîmes donc à dîner à la lueur d’un certain nombre de bougies

cependant qu’elle restait dehors, accroupie, à regarder dans le noir

comme si sa mauvaise humeur s’alimentait de l’air alourdi de parfums

qu’on respirait dans cet admirable jardin.

Avant de prendre congé, je prévins Jacobus que je viendrais le lendemain

savoir s’il y avait du nouveau au sujet des sacs. Il hocha légèrement la

tête.

--«Je vais hanter votre maison chaque jour jusqu’à ce que vous ayez

abouti. Vous n’allez pas cesser de me trouver ici.»

Il esquissa un vague et mélancolique sourire qui ne disjoignit même pas

ses grosses lèvres.

--«Fort bien, capitaine.»

Puis m’accompagnant jusqu’à la porte, il murmura avec une gravité

paisible cette recommandation: «Faites absolument comme chez vous.» Et

il ajouta qu’il y aurait toujours «une assiette de soupe». Ce ne fut

qu’une fois arrivé au quai, après avoir traversé les rues mal éclairées,

que je me rappelai que j’avais été invité à dîner ce même soir dans la

famille S... Quoique assez ennuyé de cet oubli (je ne savais pas trop

comment je m’excuserais) je ne pouvais m’empêcher de penser que j’y

avais gagné une soirée plus divertissante. Et puis, les affaires, ces

sacrées affaires!

Dans un nègre pieds-nus qui me dépassa en courant et dégringola les

marches de l’escalier je reconnus l’homme du canot de Jacobus qui avait

dû dîner à la cuisine. Et lorsque j’escaladai mon échelle son habituel

«Bonsoi missi» eut un accent plus cordial qu’auparavant.

V

Je tins parole à Jacobus. Je hantai sa maison. Il me trouvait

régulièrement là l’après-midi, lorsqu’il s’échappait un moment du

«magasin». Le son de ma voix, tandis que je parlais à Alice,

l’accueillait dès son arrivée: et quand il revenait le soir, pour de

bon, il y avait tout à parier qu’il m’entendrait encore parler sous la

véranda. Je lui faisais un signe de tête: il s’asseyait doucement et

lourdement et assistait avec une sorte d’anxieuse approbation à mes

efforts pour faire sourire sa fille.

Je l’appelais souvent «Alice» devant lui: quelquefois je l’appelais

Mademoiselle _Ça m’est égal_ et je m’épuisais à parler à tort et à

travers, sans jamais réussir à la faire se départir de cette attitude

maussade et tragique. Il y avait des moments où j’avais bien envie de

l’envoyer à tous les diables et de l’agonir de sottises. Et je crois

bien que si je l’eus fait, Jacobus n’eut même pas remué le petit doigt.

Une sorte d’entente obscure et intime semblait s’être faite entre nous.

Je dois dire que la jeune fille traitait son père exactement comme moi.

Et comment aurait-il pu en être autrement? Elle me traitait comme elle

traitait son père. Elle n’avait jamais vu aucun visiteur. Elle n’avait

aucune idée de la façon dont les gens se comportent. J’appartenais à

cette classe inférieure avec laquelle son père faisait des affaires sur

le port. Je n’avais aucune importance. Son père non plus. Les seules

personnes convenables au monde étaient les gens de l’île, qui ne

voulaient pas avoir de rapports avec lui parce qu’il avait fait quelque

chose de mal. Ce devait être ainsi que mademoiselle Jacobus lui avait

expliqué leur isolement. Car il fallait bien lui dire quelque chose! Et

je suis convaincu que Jacobus avait approuvé cette version. Je dois dire

que la vieille femme en usait avec verve. Cela devenait sur ses lèvres

une explication universelle, une allusion universelle, un reproche

universel.

Un jour Jacobus rentra de bonne heure et me faisant signe de venir le

retrouver dans la salle à manger, il s’essuya de front d’un geste las et

m’apprit qu’il avait réussi à dénicher un stock de sacs.

--«C’est bien quatorze cents qu’il vous en faut, n’est-ce pas,

capitaine?»

--«Oui, oui!»--répondis-je avec empressement.

Il ne montrait aucune agitation. Il me parut même plus las que jamais.

--«Eh bien! capitaine, vous n’avez qu’à dire à vos gens qu’ils peuvent

les prendre chez mon frère.»

Comme, à ces mots, je demeurai bouche bée, il ajouta placidement son

habituelle formule:

--«Vous trouverez tout en règle, capitaine.»

--«Vous avez parlé de cela à votre frère? (J’en étais véritablement

abasourdi). Et pour moi? Il doit bien savoir que mon navire est le seul

retenu ici par manque de sacs. Comment diable...»

De nouveau il s’essuya le front. Je remarquai qu’il était habillé avec

un soin particulier, il portait des vêtements que je ne lui avais jamais

vus jusqu’alors. Il évita mon regard.

--«Vous avez entendu raconter, naturellement... C’est vrai!... Lui...

moi... Certainement nous... depuis des années... (Sa voix n’était plus

qu’un murmure somnolent). J’avais à lui parler de quelque chose, quelque

chose que...»

Ce murmure cessa. Il ne devait pas me dire de quoi il était question. Et

ça m’était égal. J’avais hâte de transmettre la nouvelle à mes

affréteurs, je revins précipitamment vers la véranda pour y prendre mon

chapeau.

Ma précipitation fit que la jeune fille tourna lentement les yeux dans

ma direction et que même la vieille demoiselle en cessa de tricoter. Je

m’arrêtai un moment pour m’écrier:

--«Votre père est un homme étonnant, mademoiselle _Ça m’est égal_. Voilà

ce qu’il est.»

Elle accueillit cette démonstration avec un étonnement méprisant.

Jacobus, avec une familiarité inaccoutumée, me saisit par le bras au

moment où je traversais en courant la salle à manger et marmotta

pesamment l’offre d’«une assiette de soupe» dans la soirée. Je lui

répondis distraitement:

--«Hein? Quoi? Oh! merci. Certainement! Avec plaisir»,--et je

m’esquivai. Dîner avec lui? Bien sûr. La plus élémentaire gratitude...

Mais quelques heures plus tard, dans la rue pavée et silencieuse

qu’envahissait le crépuscule, je compris que ce n’était pas la simple

gratitude qui ramenait mes pas vers cette maison au vieux jardin, où

depuis des années aucun autre invité n’avait dîné. La simple gratitude

ne vous ronge pas intérieurement de cette façon-là. La faim peut-être;

mais la nourriture de Jacobus ne m’inspirait pas une faim particulière.

Ce soir-là, aussi, la jeune fille refusa de venir à table.

Mon exaspération croissait. La vieille me lançait des regards malicieux.

--«Dites-moi»,--fis-je tout à coup à Jacobus,--«mettez un peu de poulet

et de la salade sur cette assiette.»

Il obéit sans lever les yeux. J’emportai l’assiette, avec un couteau,

une fourchette et une serviette sur la véranda. Le jardin n’était plus

qu’une masse confuse de reliefs, comme un cimetière de fleurs envahi par

l’obscurité: et, on eût dit, à la voir sur sa chaise, qu’elle se

lamentait sur l’extinction de la lumière et de la couleur. Des bouffées

de parfum passaient comme les âmes embaumées et vagabondes de cette

multitude de fleurs disparues. Je lui parlai d’un ton joyeux, persuasif,

tendre: je lui parlai à mi-voix. On aurait dit de loin l’insistance d’un

amoureux. Lorsque je m’interrompis pour attendre sa réponse, il n’y eut

qu’un profond silence. C’était comme si l’on eût offert de la nourriture

à une statue.

--«Je n’ai rien pu avaler à la pensée que vous étiez là à mourir de faim

dans l’obscurité. C’est vraiment cruel de se montrer aussi entêtée.

Pensez un peu à mes souffrances.»

--«Ça m’est égal!»

J’avais envie de me livrer à quelque violence, de la secouer, de la

battre peut-être.

--«Votre absurde attitude»,--lui dis-je,--«fera que je ne reviendrai

plus.»

--«Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse?»

--«Cela vous fait plaisir!»

--«Ce n’est pas vrai», grogna-t-elle.

Je laissai tomber ma main sur son épaule et si elle avait eu le moindre

mouvement de recul, je crois vraiment que je l’aurais secouée; mais elle

ne fit pas le moindre mouvement et cette immobilité désarma ma colère.

--«Si! Sans quoi je ne vous trouverais pas tous les jours sur la

véranda. Pourquoi êtes-vous ici, alors? Il y a bien d’autres pièces dans

la maison. Vous pourriez rester dans votre chambre,--si vous ne vouliez

pas me voir. Mais ça vous fait plaisir. Vous le savez bien.»

Je la sentis frissonner légèrement sous ma main et relâchai mon étreinte

comme si cet indice d’animation dans son corps m’eût effrayé. L’air

embaumé du jardin nous enveloppait d’une vague chaude comme un soupir

voluptueux et parfumé.

--«Allez les retrouver»,--murmura-t-elle, d’un ton presque attendri.

En rentrant dans la salle à manger, je vis Jacobus baisser les yeux. Je

jetai l’assiette sur la table. Devant cette manifestation de ma mauvaise

humeur, il murmura je ne sais quelle excuse, et je me tournai

brusquement vers lui comme s’il était responsable vis-à-vis de moi de

ces «abominables excentricités», je crois bien que c’est l’expression

dont je me servis.

--«Mais je dois dire que c’est surtout mademoiselle Jacobus, ici

présente, qui est responsable de ces détestables manières»,--ajoutai-je

avec hauteur.

Elle répliqua aussitôt de cette façon insolente qui lui était

habituelle:

--«Hein? Et pourquoi ne nous laissez-vous pas tranquilles, mon garçon?»

Je fus surpris de son audace en présence de Jacobus. Mais comment

aurait-il pu l’en empêcher? Il avait trop besoin d’elle. Il leva un

moment un regard lourd et somnolent, puis, de nouveau, baissa les yeux.

Elle insista avec autorité:

--«Vous n’avez pas encore fini votre affaire tous les deux? Si, eh bien!

alors...»

Elle avait toute l’impudence des Jacobus, cette vieille femme. La masse

de ses cheveux gris était partagée par une raie sur le côté comme un

homme, et elle fit le geste d’y fourrer sa fourchette, comme elle

faisait de son aiguille à tricoter, mais elle se retint. Ses petits yeux

noirs brillaient de fureur. Avec un air menaçant, je me tournai vers mon

hôte assis au bout de la table:

--«Eh bien! qu’en dites-vous, Jacobus? Dois-je en conclure que nous

n’avons plus qu’à nous séparer pour tout de bon?»

Je dus attendre un moment. Quand la réponse vint, elle fut assez

inattendue, et faite dans un esprit tout autre que ne l’avait été la

question.

--«Je crois, pour ma part, que nous devrions faire une affaire avec ces

pommes de terre, capitaine. Vous verrez que...»

Je l’interrompis.

--«Je vous ai déjà dit que je ne fais pas d’affaires!»

Sa large poitrine s’abaissa dans un soupir silencieux.

--«Réfléchissez-y, capitaine»,--murmura-t-il, avec une tranquille

ténacité.

J’éclatai de rire, en me rappelant comment il s’était cramponné à cette

écuyère de cirque,--la profondeur de la passion sous cette placide

enveloppe, même des coups de cravache (à ce que disait la légende),

n’avaient jamais pu lui donner l’aspect d’une tempête. C’était la

passion d’un poisson, si l’on pouvait jamais imaginer un poisson

passionné.

Ce soir-là j’éprouvai plus clairement que jamais cette habituelle

sensation de malaise que me donnait cette maison mise au ban des gens

«convenables». Je refusai de rester à fumer après dîner et quand je mis

ma main dans la paume grasse de Jacobus, je me dis que c’était

certainement la dernière fois sous son toit. Je n’en pressai pas moins

cordialement son énorme patte. Ne m’avait-il pas tiré d’un mauvais pas?

Aux quelques paroles de remerciement que j’étais tenu de lui adresser et

que je lui adressai avec plaisir, il me répondit en pinçant les lèvres

dans un mélancolique sourire.

--«Je pense que tout ira bien, capitaine»,--soupira-t-il pesamment.

--«Que voulez-vous dire?»--demandai-je, alarmé.--«Est-ce que votre frère

peut encore...»

--«Oh! non»,--me dit-il d’un ton rassurant.--«C’est... C’est un homme de

parole, capitaine.»

En m’éloignant de cette porte, et en m’efforçant de croire que c’était

la dernière fois, je n’étais pas satisfait de moi-même. Je sentais bien

que je n’étais pas absolument sincère en réfléchissant aux motifs qui

faisaient agir Jacobus, et naturellement, le lendemain j’y retournai.

Comme nous sommes faibles, déraisonnables et absurdes! Avec quelle

facilité nous nous laissons entraîner, lorsque notre imagination

éveillée nous offre l’attrait irritant d’un désir. Je m’intéressais à la

jeune fille d’une façon particulière, séduit que j’étais par

l’expression de son visage, par ses silences obstinés, ses rares paroles

méprisantes: par la moue perpétuelle de ses lèvres closes, les

profondeurs sombres de ce regard fixe qui ne se tournait lentement vers

moi comme une insolente provocation que pour se détourner le moment

d’après avec une exaspérante indifférence.

Il va sans dire que la nouvelle de mon assiduité s’était répandue par la

ville. J’avais remarqué un changement dans la façon d’être de mes

relations et même dans les saluts des autres capitaines, lorsque je les

rencontrais sur le quai ou dans les bureaux où nous appellent nos

affaires. Le fondé de pouvoir à tête de vieille fille me traitait avec

une expression distante et pointilleuse et ramenait, pour ainsi dire,

ses jupes près de lui de peur de se contaminer. Il me semblait que les

nègres eux-mêmes sur les quais se retournaient pour me regarder passer:

et quant au «Bonsoi, missi» de l’homme du canot de Jacobus, quand il me

ramenait à mon bord, il avait un accent familier, confidentiel, comme si

nous eussions été de mèche dans quelque fâcheuse aventure.

Je croisai dans la rue mon ami S... l’aîné, et de l’autre trottoir il me

fit un salut de la main qu’accompagna un sourire ironique. Le plus jeune

frère, celui qu’on avait marié à la vieille mégère, s’autorisant d’une

amitié plus ancienne et comme s’il payait une dette de gratitude, prit

la liberté de me donner un conseil.

--«Le choix de vos amis vous fait du tort, mon cher»,--me dit-il avec

une enfantine gravité.

Comme je savais que l’entrevue des frères Jacobus avait suscité de

nombreux commentaires d’un bout à l’autre de la Perle sucrée de l’Océan,

je voulus savoir ce que l’on me reprochait.

--«J’ai été l’occasion d’une démarche qui peut amener une réconciliation

infiniment souhaitable du point de vue des convenances, ne croyez-vous

pas?»

--«Assurément, si cette fille était casée, cela faciliterait

certainement...» déclara-t-il d’un air sagace, puis, avec quelque

inconséquence, il me donna une légère tape au bas de mon gilet.--«Vieux

sacripant!»--s’écria-t-il d’un ton jovial,--«vous vous préoccupez des

convenances. Mais vous feriez mieux de vous occuper de vous, vous savez,

avec un personnage comme Jacobus qui n’a pas de réputation à perdre.»

Il avait recouvré toute la gravité d’un citoyen respectable et c’est

d’un ton de regret qu’il ajouta:

--«Toutes les femmes, dans notre famille, sont absolument scandalisées.»

Mais, dès alors, j’avais cessé de rendre visite à la famille S... et à

la famille D... Les vieilles dames me faisaient de telles figures quand

je me montrais, et la multitude des jeunes parentes me recevait avec une

si grande variété d’expressions: étonnement, terreur, moquerie (sauf

mademoiselle Marie qui me parlait et me regardait avec une douloureuse

compassion comme si j’avais été malade) que je n’eus aucune difficulté à

cesser de les voir. J’aurais donné toute la société de la ville pour le

plaisir d’être assis près de la fille de Jacobus, hargneuse et superbe

et à peine vêtue de cette draperie couleur d’ambre qui laissait

entrevoir sa gorge. A voir ses mèches en désordre de chaque côté de son

visage, on eût dit qu’elle venait de sauter hors de son lit dans la

panique d’un incendie.

Elle restait appuyée sur son coude à regarder vaguement devant elle.

Pourquoi restait-elle à écouter mon absurde conversation? Et non

seulement cela; mais pourquoi se poudrait-elle la figure en prévision de

mon arrivée? Il me semblait que c’était là ce qui correspondait pour

elle à faire toilette et, dans son désordre, le signe d’un grand effort

pour se rendre plus belle.

Mais je pouvais m’être trompé. Il se pouvait bien qu’elle eût l’habitude

quotidienne de se poudrer et que sa présence sous la véranda ne fût que

le signe d’une indifférence assez complète pour ne prêter aucune

attention à ma présence. En tout cas, cela revenait au même pour moi.

J’aimais à contempler la lenteur avec laquelle elle changeait

d’attitude, à considérer les poses immobiles que prenaient les

gracieuses lignes de son corps, à observer le regard mystérieux de ses

splendides yeux noirs, allongés, mi-clos et qui contemplaient le vide.

Elle avait l’air d’une créature ensorcelée avec un front de déesse

couronné par la magnifique chevelure en désordre d’une bohémienne. Il

n’était pas jusqu’à son indifférence qui ne fût séduisante. Je me

sentais de plus en plus attaché à elle par le lien d’un irréalisable

désir, car j’avais toute ma tête à moi. Et je m’habituais au malaise

moral que me communiquait la somnolente attention de Jacobus, tranquille

et pourtant si expressive; comme s’il avait existé un pacte tacite entre

nous. Je m’habituais à l’insolence de la vieille femme: «Est-ce que vous

n’allez pas nous laisser en paix, mon cher monsieur?» à ses reproches, à

sa gronderie impudente et sinistre. Elle était bien de la famille

Jacobus, il n’y avait pas d’erreur.

Une fois loin de la jeune fille, je me traitais de tous les noms. Quelle

folie était-ce là! Je me le demandais. Il me semblait être l’esclave de

quelque habitude dépravée. Et je retournais la voir, la tête claire, le

cœur assurément libre, sans le moindre sentiment de pitié pour cette

fille de paria (elle l’était plus que n’importe quel naufragé sur une

île déserte), mais comme séduit par une promesse extraordinaire. On ne

pouvait rien imaginer d’aussi peu justifié. Le souvenir du soupir

tremblant qu’elle avait poussé lorsque j’avais saisi son épaule d’une

main tout en tenant de l’autre cette assiette de poulet suffisait à me

faire abandonner toutes mes bonnes résolutions.

Son insultant mutisme avait par moments de quoi vous faire grincer des

dents. Lorsqu’elle se décidait à ouvrir la bouche, ce n’était que pour

se montrer abominablement désagréable envers l’associé de ce réprouvé

qu’était son père, et l’approbation pleine et entière de sa vieille

parente lui parvenait sous la forme de petits gloussements

insupportables. Sans compter que ces remarques, toujours faites sur le

ton du plus parfait mépris, étaient singulièrement dénuées d’intérêt.

Comment aurait-il pu en être autrement! Cette vieille demoiselle

Jacobus, grasse et impudente, dans sa robe grise, ne lui avait jamais

enseigné les bonnes manières. Les bonnes manières, je suppose, ne sont

pas nécessaires aux parias de naissance. Aucune maison d’éducation

n’avait voulu l’accepter comme élève, par égard pour les convenances,

j’imagine. Et Jacobus n’avait pas eu les moyens de l’envoyer ailleurs.

Comment l’aurait-il pu? Aux soins de qui? Où cela? Il n’avait pas

lui-même l’esprit assez aventureux pour songer à aller s’installer

ailleurs. Sa passion avait bien pu lui faire parcourir, à la suite d’un

cirque, des rivages étranges, mais, une fois la tempête passée, il était

revenu sans aucun doute, dans cette ville où, quoiqu’il ne fût plus

qu’une épave sociale, il n’en demeurait pas moins un Jacobus,--une des

plus vieilles familles de l’île, plus vieille même que les familles

françaises. Il avait dû y avoir un Jacobus à la mort du dernier

plésiosaure. La jeune fille n’avait rien appris, elle n’avait jamais

entendu une conversation générale, elle ne savait rien, elle n’avait

entendu parler de rien. Assurément elle savait lire: mais tout ce

qu’elle trouvait en fait de lecture c’était les journaux destinés à

cette salle des capitaines, au «magasin». Jacobus avait l’habitude, de

temps à autre, de les emporter chez lui, tout maculés et déchirés.

Et l’esprit de la jeune fille n’y pouvait guère saisir que les comptes

rendus de la police et les relations des crimes; elle s’était fait du

monde civilisé l’idée d’une suite de meurtres, d’enlèvements, de vols,

de rixes et de toutes sortes de violences désespérées. L’Angleterre et

la France, Paris et Londres (les deux seules villes dont elle semblait

avoir entendu parler) lui paraissaient les abîmes d’abomination, tout

dégouttants de sang, et qui faisaient contraste avec sa petite île où de

petits larcins étaient le type des délits courants, avec, de temps à

autre, un crime plus sensationnel,--et uniquement parmi les coolies qui

venaient travailler aux plantations de cannes à sucre ou parmi les

nègres de la ville. Mais en Europe ces choses-là se passaient toujours

dans une population de blancs où, comme l’affirmait cette impudente

aristocrate qu’était la vieille mademoiselle Jacobus, les marins

errants, les associés de son précieux papa, étaient les derniers des

derniers.

Il était impossible de lui donner le moindre sentiment des proportions.

Je suppose qu’elle se figurait que l’Angleterre était de la taille de la

Perle de l’Océan, que le sang y fumait d’un bout à l’autre et que ce

n’était partout que maisons dévalisées. On ne pouvait arriver à lui

faire comprendre que ces horreurs dont elle repaissait son imagination

se perdaient dans la masse d’une vie ordonnée, comme des gouttes de sang

dans l’océan. Elle dirigeait un moment vers moi le regard incompréhensif

de ses longs yeux et elle détournait sans rien dire son visage poudré et

méprisant. Elle ne prenait même pas la peine de hausser les épaules.

A cette époque les paquets de journaux apportés par le dernier courrier

étaient remplis d’une série de crimes commis dans l’_East end_ de

Londres, il y avait eu une histoire sensationnelle d’enlèvement en

France et un bel exemple de vol à main armée en Australie. Un

après-midi, comme je traversais la salle à manger, j’entendis

mademoiselle Jacobus dire d’un ton aigre et avec une acrimonie

particulièrement acide: «Je me demande ce que votre cher père peut bien

comploter avec cet individu. C’est un genre d’homme à vous enlever et à

vous couper la gorge pour vous voler.»

La moitié de la longueur de la véranda séparait leurs deux chaises. Je

sortis de la pièce et vins avec fureur m’asseoir entre elles.

--«Oui, c’est ce que nous faisons des jeunes filles en Europe»,--me

mis-je à déclarer du ton le plus tranquille.

Mademoiselle Jacobus fut, je croîs, assez déconcertée par ma soudaine

apparition. Je me tournai vers elle avec une froide férocité:

--«Quant aux vieilles femmes désagréables, on les étrangle d’abord

tranquillement, puis on les coupe en petits morceaux qu’on disperse, un

morceau ici, un morceau là. Ils disparaissent...»

Je n’irai pas jusqu’à dire que je réussis à la terrifier. Mais elle fut

troublée par ma truculence, d’autant plus que je lui avais toujours

parlé avec une politesse qu’elle ne méritait pas. Ses mains grasses

occupées à tricoter tombèrent lentement sur ses genoux. Elle n’ouvrit

pas la bouche tandis que je la regardais fixement avec une sévère

détermination. Puis comme, en fin de compte, je détournai le regard,

elle posa doucement son ouvrage et, sans le moindre bruit, battit en

retraite. En fait, elle disparut.

Mais je ne pensai pas à elle. Je regardais la jeune fille. C’est pour

cela que je venais chaque jour: troublé, honteux, avide, trouvant dans

ma présence à ses côtés une sensation unique que je savourais avec

terreur, avec un certain mépris de moi-même et un plaisir profond, comme

s’il se fût agi d’un vice secret qui ne devait finir qu’avec moi, comme

l’habitude de quelque drogue qui ruine et qui dégrade celui qui y est

asservi.

Je la contemplais, depuis le sommet de sa tête ébouriffée en suivant la

ligne gracieuse de l’épaule, la courbe de la hanche, la forme drapée de

la longue jambe, jusqu’à sa mince cheville qui émergeait d’un volant

sale et déchiré, jusqu’à la pointe d’une mule bleue à haut talon, toute

éculée, ballante à son joli pied qui s’agitait légèrement, avec des

mouvements vifs et nerveux, comme si ma présence l’eût impatientée. Et

dans le parfum de ces massifs de fleurs il me semblait respirer son

charme spécial et inexplicable, le parfum entêtant de la captive

éternellement irritée de ce jardin.

Je contemplais son menton arrondi,--le menton des Jacobus,--les lèvres

charnues et rouges, et boudeuses dans ce visage poudré, le ferme modelé

de la joue, les grains blancs dans les sourcils sombres: les longs yeux,

mince éclat d’un blanc liquide et d’un noir intense et immobile, avec

leur regard si vide de pensée, et si absorbé dans leur fixité qu’elle

semblait contempler sa propre image solitaire dans quelque miroir

lointain que les arbres dérobaient à ma vue.

Et soudain, sans me regarder, avec l’air d’une personne qui se parle à

elle-même, elle me demanda, de cette voix légèrement à la fois rauque et

douce et toujours irritée:

--«Pourquoi continuez-vous à venir ici?»

--«Pourquoi je continue à venir ici?»--répétai-je, pris de court.

Je n’aurais pas pu le lui dire. Je n’aurais même pas pu me dire à

moi-même avec sincérité ce que je venais faire.

--«A quoi sert de me poser une question pareille?»

--«Rien ne sert à rien»,--déclara-t-elle d’un ton méprisant à l’espace

vide, le menton dans la main, cette main qu’elle n’avait jamais tendue à

aucun homme, que personne n’avait jamais serrée,--car je n’avais touché

son épaule qu’une fois,--cette main généreuse, fine et un peu masculine.

Je connaissais parfaitement la forme particulièrement adroite,--large à

la base, effilée aux doigts,--de cette main à laquelle le monde

n’offrait aucune prise. Je fis semblant de plaisanter.

--«Non! Mais réellement ça vous intéresse de le savoir?»

Elle haussa indolemment ses magnifiques épaules dont la draperie mince

glissa légèrement.

--«Oh! Ça m’est égal, ça m’est égal!»

Quelque chose couvait, sous ces airs de lassitude. Elle m’exaspérait par

cette provocante nonchalance, par quelque chose d’évasif et une sorte de

défi dans sa forme même que je cherchais à saisir. Je lui dis

brusquement:

--«Pourquoi? Vous croyez donc que je vais vous dire la vérité?»

Elle me lança un long regard de côté et elle murmura, en remuant ses

lèvres boudeuses:

--«Je pense que vous n’oseriez pas.»

--«Vous vous imaginez que j’ai peur de vous? Par exemple... Oui, c’est

possible, après tout, que je ne sache pas exactement ce que je viens

faire ici. Disons, avec mademoiselle Jacobus, que ce n’est pour rien de

bon. Vous semblez croire les choses affreuses qu’elle dit, quoique vous

vous disputiez toutes deux de temps à autre.»

Elle s’écria avec vivacité:

--«A qui d’autre puis-je me fier?»

--«Je ne sais pas»,--me vis-je forcé d’avouer, en découvrant soudain à

quelle impuissance et à quelle solitude morale elle était condamnée par

le verdict d’une respectable communauté.--«Vous pouvez vous fier à moi,

si vous voulez.»

Elle fit un léger mouvement et me demanda aussitôt, en faisant un effort

comme si elle tentait une expérience:

--«Quelle sorte d’affaire y a-t-il entre vous et papa?»

--«Vous ne savez pas la nature des affaires de votre père? Allons

donc!... Il vend des fournitures pour les navires.»

Elle prit sa pose rigide, toujours blottie dans le fauteuil:

--«Ce n’est pas cela. Qu’est-ce qui vous fait venir ici, dans cette

maison?»

--«Et en supposant que ce soit vous? Vous n’appelleriez pas cela une

affaire? N’est-ce pas? Parlons d’autre chose. A quoi bon? Mon navire est

prêt à appareiller après-demain.»

Je l’entendis murmurer distinctement et avec une sorte d’effroi le mot

«déjà», et, se levant brusquement, elle alla vers la petite table et se

versa un verre d’eau. Elle avait marché à pas rapides et en balançant

indolemment tout son jeune corps et ses hanches; lorsqu’elle passa près

de moi j’éprouvai, avec une force décuplée, le charme de cette sensation

particulière et prometteuse que j’avais pris l’habitude de rechercher

près d’elle. Je pensai avec une soudaine épouvante que c’en était fini;

qu’un jour encore et je ne viendrais plus sous cette véranda, m’asseoir

sur cette chaise et savourer avec une sorte de perversité le mépris qui

se dégageait de ses attitudes indolentes, m’abreuver à ses regards à la

fois provocants et dédaigneux et écouter les remarques brusques et

insolentes qu’elle faisait d’une voix rauque et séduisante. Comme si ma

nature intime avait subi l’action de quelque poison moral, j’éprouvai

une abjecte terreur de reprendre la mer.

Il me fallut exercer sur moi un contrôle soudain, comme on freine, pour

m’empêcher de faire un bond, de marcher à grandes enjambées, de crier,

de gesticuler, de lui faire une scène. Et pourquoi? A quel sujet? Je

n’en avais pas la moindre idée. J’avais simplement envie de soulager ma

violence; je me renversai dans mon fauteuil, en essayant de laisser

paraître un sourire sur mes lèvres; ce sourire à demi indulgent, à demi

ironique qui me servait de bouclier contre les traits de son mépris et

les sorties insolentes de la vieille demoiselle.

Elle but cette eau d’un trait, avec l’avidité d’une soif dévorante, et

se laissa tomber sur la chaise la plus proche, comme si elle eût été

absolument accablée. Son attitude, comme certaines intonations de sa

voix, avait quelque chose de masculin: les genoux écartés sous l’ample

draperie, les mains jointes et pendantes, le corps penché en avant, la

tête basse. Je contemplai la lourde masse noire de ses cheveux emmêlés.

Elle était énorme, et couronnait de toute sa gloire écrasante et

désordonnée sa tête penchée. Des mèches échappées tombaient toutes

droites. Et soudain je vis que la jeune fille tremblait de la tête aux

pieds, comme si ce verre d’eau froide l’avait glacée jusqu’aux os.

--«Qu’y a-t-il?»--lui dis-je, effrayé, mais sans manifester aucune

sympathie.

Elle secoua sa tête courbée et accablée et s’écria, d’une voix étouffée,

mais avec une inflexion montante:

--«Allez-vous-en! Allez-vous-en! Allez-vous-en!»

Je me levai et m’approchai d’elle avec une étrange anxiété. Mon regard

tomba sur son cou rond et robuste, puis je me baissai suffisamment pour

parvenir à entrevoir son visage. Et je commençai à trembler un peu

moi-même.

--«Que diable avez-vous à perdre la tête à ce point, «Mademoiselle ça

m’est égal?»

Elle se rejeta violemment en arrière, la tête renversée sur le dossier

du fauteuil. Et maintenant c’était sa gorge lisse, ronde, palpitante qui

s’offrait à mon regard embarrassé. Ses yeux étaient presque fermés et ne

laissaient voir au-dessous des paupières qu’une horrible lueur blanche,

comme si elle eût été morte.

--«Qu’est-ce qui vous arrive?»--lui demandai-je avec effroi,--«qu’est-ce

qui vous fait peur à ce point?»

Elle se reprit, gardant les yeux étonnamment grands ouverts.

L’après-midi tropical allongeait les ombres sur la terre chaude et

lasse, séjour d’obscurs désirs, d’extravagants espoirs et

d’inimaginables terreurs.

--«Ça m’est égal!»

Puis, après avoir repris haleine, elle parla avec une si extraordinaire

rapidité que c’est à peine si je pus distinguer ces mots surprenants:

--«Car si vous m’enfermiez dans un endroit désert, aussi uni que la

paume de ma main, je pourrais encore m’étrangler avec mes cheveux.»

Un moment, n’en croyant pas mes oreilles, je laissai pénétrer en moi

cette inconcevable déclaration. Il n’est guère possible de deviner les

pensées insensées qui traversent l’esprit d’autrui. Quelles monstrueuses

idées de violence pouvaient bien habiter sous le front bas de cette

jeune fille qui avait appris à considérer son père comme un homme

«capable de tout», et à y voir plutôt une infortune qu’une honte; une

chose évidemment qu’on devait craindre bien plutôt qu’on ne devait en

rougir; la honte, à vrai dire, lui semblait aussi étrangère que quoi que

ce fût au monde, mais son ignorance prêtait à son ressentiment et à sa

crainte une forme enfantine et violente.

Elle parlait assurément sans savoir la valeur des mots. Que pouvait-elle

savoir de la mort, elle qui ne savait rien de la vie! C’était simplement

en me prouvant que quelque odieuse appréhension la mettait hors

d’elle-même, que cet extraordinaire discours m’avait touché, m’avait

fait éprouver non pas de la pitié, mais un étonnement fasciné, horrifié.

Je n’imaginais pas quelle notion elle avait du danger qu’elle pouvait

courir. Un enlèvement peut-être. C’était tout à fait possible, étant

donné le genre de conversation de cette horrible vieille femme.

Peut-être pensait-elle qu’on pouvait l’emporter, pieds et poings liés,

bâillonnée même. A ce soupçon, je me sentis comme si la porte d’un four

s’était ouverte devant moi.

--«Ma parole!»--m’écriai-je--«vous finirez par devenir folle, si vous

écoutez ce que votre abominable vieille tante...»

J’observai son expression hagarde, ses lèvres tremblantes. Ses joues

semblaient s’être affaissées. Mais comment moi, l’associé de ce père

discrédité, moi, «le dernier des derniers» de cette criminelle Europe,

pouvais-je bien parvenir à la rassurer, je n’en avais pas la moindre

idée. Elle était exaspérante.

--«Dieu du Ciel! De quoi me croyez-vous donc capable?»

--«Je ne sais pas.»

Son menton tremblait certainement et elle me regardait avec une extrême

attention. Je me rapprochai de son fauteuil.

--«Je ne vous ferai rien. Je vous le promets. Cela vous suffit-il?

Comprenez-vous? Je ne ferai rien du tout, entendez-vous? Et après-demain

je serai parti.»

Qu’aurais-je pu lui dire d’autre? Elle sembla boire mes paroles avec

l’avidité assoiffée avec laquelle elle avait vidé le verre d’eau, et

elle murmura d’une voix tremblante, avec cette émouvante intonation que

j’avais entendue une fois déjà sur ses lèvres et qui me fit tressaillir

de la même émotion:

--«Je vous crois. Mais, et papa...»

--«Qu’il aille au diable!» Mon émotion se trahit par mon intonation

brutale:--«J’en ai assez de votre papa! Etes-vous assez stupide pour

vous imaginer qu’il me fait peur? Il ne peut pas me faire faire

n’importe quoi!»

Tout cela me paraissait bien faible au prix de son ignorance. Mais je

dois reconnaître que «l’accent de la sincérité» a, comme l’on dit, une

puissance réellement irrésistible. L’effet passa mes espérances, et même

ma conception. A voir le changement qui se produisit chez la jeune

fille, on eût cru assister à un miracle,--la détente graduelle mais

rapide de son regard tendu, de ses muscles raidis, de chaque fibre de

son corps. Ce regard noir et fixe dans lequel j’avais, plus d’une fois,

lu une expression tragique, auquel j’avais trouvé une sombre séduction,

était maintenant parfaitement vide, vide de toute espèce de conscience

et semblait n’avoir plus même le sentiment de ma présence: il était

devenu un peu somnolent, à la façon des Jacobus.

Mais comme l’homme est un animal pervers, au lieu de me réjouir de mon

complet succès, je le considérai avec des yeux ébahis et indignés. Ce

changement évident avait quelque chose de cynique, la véritable

impudence des Jacobus. J’avais l’impression de m’être laissé rouler dans

une affaire assez compliquée où j’étais entré contre mon gré. Oui, roulé

sans le moindre égard pour les formes les plus élémentaires de la

décence.

D’un mouvement aisé et indolent, et d’une indolence souple et féline,

elle se leva de son fauteuil avec une indifférence si provocante à mon

égard que, de rage, je ne bougeai pas de l’endroit où je me trouvais, à

moins d’un pas d’elle. Tranquille et sans hâte, avec l’aisance d’une

personne qui est seule dans une pièce, elle étira ses bras magnifiques,

les poings serrés, tout le corps tendu, la tête un peu rejetée en

arrière, s’abandonnant dédaigneusement à ce sentiment de soulagement,

rendant leur liberté à ses membres après tous ces moments passés dans

des attitudes accroupies et immobiles, lorsqu’elle était à la fois si

furieuse et si effrayée.

Et tout cela avec une suprême indifférence, incroyable, offensante,

exaspérante, comme le serait l’ingratitude doublée d’une trahison.

J’aurais dû peut-être en être flatté; mais, au contraire, ma colère s’en

accrut; et le mouvement qu’elle fit pour passer près de moi comme si je

n’eusse été qu’un poteau ou un meuble, ce mouvement indifférent la fit

éclater.

Je ne dirai pas que je ne savais pas ce que je faisais, mais,

certainement, la froide réflexion n’eut rien à voir avec le fait qu’un

moment plus tard j’avais mes deux bras passés autour de sa taille. Ce

fut un acte impulsif, comme on s’accroche à quelque chose qui tombe où

qui vous échappe; il n’avait aucune hypocrite gentillesse. Elle n’eut

pas le temps de prononcer un mot et le premier baiser que je lui plantai

sur les lèvres était si furieux que ç’aurait pu être une morsure.

Elle ne résista pas, et il va sans dire que je ne me contentai pas d’un

seul. Elle me laissa faire, non pas comme si elle eût été inanimée,--je

la sentais tout près de moi, jeune, pleine de vigueur et de vie,

créature robuste et désirable,--mais comme si elle ne s’en fût pas

souciée le moins du monde, tant elle était absolument sûre de ce que je

pouvais faire ou ne pas faire.

Avec nos visages rapprochés l’un de l’autre dans cette tempête de

caresses données au hasard, ses larges yeux noirs grands ouverts

plongeaient dans les miens sans qu’elle parût éprouver ni colère, ni

plaisir, ni la moindre émotion. Dans ce ferme regard qui semblait

contempler impersonnellement ma folie, je pus découvrir une légère

surprise peut-être,--mais rien de plus. Je couvrais son visage de

baisers et il semblait n’y avoir pas de raisons pour que cela ne durât

pas toujours.

Cette pensée me traversa l’esprit et j’étais sur le point de

m’interrompre lorsque, tout à coup, elle se mit à se débattre avec une

violence soudaine qui la libéra presque, qui raviva mon exaspération

contre elle et m’inspira un désir furieux de ne plus jamais la lâcher.

Je resserrai mon étreinte juste à temps en murmurant: «Non, vous ne vous

en irez pas», comme s’il se fût agi de mon ennemi mortel. De son côté,

elle ne prononça pas une parole. Les mains sur ma poitrine, elle

poussait de toutes ses forces sans réussir à rompre le cercle de mes

bras. Si ce n’est qu’elle paraissait maintenant parfaitement éveillée,

ses yeux ne me révélaient rien. Rencontrer son regard noir et fixe,

c’était regarder dans un puits profond et je fus pris complètement à

l’improviste par son changement de tactique. Au lieu d’essayer de

séparer mes mains, elle se colla contre moi et avec un mouvement

onduleux, comme celui d’un serpent, elle se baissa, plongea rapidement

et m’échappa doucement. Tout cela fut fait en un clin d’œil; je la vis

ramasser le bout de sa draperie et courir sans grâce à la porte de la

véranda. Elle semblait boiter un peu,--puis elle disparut; la porte se

referma derrière elle si doucement que je ne pus pas croire qu’elle

était complètement fermée. J’avais un soupçon que son œil noir, à

l’entre-bâillement de la porte, observait ce que j’allais faire. Je ne

pouvais décider si je devais montrer le poing dans cette direction ou

bien envoyer un baiser.

Entre terre et mer · 第 17 / 28 题