III

Jacobus m’ayant fait souvenir de son frère le riche négociant, je

décidai de faire cette visite d’affaires, sur-le-champ. J’en savais

alors un peu plus long sur lui. Il était l’un des membres du Conseil

municipal, et il y donnait du fil à retordre aux autorités. Il exerçait

une influence considérable sur l’opinion publique. Nombre de gens lui

devaient de l’argent. C’était un gros importateur de toutes sortes de

marchandises. Entre autres, il détenait pratiquement tout le stock de

sacs pour le sucre. Cela je ne le sus que plus tard. L’impression

générale que j’en eus fut qu’il s’agissait d’une notabilité locale. Il

était célibataire et une fois par semaine on jouait aux cartes chez lui

dans la maison qu’il avait en dehors de la ville: on y rencontrait les

gens les plus en vue de la colonie.

Ma surprise n’en fut donc que plus grande à découvrir son bureau dans un

endroit assez misérable, loin du quartier des affaires, parmi des

taudis. Guidé par un écriteau noir à lettres blanches, je grimpai un

étroit escalier de bois et j’entrai dans une pièce dont le plancher

était jonché de morceaux de papier d’emballage et de bouchons de paille.

Le long d’un des murs étaient empilées des caisses qui semblaient être

des caisses de vin. Un jeune mulâtre efflanqué, couvert d’encre, au

teint jaunâtre et au long cou et qui, dans l’ensemble, avait l’air d’un

poulet malade, se leva d’un escabeau derrière un pupitre de bois blanc

et me regarda comme si la frayeur l’eût rendu muet. J’eus quelque peine

à le persuader de m’annoncer, sans pouvoir parvenir à comprendre la

nature de son objection. Il s’y décida à la fin avec une répugnance

indicible qui cessa de me paraître mystérieuse quand j’entendis qu’on

l’accueillait avec force jurons et avec des grognements sauvages, qu’on

le frappait et qu’on le jetait finalement dehors sans autre forme de

procès, car il repassa la porte la tête la première avec un hurlement

étouffé.

Dire que j’en fus stupéfait, ne rendrait pas la chose. J’en demeurai

immobile, comme un homme perdu dans un rêve. Portant les deux mains à

cette partie de sa frêle anatomie qui avait reçu le choc, le pauvre

diable me dit simplement:

--«Voulez-vous entrer, je vous prie.»

La lamentable maîtrise de soi dont il faisait preuve était admirable;

mais je n’en croyais vraiment pas mes yeux. Une vague notion que j’avais

déjà vu ce garçon-là quelque part,--ce qui était évidemment

impossible,--ajoutait encore quelque étrangeté à une scène capable de

vous faire douter de vos sens. Je jetai un regard anxieux autour de moi

comme un somnambule qui s’éveille.

--«Dites-moi»,--m’écriai-je,--«je ne me trompe pas, n’est-ce pas? C’est

bien ici le bureau de M. Jacobus?»

Le garçon me regarda avec une expression douloureuse,--et qui m’était

pourtant familière. Une voix dans la pièce voisine grognait

agressivement:

--«Entrez, entrez, puisque vous êtes là... Je ne savais pas.»

Je traversai la pièce comme on s’approche du repaire d’un animal sauvage

inconnu: avec intrépidité mais avec quelque émotion. Aucun animal

sauvage toutefois ne pourrait jamais susciter l’indignation: le pouvoir

de la faire naître n’appartient qu’à la brute humaine. Et mon

indignation était vive, ce qui ne m’empêcha pas d’être immédiatement

frappé par l’extraordinaire ressemblance des deux frères.

Celui-ci était brun au lieu d’être blond comme l’autre; mais il était de

la même taille. Il avait enlevé sa veste et son gilet; et visiblement il

avait dû somnoler dans le _rocking-chair_ qui se trouvait dans un coin,

du côté opposé à la fenêtre. Au-dessus de la masse imposante de la

chemise blanche chiffonnée aux trois boutons de diamant, son visage rond

semblait basané. Il était moite: la moustache pendante, ébouriffée. Il

poussa du pied vers moi une chaise cannée.

--«Asseyez-vous.»

J’y jetai un vague coup d’œil, puis tournant vers lui un regard indigné,

je lui déclarai d’un ton précis et incisif que j’étais venu le voir pour

me conformer au désir de mes armateurs.

--«Ah! oui! Bon! Je n’avais pas compris ce que cet imbécile me

racontait... Mais tant pis! Cela apprendra à cet idiot à me déranger à

ce moment de la journée»,--ajouta-t-il, en m’adressant une grimace

empreinte d’un cynisme sauvage.

Je tirai ma montre. Il était plus de trois heures,--l’heure du plein

travail dans les bureaux du port. Il se mit à hurler impérieusement:

--«Asseyez-vous, capitaine.»

Je répondis à cette gracieuse invitation en lui déclarant

tranquillement:

--«Je peux très bien écouter sans m’asseoir tout ce que vous avez à me

dire.»

Il poussa une interjection véhémente et me considéra un moment avec des

yeux ronds et une expression furibonde. On eût dit un gigantesque matou

qui vous aurait soudain lancé à la tête: «Voyez-vous ça... Pour qui vous

prenez-vous? Qu’est-ce que vous êtes venu faire ici? Si vous ne voulez

pas vous asseoir et parler affaires, allez au Diable.»

--«Je ne le connais pas personnellement»,--répondis-je.--«Mais après

ceci, je lui rendrais bien volontiers visite. Ce serait agréable de

rencontrer un gentleman.»

Il me suivit, tout en grognant derrière mon dos:

--«Quelle impudence! J’ai bien envie d’écrire à vos armateurs ce que je

pense de vous.»

Je me retournai et le regardai un moment.

--«Voilà qui m’est parfaitement égal. Pour ma part je vous assure que je

ne prendrai même pas la peine de leur parler de vous.»

Il ne dépassa pas la porte de son bureau tandis que je traversais

l’antichambre jonchée de paille et de papier. Je crois qu’il en demeura

quelque peu abasourdi.

--«Je te casserai les reins»,--se mit-il à hurler tout à coup au

misérable mulâtre,--«si tu oses jamais me déranger avant trois heures et

demie pour qui que ce soit. Tu entends? Pour qui que ce soit? Que le

diable emporte ces capitaines»,--ajouta-t-il dans un grognement en

baissant la voix.

Le frêle gamin, tremblant comme la feuille, fit entendre un gémissement.

Je m’arrêtai net et donnai un conseil à ce martyr. Il me fut inspiré par

la vue d’un marteau (servant à ouvrir les caisses de vin, je suppose)

qui traînait à terre.

--«Si j’étais de toi, mon garçon, je mettrais ça dans ma manche la

prochaine fois que j’entrerais dans son bureau et à la première occasion

je lui...»

Qu’y avait-il donc qui m’était si familier dans cette face jaune du

gamin? Retranché derrière ce pupitre de bois blanc, il ne levait pas les

yeux. Ses lourds cils baissés me donnèrent soudain le mot de l’énigme.

Il ressemblait,--oui, ces grosses lèvres collées,--il ressemblait aux

frères Jacobus. Il leur ressemblait à tous les deux, au riche négociant

et à l’entreprenant approvisionneur (qui se ressemblaient); il leur

ressemblait autant qu’un maigre mulâtre à peau jaunâtre peut ressembler

à un blanc gros et grand, et d’un certain âge. C’était son teint

exotique et la fragilité de sa structure qui m’avaient à ce point abusé.

Je distinguais maintenant en lui à n’en pas douter le caractère Jacobus,

affaibli, atténué, dilué pour ainsi dire, et je crus bon de ne pas

achever mon discours. Je me proposais de lui dire: «Casse-lui donc la

tête à cette brute.» J’avais encore l’impression que la chose était

parfaitement raisonnable. Mais ce n’était pas une petite responsabilité

que de conseiller à quelqu’un de commettre un parricide, si grand que

pût être l’affront.

«Sacrés bougres de capitaines!»

Je ne prêtai aucune attention à ce qu’on grommelait derrière mon dos;

mais, vexé et irrité, il me faut reconnaître que je frappai la porte

derrière moi sans aucune espèce de retenue.

On ne s’étonnera probablement pas si je dis que cette entrevue me donna

une meilleure idée de l’autre Jacobus. Et ce fut avec le sentiment d’un

partisan, en quelque sorte, que quelques jours plus tard j’allai le voir

à son «magasin». De la rue on accédait par une grande porte cochère à

cette maison de commerce, longue, profonde comme une caverne, dont

l’extrémité était obscure et qui regorgeait de toute espèce de

marchandises. J’aperçus, tout au fond, mon Jacobus, en bras de chemise,

qui s’activait parmi ses employés. La pièce réservée aux capitaines

était petite, voûtée, dallée et les fenêtres en étaient garnies de

lourds barreaux de fer, ce qui lui donnait l’aspect d’un ancien donjon

adapté à des fins hospitalières. Deux ou trois bouteilles engageantes et

quelques verres étincelants entouraient de leur groupe brillant un grand

pichet de faïence rouge au centre d’une table jonchée de journaux de

tous les coins du monde. Un inconnu fort distingué, vêtu d’un élégant

complet gris à carreaux, qui était assis là les jambes croisées, posa

brusquement sur la table le journal qu’il lisait et me fit un salut.

Je devinai en lui le capitaine d’un vapeur. On ne parvenait pas à

connaître ces gens-là. Ils arrivaient et repartaient trop rapidement et

leurs navires étaient toujours mouillés trop loin, à l’entrée même du

port. Ils avaient une vie toute différente de la nôtre. Il bâilla

légèrement.

--«Triste trou, n’est-ce pas?»

Je compris qu’il voulait parler de la ville.

--«Vous trouvez?» murmurai-je.

--«Pas vous? Je pars demain, Dieu merci.»

C’était un homme fort bien élevé, aimable et supérieur. Je le vis tirer

à lui la boîte de cigares, prendre dans sa poche un grand étui et se

mettre à le remplir méthodiquement. Nos regards se rencontrèrent, il

cligna de l’œil comme un simple mortel et m’invita à imiter son exemple.

--«Ils sont très fumables.»

Je secouai la tête.

--«Je ne pars pas demain.»

--«Et alors? Croyez-vous que j’abuse de l’hospitalité du vieux Jacobus?

Mon Dieu! C’est compté sur la note, naturellement. Il vous fait des

comptes d’apothicaire. Il ne perd pas la tête! Que voulez-vous, ce sont

les affaires...»

Je remarquai qu’une ombre passa sur son expression satisfaite, une sorte

d’hésitation momentanée, en refermant son étui. Mais en fin de compte il

le mit d’un air dégagé dans sa poche. Une voix tranquille se fit

entendre sur le seuil de la porte.

--«Vous avez parfaitement raison, capitaine.»

Le gros et silencieux Jacobus s’avança dans la pièce. Sa tranquillité

dans la circonstance alla jusqu’à la cordialité. Il avait remis sa veste

avant de venir nous retrouver et il s’assit sur la chaise que venait de

quitter le capitaine du vapeur qui, m’ayant fait un nouveau salut,

sortit avec un rire bref qui me choqua. Il régnait dans la pièce un

profond silence. Avec son air somnolent Jacobus semblait dormir les yeux

ouverts. Et pourtant j’avais l’impression qu’il m’examinait

attentivement de ses yeux lourds. Dans l’énorme caverne que formait le

magasin quelqu’un se mit à clouer une caisse habilement: tap-tap, tap,

tap, tap... Deux autres experts, l’un d’une voix lente et nasale,

l’autre d’une voix aigre et perçante, commencèrent à collationner une

facture:

--«Une demi glène d’aussière de manille de trois pouces.»

--«Bon.»

--«Six maillons assortis.»

--«Bon!»

--«Six boîtes de potages, trois de pâtés, deux d’asperges, quinze livres

de tabac, cabine.»

--«Bon!»

--«C’est pour le capitaine qui était là justement»,--murmura l’immuable

Jacobus.--«Ces commandes des vapeurs sont bien petites. Ils prennent ce

dont ils ont besoin le long de leur route. Cet homme-là sera à Samarang

en moins de quinze jours. De très petites commandes.»

On continuait à appeler les articles dans le magasin: un extraordinaire

méli-mélo d’objets variés, pinceaux, boîtes de sauces..., etc., etc.

«Trois sacs de pommes de terre de première qualité»,--continuait à lire

la voix nasillarde.

Jacobus là-dessus sursauta comme un homme endormi qu’on secoue et il

sembla s’agiter un peu. A l’ordre qu’il lança dans le magasin un métis

souriant, aux boucles huilées, une plume derrière l’oreille, apporta un

échantillon de six pommes de terre qu’il aligna sur la table.

Invité à en admirer la beauté, je leur jetai un regard froid et hostile.

Jacobus, avec calme, me proposa d’en commander dix ou quinze

tonnes,--tonnes! Je n’en pouvais croire mes oreilles. Mon équipage n’en

aurait pas consommé autant en une année: et les pommes de terre (excusez

cette remarque d’ordre pratique) sont une marchandise extrêmement

périssable. Je pensais que c’était là une plaisanterie; ou que peut-être

il cherchait à découvrir si j’étais un parfait idiot. Mais son intention

n’était pas aussi simple. Je compris qu’il pensait que je les achèterais

pour mon compte.

--«Je vous proposais une affaire, capitaine. Je ne vous en demanderais

pas un gros prix.»

Je lui répondis que je ne faisais pas d’affaires. J’ajoutai même d’un

ton lugubre que je ne savais que trop comment finissent généralement ces

sortes de spéculations.

Il soupira et croisa les mains sur son estomac avec une résignation

exemplaire. J’admirai la placidité de son impudence. Puis s’éveillant

soudain à demi:

--«Vous ne voulez pas essayer un cigare, capitaine?»

--«Non, merci. Je ne fume pas le cigare.»

--«Pour une fois!»--s’écria-t-il, avec patience.

Un silence mélancolique succéda à ces paroles. On sait combien il arrive

parfois qu’une personne révèle une profondeur et une pénétration

insoupçonnées: c’est-à-dire, en d’autres termes, qu’on l’entend tout

d’un coup dire quelque chose d’inattendu. Je ne m’attendais guère à

entendre Jacobus dire:

--«Cet homme qui vient de sortir a raison. Vous pouvez en prendre un,

capitaine. Ici tout est une question d’affaires.»

Je me sentis un peu honteux. En me rappelant son horrible frère je le

trouvais parfaitement convenable. Ce fut avec un peu de remords que je

déclarai n’avoir aucune objection à accepter son hospitalité.

Une minute ne s’était pas écoulée que je vis où cette déclaration me

menait. Comme s’il changeait de sujet, Jacobus m’apprit que sa maison

d’habitation n’était pas à plus de dix minutes de marche. Elle avait un

très beau jardin enclos de mur. Vraiment remarquable. Il fallait que je

vienne voir cela un de ces jours.

Il semblait être très amateur de jardins. J’en étais moi-même grand

amateur: mais je n’entendais pas que mes remords me menassent aussi loin

qu’aux parterres de Jacobus, si beaux qu’ils pussent être. Il ajouta

d’un ton de simplicité parfaite:

--«Il n’y a là que ma fille.»

Il est difficile de mettre chaque chose à sa place exacte et il me faut

revenir ici sur un fait qui s’était passé une semaine ou deux

auparavant. Le médecin du Service de Santé était venu à bord soigner un

de mes hommes et naturellement je l’avais fait entrer dans ma chambre.

Le capitaine d’un voilier avec lequel je m’étais lié se trouvait là et

dans la conversation, je ne sais comment, on prononça le nom de Jacobus.

Le capitaine en question le prononça sans le moindre respect, si je ne

me trompe. Je ne me rappelle pas maintenant ce que j’étais sur le point

de dire, quand le docteur,--homme fort agréable, cultivé et assez sûr de

lui,--m’arrêta en déclarant d’un ton aigre:

--«Ah! vous parlez de mon respectable beau-papa!»

Naturellement cette sortie nous fit nous taire. Mais je me rappelai cet

épisode, et à ce moment, pour dire quelque chose sans me compromettre,

je demandai d’un ton de surprise polie:

--«Votre fille mariée habite avec vous, monsieur Jacobus?»

Il remua tranquillement sa grosse main de droite à gauche.

--«Non! C’est une autre de mes filles»,--déclara-t-il, pesamment, et

d’une voix contenue, comme d’habitude. «Elle...» Il parut chercher dans

son esprit une phrase descriptive. Mais mon espoir fut déçu. Il articula

seulement sa définition stéréotypée:

--«Elle est tout à fait différente.»

--«Vraiment... A propos, Jacobus, j’ai rendu visite à votre frère,

l’autre jour. Je ne vous ferai pas un grand compliment si je vous dis

que je l’ai trouvé très différent de vous.»

Il eut l’air de réfléchir profondément, puis il fit cette remarque

bizarre:

--«C’est un homme qui a des habitudes régulières.»

Peut-être voulait-il faire ainsi allusion à son habitude de faire la

sieste très tard: mais je marmottai «Sacrées habitudes en tout cas», ou

quelque chose de ce genre, et je sortis brusquement du magasin.

Entre terre et mer · 第 16 / 28 题