La vérité et la fausseté né s'appliquent qu'aux concepts composés, soit

qu'ils joignent, soit qu'ils divisent, c'est-à-dire soit affirmatifs,

soit négatifs. Car il faut qu'il y ait possibilité de délibération ou de

jugement, pour que les concepts soient vrais ou faux. On juge suivant le

concept ou par le concept; et le concept par lequel on juge n'est pas la

même chose que le concept suivant lequel on juge; le concept par lequel

on juge, c'est-à-dire la conception du jugement, n'est que l'opération

par laquelle nous concevons une jonction ou une division d'où résulte

un jugement. Le concept suivant lequel (_secundum quem_) on juge,

c'est-à-dire le concept qui est la base du jugement, est cette partie

du concept total du jugement dans laquelle réside toute la force du

jugement; tels sont les concepts des prédicats. Le sujet n'est posé que

pour recevoir la chose que nous voulons lui assigner par jugement; mais

le prédicat est posé _pour dénoter l'état auquel nous voulons que la

chose soit rapportée par jugement_[567]; c'est-à-dire, en langage moins

technique, pour assigner une chose à une autre en vertu d'un certain

rapport. Le sujet est le terme posé en premier concept, et auquel est

substituée la chose que le jugement y joint ou en sépare; le prédicat

est dit du sujet, non le sujet du prédicat. La force de la proposition

étant dans ce qui _est dit_, toute la vertu de l'acte intellectuel qui

juge ou de la conception de jugement est dans le concept du terme qui

_est dit_ ou du prédicat.

[Note 567: «Ad denotandum statum secundum quem eam deliberari

volumus.» (p. 477.)]

Le concept divisant est le concept de négation. Il sépare quelque chose

de quelque chose: _un homme n'est pas un cheval, celui qui est

debout n'est pas assis_. Le concept de disjonction est un concept

d'affirmation; il ne sépare pas les choses; mais de plusieurs

conceptions de l'esprit, il en constitue une: _quelque chose est

homme ou cheval, sain ou malade_, etc. Les propositions disjonctives

hypothétiques sont des concepts de disjonction.

Tout concept qui donne la chose comme elle est, est-il bon? Tout concept

qui donne la chose comme elle n'est pas, est-il mauvais? L'affirmative

paraît vraie; cependant tout concept obtenu par abstraction, _omnis per

abstractionem habitus intellectus_, donne la chose autrement qu'elle

n'est. A peine existe-t-il un concept d'une chose non sujette aux sens,

qui ne la donne pas à quelques égards autrement qu'elle n'est.

«Les concepts par abstraction sont ceux dans lesquels une nature d'une

certaine forme, est prise indépendamment de la matière qui lui sert

de sujet, ou bien dans lesquels une nature quelconque est pensée

indifféremment, sans distinction d'aucun des individus auxquels elle

appartient. Par exemple, je prends _la couleur d'un corps_ ou _la

science d'une âme_ dans ce qu'elle a de propre, c'est-à-dire en tant que

qualité; j'abstrais en quelque sorte les formes des sujets substantiels,

pour les considérer en elles-mêmes, en leur propre nature, et sans

faire attention aux sujets qui leur sont unis. Si je considère ainsi

indifféremment la nature humaine qui est en chaque homme, sans faire

attention à la distinction personnelle d'aucun homme en particulier, je

conçois simplement l'homme en tant qu'homme, c'est-à-dire comme

animal rationnel mortel, et non comme tel ou tel homme, et j'abstrais

l'universel des sujets individuels. L'abstraction consiste donc à isoler

les supérieurs des inférieurs, les universaux des individuels, leurs

sujets de prédication, et les formes des matières, leurs sujets de

fondation. La soustraction (_subtractio_) sera le contraire. Elle

a lieu, quand l'intelligence soustrait le sujet de ce qui lui est

attribué, et le considère en lui-même; par exemple, lorsqu'elle

s'efforce de concevoir, indépendamment d'aucune forme, la nature

d'un sujet essentiel. Dans les deux cas, le concept qui abstrait ou

soustrait, donne la chose autrement qu'elle n'est, puisque la chose qui

n'existe que réunie y est conçue séparément.»

Or comme personne, en voulant penser une chose, n'est capable de la

penser dans toutes ses essences ou propriétés, mais seulement en

quelques-unes d'entre elles, l'esprit est forcé de concevoir la chose

autrement qu'elle n'est. Ainsi _ce corps_ est _corps, homme, blanc,

chaud_, et mille autres choses. Cependant, considéré en tant que corps,

il est conçu séparément de toutes ces choses, c'est-à-dire autre qu'il

n'est en effet. Le concept de corps, indépendamment de toute forme ou

qualité, est celui d'une nature quelconque prise comme universelle,

c'est-à-dire indifféremment ou sans application à aucun individu. Or

ce corps pur n'existe nulle part ainsi; rien dans la nature n'existe

indifféremment, d'une manière indéterminée. Toute chose est

individuellement distincte, une numériquement. La substance corporelle

dans ce corps, qu'est-elle autre chose que ce corps lui-même? La nature

humaine dans cet homme, dans Socrate, qu'est-elle autre chose que

Socrate même?

Quant aux choses absentes, insensibles, incorporelles, qui peut les

connaître comme elles sont? Qui ne les conçoit autrement qu'elles ne

sont? Représentez-vous, quand elle est absente, la chose que vous avez

vue; plus tard, vous la trouverez tout autre sous plus d'un rapport que

vous ne vous l'êtes représentée. Qui ne conçoit les choses incorporelles

à l'image des corporelles, et qui, pensant à Dieu ou à l'esprit,

n'imagine pas l'un ou l'autre avec quelque forme, ou quelque habitude

corporelle, quoique Dieu ni l'esprit n'en ait aucune? Qui ne conçoit les

esprits comme circonscrits localement, composés, colorés, investis

de modes propres aux corps, et cela, parce que toute la connaissance

humaine vient des sens?

Or, si l'expérience des sens nous pousse à figurer ainsi nos idées, et

si tout concept d'une chose dans un autre état que son état réel, doit

être tenu pour vain et mauvais, quelle conception humaine ne doit pas

être condamnée?

Passons à l'autre partie de la question. Tout concept qui donne la

chose comme elle est, doit-il être tenu pour bon? cela ne paraît pas

contestable. Cependant, concevoir qu'_un homme est un âne_, n'est pas un

concept faux, si l'on entend, par exemple, que l'_homme est un animal_

comme l'âne. Qu'est-ce donc que ce concept faux, qui donne la chose

comme elle est? Comment admettre que la vérité et la fausseté, formes

contradictoires des concepts, se réunissent dans le même concept, ou

soient combinées dans le même acte d'un même esprit indivisible?

En définitive, _concevoir une chose autrement qu'elle n'est_, peut

vouloir dire--ou que le mode de conception diffère du mode d'existence,

par exemple qu'on la conçoit séparée, quoiqu'elle ne le soit pas, pure,

quoiqu'elle soit mixte;--ou bien que la chose est conçue comme existant

dans un état, avec un mode autre que l'état ou le mode réel.--Dans le

premier cas, _autrement_ se rapporte à _concevoir_; dans le second, il

se rapporte au verbe exprimé ou sous-entendu dans la conception. Dans

le premier cas, la chose est _autrement conçue_ qu'elle n'est dans la

réalité, et la conception n'est pas vaine pour cela. Dans le second, la

chose est conçue comme _étant autrement_ qu'elle n'est, et c'est une

vaine conception.

De même, cette proposition: «Le concept est juste et valable, quand la

chose est conçue _comme elle est_,» n'est une proposition vraie, que

si l'on ajoute _comme elle est dans le sens où elle est conçue_. Tout

dépend de ce que l'esprit entend, quand il conçoit. Suivant le sens

qu'il attache à ce qu'il affirme, un même concept peut être vrai et faux

en même temps. C'est le cas de tout concept qui peut être ramené à la

forme d'une proposition hypothétique. Par exemple, _l'homme est un âne_,

peut être ramené à cette forme: _Si l'on entend que l'homme est un

animal comme l'âne, l'homme est un âne_. Tel est l'exemple fameux: _Si

Socrate est une pierre. Socrate est une perle_[568].

[Note 568: Toutes ces distinctions, ainsi que tout ce qui, dans le

_de Intellectibus_, appartient plus à la logique qu'à la psychologie,

ont été traitées plus complétement dans la Dialectique. (Part. II, p.

237-251.)]

La conception d'une proposition n'est pas le simple acte intellectuel

qu'on nomme concept, mais celui dans lequel une vue de l'esprit et une

notion qui la développe et l'explique s'unissent et forment un tout.

Ce qu'Abélard appelle _intellectus_, est proprement l'idée, selon la

plupart des philosophes modernes. Seulement, il ne réduit pas l'idée à

la simple perception; le concept n'est pas uniquement la chose en tant

que pensée; c'est la pensée qui en donne une connaissance déterminée.

Constituer un concept revient au même que signifier ou énoncer qu'une

chose est. Cependant il ne faudrait pas en conclure que le fait de

signifier une chose constitue un concept de la chose. Car chaque mot en

particulier signifie et le concept et la chose, ce qui ne veut pas dire

qu'il signifie une signification ni qu'un concept constitue un autre

concept. La signification rend le concept qu'elle suppose[569].

[Note 569: _De Intell_., p. 475-497.]

A part les formes de la dialectique, on doit reconnaître ici la théorie

tant répétée de la formation des idées. La sensation, l'imagination, le

concept (tant simple que composé, tant un que multiple), le jugement, le

concept exprimé ou le terme, le jugement exprimé ou la proposition, la

vérité ou la fausseté des concepts et des jugements, c'est bien là le

sujet et l'ordre habituel des psychologies élémentaires. Il ne faut pas

s'étonner de retrouver ici des notions si familières aux modernes; ce

n'est pas qu'Abélard les ait devancés, c'est qu'il a puisé à la même

source; le fond de tout cela est dans Aristote[570].

[Note 570: Toutefois ce n'est pas Aristote même qu'il a consulté. Il

a suivi Boèce, et il l'a rendu plus rigoureux et plus méthodique. (_In

Porph._, I, p. 54. et _De Interp._, ed. sec., _passim._)]

Quelle est la signification ou quel est le concept des mots universels?

quelles choses signifient-ils, ou quelles choses sont comprises en

eux? Lorsque j'entends le nom _homme_, nom commun à plusieurs choses

auxquelles il convient également, quelle chose entend mon esprit? c'est

l'homme en lui-même, doit-on répondre. Mais tout _homme_ est celui-ci,

celui-là ou tout autre. La sensation, nous dit-on, ne donne jamais que

tel _homme_ déterminé, et raisonnant de l'entendement comme du sens, on

affirme que le concept d'_homme_ ne peut être que le concept d'un homme

déterminé: _homme_ équivaut à _un certain homme_. Il faut répondre que

concevoir l'homme, c'est concevoir la nature humaine, c'est-à-dire un

animal de telle qualité. Lors donc qu'on objecte que _tout homme_ étant

celui-ci ou celui-là, concevoir l'_homme_, c'est concevoir celui-ci ou

tel autre, le syllogisme n'est pas régulier. Il faudrait dire que _tout

concept de l'homme_ est le concept de celui-ci ou de celui-là; alors le

moyen terme serait mieux maintenu, et la conjonction des extrêmes se

ferait en règle; mais l'assomption serait fausse. Quand je dis _une

cape[571] est désirée par moi_, ce qui revient à dire _je désire une

cape_; quoique toute _cape_ soit celle-ci ou celle-là, il ne s'ensuit

pas que je désire celle-ci ou celle-là. Mais si je disais: _Je désire

une cape, et quiconque désire une cape désire celle-ci ou celle-là_,

l'argumentation serait juste et la conclusion légitime. De même, on peut

dire: _Si j'ai la sensation d'un homme, tout homme étant tel ou tel

homme, j'ai la sensation de tel ou tel homme_; mais il ne s'ensuit

nullement ce qu'on en veut conclure. Qu'il soit de la nature du sens

de ne pouvoir s'exercer que sur une chose existante déterminée, qu'en

conséquence la sensation d'homme ne puisse être que la sensation causée

par cet homme-ci ou cet homme-là, accordez-le; mais l'entendement n'a

pas, comme le sens, besoin pour agir d'une chose réelle, puisqu'il

s'applique aux choses passées, futures, qui n'ont jamais été, qui ne

seront jamais. Pour penser à l'homme, pour avoir un concept dans lequel

entre l'idée de la nature humaine, il n'est donc pas nécessaire d'avoir

présent à l'esprit tel ou tel homme déterminé. La nature humaine peut

être l'objet de concepts innombrables, comme ce concept simple du nom

spécial d'_homme_ ou de l'_homme_ pris comme espèce, aussi bien que de

l'_homme blanc_, de l'_homme assis_, que sais-je? de l'_homme cornu_,

qui n'existe pas; en un mot, comme toutes les conceptions dans

lesquelles entre la nature humaine, soit avec la distinction d'une

personne déterminée comme Socrate, soit indifféremment ou sans aucune

détermination personnelle.

[Note 571: _Capa_, espèce de capuchon, _bardocucullus_.]

Abélard énonce ici brièvement certaines objections, mais à peine

indique-t-il à quoi elles tendent, et pourquoi il est intéressant de les

lever. Sous leur forme technique, leur importance échappe, et le texte

de cet ouvrage ressemble à un sommaire de principes et d'arguments,

applicables à des controverses usuelles, à des questions connues, et que

devaient éclaircir ou développer, soit l'interprétation orale, soit

au moins l'intelligence du lecteur, déjà familiarisé avec ce dont il

s'agissait[572]. Essayons de suppléer à l'une et à l'autre.

[Note 572: _De Intel._, p. 487-492.]

Il s'agit de savoir ce que signifient les noms des universaux, ou quels

sont les objets des conceptions générales ou spéciales. Abélard vient

de dire que ces noms désignent des conceptions universelles, et que

celles-ci, pour être valables et vraies, n'ont pas besoin de se

rapporter à des objets sensibles et déterminés, parce qu'elles

sont l'oeuvre de l'intelligence et non de la sensibilité. C'est

la sensibilité qui veut des objets certains, réels, individuels;

l'intelligence procède autrement, puisqu'elle conçoit ce qui est absent,

insensible, indéterminé, ce qui n'est pas. Les conceptions générales ne

sont donc pas nécessairement de purs mots, mais peuvent être de vraies

conceptions, quoiqu'elles ne se rapportent pas à des objets individuels.

A cela on aura trouvé une forte objection, si l'on démontre qu'il y a

des mots, ressemblant à des noms de conceptions, qui ne désignent ni des

conceptions réelles, ni des conceptions possibles; ce ne seront que des

semblants de conceptions; ces conceptions n'en auront que le nom; il

faudra bien reconnaître que tout nom ne suppose pas un concept, et le

nominalisme aura gagné un premier point fort important.

Ainsi, par exemple, je dis _tout homme_, et cependant je ne conçois pas

actuellement _tout homme_, car il faudrait concevoir _tous les hommes_,

et cela est impossible; on peut donc nommer une conception sans l'avoir.

Semblablement, de deux je dis que l'_un court_, et comme je ne sais

lequel, ni peut-être même de quel être il s'agit, je n'ai point la

conception de ce que je dis. A plus forte raison, ne puis-je avoir la

conception de la _chimère blanche_ ou simplement de la _chimère_, ni du

_non-intelligible_ ou _non-concevable_. Puis donc que je prononce ces

mots comme des conceptions et que j'en raisonne, et qu'en réalité je ne

les comprends pas, il suit que ce ne sont que des mots. Qu'est-ce que

des concepts qui ne sont pas conçus, des produits de l'entendement qui

ne sont pas entendus, de l'intellectuel sans intelligence? Ainsi les

concepts, autres que ceux qui correspondent à des choses individuelles,

ne sont pas même des idées, ce ne sont que des noms.

Abélard répond en expliquant dans quel sens on conçoit les diverses

propositions opposées comme des difficultés. Concevoir _tout homme_,

c'est, selon lui, concevoir, non-seulement l'oraison _tout homme_, mais

_un homme quelconque_, ou quiconque a la nature humaine. Ce n'est pas

tel ou tel homme, Socrate ou Platon, quoique tel ou tel homme, Socrate

ou Platon, soit compris sous le concept de _tout homme_. C'est la

conception de la nature humaine, sans détermination individuelle;

et cette conception comprend tous les individus, quoique aucune

intelligence ne suffise à les considérer tous individuellement et en

même temps. Dire _l'un de ces deux court_, c'est concevoir l'une ou

l'autre de ces deux choses vraies, savoir ou qu'_il y en a un qui

court_, ou que _c'est celui-ci_ et non _celui-là qui court_, et l'on

ne peut dire que ce concept ne se rapporte à rien de réel. Quant à _la

chimère_, elle n'est pas réelle, et elle est conçue comme n'étant pas

réelle. Ce qui n'empêche pas de concevoir que, si elle était réelle et

qu'elle fût blanche, elle serait blanche; et dans ce cas, il y

aurait lieu à cette proposition, _elle est blanche_. Quant au

_non-intelligible_, c'est un attribut général qui, en tant que général,

peut être conçu, quoique une chose particulière non-intelligible fût

précisément ce qui ne peut être conçu. Autre est de concevoir qu'une

chose est inconcevable, autre de concevoir une chose inconcevable. Ainsi

les exemples cités ne prouvent pas que certains mots, désignant des

idées qui ne représentent rien de sensible ou de déterminé, ne soient

que des mots, et ne signifient ni choses ni idées, c'est-à-dire ne

signifient rien. Ils ne prouvent pas davantage que, pour ne représenter

directement rien de déterminé ni de sensible, des idées soient vaines et

fausses, et par conséquent, on ne peut conclure des exemples cités, à

la vanité, à la fausseté, à la nullité des conceptions générales

quelconques.

Nous avons évidemment ici l'argumentation et la réfutation du

nominalisme. Abélard ne le dit pas en termes exprès, mais il le fait

comprendre, et en posant les exemples ci-dessus comme des difficultés,

il nous fait connaître, sans aucun doute, quelques-unes des objections

de Roscelin ou de ses partisans. Nous apprenons ainsi à quel point

le nominalisme différait du conceptualisme. Le premier ne niait pas

seulement les essences générales, mais les conceptions générales et

abstraites; il ne laissait aux genres, aux espèces, aux êtres de raison,

pas même une place dans l'esprit. Il était absolu. Cela nous explique

comment le conceptualisme, qu'on est souvent porté à confondre avec le

nominalisme, s'élevait alors à l'importance d'une doctrine positive,

distincte, déterminée. C'était un intermédiaire réel entre le réalisme

et le nominalisme. Le premier disait que les universaux étaient

non-seulement des idées et des mots, mais des réalités; le

conceptualisme, qu'ils n'étaient pas des réalités, mais des idées et des

mots; le nominalisme, qu'ils n'étaient ni des réalités, ni des idées,

mais des noms. Le fond du nominalisme était donc que nous n'avons

d'idées que des objets sensibles. La psychologie se réduisait donc à

la sensation et à la mémoire, pour toutes facultés fondamentales.

L'intelligence, purement passive, faculté à la suite de la sensation et

de la mémoire, se bornait à concevoir leurs objets, c'est-à-dire à la

simple représentation. Il ne lui restait en propre que je ne sais quelle

activité vaine qui se produisait dans le langage, lequel débordait

nécessairement la réalité et la pensée. Les langues étaient pleines de

fictions gratuites. On voit comment le nominalisme se ramenait à un

étroit sensualisme.

Abélard, quoiqu'il fût de l'école d'Aristote, et qu'il adoptât par

conséquent quelques-uns des principes du sensualisme, entendait les

choses plus largement, et s'il ne s'affranchissait pas de quelques-unes

des conséquences de ces principes avec la même hardiesse que son maître,

cependant il ne peut être confondu avec les sectateurs de cette étroite

doctrine. Il disait bien que toute connaissance _surgit des sens_[573].

Il admettait bien qu'il n'y a dans la nature que des choses déterminées,

que les réalités sont toutes individuelles; il croyait donc que

les genres et les espèces ne sont pas réels en eux-mêmes. Mais si

l'intelligence est instruite, excitée par les sens, si les sensations

suscitent des concepts[574], cependant l'intelligence est distincte

des sens; elle en est profondément différente; elle l'est même de

l'imagination, qui n'est que la faculté de se représenter les choses

sensibles. La sensation, l'imagination, tout cela n'est que perception

confuse. L'intelligence a des perceptions plus distinctes ou plutôt des

conceptions (concepts, intellects, idées), qui sont de plus en plus

indépendantes, de plus en plus dégagées des perceptions sensibles et

imaginatives; et elle peut même arriver très-près de l'état d'une

intelligence pure, qui comprend par elle-même et directement, à la

manière de l'intelligence divine. Or, elle a cette puissance à deux

conditions, c'est non-seulement de changer en idées les perceptions

sensibles, mais de se faire des idées, dont l'objet n'a pas été senti,

dont l'objet ne peut l'être, dont l'objet même n'existe pas. En d'autres

termes, l'intelligence a des idées sensibles ou de représentation, et

des idées purement intelligibles ou intellectuelles, savoir celles

des choses invisibles, celles des choses inconnues, celles des choses

universelles, celles des choses abstraites. Ainsi, l'homme est

non-seulement en communication avec la nature physique, mais il

l'excède; il est naturellement métaphysicien; voilà l'homme d'Abélard et

d'Aristote.

[Note 573: _De Intell._, p. 466 et 482.]

[Note 574: _Id._, p. 462.]

On voit que le conceptualisme, quoique venu à l'occasion d'une question

logique, est une psychologie. Cette psychologie est sommaire, succincte,

incomplète, je le veux; elle n'est pas inattaquable, j'en conviens

encore. Mais elle ne donne pas une trop mesquine idée de l'esprit

humain; elle est loin de limiter trop étroitement sa portée ni ses

forces. On peut la trouver hésitante, obscure, fautive sur la question

ontologique; elle ne jette sur la réalité qu'un regard de passage, et

peut-être ignore-t-elle les rapports mystérieux et certains qui unissent

le monde des idées avec le monde des choses. Mais les philosophies qui

peuvent lui en faire un reproche, ne sont pas fort nombreuses. Platon

n'avait pas réussi à persuader Aristote, et le néo-platonisme n'a rien

fondé. Chez les modernes, Locke et Reid n'en savent pas beaucoup plus

qu'Abélard; Kant en sait plus, mais il doute davantage. Quelques mots

de Descartes et de Leibnitz composent tout ce que nous avons gagné

sur l'antiquité. Aucune doctrine formelle, complètement développée,

définitivement reconnue, n'a encore réalisé le modèle difficile d'une

ontologie philosophique. Spinoza n'a laissé qu'un exemple redouté.

Peut-être Hegel n'a-t-il rien fait de plus. L'avenir jugera la tentative

créatrice de Schelling. Rien de lui n'est encore assuré que la gloire de

son nom.

Quoi qu'il en soit, vous venez de voir ici par l'exemple le plus

éclatant, comment une simple question de dialectique contenait ou

engendrait les plus hautes questions de métaphysique, et comment les

scolastiques pouvaient être conduits par la spécialité de leur art aux

grandes généralités de la science. L'art des scolastiques est celui de

décomposer le langage et le raisonnement. L'analyse des éléments de la

proposition les mène ou plutôt les oblige à rechercher quelles sont nos

diverses idées, comment nous les formons, quels sont les divers rapports

des êtres, leurs modes, leurs natures, leurs essences. Qu'y a-t-il au

delà? où sont de plus grandes, de plus fondamentales questions? Mais la

manière de les traiter est singulière; elle ne va pas droit au fond des

choses; elle les aborde obliquement, d'une façon détournée, incidente,

et à propos des questions logiques. La logique donne une certaine

définition de la substance, une certaine énumération des catégories;

comme introduction à cette double connaissance, on doit connaître la

définition de certains attributs des choses, qui constituent entre

autres les genres et les espèces; comment cette définition, une fois

donnée, concorde-t-elle avec celles de la substance et des diverses

catégories? De là plusieurs difficultés. Quelles sont ces difficultés?

elles portent toutes sur l'application de certaines règles logiques à

certaines propositions. Et comment cherche-t-on à les résoudre? par des

distinctions destinées à mieux fixer le sens de ces règles et celui de

ces propositions, en un mot, par de nouvelles recherches logiques. Et

c'est ainsi, c'est indirectement, artificiellement pour ainsi dire,

qu'en réussissant à éclaircir et à raccorder les différents principes

de la dialectique, on aborde et l'on résout les problèmes tant de la

formation des idées que de la constitution des êtres.

Ainsi se manifeste l'importance générale et la singularité particulière

de la controverse des universaux. Nous en jugerons mieux en étudiant

avec détail l'ouvrage qu'Abélard lui a spécialement consacré.

FIN DU TOME PREMIER.

TABLE.

* * * * *

PRÉFACE

PREUVES ET AUTORITÉS DE L'HISTOIRE D'ABÉLARD

LIVRE 1er.--VIE D'ABÉLARD

LIVRE II.--DE LA PHILOSOPHIE D'ABÉLARD

CHAPITRE 1er.--De la Philosophie scolastique en général

CHAP. II.--De la Scolastique aux XIIe siècle, et de la question des

universaux.

CHAP. III.--De la logique d'Abélard.--_Dialectica_, première partie, ou

des catégories et de l'interprétation.

CHAP. IV.--Suite de la logique d'Abélard.--_Dialectica_, deuxième

partie, ou les premiers analytiques.--Des futurs contingents.

Abélard, Tome I · 第 38 / 39 段