parvinrent en moins d'une heure à la gauche, c'est-à-dire aux
corps de Hohenzollern et de Rosenberg, qui étaient à une lieue,
entre Wagram et Neusiedel, et exigèrent plus de deux heures pour
être transmis à la droite, c'est-à-dire aux corps de Kollowrath
et de Klenau, qui étaient à plus de deux lieues entre Gerarsdorf
et Stamersdorf, et qu'il fallut chercher au milieu d'une extrême
confusion. Par surcroît de malheur, dans la retraite opérée le soir,
le corps de Klenau s'était trop rapproché de Gerarsdorf, et était
venu occuper la place qui était destinée à celui de Kollowrath. Il
fallut donc, soit pour joindre dans l'obscurité les corps composant
la droite, soit pour leur faire prendre leur position de bataille,
plus de temps qu'on ne l'avait supposé au quartier général, et il
était déjà près de quatre heures qu'ils commençaient à peine à entrer
en mouvement. Au contraire, à ce même moment la gauche, avertie
plus vite, n'étant pas exposée à perdre du temps pour chercher sa
position, allait agir la première, tandis qu'elle n'aurait dû agir
que la seconde, et bien après la droite.
[Note en marge: Profond repos dans le camp des Français, tandis qu'on
se fatigue dans le camp des Autrichiens.]
[Note en marge: Napoléon se décide, avant d'adopter un plan
définitif, à laisser l'ennemi manifester ses desseins.]
Pendant que tout était en mouvement dans le camp autrichien, et que
les troupes, pour rectifier des positions mal prises, se fatiguaient
au lieu de se reposer, un calme profond régnait chez les Français.
Couchés sur le terrain occupé la veille, ils dormaient, grâce à
Napoléon, qui, ayant bien renforcé sa droite, à cause de l'arrivée
possible de l'archiduc Jean, mais plus encore son centre, où il avait
accumulé des forces considérables, n'avait qu'à se tenir tranquille,
en attendant que l'ennemi prît le soin de démasquer ses desseins.
Il avait donc ordonné à ses maréchaux d'être sous les armes à la
pointe du jour, mais de laisser les Autrichiens se prononcer avant
d'agir, pour saisir avec certitude le point où l'on pourrait les
frapper mortellement. Il inclinait toutefois à faire enlever par
Davout et Oudinot les hauteurs de Neusiedel à Wagram, à exécuter en
même temps une percée au centre avec l'armée d'Italie, les Saxons et
le corps de Marmont, tandis que Masséna se bornerait à contenir avec
ses quatre divisions la droite des Autrichiens d'Aderklaa au Danube.
Napoléon se réservait les Bavarois, la garde impériale, et la grosse
cavalerie, pour parer aux cas imprévus. Ces desseins eux-mêmes
étaient subordonnés à l'événement.
[Note en marge: Mémorable bataille de Wagram, livrée le 6 juillet
1809.]
[Note en marge: Commencement de l'action à notre droite, entre le
prince de Rosenberg et le corps du maréchal Davout.]
[Note en marge: Le maréchal Davout repousse l'attaque de Rosenberg
sur Glinzendorf et Grosshofen.]
À quatre heures du matin, le 6 juillet, journée à jamais mémorable,
le feu commença d'abord à la gauche des Autrichiens, et à la droite
des Français. Le prince de Rosenberg, sur l'indication mal donnée
qui lui désignait quatre heures comme le moment d'entrer en action,
descendit des hauteurs de Neusiedel, signalées au loin par une grosse
tour carrée, traversa le Russbach au village même de Neusiedel,
et se porta en deux colonnes sur Grosshofen et Glinzendorf, qu'il
attaqua avec une extrême vigueur. Le maréchal Davout avait à sa
disposition ses trois divisions ordinaires, Morand, Friant, Gudin,
la petite division Puthod, composée des quatrièmes bataillons[40],
six régiments de cavalerie légère sous le général Montbrun, trois
de dragons sous le général Grouchy, les quatre régiments de
cuirassiers Espagne sous le général Arrighi (depuis duc de Padoue).
La gauche du général Friant, la droite du général Gudin envoyèrent
des détachements à la défense du village de Glinzendorf, tandis que
la division Puthod se chargea de disputer à l'ennemi le village
de Grosshofen, derrière lequel elle avait bivouaqué. De fortes
levées de terre s'étendaient de l'un de ces villages à l'autre. Nos
soldats, placés avec intelligence derrière ce retranchement naturel,
firent un feu de mousqueterie bien nourri, qui causa infiniment
de mal aux Autrichiens, sans que ceux-ci nous en fissent essuyer
beaucoup. Au bruit de ces détonations, Napoléon envoya le général
Mathieu Dumas porter à ses lieutenants l'ordre de ne risquer aucun
mouvement offensif, de se borner à bien disputer le terrain qu'ils
occupaient, jusqu'à ce qu'il leur eût adressé ses instructions
définitives, et il courut à droite où se trouvait le maréchal
Davout. En chemin il aperçut très-distinctement les deux colonnes
autrichiennes, qui, débouchant au delà du Russbach, attaquaient les
villages de Glinzendorf et de Grosshofen. Il était suivi par une
brigade des cuirassiers de Nansouty, pourvue de quelques batteries
d'artillerie légère. Napoléon les fit diriger sur le flanc de la
colonne qui attaquait Grosshofen, ce qui exécuté instantanément vint
fort à propos, car cette colonne fatiguée d'essuyer inutilement une
mousqueterie meurtrière, avait assailli ce village et l'avait emporté
à la baïonnette. Mais le général Puthod, résolu à le reprendre, s'y
jeta à son tour à la tête d'une réserve, et, secondé par l'artillerie
légère de Nansouty, réussit à s'en rendre maître. Les Autrichiens,
repoussés ainsi de front, mitraillés en flanc, furent obligés de
rétrograder jusqu'au Russbach. Même chose arriva à la colonne qui,
ayant débouché de Neusiedel sur Glinzendorf, trouva en face la droite
de Gudin, la gauche de Friant, et en flanc l'artillerie légère des
cuirassiers du général Arrighi. Elle fut obligée de se replier
également sur le Russbach. Cette première tentative allait être
renouvelée avec une plus grande énergie par le prince de Rosenberg,
lorsque l'archiduc Charles, pensant avec raison que sa gauche
commençait la bataille prématurément, lui ordonna de ralentir son
action, et de ne pas trop s'engager encore. Le prince de Rosenberg
reprit alors sa position sur les pentes de Neusiedel, en arrière du
Russbach.
[Note 40: Elle avait passé des ordres du général Demont aux ordres du
général Puthod.]
[Note en marge: Dispositions projetées par Napoléon pour l'attaque
des hauteurs de Neusiedel et de Wagram.]
En ce moment le bruit de la fusillade et de la canonnade était devenu
général sur ce front immense de trois lieues, le long duquel trois
cent mille hommes et onze cents pièces de canon étaient en présence.
Napoléon, qui voyait partout une sorte d'attaque simultanée de la
part de l'ennemi, sans projet clairement dessiné, jugea néanmoins
qu'il fallait, dans tous les cas, enlever les hauteurs de Neusiedel,
afin d'occuper le point vers lequel l'archiduc Charles et l'archiduc
Jean pouvaient se rejoindre. L'inspection des lieux indiquait
comment il fallait s'y prendre pour triompher de cette espèce de
camp retranché. Jusqu'à Neusiedel les hauteurs composant le plateau
de Wagram longeaient les bords du Russbach. À Neusiedel et à la
tour carrée, elles faisaient un détour en arrière, et s'éloignant
du Russbach, elles ne présentaient qu'une pente infiniment adoucie,
d'accès très-facile. Il suffisait donc de passer le Russbach un peu
plus à droite et loin du feu de l'ennemi, puis de se ployer pour
embrasser la ligne des hauteurs, et prendre en flanc la position des
Autrichiens. La cavalerie légère de Montbrun, les dragons de Grouchy
furent chargés de préparer rapidement les moyens de passage. Ensuite
les divisions Morand et Friant eurent ordre de franchir le Russbach,
de s'avancer en formant un angle droit avec les divisions Gudin et
Puthod, et pendant que celles-ci attaqueraient le plateau de front
de l'attaquer par côté et à revers. Une fois l'angle, dont la tour
carrée marquait le sommet, enlevé, Napoléon se promettait de faire
assaillir Baumersdorf par Oudinot, Wagram par l'armée d'Italie. Ces
divers points emportés, l'archiduc Jean pouvait paraître sur le champ
de bataille: il n'y viendrait que pour assister à un désastre.
[Note en marge: Tandis que Napoléon préparait l'attaque des hauteurs
de Wagram, on l'appelle au centre pour y porter secours.]
Ces dispositions étaient à peine arrêtées avec le maréchal Davout,
qu'une multitude d'aides de camp, dépêchés par Masséna et Bernadotte,
venaient annoncer à Napoléon un mauvais commencement de journée tant
à gauche qu'au centre, et réclamer à la fois sa présence et ses
secours.
[Note en marge: Retraite du maréchal Bernadotte en arrière
d'Aderklaa.]
De graves événements, mais très-réparables, s'étaient passés en
effet au centre et à gauche, comme on doit le deviner d'après
les dispositions qui ont été précédemment indiquées. Le maréchal
Bernadotte, qui avait été la veille obligé d'évacuer Wagram, et de
se retirer sur Aderklaa (voir la carte nº 49), se trouvait encore
le matin dans cette position, présentant une pointe au sein de la
ligne courbe que décrivaient les Autrichiens. Il voyait à sa droite
Bellegarde, obéissant aux instructions de l'archiduc Charles,
descendre des hauteurs de Wagram sur Aderklaa avec la partie la plus
considérable de son corps: il voyait à sa gauche la réserve des
cuirassiers et des grenadiers s'avancer sur Süssenbrunn. Il résolut
donc de se replier sur un petit plateau situé en arrière d'Aderklaa,
pour se rapprocher de l'armée d'Italie d'un côté, et du corps de
Masséna de l'autre. Il n'avait pas plutôt achevé ce mouvement, que
les avant-gardes de Bellegarde s'étaient jetées sur lui, et qu'un
combat acharné s'était engagé avec les Saxons, incapables de tenir
longtemps contre une telle attaque. Il avait donc été ramené fort en
arrière.
Au même instant les quatre faibles divisions de Masséna, présentant
tout au plus dix-huit mille hommes contre les soixante mille de
Klenau, de Kollowrath et de Liechtenstein, avaient été obligées de
rétrograder pour prendre sur notre gauche une position moins étendue.
Masséna, meurtri encore de la chute de cheval qu'il avait faite
quelques jours auparavant, assistait à la bataille, comme il l'avait
promis à Napoléon, et, tout enveloppé de compresses, commandait dans
une calèche ouverte.
[Note en marge: Brillante attaque de la division Carra Saint-Cyr sur
Aderklaa, suivie bientôt d'un mouvement rétrograde.]
Masséna jugeant que si on n'opposait pas une résistance énergique
sur le point que Bernadotte venait d'abandonner, on serait bientôt
refoulé, et que non-seulement la gauche serait compromise, mais
même le centre, se hâta de diriger la division Carra Saint-Cyr
sur Aderklaa. Cette division, composée de deux braves régiments,
y entra tête baissée. Malgré l'obstacle des murs de jardin et des
maisons, le 24e léger et le 4e de ligne, conduits avec une rare
vigueur, enlevèrent le village. Au lieu de s'y arrêter et de s'y
établir solidement, ces deux régiments, n'écoutant que leur ardeur,
débouchèrent au delà, et vinrent se placer à découvert, dans la
position où Bernadotte avec raison n'avait pas voulu rester, recevant
par leur droite et de front le feu de Bellegarde, à gauche le feu de
la réserve de grenadiers. Après une héroïque obstination, ils furent
contraints de céder au nombre, et de se replier sur Aderklaa, privés
de leurs deux colonels. Alors le général Molitor vint se serrer au
général Carra Saint-Cyr, pour le soutenir; mais Legrand et Boudet
restés seuls devant Klenau et Kollowrath, formant tout au plus 10
mille hommes contre 45 mille, furent contraints de se retirer sur la
gauche, et d'abandonner une grande étendue de terrain.
Tel était à neuf heures du matin l'état de choses qu'on vint annoncer
à Napoléon. Rassuré sur sa droite, où il laissait le maréchal Davout
bien instruit de ce qu'il avait à faire, il partit au galop, suivi
de son état-major, pour aller à une distance de près de deux lieues,
réparer l'accident dont les conséquences pouvaient compromettre
son centre. Il trouva Bernadotte fort agité, le rassura, et courut
ensuite à la calèche de Masséna, autour de laquelle pleuvaient
les boulets. Dans ce moment les grenadiers d'Aspre, excités par
la présence de l'archiduc Charles qui s'était mis à leur tête,
traversaient Aderklaa après l'avoir enlevé à la division Carra
Saint-Cyr, et s'avançaient victorieux. Le général Molitor se
déployant devant eux pour arrêter la trouée, avait été obligé de se
former un flanc avec sa droite repliée, pour n'être pas débordé.
[Note en marge: Dispositions concertées par Napoléon avec Masséna
pour réparer le dommage éprouvé au centre et à gauche.]
Napoléon peu troublé par ce spectacle, et comptant sur les vastes
ressources dont il disposait, s'entretint quelques instants avec
Masséna, et arrêta avec lui son plan de conduite. Déjà on pouvait
juger d'après la direction des feux que Boudet était ramené fort
en arrière, et que l'archiduc touchait par sa droite au Danube. Des
officiers même venaient dire que Boudet était refoulé jusque dans
Aspern, après avoir perdu toute son artillerie. On aurait pu avec des
troupes aussi fermes que celles d'Austerlitz, qui surtout n'auraient
pas eu le souvenir trop présent encore de la journée d'Essling, se
laisser déborder par sa gauche, pourvu qu'on tînt bon au centre, et
qu'on prît à droite une offensive victorieuse. Le maréchal Davout
devant bientôt enlever le plateau de Wagram, Aderklaa ne pouvant
manquer d'être reconquis, nous aurions eu tout avantage à trouver
la droite des Autrichiens entre nous et le Danube. Nous l'aurions
prise tout entière, et la maison d'Autriche aurait peut-être
succombé dans cette journée. Napoléon en eut la pensée, qu'il fit
connaître quelques jours après[41]. Mais avec des troupes jeunes,
préoccupées du souvenir d'Essling, c'était courir un gros risque.
La seule nouvelle que l'ennemi était aux ponts pouvait les troubler
profondément. Il repoussa donc une combinaison qui eût été féconde,
mais que les circonstances rendaient périlleuse, et ne songea qu'à
arrêter sur-le-champ le progrès des Autrichiens vers le centre et
vers la gauche, par une prompte disposition des troupes qu'il avait
en réserve.
[Note 41: Quelque temps après, Napoléon allant visiter les troupes
qui campaient aux environs de Brünn, et les faisant manoeuvrer sur le
champ de bataille d'Austerlitz, parlait de la qualité des troupes en
général, des armées qu'il avait commandées, des batailles qu'il avait
livrées, et revenant à la dernière, celle de Wagram, qu'il comparait
à celle d'Austerlitz, il dit qu'il avait bien songé à employer la
manoeuvre dont il est question ici, et qu'il l'aurait fait s'il avait
eu les troupes du camp de Boulogne; mais qu'avec des troupes dont une
partie était fort jeune et fort impressionnable, il n'avait pas osé
risquer une combinaison féconde, qui aurait exigé chez ses soldats un
sang-froid fort rare, celui de se laisser tourner sans être ébranlés.]
[Note en marge: Napoléon amène au centre l'artillerie de la garde, le
corps de Macdonald et la grosse cavalerie.]
C'est ici qu'il recueillit le prix de sa profonde prévoyance. Il
avait pour principe que c'était en concentrant sur un même point
l'action de certaines armes spéciales, qu'on parvenait à produire
de grands effets, et c'est pour ce motif qu'il avait voulu procurer
à la garde une immense réserve d'artillerie, et conserver sous la
main une réserve de quatorze régiments de cuirassiers. Il ordonna
donc qu'on fît avancer au galop toute l'artillerie de la garde, en y
ajoutant celle dont on pourrait disposer dans les corps. Précisément
le général de Wrède arrivait sur le terrain avec vingt-cinq pièces
d'une excellente artillerie, et demandait l'honneur de concourir à ce
mouvement décisif. Napoléon y consentit, et voulut qu'on amenât toute
cette artillerie au pas de course. Il fit mander en outre le général
Macdonald avec trois divisions de l'armée d'Italie, les fusiliers
et les grenadiers à cheval de la garde, et les six régiments de
cuirassiers du général Nansouty. Son projet était d'ébranler le
centre des Autrichiens avec cent bouches à feu, puis de le percer
avec les baïonnettes de Macdonald et les sabres de Nansouty. Il
décida en même temps que Masséna, avec les divisions Carra Saint-Cyr,
Molitor et Legrand, formées en colonnes serrées, ferait un à droite,
puis se dirigerait perpendiculairement vers le Danube au secours de
Boudet, exécutant ainsi une marche de flanc sous le feu des corps de
Kollowrath et de Klenau. Du reste les têtes de pont qu'il avait fait
construire partout le rassuraient suffisamment, et il recueillait
encore en cela le prix de sa prévoyance. Mais il ne voulait pas que
ses jeunes troupes pussent entendre le canon sur leurs derrières,
et avoir des inquiétudes sur les communications de l'armée avec le
Danube.
[Illustration: Bataille de Wagram.]
[Note en marge: Mouvement de flanc des divisions Carra Saint-Cyr,
Molitor et Legrand, pour se rapprocher du Danube.]
[Note en marge: Batterie du cent bouches à feu dirigée sur le centre
des Autrichiens.]
[Note en marge: Marche de Macdonald contre le centre de l'armée
autrichienne.]
À peine donnés, ces ordres sont obéis à l'instant même. Les divisions
Carra Saint-Cyr, Molitor et Legrand, sous la conduite de Masséna,
se forment en colonnes serrées par division, font demi-tour à
droite, puis défilent en une longue colonne pour se rapprocher du
Danube, recevant avec une impassibilité héroïque et en flanc, le feu
de Klenau et de Kollowrath. Les généraux Lasalle et Marulaz, les
couvrant pendant cette marche, chargent et repoussent la cavalerie
autrichienne. Tandis que ce mouvement s'exécute vers la gauche,
Napoléon, au centre, impatient d'être rejoint par Lauriston et
Macdonald, leur envoie officiers sur officiers pour les presser
de hâter le pas, et, monté sur un cheval persan d'une éclatante
blancheur, parcourt sous une grêle de boulets ce terrain abandonné
par Masséna. La canonnade en ce moment a acquis la fréquence de la
fusillade[42], et tout le monde frémit à l'idée de voir l'homme sur
qui reposent tant de destinées emporté par l'un de ces aveugles
projectiles qui traversent l'espace. Enfin arrivent au galop, et
en faisant trembler la terre, les soixante bouches à feu de la
garde, suivies de quarante bouches à feu françaises et bavaroises.
L'illustre Drouot, sur une indication de l'Empereur, se pose en
jalon, et les cent pièces de canon qu'il dirige viennent s'aligner
sur son épée. En un instant commence la plus affreuse canonnade
qui ait signalé nos longues guerres. La ligne autrichienne présente
de Wagram à Aderklaa, d'Aderklaa à Süssenbrunn (voir la carte nº
49), un angle ouvert, dont les deux côtés sont formés par Bellegarde
d'une part, par les grenadiers et les cuirassiers de l'autre. Les
cent bouches à feu de Lauriston tirant incessamment sur cette double
ligne, la criblent de boulets, et démontent bientôt l'artillerie
ennemie. Napoléon regarde à la lunette l'effet de cette batterie
formidable, et s'applaudit de la justesse de ses conceptions.
Mais il ne suffît pas de l'artillerie pour briser le centre de
l'armée autrichienne, il faut des baïonnettes, et il demande avec
un redoublement d'impatience celles de l'armée d'Italie, qui
accourent au pas accéléré. L'intrépide Macdonald, récemment tiré
de la disgrâce, marche à la tête de son corps, étonnant ceux qui
ne le connaissent point encore par son costume d'ancien général de
la République, et s'apprêtant à les étonner bien davantage par sa
manière de se comporter au feu. Il déploie sur une seule ligne une
partie de la division Broussier, et une brigade de la division Seras.
Il range en colonne serrée sur les ailes de cette ligne, à gauche
le reste de la division Broussier, à droite la division Lamarque,
et présente ainsi à l'ennemi un carré long, qu'il ferme avec les
vingt-quatre escadrons des cuirassiers Nansouty. Napoléon voulant lui
donner un appui, place sur ses derrières, sous le général Reille,
les fusiliers et les tirailleurs de la garde impériale, au nombre
de huit bataillons. Il y ajoute la cavalerie de la garde pour fondre
au moment opportun sur l'infanterie ennemie, puis il attend, les
yeux fixés sur ce grand spectacle, le succès des manoeuvres qu'il a
ordonnées.
[Note 42: Expression textuelle du maréchal Molitor.]
[Note en marge: Inaction de la cavalerie française dans la journée de
Wagram.]
Macdonald, dépassant bientôt la ligne de notre artillerie pour
joindre les Autrichiens, s'avance sous une pluie de feu, laissant
à chaque pas le terrain couvert de ses morts et de ses blessés,
serrant ses rangs sans s'ébranler, et communiquant à ses soldats la
fière attitude qu'il conserve lui-même.--Quel brave homme! s'écrie
plusieurs fois Napoléon en le voyant marcher ainsi sous la mitraille
et les boulets.--Tout à coup le prince Jean de Liechtenstein
s'ébranle avec sa grosse cavalerie, pour essayer un effort contre
cette infanterie qui s'avance si résolûment sur le centre de l'armée
autrichienne. Macdonald arrête alors son carré long, ordonne aux
deux colonnes qui en formaient les côtés de faire front, et oppose
ainsi à l'ennemi trois lignes de feu. Le sol retentit sous le
galop des cuirassiers autrichiens, mais ils sont accueillis par de
telles décharges de mousqueterie qu'ils sont forcés de s'arrêter,
et de rétrograder sur leur infanterie que leur fuite jette dans
un véritable désordre. Le moment de charger est venu pour notre
cavalerie, qui peut, en profitant de cet instant de confusion,
recueillir des milliers de prisonniers. Macdonald en donne l'ordre
à Nansouty; mais ce général, obligé d'amener sa troupe sur le front
du carré dont elle occupait la dernière face, perd malgré lui
un temps précieux. Lorsqu'il est prêt à s'élancer, le désordre
de l'infanterie autrichienne est en partie réparé. Toutefois il
charge et enfonce plusieurs carrés. Macdonald, dans son impatience,
s'adresse à la cavalerie de la garde qui était près de lui, et que
commandait le général Walther. Mais celui-ci ne doit recevoir d'ordre
que du maréchal Bessières, et ce maréchal vient d'être renversé par
un boulet. Macdonald se dépite en voyant ainsi lui échapper le fruit
de la victoire: cependant, s'il n'a pas beaucoup de prisonniers, il
a du moins fait rétrograder l'armée autrichienne, et rendu vaine
l'entreprise tentée sur le centre et la gauche de notre ligne.
L'archiduc, désespérant de nous refouler vers le Danube, commence à
se décourager, et se dédommage en prodiguant sa vie au milieu du feu.
Ses troupes évacuent peu à peu Aderklaa d'un côté, Süssenbrunn de
l'autre.
[Note en marge: Le mouvement offensif des Autrichiens définitivement
arrêté.]
En ce moment le grave danger qui menaçait l'armée est conjuré.
Masséna, se dirigeant en colonne sur le Danube, et recevant le feu
de l'ennemi en flanc, est arrivé près du fleuve, vers Aspern, a fait
front à droite, et précédé de sa cavalerie a repris l'offensive
contre Kollowrath et Klenau. Boudet s'est remis en ligne, et tous,
marchant en avant, ramènent les Autrichiens sur Breitenlée et sur
Hirschstatten. En tête de leur infanterie, Lasalle et Marulaz
exécutent des charges brillantes; mais Lasalle, atteint d'une balle,
termine sa glorieuse carrière en voyant fuir l'ennemi.
Ainsi le centre de l'archiduc, ébranlé par cent bouches à feu,
arrêté par Macdonald, bat en retraite. Sa droite suit ce mouvement
rétrograde. Si le maréchal Davout, comme il en a reçu l'ordre,
enlève à la gauche des Autrichiens la position de Neusiedel, c'en
est fait d'eux. Cette position enlevée, la ligne des hauteurs de
Neusiedel à Wagram ne peut plus tenir, et l'archiduc Charles, privé
de ce dernier appui, va être coupé de la route de Hongrie, séparé de
l'archiduc Jean, et rejeté en Bohême. Aussi Napoléon, rassuré sur son
centre et sa gauche, a-t-il l'oeil toujours tourné sur sa droite,
vers la tour carrée qui domine le village de Neusiedel. Il n'attend
que le progrès des feux de ce côté pour lancer le corps d'Oudinot
sur Wagram. Il lui reste, dans le cas où surviendrait l'archiduc
Jean, une moitié de l'armée d'Italie, le corps de Marmont, la vieille
garde, les Bavarois. Il a donc, quoi qu'il arrive, des ressources
pour parer à toutes les chances de cette journée.
[Note en marge: Davout attaque les hauteurs de Neusiedel, les enlève,
et décide ainsi du sort de la bataille.]