heures du matin, un spectacle des plus imposants se présenta aux
yeux surpris des deux armées. L'orage était dissipé. Le soleil se
levant radieux faisait reluire des milliers de baïonnettes et de
casques. À droite le général Oudinot s'élevait dans la plaine,
tandis que son arrière-garde foudroyait le château de Sachsengang.
(Voir les cartes n{os} 48 et 49.) À gauche Masséna s'appuyait à
la ville d'Enzersdorf, qui brûlait encore sans pouvoir rendre les
feux dont elle était criblée, car son artillerie avait été éteinte
en quelques instants. Entre ces deux corps, celui de Davout, passé
tout entier, remplissait l'intervalle. Une partie de l'artillerie
et de la cavalerie avait défilé sur le pont de pontons; le reste se
pressait sur le pont de radeaux. La garde impériale suivait, pour
passer à son tour. Soixante-dix mille hommes étaient déjà en bataille
sur la rive ennemie, capables à eux seuls de tenir tête aux forces
de l'archiduc Charles. Bernadotte, avec les Saxons, s'apprêtait à
défiler après la garde impériale. Les armées d'Italie et de Dalmatie,
la division bavaroise, transportées pendant la nuit dans la Lobau,
s'avançaient de leur côté. Tout marchait avec un ensemble merveilleux
et irrésistible. Les soldats à qui on avait défendu d'allumer des
feux pendant la nuit, pour ne pas offrir un but aux projectiles de
l'ennemi, et qui étaient tout mouillés par la pluie, se réchauffaient
aux premières ardeurs d'un soleil de juillet. Quelques-uns sortaient
des rangs pour embrasser des parents, des amis, qu'ils n'avaient pas
vus depuis des années, car des corps venus, les uns du fond de la
Dalmatie, les autres des confins de la Pologne et de l'Espagne, se
rencontraient sur ce nouveau champ de bataille, après s'être séparés
à Austerlitz, pour se rendre aux extrémités opposées du continent.
Des Bavarois, des Badois, des Saxons, des Polonais, des Portugais,
des Italiens, mêlés à des Français, se trouvaient à ce rendez-vous
des nations, prêts à se battre pour une politique qui leur était
étrangère. La joie de nos soldats éclatait de toutes parts, bien que
le soir même un grand nombre d'entre eux ne dussent plus exister. Le
soleil, la confiance dans la victoire, l'amour du succès, l'espoir de
récompenses éclatantes les animaient. Ils étaient enchantés surtout
de voir le Danube vaincu, et ils admiraient les ressources du génie
qui les avait transportés si vite, et en masse si imposante, d'une
rive à l'autre de ce grand fleuve. Apercevant Napoléon qui courait à
cheval sur le front des lignes, ils mettaient leurs schakos au bout
de leurs baïonnettes, et le saluaient des cris de vive l'Empereur[37]!
[Note 37: Je ne donne point ici des détails de fantaisie, qui m'ont
toujours semblé indignes de l'histoire. Je puise ceux-ci dans une
foule de mémoires contemporains, publiés ou inédits, ceux notamment
des maréchaux Macdonald, Marmont, Davout, etc.]
[Note en marge: Prise de la petite ville d'Enzersdorf et du château
de Sachsengang.]
D'après l'ordre de Napoléon, on dut s'emparer à gauche de la ville
d'Enzersdorf, à droite du château de Sachsengang, afin de ne pas
laisser d'ennemis sur ses derrières, en se déployant dans la plaine.
Quelques ouvrages de campagne d'un très-faible relief couvraient
les portes de cette petite ville, à moitié réduite en cendres. Un
bataillon autrichien la défendait, mais il avait presque épuisé ses
munitions, et il allait être remplacé par un autre, lorsque Masséna
ordonna l'attaque. Ses deux aides de camp, Sainte-Croix et Pelet,
assaillirent l'une des portes d'Enzersdorf avec le 46e, tandis que
Lasalle, enveloppant la ville avec sa cavalerie légère, empêcha
qu'on ne lui portât secours. L'infanterie enleva à la baïonnette
les ouvrages élevés aux portes, entra dans les rues en flammes, et
prit du bataillon ennemi tout ce qui ne fut pas tué. Les hommes
qui essayèrent de sortir furent sabrés par la cavalerie du général
Lasalle.
[Note en marge: L'archiduc Charles replie ses avant-gardes sur le
corps de bataille.]
De son côté, le général Oudinot, après avoir canonné le château de
Sachsengang, le fit sommer. Le commandant de ce château se voyant
comme noyé au milieu de cent cinquante mille hommes, se rendit sans
résistance. Dès lors, l'armée n'avait plus rien sur ses ailes qui dût
l'inquiéter ou la gêner. Elle pouvait se déployer dans la plaine,
vis-à-vis de l'archiduc Charles, et lui offrir la bataille au pied
des hauteurs de Wagram. Ce prince voyait en ce moment toutes ses
prévisions cruellement trompées. Croyant que les Français passeraient
comme la première fois à la gauche de l'île, il n'avait placé à la
droite que Nordmann, sans l'appui d'aucun ouvrage, et avait rangé le
corps de Klenau tout entier derrière les retranchements d'Essling et
d'Aspern, devant lesquels nous ne devions pas déboucher. Après une
telle méprise il ne restait à ses avant-gardes d'autre ressource que
celle de se retirer, car si elles s'obstinaient Klenau allait être
pris à revers dans les redoutes d'Essling et d'Aspern. Au surplus
l'archiduc généralissime, ne jugeant pas encore la situation aussi
grave qu'elle l'était véritablement, crut que le passage n'était
effectué qu'en partie, que l'armée française emploierait au moins
vingt-quatre heures pour franchir le fleuve et se déployer, et qu'il
aurait le temps de l'assaillir avant qu'elle fût en mesure de se
défendre. Placé sur une hauteur, à côté de son frère l'empereur, qui
lui demandait compte des événements, il lui dit qu'à la vérité les
Français avaient forcé le Danube, mais qu'il les laissait passer pour
les jeter dans le fleuve.--Soit, répondit l'empereur avec finesse,
mais n'en laissez pas passer un trop grand nombre[38].--L'archiduc
Charles, qui n'avait plus le choix, fit ordonner à Klenau de ne pas
se compromettre, et de se replier avec ordre sur le gros de l'armée.
[Note 38: Ce mot remarquable est resté traditionnel parmi les
militaires du temps.]
[Note en marge: Journée du 5 juillet.]
[Note en marge: Dernières précautions de Napoléon pour assurer ses
derrières avant de se déployer dans la plaine de Wagram.]
Napoléon, ayant les trois quarts de son armée au delà du fleuve,
ne songea plus qu'à gagner du terrain afin de pouvoir se mettre en
bataille. Marchant toujours avec une extrême prudence, il ordonna
diverses précautions avant de s'avancer davantage. Quoiqu'il eût
assez de ponts pour transporter ses troupes d'une rive à l'autre, il
voulait recevoir son matériel plus vite, et surtout en cas de malheur
avoir de nombreux moyens de retraite. En conséquence, il fit jeter
encore trois ponts, qui, ajoutés aux quatre qu'on avait établis dans
la nuit, faisaient sept. Tous les matériaux étant prêts, il allait
être obéi en quelques heures. Il prescrivit en outre d'élever un
nombre égal de têtes de pont, les unes en fascines, les autres en
sacs à terre préparés à l'avance, afin que l'armée en s'éloignant ne
pût pas être privée de ses communications par une brusque invasion
sur ses derrières. Enfin il confia à un excellent officier, déjà fort
connu, et très-propre à la guerre défensive, au général Reynier, la
garde de l'île de Lobau. Il lui laissa sept bataillons, dont deux
devaient garder les grands ponts, un le pont du confluent, un les
ponts du petit bras, trois former une réserve au centre de l'île de
Lobau. Ordre était donné de ne laisser passer personne de l'autre
côté du fleuve, si ce n'est les blessés.
[Note en marge: Ordre dans lequel l'armée s'avance dans la plaine de
Wagram.]
Ces précautions prises, Napoléon commença à se déployer dans la
plaine, sa gauche immobile près d'Enzersdorf et du Danube, sa
droite en marche pour s'approcher des hauteurs de Wagram, opérant
par conséquent un mouvement de conversion. Il était formé sur deux
lignes: en première ligne on voyait Masséna à gauche, Oudinot au
centre, Davout à droite; en seconde ligne on voyait Bernadotte à
gauche, Marmont et de Wrède au centre, l'armée d'Italie à droite.
La garde et les cuirassiers présentaient en arrière une superbe
réserve. L'artillerie s'avançait sur le front des corps, entremêlée
de quelques détachements de cavalerie. Le gros de la cavalerie,
hussards, chasseurs et dragons, était répandu sur les ailes. Napoléon
était au centre, calme, mais naturellement un peu enivré de sa
puissance, comptant sur une victoire certaine et décisive.
On continua de gagner du terrain, en pivotant toujours sur sa gauche,
les corps qui étaient en première ligne s'écartant les uns des autres
pour faire place successivement à ceux qui étaient en seconde, et
l'armée entière se déployant ainsi en éventail devant l'ennemi qui
se repliait sur les hauteurs de Wagram. Notre artillerie tirait
en marchant; notre cavalerie chargeait la cavalerie autrichienne
quand elle pouvait l'atteindre, ou enlevait les arrière-gardes
d'infanterie quand il en restait à sa portée. Le corps de Davout
trouvant sur son chemin le village de Rutzendorf, contre lequel on
ne pouvait se servir de la cavalerie, le fit attaquer et emporter
par de l'infanterie. (Voir les cartes n{os} 48 et 49.) On y
recueillit quelques centaines d'hommes. La division française Dupas,
marchant avec les Saxons de Bernadotte, enleva de même le village
de Raschdorf. Sur ce point la cavalerie autrichienne, ayant voulu
soutenir son infanterie, fut vivement repoussée par les cuirassiers
saxons, qui, sous l'aide de camp Gérard (depuis maréchal), se
comportèrent vaillamment. Masséna, remontant avec lenteur les bords
du Danube, rencontra dans son mouvement Essling, puis Aspern, les
prit à revers, et y entra sans résistance. Le sixième corps de Klenau
se retira par Leopoldau sur Stamersdorf et Gerarsdorf. Ainsi l'audace
de notre débouché sur la droite avait fait tomber toutes les défenses
de l'ennemi sur la gauche, et il ne lui restait d'autre ressource que
de nous disputer la plaine du Marchfeld en nous livrant le lendemain
une bataille sanglante. Le 5 à six heures du soir, nous bordions dans
toute son étendue la ligne des hauteurs de Wagram, après avoir perdu
pour exécuter cette opération magnifique quelques centaines au plus
de nos soldats, mis hors de combat près de deux mille Autrichiens, et
fait à Sachsengang, à Enzersdorf, à Raschdorf, à Rutzendorf, environ
trois mille prisonniers[39].
[Note 39: Les bulletins de cette journée parlent de prisonniers
bien plus nombreux, mais ce sont là évidemment des exagérations
calculées.]
[Note en marge: Description de la position de Wagram, sur laquelle
étaient établis les Autrichiens.]
L'armée française, qui s'était déployée en marchant, ne formait
plus qu'une longue ligne d'environ trois lieues, parallèle à
celle des Autrichiens, laquelle était presque droite de Neusiedel
à Wagram, mais courbe au centre vers Aderklaa, et se continuait
demi-circulairement par Gerarsdorf et Stamersdorf jusqu'au bord du
Danube. (Voir la carte nº 49.) De Neusiedel, village dominé par une
tour carrée, à Wagram, s'étendaient en pente douce les hauteurs
sur lesquelles était campée l'aile gauche de l'armée autrichienne,
au nombre de 75 mille hommes environ, et sous la protection d'un
ruisseau bourbeux, celui du Russbach. C'est là qu'avec le secours
de l'art on aurait pu, comme nous l'avons déjà dit, élever des
retranchements invincibles, mais on n'y voyait heureusement que les
baraques du camp. À Neusiedel, c'est-à-dire à l'extrême gauche des
Autrichiens, se trouvait le prince de Rosenberg avec l'avant-garde
de Nordmann et une nombreuse cavalerie: moins à gauche, vers
Baumersdorf, était établi le corps de Hohenzollern, et en approchant
du centre, à Wagram, le corps de Bellegarde avec le quartier général
de l'archiduc Charles. C'est vers ce point que la ligne de bataille
commençait à se recourber pour joindre le Danube, et que cessait
l'utile protection du Russbach. Les Autrichiens avaient à leur
centre même la réserve de grenadiers et de cuirassiers, s'étendant
en demi-cercle de Wagram à Gerarsdorf. Ils avaient à leur droite
le troisième corps sous le général Kollowrath, le sixième sous le
général Klenau, lequel venait de se retirer d'Essling et d'Aspern,
enfin le cinquième sous le prince de Reuss, entre Gerarsdorf,
Stamersdorf et le Danube.
La ligne française suivait exactement les contours de la ligne
ennemie. Devant l'aile gauche des Autrichiens nous avions notre
aile droite, c'est-à-dire Davout établi au village de Glinzendorf,
faisant face au corps de Rosenberg, et Oudinot établi au village
de Grosshofen, faisant face au corps de Hohenzollern. Au centre se
trouvait l'armée d'Italie opposée au corps de Bellegarde. En tournant
à gauche, vis-à-vis de Wagram, on voyait au village d'Aderklaa,
Bernadotte avec les Saxons chargé de tenir tête à la double réserve
des grenadiers et des cuirassiers, enfin tout à fait à gauche, de
Süssenbrunn à Kagran, les quatre divisions de Masséna destinées à
contenir les corps de Kollowrath, de Klenau et de Reuss. Au centre,
en arrière de l'armée d'Italie et des Saxons, Napoléon avait gardé
en réserve le corps de Marmont, la garde impériale, les Bavarois et
les cuirassiers. Ainsi sur cette vaste ligne de bataille, droite,
comme nous venons de le dire, de Neusiedel à Wagram, courbe de
Wagram à Stamersdorf, les Autrichiens avaient leur plus grande force
sur leurs ailes, et leur moindre au centre, puisque la réserve de
grenadiers et de cuirassiers formait seule la liaison des deux masses
principales. Nous possédions au contraire une force suffisante à
notre aile droite de Glinzendorf à Grosshofen, où étaient Davout
et Oudinot, une très-modique à notre aile gauche de Süssenbrunn à
Kagran, où était Masséna seul, mais une considérable au centre entre
Grosshofen et Aderklaa, puisqu'en cet endroit, outre l'armée d'Italie
et les Saxons, il y avait l'armée de Dalmatie, la garde impériale,
les Bavarois, toute la grosse cavalerie. Cette disposition était
assurément la meilleure, celle qui permettait de pourvoir le plus
vite aux chances diverses de la bataille, en se jetant rapidement ou
à droite ou à gauche suivant le besoin, celle aussi qui permettait de
frapper l'armée autrichienne à son endroit faible, c'est-à-dire au
milieu de la ligne. En effet, ici comme à Essling, l'archiduc Charles
voulant envelopper l'armée française pour l'empêcher de déboucher,
s'était affaibli au centre, et donnait prise sur ce point à la
puissante épée de son adversaire.
[Note en marge: Dans l'espérance d'en finir le soir même du 5,
Napoléon ordonne sur le centre des Autrichiens une attaque qui ne
réussit pas.]
Cet état de choses, qui ne pouvait échapper à un oeil aussi exercé
que celui de Napoléon, lui inspira la tentation d'en finir le
soir même par un acte décisif, qui l'aurait dispensé de verser le
lendemain des torrents de sang. Tous les rapports indiquaient que
l'ennemi ne tenait nulle part, et se retirait avec une étrange
facilité. L'archiduc Charles en effet, surpris par la soudaine
apparition de l'armée française, n'avait pas fait de dispositions
d'attaque, et remettant la bataille au lendemain, n'avait donné à
ses avant-gardes que l'instruction de se replier. Napoléon espéra
donc, sur le rapport trop légèrement accueilli de quelques officiers,
qu'en exécutant à la chute du jour une attaque brusque sur le plateau
de Wagram, on enlèverait le centre de l'ennemi avant qu'il eût
suffisamment pourvu à sa défense, et que l'armée autrichienne, coupée
en deux, se retirerait d'elle-même, ce qui réduirait la fin de la
campagne à la poursuite active et destructive des deux fractions de
cette armée. Ici se faisait sentir l'inconvénient d'agir avec des
masses d'hommes énormes, et sur des espaces immenses. Le général en
chef ne pouvant plus ni tout voir, ni tout diriger en personne, était
réduit à s'en fier à des lieutenants qui observaient médiocrement, et
qui souvent même, comme on va en juger, agissaient sans ensemble.
[Note en marge: Surprise qui amène une déroute parmi les corps
chargés d'attaquer Wagram.]
Napoléon ordonna donc, avec une imprudence qui ne répondait pas
à l'admirable prévoyance déployée dans ces journées, d'enlever
le plateau de Wagram, contre lequel pouvaient agir Oudinot en
attaquant Baumersdorf, l'armée d'Italie en passant le Russbach entre
Baumersdorf et Wagram, Bernadotte en se jetant par Aderklaa sur
Wagram même. En effet, d'après l'ordre qu'ils en reçurent, Bernadotte
avec les Saxons et la division Dupas, Macdonald et Grenier avec deux
divisions de l'armée d'Italie, Oudinot avec son corps tout entier,
s'avancèrent à la nuit tombante sur la position des Autrichiens.
(Voir les cartes n{os} 48 et 49.) Oudinot marcha sur Baumersdorf,
le canonna, y mit le feu avec des obus, et s'efforça de l'enlever
aux avant-gardes de Hohenzollern, qui avaient dans le Russbach un
puissant moyen de résistance. Au côté opposé, Bernadotte avec les
Saxons se précipita sur Wagram, que défendait un détachement de
Bellegarde, en devint presque le maître, mais pas assez complétement
pour se porter au delà. Pendant qu'Oudinot et Bernadotte luttaient
ainsi aux deux extrémités de cette attaque pour s'emparer des deux
points d'appui de l'ennemi, au milieu Dupas et Macdonald avaient
abordé le Russbach pour le franchir. Ce ruisseau peu large, mais
profond, offrait un assez grand obstacle à vaincre. Dupas avec le 5e
léger et le 19e de ligne, s'y jeta au cri de: Vive l'Empereur! Dans
leur empressement quelques soldats, qui avaient rencontré la partie
de l'eau la plus profonde, se noyèrent. Les autres triomphèrent
de l'obstacle, se rallièrent après l'avoir surmonté, et gravirent
les pentes du plateau sous les balles et la mitraille. Les corps
autrichiens à cette brusque attaque s'étaient formés en arrière des
baraques du camp, et en carré. Des tirailleurs blottis derrière cet
abri s'en servaient pour faire un feu très-vif. Les deux braves
régiments français de Dupas débusquèrent les tirailleurs ennemis,
dont ils prirent environ trois cents, dépassèrent la ligne des
baraques, et se précipitèrent sur les carrés. Le 5e léger, qui était
en tête, enfonça l'un de ces carrés, lui prit son drapeau, et le fit
prisonnier. Le 19e appuya cette action vigoureuse. Deux bataillons
saxons attachés à Dupas, les grenadiers de Rudlof et de Melsch la
secondèrent également. Déjà la ligne autrichienne était près d'être
coupée, quand on reçut par derrière un feu qui causa une extrême
surprise, et beaucoup d'inquiétude. Les deux colonnes de l'armée
d'Italie, l'une commandée par Macdonald, l'autre par Grenier, après
s'être élancées dans le Russbach et l'avoir franchi, montaient sur le
plateau l'arme au bras, et allaient joindre Dupas, lorsque apercevant
les Saxons de celui-ci, et les prenant pour ennemis, elles firent
feu sur eux. Cette attaque inattendue sur leurs derrières ébranla
les Saxons. Ils se replièrent en tirant sur les troupes de Macdonald
et de Grenier. Celles-ci se croyant chargées de front, et essuyant
en même temps du côté de Baumersdorf, que le corps de Hohenzollern
n'avait pas quitté, une attaque de flanc, éprouvèrent un trouble, que
la nuit convertit bientôt en panique. Elles se précipitèrent vers
le bas du plateau, suivies par les Saxons épouvantés, et se mirent
à fuir dans un incroyable désordre. Dupas resté seul en pointe avec
ses deux régiments français, assailli de tous côtés par le corps
de Bellegarde que l'archiduc Charles avait rallié lui-même, fut
obligé de céder le terrain, et d'évacuer le plateau sous des charges
réitérées d'infanterie et de cavalerie. Oudinot interrompit l'attaque
de Baumersdorf; Bernadotte abandonna Wagram, qu'il avait presque
conquis, pour se rapprocher d'Aderklaa.
Cette échauffourée coûta à la division Dupas un millier d'hommes, la
dispersion de ses deux bataillons saxons, qui s'étaient rendus aux
Autrichiens avec trop d'empressement, et quelques mille hommes égarés
à l'armée d'Italie. Heureusement que la cavalerie, lancée dans toutes
les directions, eut bientôt ramené à leurs corps les soldats isolés.
Notre armée, toujours aussi brave, était cependant moins expérimentée
que celle d'Austerlitz ou de Friedland, et trop nombreuse, mêlée
d'éléments trop divers, pour être ferme, solide, manoeuvrière autant
qu'autrefois. Du reste, c'était là un échec de peu de conséquence
entre le merveilleux passage qui venait de s'accomplir, et
l'éclatante victoire qu'on était fondé à espérer pour le lendemain.
[Note en marge: Nuit du 5 au 6 juillet.]
Napoléon prescrivit à tous ses corps de bivouaquer dans les positions
prises à la fin de la journée, son centre étant toujours d'une
grande force, et capable de porter secours à celle de ses ailes qui
en aurait besoin. Il n'y avait aucun bois dans la plaine, et on
ne pouvait faire de feu, ce qui était une pénible privation, car,
quoiqu'on fût en juillet, la nuit était froide. Chacun coucha dans
son manteau. Les soldats se nourrirent de biscuit et d'eau-de-vie.
Napoléon n'eut que le feu de quelques bottes de paille pour se
chauffer à son bivouac. Il employa plusieurs heures à conférer avec
ses maréchaux pour leur faire bien connaître ses intentions. Il les
renvoya avant le jour, excepté Davout, qu'il garda jusqu'à l'aurore.
C'était la troisième nuit qu'il passait debout ou à cheval.
[Note en marge: Plan de bataille de l'archiduc Charles pour le
lendemain 6 juillet.]
Pendant ce temps l'archiduc Charles avait enfin arrêté de sérieuses
dispositions de bataille, car il fallait dès le lendemain culbuter
l'armée française dans le Danube, ou rendre son épée au vainqueur de
Marengo et d'Austerlitz. Le généralissime autrichien avait toujours
eu la pensée, inspirée par l'étude très-ancienne de ce champ de
bataille, d'opposer au mouvement offensif des Français sa gauche
campée sur les hauteurs de Neusiedel à Wagram, puis, tandis que les
Français seraient occupés devant cette espèce de camp retranché,
de prendre à son tour l'offensive contre eux avec sa droite ployée
en avant, de se jeter ainsi dans leur flanc, de les séparer du
Danube, et une fois qu'il les aurait réduits à la défensive, de faire
descendre des hauteurs de Wagram sa gauche elle-même, afin de les
pousser dans le fleuve avec toutes ses forces réunies. Il espérait
en outre que pendant que sa gauche défendrait les bords du Russbach,
que sa droite attaquerait les Français en flanc, l'archiduc Jean,
remontant de Presbourg, viendrait les assaillir par derrière, et
qu'ils ne tiendraient point contre un tel concours d'efforts. Tout
cela eût été possible, probable même, si, manoeuvrant comme Napoléon,
l'archiduc eût amené sur le champ de bataille 30 ou 40 mille hommes
de plus qu'il aurait pu y avoir; s'il eût averti en temps utile son
frère l'archiduc Jean; si, enfin, profitant de cette circonstance
que le champ de bataille était connu d'avance, il eût accumulé entre
Neusiedel et Wagram des travaux qui auraient rendu ce camp retranché
inexpugnable. Alors une attaque de flanc sur les Français, déjà
épuisés par une tentative infructueuse, aurait produit des résultats
infaillibles. Mais l'archiduc Charles n'avait rien fait de tout cela,
comme on l'a vu; il s'était borné à élever sur le terrain qu'il
fallait défendre des baraques pour ses troupes, et il n'avait expédié
à son frère l'archiduc Jean l'ordre de le joindre que la veille
au soir, c'est-à-dire le 4. L'obstacle que ces baraques avaient
présenté dans l'échauffourée de la nuit, et qu'elles présentèrent
le lendemain, suffit pour prouver ce qui aurait pu arriver, si des
ouvrages considérables avaient été ajoutés à la configuration des
lieux.
Quoi qu'il en soit, dans l'une des maisons à moitié incendiées
du village de Wagram, évacué par Bernadotte, l'archiduc Charles
dicta ses ordres. Il prescrivit à sa gauche de n'entrer en action
que lorsque sa droite, mise en mouvement dès la nuit même, aurait
abordé les Français, et commencé à les ébranler par l'attaque de
flanc dont elle était chargée. Cette aile, composée des corps de
Klenau et de Kollowrath, devait se mettre en marche tout de suite,
c'est-à-dire à une ou deux heures du matin, se précipiter sur notre
gauche, qui n'était composée que du corps de Masséna, la repousser
de Kagran sur Aspern, de Süssenbrunn sur Breitenlée. Immédiatement
après, les réserves de grenadiers et de cuirassiers, formant entre
Gerarsdorf et Wagram la liaison de la droite avec le centre, devaient
s'avancer sur Aderklaa, et s'y joindre avec une partie du corps de
Bellegarde, descendu à cet effet du plateau de Wagram. Ce mouvement
une fois prononcé, la gauche, composée des corps de Hohenzollern et
de Rosenberg, avait ordre de descendre à son tour sur Baumersdorf
et sur Neusiedel, de franchir le Russbach, d'enlever les villages
de Grosshofen et de Glinzendorf, qu'occupait le maréchal Davout, et
de compléter ainsi cette double manoeuvre de flanc et de front, qui
d'après le généralissime devait amener le refoulement des Français
dans le Danube.
Dans ce plan, on ne sait pourquoi le corps du prince de Reuss, qui
était contre le Danube même, plus près de ce fleuve que le corps
de Klenau, et qui terminait près de Stamersdorf l'aile droite des
Autrichiens, n'avait pas ordre de concourir aux opérations de cette
aile, et de rendre ainsi plus irrésistible l'attaque qu'elle était
chargée d'exécuter. Le besoin d'observer le débouché de Vienne
n'était pas assez grand pour paralyser un corps tout entier, car il
était évident par le passage des Français à travers l'île de Lobau
qu'ils n'en méditaient pas un autre ailleurs. Enfin il aurait fallu
que les ordres fussent calculés sous le rapport de la distance et
du temps, de manière à faire agir chaque corps au moment opportun,
et que la gauche, par exemple, qui à cause de sa proximité allait
recevoir les ordres du généralissime bien avant la droite, ne se mît
en mouvement que lorsque celle-ci aurait produit parmi les Français
l'ébranlement de flanc qui permettrait de les attaquer de front avec
succès. Mais il n'y a que les esprits nets qui, en toutes choses,
guerre, administration ou gouvernement, sachent se faire comprendre
et obéir.
[Note en marge: Défaut de précision dans les ordres de l'archiduc
Charles, qui amène un malentendu dans leur exécution.]