La confiance que Napoléon a mise dans le maréchal Davout, est ici,

comme toujours, pleinement justifiée. Les généraux Montbrun et

Grouchy, l'un avec la cavalerie légère, l'autre avec les dragons

d'Italie, ont préparé le passage du Russbach sur notre extrême

droite, soit pour eux, soit pour l'infanterie. Les divisions Morand

et Friant franchissent ce ruisseau à la suite de la cavalerie, et,

ployées par un mouvement de conversion sur le flanc de la position

de Neusiedel, forment un angle droit avec Gudin et Puthod, qui sont

restés devant le Russbach, de Neusiedel à Baumersdorf. Le moment

d'attaquer étant venu, ces braves troupes, dignes de leur chef,

gravissent le revers de la position de Neusiedel avec une rare

intrépidité. Morand, placé à l'extrême droite, s'avance le premier,

parce que la pente plus douce de son côté offre un abord plus facile.

Friant, placé entre Morand et Neusiedel, où il forme le sommet de

l'angle, attend que Morand ait gagné du terrain sur l'extrémité de

la ligne ennemie, pour attaquer la hauteur à son tour. Il se borne

quant à présent à un violent feu d'artillerie, qu'il soutient avec

soixante pièces détachées de plusieurs divisions. Morand, secondé à

gauche par cette canonnade, à droite par les charges de cavalerie

de Montbrun, gravit froidement le terrain qui s'élève devant lui.

Rosenberg, pour faire face à cette attaque de flanc, replie sa

ligne en arrière. La mousqueterie de toute cette partie de la ligne

autrichienne n'arrête point Morand. Il continue à monter sous un feu

plongeant, et puis aborde l'ennemi en colonne d'attaque. Le prince

de Rosenberg dirige alors un effort sur la gauche de Morand, formée

par le 17e régiment de ligne, et l'oblige un instant à céder. À cette

vue Friant envoie au secours du 17e la brigade Gilly, composée du 15e

léger et du 33e de ligne, lesquels s'élancent à la baïonnette sur la

hauteur, et refoulent les troupes de Rosenberg. Les divisions Puthod

et Gudin, restées en face du Russbach, entrent à leur tour en action

sous la conduite du maréchal Davout. Puthod se jette dans Neusiedel

avec ses quatrièmes bataillons, pénètre dans les rues de ce village,

et les dispute aux troupes autrichiennes, qu'il contraint après

de grands efforts à se retirer sur la hauteur en arrière. Au même

instant, Gudin, qui a franchi le Russbach, escalade audacieusement

sous un feu meurtrier le plateau de Neusiedel, tandis que Friant a

déjà gagné du terrain sur les derrières de Rosenberg. La tour carrée

est en ce moment dépassée par le double mouvement de Friant et de

Gudin. Tout n'est pas fini cependant. Jusqu'ici on n'a eu à combattre

que Rosenberg favorisé par la position. Mais Hohenzollern, demeuré

immobile au-dessus de Baumersdorf en face d'Oudinot qui n'agit pas

encore, porte une moitié de ses troupes vers la tour carrée, et les

dirige sur la droite de Gudin pour la précipiter dans le Russbach.

Vainement à travers les baraques du camp essaye-t-on de faire

défiler les cuirassiers d'Arrighi, pour les lancer sur la hauteur

qui se termine en plateau. Ces cuirassiers, assaillis par un feu

des plus vifs à travers les routes étroites du camp, ne peuvent pas

charger avec avantage, et sont ramenés en désordre. Le 85e de ligne

de la division Gudin accueilli par la plus violente fusillade est

presque arrêté dans son mouvement. Les autres régiments de Gudin se

hâtent de venir à son secours. La division tout entière lutte avec

Hohenzollern, qui est peu à peu repoussé, tandis que Friant et Morand

gagnent du terrain sur le derrière du plateau, en poursuivant les

troupes de Rosenberg l'épée dans les reins.

[Note en marge: Napoléon fait enlever par Oudinot les hauteurs de

Wagram.]

Pendant que le maréchal Davout accomplit ainsi sa tâche, Napoléon

voyant ses feux dépasser la tour carrée, ne doute plus du succès

de la journée. La bataille est gagnée! s'écrie-t-il, et il en fait

porter la nouvelle au maréchal Masséna, au prince Eugène, au général

Macdonald. Mais il ne se borne pas à pousser un cri de victoire, il

ordonne au corps d'Oudinot de marcher sur Baumersdorf et Wagram, et

d'enlever cette partie des hauteurs. Les troupes d'Oudinot s'élancent

sur le village de Baumersdorf, qu'elles n'avaient pas pu emporter la

veille, le traversent, et s'élèvent sur le plateau, venant se joindre

à la division Gudin par leur droite. L'élan devient alors général. On

refoule partout la ligne autrichienne, et en ce moment la division

Gudin s'alignant sur celles de Friant et de Morand, on voit le corps

entier de Davout ne plus former qu'une longue ligne oblique, qui

balaye dans toute son étendue le plateau de Wagram. (Voir la carte nº

48.)

La division Tharreau du corps d'Oudinot se dirige sur Wagram, charge

à la baïonnette plusieurs bataillons, en prend deux, enlève le

village, et y recueille de nombreux prisonniers. La division Frère,

seconde d'Oudinot, passe à droite du village. La division Grandjean,

autrefois Saint-Hilaire, suit ce mouvement, repousse l'infanterie

autrichienne, et l'aborde vivement dès qu'elle essaye de résister. Le

10e d'infanterie légère se jette sur un bataillon qui s'était formé

en carré, et le fait prisonnier. Napoléon voyant l'armée autrichienne

partout en retraite et notre ligne s'étendre, s'affaiblir même en

quelques points, à mesure qu'elle s'avance, envoie des secours là où

ils sont nécessaires, et en particulier au général Macdonald, qui se

trouve isolé de Masséna à gauche, de Bernadotte au centre. Il dirige

vers lui l'infanterie bavaroise du général de Wrède et la cavalerie

de la garde. Macdonald, en s'approchant de Süssenbrunn, rencontre

de l'infanterie ennemie qui tient encore. Il emporte ce village, et

faisant charger par sa cavalerie légère, enlève d'un seul coup quatre

à cinq mille prisonniers.

[Note en marge: La ligne autrichienne est partout forcée vers trois

heures, et la bataille gagnée.]

Sur un front de trois à quatre lieues, à l'extrême gauche devant

Masséna, au centre devant Macdonald, à droite devant Oudinot et

Davout, l'armée autrichienne ne pouvant tenir nulle part, se retire

en flottant sous la poursuite plus ou moins vive des Français. Il

est trois heures: notre gauche a refoulé Klenau sur Jedlersdorf,

Kollowrath sur Gerarsdorf; notre centre a poussé Bellegarde sur

Helmhof, notre droite a rejeté Hohenzollern et Rosenberg sur

Bockflüss. L'archiduc Charles craignant de perdre la route de la

Moravie, et d'être entraîné loin du centre de la monarchie vers la

Bohême, donne alors l'ordre de la retraite. Cent vingt mille Français

poursuivent cent vingt mille Autrichiens, livrant çà et là une foule

de combats de détail, et recueillant à chaque pas des prisonniers,

des canons, des drapeaux.

[Note en marge: Tardive arrivée de l'archiduc Jean sur le champ de

bataille de Wagram.]

Telle est la célèbre bataille de Wagram, commencée à quatre heures

du matin, terminée à quatre heures de l'après-midi. Napoléon avait

encore en réserve le corps de Marmont, une portion de l'armée

d'Italie, la vieille garde, c'est-à-dire trente mille hommes, au

cas où l'archiduc Jean arriverait pour prendre part à la bataille.

Ce prince approchait enfin de la plaine du Marchfeld, et venait se

montrer à droite sur nos derrières, vers Siebenbrunn. Ses coureurs,

rencontrant les nôtres, produisirent une sorte de panique. En un

clin d'oeil les vivandières, les longues files de soldats emportant

les blessés, crurent qu'une seconde armée se présentait pour

recommencer le combat. Ils se mirent à courir en poussant des cris de

terreur. Parmi ces fuyards se trouvaient beaucoup de jeunes soldats

épuisés par la chaleur du jour, et qui, selon l'usage, quittaient

le terrain sous prétexte de ramasser les blessés. Le tumulte fut

tel que les corps restés en réserve durent prendre les armes, et

que Napoléon, qui avait mis pied à terre pour se reposer à l'ombre

d'une pyramide formée avec des tambours, fut obligé de remonter à

cheval. Il crut sérieusement que l'archiduc Jean débouchait, et il

s'apprêtait à l'arrêter avec les forces qu'il avait gardées intactes,

lorsqu'on vit le danger s'éloigner, et les têtes de colonne qui

s'étaient montrées un instant disparaître à l'horizon. L'archiduc

Jean, en effet, averti le 5 au matin par un ordre expédié le 4 au

soir de se rendre à Wagram, était parti le 5 à midi seulement, avait

couché à Marchegg, était reparti un peu tard le 6 au matin, et

arrivait quand la bataille était finie. Il n'avait pas voulu trahir

son frère assurément, mais il avait marché comme les caractères

indécis, qui ne connaissent pas le prix du temps. Serait-il survenu

plus tôt, il aurait ajouté à l'effusion du sang, sans changer les

destinées de la journée, puisqu'aux douze mille hommes qu'il amenait,

on pouvait opposer les dix mille hommes de Marmont, les dix mille qui

restaient au prince Eugène, et au besoin la vieille garde. Il avait

mal obéi à la voix d'un chef qui avait mal commandé.

[Note en marge: Résultats de la bataille de Wagram.]

Les résultats de la bataille de Wagram, sans être aussi

extraordinaires que ceux d'Austerlitz, d'Iéna ou de Friedland,

étaient fort grands néanmoins. On avait tué ou blessé aux Autrichiens

environ 24 mille hommes, parmi lesquels se trouvaient les

généraux Nordmann, d'Aspre, Wukassovich, Vecsay, Rouvroy, Nostiz,

Hesse-Hombourg, Vacquant, Motzen, Stutterheim, Homberg, Merville. On

leur avait fait 9 mille prisonniers, lesquels avec ceux de la veille

formaient un total de 12 mille[43] au moins. On avait ramassé une

vingtaine de pièces de canon. On avait ainsi affaibli les Autrichiens

de 36 mille soldats. Nous avions perdu en morts ou blessés de 15 à

18 mille hommes, dont sept à huit mille ne devaient pas se relever.

C'était donc une mémorable bataille, la plus grande que Napoléon eût

livrée par le nombre des combattants, et l'une des plus importantes

par les conséquences. Ce qu'elle avait de merveilleux, ce n'était pas

comme autrefois la quantité prodigieuse des prisonniers, des drapeaux

et des canons conquis dans la journée: c'était l'un des plus larges

fleuves de l'Europe franchi devant l'ennemi avec une précision, un

ensemble, une sûreté admirables: c'étaient vingt-quatre heures de

combats livrés sur une ligne de trois lieues avec ce fleuve à dos,

en conjurant tout ce qu'avait de périlleux une telle situation:

c'était la position par laquelle le généralissime tenait les Français

en échec emportée, l'armée qui défendait la monarchie autrichienne

vaincue, mise hors d'état de tenir la campagne! Ces résultats étaient

immenses, puisqu'ils terminaient la guerre! Du point de vue de l'art,

Napoléon avait dans le passage du Danube surpassé tout ce qu'on avait

jamais exécuté en ce genre. Sur le champ de bataille il avait, avec

une rare promptitude, reporté du centre à la gauche la réserve qu'il

s'était habilement ménagée, et résolu la question par un de ces

mouvements décisifs qui n'appartiennent qu'aux grands capitaines: et,

s'il s'était privé d'un important résultat en arrêtant trop tôt les

Autrichiens prêts à s'engager entre lui et le Danube, il l'avait fait

par l'inspiration d'une prudence profonde, et digne d'être admirée.

Si dans ces prodigieux événements on peut reprendre quelque chose,

ce sont les conséquences dérivant déjà de la politique de Napoléon,

telles que l'extrême jeunesse des troupes, l'étendue démesurée

des opérations, les méprises naissant de la réunion de nations de

toute origine, enfin un commencement de confusion, imputable non

à l'esprit de celui qui commandait, mais à la diversité et à la

quantité des éléments dont il était obligé de se servir, pour suffire

à l'immensité de sa tâche. Son génie était toujours extraordinaire,

d'autant plus extraordinaire qu'il luttait contre la nature des

choses; mais on pouvait voir déjà que si cette lutte se prolongeait,

ce n'était pas la nature des choses qui serait vaincue.

[Note 43: Les bulletins ont supposé beaucoup plus de prisonniers,

mais ils ont exagéré au delà de toute vérité.]

[Note en marge: Ce qui restait à faire après la bataille de Wagram.]

Quant à l'adversaire, il avait été brave, dévoué à sa cause,

ingénieux mais indécis. Sans recourir pour le juger à tous les

plans, plus ou moins spécieux, qu'on lui a reproché de n'avoir

pas suivis, tels que d'assaillir l'île de Lobau après Essling,

de passer le Danube au-dessus ou au-dessous de Vienne, il est

incontestable qu'il y avait à faire certaines choses, simples, d'un

effet immanquable, et qu'il ne fit pas, heureusement pour nous,

comme de multiplier les obstacles au passage du fleuve sur tout le

pourtour de l'île de Lobau, comme de retrancher le camp qui devait

servir de champ de bataille, ce qui lui aurait permis, après avoir

tenu tête aux Français, de les prendre en flanc et de les acculer

au fleuve qu'ils avaient franchi, comme de donner ses ordres avec

assez de précision pour que l'action de la gauche ne devançât pas

celle de la droite, comme de réunir enfin pour cette journée décisive

toutes les forces disponibles de la monarchie, dont quarante mille

hommes au moins demeurèrent inutiles en Hongrie, en Bohême et en

Gallicie. Ce sont ordinairement des choses simples, dictées par le

bon sens, et imprudemment omises, qui décident des plus importantes

opérations, surtout à la guerre. On serait fondé à dire aussi que le

prince autrichien donna un peu trop tôt l'ordre de la retraite, car

il pouvait tenir tête encore à l'armée française, et il se serait

assuré en persistant l'apparition en temps opportun de l'archiduc

Jean sur le champ de bataille. Il faut reconnaître qu'une plus longue

obstination pouvait rendre la défaite si complète, qu'il ne serait

plus rien resté d'une armée à la conservation de laquelle était

attaché le salut de la monarchie. En s'obstinant on se ménageait,

il est vrai, plus de chances de victoire, mais beaucoup plus de

chances aussi de périr sans ressources. Quoi qu'il en soit de ces

divers jugements, qui, depuis un demi-siècle, ont été portés par

tous les historiens sur ces mémorables opérations, il n'en reste

pas moins vrai qu'il y a gloire même à se tromper quand on se bat

si héroïquement pour son pays, et qu'on prend part à de si grandes

choses. La guerre d'ailleurs touchait à son terme, car ce n'était pas

avec les douze mille hommes de l'archiduc Jean et les quatre-vingt

mille qui restaient à l'archiduc Charles, qu'il était possible de

sauver la monarchie. Si, en effet, ce dernier n'en avait perdu

que trente et quelques mille, tués ou prisonniers, il en avait vu

disparaître des rangs de la landwehr un nombre au moins égal, qui

couraient la campagne pour rejoindre leurs foyers. Se retirer dans

l'une des provinces de la monarchie qu'on aurait bien choisie, s'y

refaire le mieux possible, et par la menace d'une guerre infiniment

prolongée améliorer les conditions de la paix, était la seule

espérance qu'on pût conserver encore.

Napoléon appréciait ainsi le résultat de la bataille de Wagram, et

tout en regardant la fin des hostilités comme prochaine, il voulait

que cette fin fût telle que la paix dépendît absolument de lui. Si

au lieu d'envoyer en Espagne, pour y périr inutilement contre les

obstacles naturels, la vieille armée de Boulogne, il l'eût gardée

entre le Rhin et le Danube, pour en accabler l'Autriche, il aurait

pu effacer cette puissance de la carte de l'Europe, pendant la durée

de son règne, bien entendu. Mais obligé de lutter avec des forces

réunies à la hâte contre les immenses armements de l'Autriche, il

avait fait miracle de la soumettre en trois mois; et s'il parvenait

à lui imposer la paix, et à la punir de cette quatrième guerre par

de nouveaux sacrifices de territoire, de population et d'argent,

c'était assez pour sa gloire personnelle et pour le maintien de sa

grandeur. Aussi avait-il déjà renoncé à l'idée de détrôner la maison

de Habsbourg, idée qu'il avait conçue dans le premier mouvement de

sa colère, et après les prodigieux triomphes de Ratisbonne. Punir

cette maison en l'abaissant encore, et faire tomber du même coup les

résistances qui avaient menacé d'éclater en Europe, était désormais

le prix unique, mais assez grand, assez éclatant, de cette dernière

campagne, laquelle ne devait pas paraître moins extraordinaire que

toutes les autres, surtout en comparant les moyens aux résultats

obtenus.

Napoléon ne songea donc à poursuivre les Autrichiens que pour

les amener à se soumettre définitivement. Mais il ne lui était

plus possible d'agir comme il le faisait autrefois, c'est-à-dire,

après avoir combattu une journée entière, de se remettre à marcher

immédiatement, de manière à tirer toutes les conséquences de la

victoire. Son armée était trop nombreuse, il avait trop de points

à surveiller, il avait trop de cadres nouveaux, et dans les cadres

vieux trop de jeunes soldats, pour pouvoir repartir le soir même, ou

le lendemain matin, sans s'inquiéter de ce qu'il laissait derrière

lui. Il y avait en effet des régiments dans lesquels une foule de

soldats étaient, ou livrés à la maraude, ou occupés à transporter

des blessés. Tel régiment de 2,500 hommes avait 500 hommes hors de

combat, 1,000 détachés, et se trouvait ainsi réduit à mille présents

sous les armes. La chaleur était excessive, les vins abondaient

dans les villages, le soldat jouissait de la victoire avec un

certain désordre, et il fallait l'immense ascendant de Napoléon pour

maintenir la soumission, la présence au drapeau, l'attachement au

devoir. Déjà tout était devenu plus difficile à cette époque, et

Napoléon le savait sans le dire.

[Note en marge: Translation du quartier général à Wolkersdorf.]

[Note en marge: Napoléon dirige la poursuite sur deux routes, celles

de Moravie et de Bohême.]

Le lendemain, 7 juillet, il se rendit de sa personne à la résidence

de Wolkersdorf, de laquelle l'empereur François avait assisté à la

bataille de Wagram, et il y établit son quartier général. Il accorda

cette journée à chaque corps pour porter les blessés aux ambulances

de l'île de Lobau, rallier les soldats détachés ou égarés, refaire

les vivres, remplacer les munitions, se mettre, enfin, en mesure

d'exécuter une marche longue et rapide. En attendant, il achemina

les corps demeurés intacts sur la route où il était vraisemblable

qu'on trouverait l'ennemi. La route de la Moravie était celle où il

paraissait raisonnable de le chercher; car la Moravie étant placée

entre la Bohême et la Hongrie, permettant de rester en communication

avec l'une et avec l'autre de ces grandes provinces, d'en tirer

les ressources qu'elles pouvaient contenir, d'adopter l'une ou

l'autre pour une résistance prolongée, semblait devoir s'offrir au

généralissime vaincu comme le lieu de retraite le mieux choisi.

Napoléon dirigea d'abord la cavalerie du général Montbrun sur la

route de Nikolsbourg (voir la carte nº 32), et la fit suivre dès le

7 au soir par le beau corps de Marmont, qui, n'ayant pas combattu

dans la journée du 6, était en état de marcher immédiatement. Il lui

adjoignit les Bavarois du général de Wrède, dont l'artillerie seule

avait été engagée, et en leur assignant à tous la route de Moravie,

il leur laissa la faculté de se jeter à droite ou à gauche, sur la

Hongrie ou sur la Bohême, suivant que les reconnaissances du général

Montbrun révéleraient l'une ou l'autre direction dans la retraite

de l'ennemi. Il enjoignit à Masséna de rallier ses troupes le plus

tôt possible, et avec celles de ses divisions qui avaient le moins

souffert, notamment celles de Legrand et de Molitor, de longer le

Danube, pour observer la route de Bohême par Korneubourg, Stockerau

et Znaïm. Il lui laissa la cavalerie Lasalle, qui après la mort

de celui-ci avait été commandée par Marulaz, et ce dernier ayant

été blessé, par le général Bruyère. Il y ajouta les cuirassiers

Saint-Sulpice.

Le lendemain 8, Napoléon, n'étant encore que très-imparfaitement

renseigné sur la marche des Autrichiens, que la cavalerie légère

signalait à la fois sur les routes de Moravie et de Bohême, et

jugeant toujours celle de Moravie comme la plus naturellement

indiquée, envoya le maréchal Davout, dont le corps d'armée était tout

à fait remis de la journée du 6, vers Nikolsbourg, à la suite du

général Marmont. Il lui avait laissé les dragons de Grouchy et les

cuirassiers du général Arrighi. Ces troupes avec celles du général

Marmont présentaient un total d'au moins 45 mille hommes, capables de

tenir tête à toute l'armée de l'archiduc Charles. Napoléon dirigea

en même temps les Saxons sur la March, pour surveiller l'archiduc

Jean et le contraindre à se tenir au delà de cette ligne. Il laissa

le prince Eugène avec une portion de son armée sous Vienne, soit pour

contenir la capitale si elle remuait, soit pour arrêter l'archiduc

Jean, si abandonnant la rive gauche du Danube que nous venions de

conquérir, il faisait sur la rive droite dégarnie une tentative,

à laquelle les généraux Chasteler et Giulay auraient pu prêter

la main. Le général Vandamme fut de plus amené à Vienne avec les

Wurtembergeois. Napoléon achemina le général Macdonald à la suite

de Masséna, et resta de sa personne encore vingt-quatre heures à

Wolkersdorf, avec la garde tout entière, avec les cuirassiers de

Nansouty, avec les jeunes troupes d'Oudinot, pour savoir, entre les

deux routes de Moravie et de Bohême, quelle serait celle où on aurait

la certitude de trouver l'ennemi.

[Note en marge: Précautions prises par Napoléon pour la conservation

de Vienne, pendant qu'il va poursuivre les Autrichiens.]

[Note en marge: Contribution de 200 millions frappée sur l'Autriche

après la bataille de Wagram.]

Bien qu'il ne crût pas à la possibilité d'une résistance prolongée

de la part des Autrichiens, néanmoins, ne voulant rien livrer au

hasard pendant qu'il allait s'éloigner de Vienne, Napoléon ne se

borna pas à consacrer une partie de ses forces à la garde de cette

capitale, il prit les mesures nécessaires pour la mettre en état

de défense. Il ordonna d'y transporter les cent neuf bouches à feu

de gros calibre qui avaient protégé le passage de l'armée, de les

répartir sur les murs de la ville, de fermer tous les bastions à la

gorge, afin que la garnison fût doublement garantie contre le dedans

et contre le dehors, d'y réunir des vivres et des munitions pour

dix mille hommes et pour trois mois, d'y faire remonter les nombreux

bateaux qui avaient servi aux diverses opérations de l'île de Lobau,

de reconstruire le pont du Thabor, de l'établir sur des bateaux en

attendant qu'il le fût sur pilotis, de le couvrir en outre sur les

deux rives de deux vastes têtes de pont. L'île de Lobau pouvait

désormais se suffire avec les ponts en pilotis jetés sur le grand

et sur le petit bras, puisqu'elle n'était plus qu'un lieu de dépôt,

dans lequel on avait entassé les prisonniers et les blessés. Avec

une communication assurée devant Vienne, et une autre à la hauteur

de l'île de Lobau, Napoléon avait des moyens de passage suffisants

pour toutes les éventualités de guerre imaginables. Il ordonna en

même temps de compléter l'armement de Raab, d'achever les travaux

de Mölk, de Lintz, de Passau, toujours destinés à assurer sa ligne

d'opération. Enfin, toutes ces précautions prises pour le cas d'une

lutte prolongée, il résolut de tirer de la victoire de Wagram l'une

de ses conséquences les plus essentielles, celle qui devait lui

procurer immédiatement des ressources financières, et il frappa sur

les provinces de la monarchie qu'il occupait une contribution de

guerre de deux cents millions, laquelle étant une fois décrétée ne

pourrait plus être mise en question dans une négociation ultérieure

de paix, si, comme il le croyait, une négociation de ce genre venait

bientôt à s'ouvrir. Il employa ainsi à Wolkersdorf les journées du

7, du 8, et une partie de celle du 9, attendant le résultat des

reconnaissances envoyées dans toutes les directions.

[Note en marge: Retraite de l'archiduc Charles en Bohême.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 10 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 33 / 36 段