l'île de Lobau pour déboucher sous la protection d'une puissante
artillerie de gros calibre: n'était-il pas dès lors naturel d'élever
vis-à-vis des redoutes qui rendissent la rive opposée inabordable?
La grosse artillerie ne manquait pas à une puissance qui se battait
chez elle, et qui était l'une des mieux fournies de l'Europe en
matériel. Or, l'archiduc avait retranché Essling, Aspern, Enzersdorf,
parce qu'on s'était battu sur ces trois points; mais d'Enzersdorf
au confluent des deux bras, sur toute la droite de la Lobau, dans
la plaine unie que Napoléon avait choisie pour déboucher, il
s'était borné à construire une redoute, près d'un endroit dit la
_Maison-Blanche_, armée de six canons, et à loger quelques troupes
dans le petit château de Sachsengang, situé au milieu des bois. La
possibilité du débouché par notre droite, qui était la combinaison
sur laquelle Napoléon avait médité quarante jours, n'avait pas
un moment frappé l'archiduc Charles, et il n'avait construit de
véritables ouvrages que d'Aspern à Essling, d'Essling à Enzersdorf.
(Voir la carte nº 49.) Encore ces ouvrages n'étaient-ils pas de force
à résister à des soldats aussi impétueux que les soldats français.
[Note en marge: Nature du terrain entre l'île de Lobau et Wagram.]
Après avoir rendu le passage du Danube aussi difficile que possible,
en couvrant d'ouvrages puissants la rive opposée à l'île de Lobau,
il restait à se créer en arrière, dans la plaine du Marchfeld, qui
était le champ de bataille inévitable des deux armées, une position
défensive telle, qu'on eût pour soi toutes les chances. Or, en
supposant que l'ennemi fût parvenu à franchir le Danube, si on
gagnait sur lui une bataille défensive, on pouvait, le lendemain ou
le jour même, passer de la défensive à l'offensive, et essayer,
avec grande probabilité d'y réussir, de le jeter dans le fleuve. Le
terrain offrait pour cela des ressources nombreuses. La plaine du
Marchfeld allait en s'élevant doucement pendant deux lieues; puis
surgissait une petite chaîne de hauteurs, de Neusiedel à Wagram, dont
le pied était baigné par un gros ruisseau, profond et marécageux,
le Russbach. (Voir les cartes n{os} 48 et 49.) C'était derrière ce
ruisseau que l'archiduc avait campé ses principales forces. Il y
avait placé trois de ses corps d'armée, le premier sous Bellegarde,
le deuxième sous Hohenzollern[32], le quatrième sous Rosenberg,
c'est-à-dire 75 mille hommes environ. Il eût été facile, en profitant
des hauteurs et du ruisseau qui circulait à leur pied, d'y élever des
ouvrages formidables, qu'aucune impétuosité, même française, n'aurait
pu vaincre. Cette position venait se relier au Danube par une seconde
ligne de hauteurs en forme de demi-cercle, passant par Aderklaa,
Gerarsdorf et Stamersdorf, dont l'accès n'était pas interdit par un
ruisseau profond, mais qui n'en avait pas besoin, car c'est le côté
par lequel on aurait dû prendre l'offensive, pendant qu'on aurait
opposé sur l'autre une défensive obstinée et invincible. L'archiduc
avait là encore 65 ou 70 mille hommes, se composant du troisième
corps sous Kollowrath[33], du cinquième sous le prince de Reuss[34],
du sixième sous Klenau[35]. Ce dernier gardait le bord du fleuve.
La double réserve de cavalerie et de grenadiers, cantonnée entre
Wagram et Gerarsdorf, liait les deux masses de l'armée autrichienne.
Celle de gauche, qui campait entre Neusiedel et Wagram, aurait pu
défendre les hauteurs opiniâtrement, et pendant ce temps celle de
droite, qui s'étendait de Gerarsdorf à Stamersdorf, aurait dû prendre
l'offensive, se porter dans le flanc des Français, les séparer du
Danube, ou les jeter dans ce fleuve. L'archiduc pensait effectivement
à se conduire de la sorte, comme on le verra bientôt, mais sans
avoir construit aucun des ouvrages qui auraient rendu inabordable la
position entre Wagram et Neusiedel.
[Note 32: C'était Kollowrath qui le commandait au début de la guerre.]
[Note 33: Commandé auparavant par Hohenzollern.]
[Note 34: Commandé auparavant par le prince Louis.]
[Note 35: Commandé auparavant par le général Hiller.]
[Note en marge: Négligence de l'archiduc à concentrer ses forces
entre Essling et Wagram.]
Enfin la dernière précaution à prendre eût été de concentrer ses
forces, de façon à être sur le champ de bataille supérieur en
nombre à son adversaire. Le mouvement successif de concentration
qui amenait, les uns après les autres, les corps français sous
Vienne, était en partie connu du généralissime autrichien, bien
que la manoeuvre principale, celle qui devait faire participer
l'armée d'Italie à la grande bataille, lui fût habilement dérobée.
Cette manière d'agir aurait dû lui servir de leçon, et le porter à
réunir entre la Lobau et Wagram toutes les troupes qui n'étaient pas
indispensables ailleurs. Cependant, comme tous les esprits indécis,
il n'avait que très-imparfaitement suivi l'exemple si instructif de
son adversaire. Il avait en effet appelé de Lintz à Wagram le corps
de Kollowrath, ce qui l'avait renforcé d'une vingtaine de mille
hommes. Mais il en avait laissé sur le haut Danube au moins une
douzaine de mille, dont il aurait pu attirer encore une partie, les
Français n'ayant évidemment aucun projet de ce côté. Il songeait à
faire venir l'archiduc Jean, tandis qu'il aurait déjà dû l'avoir
auprès de lui, la ville de Presbourg pouvant se défendre avec 3 ou
4 mille hommes de garnison. Il aurait pu lui adjoindre le général
Chasteler avec 7 ou 8 mille hommes, car pour batailler en Hongrie
avec les postes français restés sur la Raab, le ban Giulay suffisait,
ce qui aurait élevé de 12 à 20 mille le renfort que lui eût amené
l'archiduc Jean. Enfin l'archiduc Ferdinand faisait en Pologne une
campagne inutile, et employait 30 à 35 mille hommes d'excellentes
troupes en courses ridicules de Thorn à Sandomir. En conservant dans
cette partie du théâtre de la guerre une quinzaine de mille hommes
pour contenir non les Russes, qui étaient peu à craindre, mais les
Polonais, qui se montraient assez entreprenants, on aurait eu encore
une vingtaine de mille hommes qui eussent pu concourir à sauver la
monarchie sous les murs de Vienne.
Ainsi en manoeuvrant comme Napoléon, avec cet art qui consiste à ne
laisser en chaque lieu que l'indispensable, pour porter sur le point
décisif tout ce qui peut y être réuni sans faire faute ailleurs,
l'archiduc Charles aurait eu le moyen d'amener 20 mille hommes de
Presbourg, 9 à 10 mille de Lintz, et 20 de Cracovie, ce qui eût
ajouté 50 mille hommes à ses forces, et peut-être décidé la question
en sa faveur. Que serait-il arrivé, en effet, si les Français
débouchant avec 140 ou 150 mille hommes, en eussent rencontré 200
mille, dont 80 dans une position inexpugnable et 120 leur tombant
dans le flanc pendant l'attaque de cette position? Il est probable
que, malgré tout son génie, Napoléon, dans cette plaine du Marchfeld,
eût trouvé trois ou quatre ans plus tôt le terme de sa prodigieuse
grandeur.
L'archiduc, entrevoyant mais ne voyant pas sûrement que tout se
déciderait entre Wagram et l'île de Lobau, n'avait rien exécuté de ce
que nous venons de dire. Il avait campé ses troupes sur les hauteurs
de Neusiedel à Wagram, les y avait baraquées, les faisait manoeuvrer
pour instruire ses recrues, les nourrissait assez abondamment avec
du pain et de la viande fournis par les juifs, mais les laissait
manquer de paille, de fourrage, d'eau (excepté pour les corps placés
près du Russbach), et par conséquent ne les avait pas même mises
à l'abri des privations, bien qu'il fût dans son pays, et secondé
par le patriotisme de toutes les populations. Il n'avait presque
rien fait pour remonter la cavalerie, quoique l'Autriche abondât en
chevaux, et il n'obtenait pas d'un pays dévoué tout ce qu'en tirait
Napoléon, qui en était abhorré à titre de conquérant étranger[36].
On pouvait évaluer les six corps dont il disposait, en y ajoutant les
deux réserves de grenadiers et de cuirassiers, à 140 mille hommes
environ, suivis de 400 bouches à feu; et il comptait en outre sur
12 mille de l'archiduc Jean, ce qui faisait à peu près 150 mille,
tandis qu'il aurait pu en réunir près de 200 mille. Ses troupes lui
étaient fort attachées; mais, en estimant sa bravoure et son savoir,
en le préférant à son frère, elles n'avaient pas dans son génie une
suffisante confiance. Elles craignaient de le voir en présence de
Napoléon, presque autant qu'il craignait lui-même de s'y trouver.
[Note 36: Les Autrichiens, après la bataille de Wagram, ont cherché
à réduire le chiffre des troupes dont ils pouvaient disposer dans
cette bataille. Les récits par eux publiés ont évalué leur armée à
115 mille hommes, sans y compter le prince de Reuss, qui était à
Stamersdorf, vis-à-vis de Vienne, et qu'ils ont omis parce qu'il
n'agit pas dans cette journée. S'il n'agit pas ce fut la faute du
général en chef, mais il n'en était pas moins sur le terrain. En
évaluant son corps à 14 ou 15 mille hommes, ce serait un total de
près de 130 mille hommes, sans l'archiduc Jean. Mais ces évaluations
sont au-dessous de toute vraisemblance. Le 1er et le 2e corps
(Bellegarde et Kollowrath) avaient pris peu de part aux principaux
combats de la campagne, et ne devaient pas compter beaucoup moins
de 50 mille hommes. Les 3e et 4e avaient souffert, mais ils avaient
été considérablement recrutés. En les portant à 20 mille hommes
chacun, on trouve déjà un total de 90 mille. Restaient le 6e sous
Klenau, le 5e sous le prince de Reuss, enfin la double réserve dont
le chiffre avoué était de 8 mille hommes d'infanterie, et de 8 mille
de cavalerie. On ne peut pas évaluer ces trois corps à moins de
cinquante mille hommes, en supposant le corps de Klenau de 20 mille,
celui de Reuss de 15 mille, la double réserve de 16 mille, ce qui
produit un total de 140 mille sans l'archiduc Jean, et de 152 mille
avec lui. On peut donc avancer avec la plus grande vraisemblance que
les deux armées étaient de même force. Les calculs les plus rigoureux
donnent en effet environ 140 à 150 mille hommes pour l'évaluation des
forces de l'armée française.]
[Note en marge: Reconnaissance opérée par l'archiduc Charles à la
suite du passage exécuté par la division Legrand.]
Comme l'accumulation successive des troupes françaises vers Ébersdorf
annonçait des événements prochains, l'archiduc Charles, déjà tenu
en éveil par cette accumulation, prit l'alarme en entendant la
canonnade provoquée par la division Legrand, et mit ses troupes en
mouvement dans la persuasion que le passage allait recommencer sur le
même point. Déjà une avant-garde sous le général Nordmann occupait
Enzersdorf, la plaine à droite de l'île, la petite redoute de la
_Maison-Blanche_, et les bois situés au confluent des deux bras du
Danube. Tandis que ce point le plus menacé était gardé par une simple
avant-garde, le général Klenau, avec le sixième corps tout entier,
occupait les ouvrages entre Aspern et Essling, devant lesquels on
supposait que l'armée française se présenterait de nouveau pour
combattre. L'archiduc Charles descendit des hauteurs de Wagram dans
la plaine du Marchfeld, avec les corps de Bellegarde, Hohenzollern,
Rosenberg (les 1er, 2e, 4e), pour appuyer Nordmann et Klenau. Il fit
descendre aussi du demi-cercle de hauteurs qui formait sa droite
de Wagram au Danube, le corps de Kollowrath (le 3e), laissant en
position le prince de Reuss à Stamersdorf, vis-à-vis de Vienne, afin
d'observer si les Français ne tenteraient rien de ce côté. La double
réserve d'infanterie et de cavalerie resta en arrière, aux environs
de Gerarsdorf. Il demeura ainsi en position le 1er et le 2 juillet,
puis ne voyant point paraître les Français, imaginant que le passage
ne serait pas immédiat, et répugnant à tenir dans cette plaine, au
milieu d'une chaleur étouffante, son armée exposée à toutes les
privations, il la ramena sur les hauteurs où elle était habituée à
camper. Il maintint l'avant-garde de Nordmann entre Enzersdorf et la
_Maison-Blanche_, le corps de Klenau dans les ouvrages d'Essling et
d'Aspern, attendant une démonstration plus sérieuse, pour descendre
de nouveau dans la plaine, et livrer bataille.
[Note en marge: L'archiduc Charles fait tirer sur l'île de Lobau,
espérant que l'accumulation des hommes offrira une grande prise au
boulet.]
Le 3 juillet Napoléon ne fit rien que préparer définitivement, et
secrètement, derrière le rideau des bois, le matériel de passage, et
attendre les troupes qui ne cessaient de franchir les grands ponts
pour se rendre dans la Lobau. L'agglomération toujours croissante
des troupes pouvait même se discerner au loin, et l'archiduc
Charles averti ordonna le 4 à l'artillerie d'Aspern, d'Essling
et d'Enzersdorf, de tirer sur l'île de Lobau, pour y envoyer des
boulets dont aucun ne devait être perdu, en tombant au milieu d'une
telle accumulation d'hommes. Jamais en effet on n'avait vu dans un
espace d'une lieue de largeur, de trois lieues de tour, 150 mille
soldats, 550 bouches à feu, et 40 mille chevaux, entassés les uns
sur les autres. Heureusement l'île était trop profonde pour que les
projectiles lancés d'Essling et d'Aspern pussent avoir un effet
meurtrier. Il aurait fallu pour cela de gros calibres, comme ceux
dont Napoléon avait eu la prévoyance d'armer ses batteries, tandis
que l'archiduc n'avait dans ses ouvrages que des pièces de campagne.
Cependant les troupes de Masséna les plus voisines de l'ennemi
perdirent quelques hommes par le boulet.
[Note en marge: Commencement du passage dans la nuit du 4 au 5
juillet.]
[Note en marge: Passage du corps d'Oudinot.]
Le 4 à la chute du jour, Masséna, Davout, Oudinot, couverts par
le rideau des bois, s'approchèrent de la droite de l'île, et se
placèrent, Masséna vis-à-vis d'Enzersdorf (voir la carte nº 49),
Davout un peu plus bas, vis-à-vis de la _Maison-Blanche_, Oudinot
en dessous, en face des bois touffus du confluent. Le colonel des
marins Baste mouilla près de ce dernier endroit avec ses barques
armées, prêt à convoyer les troupes de débarquement. À neuf heures,
le corps d'Oudinot commença son passage. La brigade Conroux, de la
division Tharreau, embarquée sur les gros bacs dont nous avons parlé,
et escortée par la flottille du colonel Baste, sortit des golfes
intérieurs de l'île de Lobau, et se porta vers les bois du confluent.
La nuit était profonde, et le ciel, chargé d'épais nuages, annonçait
un violent orage d'été, ce qui ne pouvait que favoriser notre
entreprise. Le petit bras fut traversé en peu de minutes, quoiqu'il
s'élargît en se rapprochant du grand. Après avoir débarqué sur la
rive opposée, on enleva les sentinelles ennemies qui appartenaient à
l'avant-garde du général Nordmann, on s'empara ensuite de la redoute
de la _Maison-Blanche_, et tout cela, exécuté en un quart d'heure,
coûta tout au plus quelques hommes. La cinquenelle fut aussitôt
attachée à un arbre désigné d'avance, et les bacs, commençant leur
va-et-vient, transportèrent rapidement le reste de la division
Tharreau. Au même instant le capitaine Larue, toujours secondé par
le colonel Baste, amena en position les matériaux du pont qui devait
être établi à l'embouchure du petit bras dans le grand, et conduisit
son travail de manière à le terminer en moins de deux heures.
Pendant ce temps la division Tharreau tiraillait sur l'autre rive,
et à travers l'obscurité, contre les avant-gardes autrichiennes,
qu'elle n'avait pas de peine à repousser, et les divisions Grandjean
(autrefois Saint-Hilaire), Frère (autrefois Claparède), qui
complétaient le corps d'Oudinot, se rangeaient en colonnes serrées,
attendant que le pont fût jeté, pour passer à leur tour et rejoindre
la division Tharreau.
[Note en marge: Passage du corps de Masséna.]
[Note en marge: Placement en quelques minutes du pont d'une seule
pièce.]
Le maréchal Masséna avait reçu ordre de ne commencer son passage
que lorsque le général Oudinot aurait fort avancé le sien et pris
pied sur la rive ennemie. À onze heures il se mit en mouvement avec
les trois divisions, Boudet, Carra Saint-Cyr, Molitor, celle de
Legrand ayant déjà franchi le fleuve entre Essling et Aspern. Quinze
cents voltigeurs embarqués sur cinq gros bacs, escortés par le
colonel Baste, et conduits par le brave aide de camp Sainte-Croix,
débouchèrent du canal intérieur de l'_île Alexandre_, et traversèrent
le petit bras, sous le feu des avant-postes autrichiens, que
la fusillade d'Oudinot avait attirés. Ils bravèrent ce feu, et
touchèrent bientôt à la rive opposée. Les bacs ayant de la peine à
y aborder, les soldats se jetèrent dans l'eau jusqu'à la ceinture,
les uns pour combattre corps à corps les tirailleurs ennemis,
les autres pour tirer les bacs à terre. La cinquenelle ayant été
attachée à un arbre, on commença les trajets successifs, et on porta
secours aux voltigeurs engagés avec l'avant-garde de Nordmann. Sur
ces entrefaites le pont d'une seule pièce, dirigé par le commandant
Dessalles, sortait du canal de l'_île Alexandre_, s'infléchissait
pour suivre les sinuosités de ce canal, se redressait après les avoir
franchies, puis livré au courant allait s'arrêter à une cinquantaine
de toises au-dessous, afin de laisser le passage libre aux matériaux
des autres ponts. Quelques pontonniers intrépides s'avançant dans
une nacelle, sous la mousqueterie ennemie, vinrent jeter une ancre
sur laquelle ils halèrent le pont pour le redresser et le placer
transversalement. Tandis qu'on le fixait fortement de notre côté, les
troupes de la division Boudet s'élancèrent dessus pour aller le fixer
à l'autre bord. Quinze ou vingt minutes suffirent à l'achèvement
de cette belle opération. Le reste des troupes de Masséna défila
aussitôt pour prendre possession de la rive gauche, avant que les
Autrichiens eussent le temps d'opposer des masses au déploiement de
l'armée française.
Le pont de pontons puis celui de radeaux sortirent successivement
du canal de l'_île Alexandre_, mais en pièces détachées, et furent
disposés au-dessus du pont d'une seule pièce, à cent toises les
uns des autres. Le pont de pontons était destiné à l'infanterie du
maréchal Davout, le pont de radeaux à l'artillerie et à la cavalerie
des maréchaux Davout et Masséna. Le premier devait être achevé en
moins de deux heures et demie, le second en quatre ou cinq. Les
pontonniers travaillaient sous un feu continuel, sans se troubler ni
se rebuter.
[Note en marge: Feu effroyable de toutes les batteries de l'île de
Lobau.]
Son projet étant démasqué, Napoléon avait ordonné à l'artillerie des
redoutes de commencer à tirer, pour démolir d'abord la petite ville
d'Enzersdorf, de manière qu'elle ne pût servir de point d'appui à
l'ennemi, et ensuite pour couvrir la plaine au-dessous de tant de
mitraille que les troupes de Nordmann fussent dans l'impossibilité
d'y tenir. Il donna le même ordre non-seulement aux batteries
placées à la droite de l'île, mais à celles qui étaient placées à
gauche, vers l'ancien passage, afin d'étourdir les Autrichiens par
la simultanéité de ces attaques. Tout à coup cent neuf bouches à
feu du plus gros calibre remplirent l'air de leurs détonations. Le
colonel Baste parcourant le Danube avec ses barques armées, tant
au-dessus qu'au-dessous de l'île de Lobau, se mit à canonner partout
où l'on apercevait des feux, au point de faire perdre l'esprit à
l'ennemi le plus calme et le plus résolu. Bientôt le ciel lui-même
joignit son tonnerre à celui de Napoléon, et l'orage, qui chargeait
l'atmosphère, fondit en torrents de pluie et de grêle sur la tête des
deux armées. La foudre sillonnait les airs, et quand elle avait cessé
d'y briller, des milliers de bombes et d'obus les sillonnant à leur
tour, se précipitaient sur la malheureuse ville d'Enzersdorf. Jamais
la guerre dans ses plus grandes fureurs n'avait présenté un spectacle
aussi épouvantable. Napoléon courant à cheval, d'un bout à l'autre de
la rive où s'exécutait cette prodigieuse entreprise, dirigeait tout
avec le calme, avec la sûreté qui accompagnent des projets longuement
médités. Ses officiers, aussi préparés que lui, ne ressentaient, au
milieu de cette nuit, ni trouble ni embarras. Tout marchait avec
une régularité parfaite, malgré la grêle, la pluie, les balles,
les boulets, le roulement du tonnerre et de la canonnade. Vienne,
éveillée par ces sinistres bruits, apprenait enfin que son sort se
décidait, et que la pensée de Napoléon, si longtemps menaçante, était
près de s'accomplir.
À deux heures après minuit, l'armée avait déjà trois ponts, celui du
confluent, celui d'une seule pièce au-dessous de l'_île Alexandre_,
celui de pontons en face de cette île. Oudinot passa sur le
premier, Masséna sur le second, et en livra immédiatement l'usage au
maréchal Davout. Les troupes défilèrent avec rapidité et en colonnes
serrées. Bientôt à droite le général Oudinot enleva les bois du
confluent, repoussa quelques postes de Nordmann, franchit un petit
bras, celui de Steigbieghl, sur des chevalets, et porta sa gauche à
la _Maison-Blanche_, sa droite au petit hameau de Muhlleiten. Dans
ces divers engagements il prit trois pièces de canon et quelques
centaines d'hommes. Un peu à sa droite se trouvait le château
fortifié de Sachsengang, dans lequel s'était jeté un bataillon
autrichien. Il le fit cerner, et cribler d'obus. Pendant ce temps
Masséna avait défilé avec toute son infanterie; mais n'ayant pas
encore ses canons, il s'était rapproché de la rive du fleuve, afin
d'être couvert par l'artillerie des redoutes. Sous cette artillerie
à grande portée la plaine étant devenue inhabitable, les troupes
de Nordmann se retirèrent peu à peu. Le corps du maréchal Davout
traversa ensuite sur le pont qui avait servi aux troupes de Masséna.
Une horrible canonnade continua d'accabler Enzersdorf, dont les
maisons s'écroulaient au milieu des flammes.
[Note en marge: Le passage presque terminé à la pointe du jour du 5,
sans avoir été troublé par les Autrichiens.]