du passage du petit bras, qui devait s'exécuter de vive force en
face d'un ennemi nombreux, averti, et tenu toujours en éveil par
notre présence dans l'île de Lobau. Quelque avantage qu'offrît le
lieu choisi pour l'ancien passage, puisqu'il formait un rentrant
(voir la carte nº 49) qui permettait de couvrir de feu le point du
débarquement, il n'était guère présumable qu'on pût s'en servir
encore, l'ennemi devant avoir pris toutes ses précautions pour
nous en interdire l'usage. Les Autrichiens en effet, se souvenant
de ce qui leur était arrivé un mois auparavant, avaient en quelque
sorte muré cette porte en élevant d'Essling à Aspern une ligne de
retranchements hérissés d'artillerie. Une dernière raison enfin
obligeait de renoncer à ce débouché, c'était le défaut d'espace pour
le déploiement d'une armée considérable. L'ennemi était si averti
que ce serait par l'île de Lobau qu'on ferait irruption sur la rive
gauche, qu'on devait s'attendre à le trouver rangé en bataille
vis-à-vis de soi, tandis que la première fois on avait eu le temps
de défiler par le pont du petit bras, de traverser le bois, et de
se mettre en ligne, un corps après l'autre, sans rencontrer aucun
obstacle au déploiement. Il n'y avait plus à espérer que les choses
se passassent de la sorte, et dès lors il fallait se préparer à
déboucher presque en masse, pour combattre au moment même où l'on
toucherait à la rive gauche.
[Note en marge: Choix d'un nouveau point de passage.]
Par ces divers motifs le premier point de passage ne convenait
plus. Napoléon songea à en chercher un autre, tout en feignant de
persévérer dans la préférence donnée à l'ancien. Le petit bras de
soixante toises qui restait à franchir, parvenu à l'extrémité de
l'île, se détournait brusquement pour se diriger perpendiculairement
vers le grand bras. (Voir les cartes n{os} 48 et 49.) Il décrivait
ainsi sur le flanc droit de l'île de Lobau une ligne droite, longue
de deux mille toises. Si pour le traverser on choisissait l'un des
points de cette ligne, on descendait dans une plaine unie, fort
commode pour le déploiement d'une armée nombreuse. C'est en effet par
cette plaine que Napoléon résolut de déboucher. Il est vrai qu'on ne
devait y être protégé par aucun obstacle de terrain; mais, en passant
en une seule masse, on devait être protégé par cette masse même, et
d'ailleurs il n'était pas impossible de suppléer à la protection du
terrain, par des moyens d'artillerie habilement disposés.
Sur la rive gauche, au point même où le petit bras se détournait
brusquement pour rejoindre le grand bras, se trouvait située la
ville peu considérable d'Enzersdorf (voir la carte nº 49), couverte
d'ouvrages défensifs et d'artillerie, comme Essling et Aspern:
puis, un peu au-dessous, s'étendaient au loin la plaine ouverte dont
il vient d'être question et enfin des bois touffus, qui couvraient
le sol jusqu'au confluent des deux bras du fleuve. C'est entre
Enzersdorf et ces bois que Napoléon résolut d'opérer le passage.
[Note en marge: Établissement de nombreuses batteries de gros calibre
pour protéger le nouveau point de passage.]
D'abord il fit tout pour persuader à l'ennemi qu'il passerait par
l'ancien endroit, c'est-à-dire par la gauche de l'île, et, dans cette
vue, il y multiplia les travaux, jugeant utile d'ailleurs d'avoir
des ponts partout, à gauche comme à droite, car plus il y aurait de
communications, plus il aurait de chances de franchir le fleuve et
de se déployer rapidement après l'avoir franchi. Mais les travaux
les plus importants furent accumulés sur la droite de l'île, le
long de la ligne qui s'étend d'Enzersdorf à l'embouchure du petit
bras dans le grand. Quelques îles semées au milieu de ce petit
bras, et que l'armée avait qualifiées de noms de circonstance, tels
que ceux d'_île Masséna_, _île des Moulins_, _île Espagne_, _île
Pouzet_, _île Lannes_, _île Alexandre_, furent jointes au continent
de la Lobau par des ponts fixes, et hérissées de batteries de gros
calibre. Ces batteries armées de cent neuf bouches à feu, tant
pièces de 24 qu'obusiers ou mortiers, étaient destinées à couvrir de
projectiles lancés à une grande distance, tous les points où l'on
se présenterait. Celles de l'_île Masséna_, de l'_île des Moulins_,
de l'_île Espagne_, devaient accabler de feu Aspern, Essling et les
ouvrages élevés de ce côté. Celles de l'_île Pouzet_ devaient en deux
heures réduire en cendres la malheureuse ville d'Enzersdorf. Celles
enfin de l_'île Alexandre_ devaient battre la plaine choisie pour
le déploiement, et y vomir une telle masse de mitraille qu'aucune
troupe ennemie ne pût y tenir. Le temps ne manquant pas, elles
furent établies avec un soin infini, pourvues d'épaulements en
terre, de plates-formes, de petits magasins à poudre. Les pièces de
gros calibre, qu'une armée ne traîne jamais avec elle, avaient été
prises dans l'arsenal de Vienne. Quant aux affûts, on les avait fait
construire par les ouvriers de l'arsenal.
Indépendamment de ces moyens d'artillerie imaginés pour protéger le
passage, Napoléon eut recours, pour le rendre rapide, simultané,
foudroyant, à des combinaisons inconnues jusqu'à lui. Il voulait
qu'en quelques minutes plusieurs milliers d'hommes, jetés au delà du
petit bras, eussent fondu sur les avant-postes autrichiens pour les
surprendre et les enlever; qu'en deux heures cinquante mille autres
fussent déployés sur la rive ennemie pour y livrer une première
bataille; qu'enfin en quatre ou cinq heures cent cinquante mille
soldats, quarante mille chevaux, six cents bouches à feu eussent
passé pour décider du sort de la monarchie autrichienne. Jamais de
telles opérations n'avaient été ni projetées, ni exécutées sur une
pareille échelle.
Lorsqu'on veut franchir un fleuve, on commence par transporter
inopinément quelques soldats résolus dans des barques. Ces
soldats, bien choisis et bien commandés, vont désarmer ou tuer les
avant-postes ennemis, puis fixer des amarres auxquelles on attache
les bateaux qui doivent porter le pont. Ensuite l'armée elle-même
passe aussi vite que possible, car un pont est un défilé long et
étroit, que des masses d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie ne
peuvent traverser qu'en s'allongeant beaucoup.
[Note en marge: Projet de jeter quatre ponts à la fois, et de faire
déboucher simultanément trois corps d'armée.]
La première de ces opérations était la plus difficile en présence
d'un ennemi aussi nombreux, aussi préparé que l'étaient les
Autrichiens. Napoléon pour la faciliter fit construire de grands
bacs, capables de porter 300 hommes chacun, devant être conduits
à la rame sur l'autre rive, et ayant, pour mettre les hommes à
l'abri de la mousqueterie, un mantelet mobile qui en s'abattant
servait à descendre à terre. Chaque corps d'armée fut pourvu de
cinq de ces bacs, ce qui faisait une avant-garde de quinze cents
hommes transportés à la fois, et à l'improviste, sur chaque point
de passage. Or il était peu présumable que l'ennemi n'étant pas
exactement informé du lieu où l'opération s'exécuterait, pût nous
opposer des avant-postes aussi considérables. À l'instant une
_cinquenelle_ (câble auquel les bacs sont attachés, et le long duquel
ils coulent dans leur mouvement de va-et-vient), une _cinquenelle_
fixée à un arbre devait fournir le moyen de commencer les allées et
venues, et de transporter successivement les troupes. Immédiatement
après, l'établissement des ponts devait commencer. Tous les bateaux
étant préparés, tous les agrès disposés, les lieux choisis, les
hommes instruits de ce qu'ils avaient à faire, on était fondé à
croire que deux heures suffiraient pour jeter un pont de soixante
toises, opération qui exigeait autrefois douze ou quinze heures
si on était prêt, vingt-quatre et quarante-huit si on ne l'était
pas. Napoléon décida que quatre ponts au moins, deux de bateaux,
un de pontons, un de gros radeaux (celui-ci pour la cavalerie et
l'artillerie) seraient jetés sur le petit bras de manière à faire
déboucher trois corps d'armée à la fois, ceux du maréchal Masséna,
du général Oudinot et du maréchal Davout. Ainsi plusieurs milliers
d'hommes, transportés dans des bacs en quelques minutes, suffiraient
pour accabler les avant-postes ennemis. Cinquante à soixante mille
hommes, débouchant en deux heures sous la protection de batteries
formidables, tiendraient tête aux forces que l'ennemi aurait le
temps de réunir en apprenant le point du passage. Enfin, en quatre
ou cinq heures, l'armée aurait débouché tout entière, prête à livrer
bataille, et pourvue de moyens de retraite aussi assurés que si
elle n'avait pas eu un grand fleuve sur ses derrières. Il était
même probable que l'opération serait terminée avant que l'ennemi
eût pu la troubler, car la nuit, le feu de batteries puissantes,
la simultanéité des passages, devaient le plonger dans une extrême
confusion.
[Note en marge: Pour accélérer l'établissement des ponts, Napoléon
invente un pont d'une seule pièce, qui peut être jeté en quelques
minutes.]
Cependant, aux yeux de Napoléon, ce n'était pas assez que d'avoir
réduit à deux heures l'établissement d'un pont de 60 toises, qui en
exigeait quelquefois douze, vingt-quatre, quarante-huit: il voulait
qu'une colonne d'infanterie pût déboucher à l'instant même, et
aussi vite que les avant-gardes transportées dans les bacs. Pour y
parvenir, il inventa un pont d'un genre tout nouveau, dont il confia
l'exécution à un officier fort intelligent, le commandant Dessalles.
Ordinairement c'est en amarrant l'un à côté de l'autre une suite de
bateaux qu'on réussit à établir un pont. Il imagina d'en jeter un
d'une seule pièce, composé de bateaux liés d'avance entre eux avec
de fortes poutrelles, qu'on descendrait le long de la rive où l'on
désirait l'établir, qu'on attacherait par un bout à cette rive, qu'on
livrerait ensuite au courant qui le porterait lui-même à la rive
opposée, où des hommes iraient le fixer en le traversant au pas de
course. Cela fait, il ne resterait plus qu'à jeter quelques ancres
pour lui servir de points d'appui dans sa longueur. On avait calculé,
et le résultat le prouva depuis, que quelques minutes suffiraient à
cette prodigieuse opération.
L'inconvénient de ce pont construit à l'avance était d'indiquer, par
le lieu où on le préparait, le lieu où il serait jeté. On remédia à
cet inconvénient par le moyen que voici. L'île de Lobau avait été
couverte de chantiers, comme aurait pu l'être un des grands ports de
France. Ces chantiers étaient placés au bord de plusieurs flaques
d'eau, aboutissant par des canaux intérieurs au petit bras. C'était
là que l'on construisait les nombreux bateaux, pontons, radeaux,
destinés à l'établissement des ponts, sans indication du lieu où
s'opérerait le passage. Il y avait derrière l'_île Alexandre_, sur
le flanc droit de la grande île Lobau, au-dessous d'Enzersdorf,
vis-à-vis de la plaine où l'on avait le projet de déboucher, un canal
intérieur, large, long, assez profond, et où devaient s'achever les
derniers ajustements de chaque ouvrage. C'est là qu'on disposa le
pont d'une seule pièce, avec projet de le faire sortir au dernier
moment, pour l'introduire dans le petit bras. Cependant, comme
ce canal présentait un coude à son extrémité, Napoléon poussa la
prévoyance jusqu'à faire adapter plusieurs articulations au pont
d'une seule pièce, afin qu'il pût tour à tour se courber et se
redresser, suivant les inflexions du canal dans lequel il avait été
préparé.
Pensant bien qu'au moment même de l'opération le besoin de
communications rapides entre les deux rives se ferait vivement
sentir, Napoléon voulant réparer jusqu'à l'excès l'imprudence de son
premier passage, fit réunir dans ces canaux intérieurs, des bois, des
radeaux, des pontons tout prêts, pour jeter au besoin quatre ou cinq
ponts de plus, pour hâter ainsi autant que possible le déploiement de
son armée, et rendre, en cas de revers, la retraite aussi facile que
sur un champ de bataille ordinaire.
[Note en marge: Aspect de l'île de Lobau et de la ville de Vienne
pendant le mois de juin 1809.]
Il avait fait venir, outre les marins de la garde, des constructeurs
de France. Il en avait recueilli sur les bords du Danube, qui sous
la direction des ingénieurs français concouraient à construire cette
flottille d'un nouveau genre. Des milliers d'ouvriers de toute
origine travaillaient ainsi avec une incroyable activité, dans cette
île devenue semblable aux chantiers d'Anvers, de Brest ou de Toulon.
Des courbes provenant des Alpes ou trouvées à Vienne, d'énormes
poutrelles, d'innombrables madriers, transportés par les chevaux
de l'artillerie, venaient de tous les points s'embarquer sur le
Danube, qui les amenait jusqu'à Ébersdorf, de là étaient introduits
dans les canaux intérieurs de la Lobau, et saisis par la hache des
charpentiers prenaient la forme qui convenait à leur destination.
Les marins de la garde dans des chaloupes armées d'obusiers
croisaient sans cesse pour surveiller ces immenses travaux, pour
fouiller les îles et les replis cachés du fleuve, pour acquérir ainsi
une connaissance des lieux qui serait fort utile le jour de la grande
opération. Napoléon avait recouvré un précieux débris de l'armée du
général Dupont, c'était le brave capitaine Baste, commandant des
marins de la garde dans la campagne d'Andalousie, aussi bon officier
d'infanterie qu'habile officier de mer, et le seul auquel Napoléon
eût pardonné la catastrophe de Baylen, car il l'avait élevé en grade
tandis qu'il poursuivait sans pitié ses compagnons d'infortune. Le
capitaine Baste, devenu colonel, commandait encore les marins de la
garde, et devait être présent partout à l'heure du péril.
[Date en marge: Juillet 1809.]
[Note en marge: Moyens employés par Napoléon pour contenir, occuper
et nourrir le peuple de Vienne pendant le séjour de son armée dans
cette capitale.]
Napoléon partant presque tous les jours de Schoenbrunn à cheval,
traversait au galop l'espace qui le séparait d'Ébersdorf, venait
surveiller, diriger, perfectionner les ouvrages qu'il avait ordonnés,
et à chaque visite concevait une idée ou une combinaison nouvelle,
pour arriver à une réalisation plus certaine de ses projets. Les
Viennois, sous les yeux, quelquefois même avec le concours desquels
s'exécutait cette prodigieuse entreprise, frémissaient en secret,
et, sans la puissante armée qui les contenait, auraient fini par se
soulever, car s'ils étaient doux, ils étaient patriotes, et animés
des sentiments qui conviennent à un grand peuple. Mais Napoléon
avait pris des soins extrêmes pour les calmer. La discipline avait
été rigoureusement observée. Pas un propos, pas un acte offensant
n'étaient permis; toute infraction était réprimée à l'instant même.
Les vivres manquant, Napoléon avait tiré de Hongrie des quantités
considérables de grains et de nombreux convois de bestiaux, de telle
sorte qu'on vivait à Vienne sans payer les subsistances trop cher.
Il avait consenti à employer la bourgeoisie pour le maintien de
l'ordre, parce que nos troupes ne parlant pas la langue du pays,
étant d'ailleurs étrangères et ennemies, étaient moins propres qu'une
milice nationale à se faire écouter quand il y avait du tumulte.
Mais il avait limité à six mille les bourgeois employés à cet usage,
et ne leur avait laissé que 1,500 fusils, nombre égal à celui des
hommes qui étaient de garde chaque jour. Napoléon en outre exerçait
une surveillance sévère sur les habitants. Sachant que beaucoup de
soldats de l'ancienne garnison s'étaient cachés dans la ville, sous
l'habit civil, prêts à seconder la première révolte populaire, il
avait ordonné quelques actes de rigueur, en se bornant toutefois à
ce qui était indispensable. Quant aux gens du peuple, qui avaient
besoin de travail, il leur en fournissait à un taux raisonnable, et
pas toujours pour le service de l'armée, souvent au contraire pour
l'utilité ou l'embellissement de Vienne, afin que le pain qu'il leur
procurait ne leur parût pas trop amer.
[Note en marge: Fixation de la nuit du 4 au 5 juillet pour le passage
du Danube.]
[Note en marge: Réunion successive de l'armée dans l'île de Lobau
pendant les journées des 1er, 2 et 3 juillet.]
Tel fut l'aspect de l'île de Lobau et de la ville de Vienne pendant
le mois de juin. Au 1er juillet tout étant prêt, et les corps d'armée
dont on pouvait disposer étant arrivés ou sur le point d'arriver,
Napoléon donna ses ordres pour que les troupes commençassent à se
réunir dans l'île de Lobau dès le 3 juillet, qu'elles y fussent
rendues le 4, qu'elles passassent le petit bras dans la nuit du 4
au 5, pour combattre le 5 si on rencontrait l'ennemi en débouchant,
le 6 s'il ne se présentait pas immédiatement. Le 1er juillet il
quitta Schoenbrunn, et alla établir son quartier général dans l'île
de Lobau, laissant voir ainsi ce qu'on ne pouvait plus ignorer, que
cette île serait son point de départ, mais ne laissant soupçonner
à personne quelle serait la partie de cette île vers laquelle
s'exécuterait le passage. Le corps du maréchal Masséna s'y trouvant
déjà, Napoléon y fit venir successivement le corps du général
Oudinot, la garde, le corps du maréchal Davout, la cavalerie légère,
la grosse cavalerie, enfin l'immense artillerie de campagne qu'il
avait préparée. La cavalerie et l'artillerie passaient le grand
bras sur le pont de pilotis, l'infanterie sur le pont de bateaux.
Le général Mathieu Dumas avait été chargé de veiller lui-même au
défilé, afin d'éviter les encombrements. Des poteaux indiquaient
l'emplacement de chaque corps d'armée. D'après les ordres expédiés,
l'armée d'Italie devait arriver le 4 au matin, l'armée de Dalmatie
et les Bavarois le 5 au plus tard. Les Saxons rendus à Vienne depuis
quelques jours, ainsi que la division française Dupas, passèrent avec
les premières troupes dans l'île de Lobau. Les corps étaient reposés,
bien nourris, et animés des meilleures dispositions. Quelques
bataillons et escadrons de marche, arrivés en juin, beaucoup d'hommes
sortis des hôpitaux, avaient servi à réparer, non pas la totalité
mais une partie des pertes. La garde était superbe, complète en
toutes armes, mais surtout en artillerie. En additionnant les troupes
de Masséna, d'Oudinot, de Davout, de Bernadotte, du prince Eugène,
de Macdonald, de Marmont, du Bavarois de Wrède et de la garde,
on pouvait supposer un total de 150 mille hommes, dont 26 mille
cavaliers et 12 mille artilleurs servant 550 bouches à feu, force
énorme que Napoléon n'avait pas encore réunie sur un même champ de
bataille, et qui, si on consulte bien l'histoire du monde, n'avait
encore figuré sur aucun[31]. Outre cette force si considérable,
Napoléon avait auprès de lui l'invincible Masséna, meurtri d'une
chute de cheval, mais capable de dominer un jour de bataille toutes
les douleurs physiques; l'opiniâtre Davout, le bouillant Oudinot,
l'intrépide Macdonald, et une foule d'autres qui étaient prêts à
payer de leur sang le triomphe de nos armes. L'héroïque Lannes,
mort des suites de ses blessures, à Ébersdorf, entre les bras de
Napoléon et au milieu des regrets de toute l'armée, y manquait seul.
La destinée le privait d'assister à une victoire à laquelle il avait
puissamment contribué par sa conduite dans cette campagne, mais elle
le dispensait aussi de voir les affreux revers qui nous frappèrent
plus tard: il mourait heureux, puisqu'il mourait dans le cours du
dernier de nos triomphes.
[Note 31: Les historiens anciens, et ceux du moyen âge, ont allégué
en quelques occasions des nombres de combattants beaucoup plus
considérables, mais une foule de raisons, inutiles à rapporter ici,
prouvent que ces allégations sont tout à fait exagérées. Je crois
donc vrai de dire qu'il ne s'était pas rencontré encore autant
d'hommes, armés d'aussi puissants moyens de destruction, sur un même
champ de bataille.]
[Note en marge: Inquiétude conçue par Napoléon à l'occasion du départ
supposé de l'archiduc Charles pour Presbourg.]
Napoléon, transporté dans l'île de Lobau, fut saisi d'une inquiétude
subite: il craignit, d'après quelques indices, que l'archiduc Charles
ne lui eût échappé en descendant le Danube jusqu'à Presbourg. Il
est certain que l'archiduc aurait pu recourir à cette manoeuvre,
et la preuve qu'elle eût été bien conçue de sa part, c'est que son
adversaire la redoutait singulièrement. En quittant la position qu'il
occupait vis-à-vis de Vienne, sur les hauteurs de Wagram, il aurait,
il est vrai, livré sans combat le passage du Danube; mais avec les
moyens imaginés par Napoléon, il y avait peu de chances d'empêcher ce
passage, et en s'enfonçant en Hongrie, il obligeait les Français à
s'affaiblir par l'allongement de leur ligne d'opération, à laisser un
corps pour garder Vienne, tandis que les Autrichiens se renforçaient
de l'archiduc Jean et de l'insurrection hongroise. Il aurait donc
pu concevoir ce plan sans commettre une faute, et on pouvait avec
quelque fondement lui en prêter la pensée. Napoléon, pour dissiper
ses doutes, fit une tentative hardie, qui, tout en l'éclairant sur
les projets du généralissime autrichien, était destinée à tromper ce
dernier sur le véritable point du passage.
[Note en marge: Reconnaissance pour s'assurer de la présence de
l'armée autrichienne entre Essling et Wagram.]
La division Legrand du corps de Masséna avait été placée près du
rentrant qui avait servi au premier passage. Un brave et habile
officier de pontonniers, le capitaine Baillot, avait été chargé
de jeter de ce côté un pont de bateaux. Vers la nuit l'artillerie
fut répartie à droite et à gauche du rentrant; les voltigeurs
de la division Legrand s'embarquèrent dans des nacelles, sous la
direction de l'aide de camp de Masséna, Sainte-Croix, franchirent
le petit bras, et s'emparèrent du débouché, malgré les avant-postes
autrichiens, qu'ils repoussèrent. En moins de deux heures le
capitaine Baillot, opérant avec des matériaux préparés à l'avance,
sur un terrain bien étudié, réussit à établir un pont de bateaux,
et la division Legrand passant sur ce pont en toute hâte, puis
traversant le petit bois qui s'étend au delà, vint déboucher
entre Essling et Aspern. Après avoir ramassé quelques prisonniers
et tué quelques hommes, la division attira, en se montrant, une
vive canonnade de la part des redoutes ennemies, et quand le jour
fut venu, elle aperçut un déploiement de forces qui ne laissait
aucun doute sur la présence en ces lieux de la principale armée
autrichienne. Dès ce moment Napoléon n'avait plus à craindre que
l'ennemi eût disparu; il était certain au contraire de l'avoir devant
lui, et de pouvoir bientôt finir la guerre dans la vaste plaine du
Marchfeld.
[Note en marge: Irrésolutions de l'archiduc Charles.]
L'archiduc Charles se trouvait en effet vis-à-vis, sur les hauteurs
de Wagram, flottant entre mille projets, ne sachant auquel s'arrêter,
et, comme d'usage, ne s'attachant à en exécuter aucun. Il avait
employé les premiers jours qui avaient suivi la bataille d'Essling
à se laisser féliciter de sa victoire, à se prêter même à des
exagérations ridicules, qui pouvaient toutefois avoir un côté
sérieux, celui d'agir utilement sur les esprits. Mais il n'avait
rien fait pour se procurer, après un succès douteux, un succès
incontestable. Ce n'est pas assurément de n'avoir point envahi la
Lobau, comme nous l'avons dit ailleurs, qu'on pouvait l'accuser;
ce n'est pas non plus de n'avoir point essayé, au-dessus ou
au-dessous de Vienne, un passage qui aurait pu amener la délivrance
de l'Autriche, mais aussi sa ruine totale; mais sans imposer au
généralissime des plans compliqués et hasardeux, pourquoi, puisque
la bataille d'Essling lui avait paru une merveille, pourquoi ne
pas profiter de la leçon, et ne pas en tirer une autre bataille
d'Essling plus complète et plus décisive? Cet événement tant vanté
par les Autrichiens était l'expression de la difficulté militaire
que Napoléon avait à vaincre, et qui consistait à passer un grand
fleuve, pour livrer bataille avec ce fleuve à dos. Il fallait dès
lors ne rien négliger pour accroître cette difficulté, et la rendre
même insurmontable, si on le pouvait. C'était là un jeu simple,
sûr, éprouvé, et sans y faire de prodige, il suffisait qu'on eût
encore une fois arrêté Napoléon au bord du Danube, pour le chasser
bientôt de l'Autriche. Il y avait pour cela deux mesures fort
simples à prendre, c'était d'abord d'ajouter au terrain du combat,
qui était connu d'avance, toute la force qu'une position défensive
peut recevoir des efforts de l'art; c'était ensuite d'employer la
ressource des grandes manoeuvres pour y concentrer toutes les armées
de la monarchie. De ces deux mesures, l'archiduc, heureusement, n'en
avait pris aucune.
[Note en marge: Négligence apportée par l'archiduc à défendre les
abords de la rive gauche.]