jusque devant Presbourg, lui assigna la tâche d'enlever Engerau,
de détruire le pont de Presbourg, et même, s'il le pouvait, celui
de Komorn, situé beaucoup plus bas. Il assigna au prince Eugène la
tâche de prendre la place de Raab, ne tenant sa récente victoire
pour véritablement fructueuse qu'autant qu'elle procurerait cette
conquête. Il fit échelonner tous les chevaux d'artillerie, qui
n'étaient pas employés aux travaux de l'île de Lobau, sur la route
de Presbourg et de Raab pour y amener du gros canon, et en tirer en
retour les grains dont la Hongrie abondait. Quoique aucun général
ne fût moins cruel que Napoléon, il était inexorable toutefois dans
l'accomplissement de ses desseins, et il ordonna de pousser l'emploi
des moyens de guerre, à l'égard de Presbourg et de Raab, jusqu'à la
dernière rigueur, afin de s'emparer de ces deux points. Les moyens
prescrits étaient terribles, mais ainsi le voulait le salut de
l'armée et de l'empire.
[Note en marge: Attaque du maréchal Davout contre la tête du pont de
Presbourg.]
[Note en marge: Efforts pour détruire le pont de Presbourg.]
[Note en marge: Inutile bombardement de Presbourg.]
[Note en marge: Moyens par lesquels le maréchal Davout supplée à la
prise de Presbourg.]
Le maréchal Davout, placé sous les murs de Presbourg dès les
derniers jours de mai, commença par attaquer avec la division Gudin
les retranchements d'Engerau, qui servaient à couvrir un pont de
bateaux jeté devant Presbourg, et appuyé sur plusieurs îles. Ces
retranchements se composaient d'épaulements en terre, liés au village
d'Engerau, et défendus par une nombreuse artillerie. Le maréchal
Davout les fit aborder avec la vigueur que ses soldats déployaient en
toute occasion. Mais les Autrichiens, qui appréciaient l'importance
de la position qu'ils défendaient, la disputèrent avec une égale
énergie. Ils perdirent 15 ou 1800 hommes et nous 800 devant cette
simple tête de pont. Les ouvrages enlevés, le maréchal Davout se
trouvait au bord du fleuve. La partie du pont qui aboutissait de
notre côté avait été repliée, mais les portions restantes étaient
établies, entre des îles retranchées, qu'il eût fallu conquérir l'une
après l'autre, ce qui aurait exigé une opération des plus difficiles
et des plus longues. On employa pour détruire ces autres portions
du pont tous les moyens imaginables. On lança des bateaux chargés
de pierres, des moulins en feu, comme avaient fait les Autrichiens
pour rompre notre grand pont, lors des journées d'Essling. Mais celui
qu'ils avaient à Presbourg, oeuvre du temps, gardé d'ailleurs par
des bateliers qui arrêtaient les corps flottants entraînés par le
fleuve, résistait à toutes ces tentatives, et n'en était nullement
ébranlé. Le maréchal Davout alors, par l'ordre de l'Empereur, disposa
des batteries de pierriers, d'obusiers, de mortiers, sur le bord du
Danube, et fit tomber sur les îles une horrible pluie de feu et de
fer. Les soldats autrichiens supportèrent ce genre d'attaque avec une
rare résignation, et n'en demeurèrent pas moins dans les îles qu'ils
avaient mission de défendre. Poussé à bout par cette résistance,
Napoléon ordonna de sommer la ville de Presbourg elle-même, et si
elle refusait ou de se rendre, ou au moins de détruire son pont, de
la ruiner jusque dans ses fondements. Le maréchal Davout, qui était
un parfait honnête homme, mais un militaire impitoyable, commença
sans hésiter cette cruelle exécution. Après avoir sommé le général
Bianchi, commandant de Presbourg, il donna le signal du feu, et
en quelques heures il jeta une innombrable quantité de bombes sur
la malheureuse ville condamnée à subir toutes les horreurs de la
guerre. Après avoir allumé un incendie dans plusieurs quartiers,
il somma de nouveau le commandant, ne demandant que ce dont il ne
pouvait pas se départir, la destruction du pont. Le général Bianchi
répondit que la conservation du pont étant nécessaire à la défense
de la monarchie autrichienne, la ville de Presbourg supporterait les
dernières extrémités plutôt que de consentir aux conditions qu'on
mettait à son salut. Le maréchal Davout recommença ses rigueurs. Mais
voyant qu'elles resteraient sans résultat, car le général autrichien
s'obstinait dans sa résistance, il céda enfin à un mouvement
d'humanité, et eut recours à des moyens différents pour annuler les
communications d'une rive à l'autre. Que fallait-il, après tout, pour
atteindre le but qu'on se proposait? Arrêter pendant trois ou quatre
jours le corps autrichien qui se présenterait de ce côté, temps qui
suffisait à la concentration des troupes françaises sous les murs de
Vienne. Le maréchal établit donc une suite de retranchements qui se
liaient au château fortifié de Kittsée, à l'île fort étendue de la
Schutt, à la rivière et à la place de Raab. (Voir la carte nº 32.)
Quelques mille hommes s'éclairant le long de l'île de la Schutt et
de la rivière de la Raab par de la cavalerie légère, défendant les
retranchements d'Engerau, se repliant, s'ils étaient forcés, sur
le château de Kittsée, tandis que la place de Raab se défendrait
de son côté, pouvaient retenir l'ennemi pendant le nombre de jours
nécessaire, et ralentir son arrivée jusqu'au moment où tout serait
décidé sous les murs de Vienne. Ces dispositions convenues avec
Napoléon furent définitivement exécutées et dispensèrent de continuer
plus long-temps la destruction de Presbourg.
[Note en marge: Siége et prise de la place de Raab.]
Sur ces entrefaites le général Lauriston, secondé par le général
Lasalle, avait entamé le siége de Raab, laissant à l'armée d'Italie
le soin de le couvrir, ce qui permettait à celle-ci de se reposer
de ses fatigues. On manquait de gros canons; mais Napoléon en avait
envoyé quelques-uns de Vienne avec des obusiers et des pièces de 12.
Heureusement la place, mal réparée, encore plus mal armée, occupée
tout au plus par deux mille hommes, ne pouvait pas tenir long-temps.
Immédiatement après la bataille du 14, les travaux furent entrepris.
On avait ouvert la tranchée, construit des batteries de siége, et
commencé le feu de brèche. Après quelques jours de cette attaque
improvisée et bien conduite par les généraux Lauriston et Lasalle, la
place offrit de capituler. Comme on tenait médiocrement à la manière
de la conquérir, mais grandement à la rapidité de la conquête, on
fut facile sur les conditions demandées par la garnison. On entra
dans Raab le 22 juin, sans en avoir endommagé les ouvrages, et sans y
avoir dépensé ni beaucoup de munitions, ni beaucoup d'hommes.
D'après les ordres précis et fort détaillés de Napoléon, la place
de Raab fut armée de nouveau, et mise en meilleur état de défense
qu'auparavant. On y introduisit des munitions de guerre et de bouche;
on lui composa une garnison formée de tous les hommes fatigués ou
malades de l'armée d'Italie: on fit aux ouvrages les réparations
indispensables; enfin Napoléon lui donna un illustre commandant: ce
fut le comte de Narbonne, jadis ministre de la guerre sous Louis
XVI, l'un des derniers survivants de l'ancienne noblesse française,
remarquable à la fois par le courage, l'esprit et l'élégance des
moeurs. Il venait de se rattacher à l'Empereur, qui, avant de
l'employer dans des postes éminents, voulait lui faire acheter son
entrée au service par une mission peu élevée, mais qui supposait une
véritable confiance.
[Note en marge: Napoléon échelonne ses corps d'armée sur Vienne.]
Napoléon fit ramener sur Vienne toute l'artillerie inutile à
Presbourg et à Raab, replier sur les hôpitaux de la Lombardie et de
la Haute-Autriche les blessés des armées d'Italie et de Dalmatie,
ne voulant laisser en prise à l'ennemi ni un canon, ni un homme.
Il ordonna au prince Eugène, aux généraux Macdonald, Broussier et
Marmont, de se préparer à marcher au premier signal, de ne conserver
dans le rang ni un écloppé, ni un malade, d'avoir leur artillerie
bien attelée et bien approvisionnée, de confectionner du biscuit
pour nourrir leurs troupes pendant une semaine, de se procurer de
la viande sur pied prête à suivre, de tout disposer enfin pour
être rendus à Vienne en trois jours au plus. Le prince Eugène,
cantonné à Raab, pouvait franchir en trois jours la distance qui
le séparait de Vienne. Les généraux Marmont, Broussier, Macdonald
furent échelonnés de façon à exécuter le trajet dans le même espace
de temps. Le maréchal Davout n'avait, lui, que deux marches à
faire. Il fut convenu que le prince Eugène laisserait le général
Baraguey-d'Hilliers avec une division italienne devant Engerau, pour
garder les approches de Presbourg, tandis que l'armée d'Italie se
porterait tout entière sur Vienne. Napoléon, ne voulant pas consacrer
à une simple surveillance de postes éloignés des troupes telles que
celles de Montbrun et Lasalle, les échelonna de manière à pouvoir les
attirer à lui en quarante-huit heures, et les remplaça sur la ligne
de la Raab par douze ou quinze cents chevaux provenant des régiments
de marche récemment arrivés. Le général Lasalle, qui, pendant le mois
de juin, n'avait cessé de parcourir la ligne de Presbourg à Raab, et
qui en connaissait les moindres particularités, eut ordre avant de se
replier de placer lui-même les postes, et de donner aux commandants
de ces postes les instructions dont ils auraient besoin afin de se
bien garder.
Tout étant ainsi préparé sur cette ligne pour qu'on pût s'y dérober
rapidement, en se couvrant par de simples arrière-gardes, Napoléon
prit ses mesures sur le haut Danube pour que de ce côté on pût
descendre sur Vienne avec une égale vitesse, et accroître dès qu'il
le faudrait la masse des troupes destinées à livrer bataille. Il
avait déjà attiré à lui le corps du maréchal Davout répandu en ce
moment de Vienne à Presbourg, le corps saxon du prince Bernadotte,
et la division française Dupas. Il n'avait laissé sur le haut Danube
pour occuper Saint-Polten, Mautern, Mölk, Amstetten, Enns, Lintz
(voir la carte nº 32), que les Wurtembergeois et les Bavarois, fort
réduits les uns et les autres par cette campagne, si courte mais
si active. Les Wurtembergeois sous Vandamme étaient distribués
entre Tulln, Mautern, Saint-Polten, Mölk. Les Bavarois chargés de
défendre la Bavière étaient, la division du général Deroy à Munich,
Rosenheim et Kufstein, les deux divisions du général de Wrède et
du prince royal à Lintz. Quoique ce ne fût pas trop pour garder la
Bavière dans les circonstances actuelles, c'était beaucoup sur le
point particulier de Lintz, depuis que l'archiduc Charles, voulant
de son côté concentrer ses troupes, avait amené le comte Kollowrath
devant Vienne, en ne laissant que 6 à 7 mille hommes disséminés sur
le Danube entre Passau, Lintz, Krems, Tulln et Klosterneubourg.
Se doutant de cette circonstance d'après plusieurs reconnaissances
exécutées au delà du Danube par le général Vandamme, Napoléon ordonna
au maréchal Lefebvre de tenir prête à marcher l'excellente division
de Wrède avec vingt-quatre bouches à feu. Les divisions du général
Deroy et du prince royal, les Wurtembergeois suffisaient avec tout ce
qui était en route, avec tout ce qui restait à Augsbourg, à Passau,
à Ratisbonne, pour maintenir pendant quelques jours la sécurité sur
nos derrières. À Ratisbonne se trouvait la division Rouyer, composée
des contingents des petits princes allemands. Il n'y avait évidemment
rien à craindre de ce côté, si la dernière bataille était gagnée. Si
contre toute vraisemblance elle était perdue, les précautions étaient
assez bien prises à Saint-Polten, à Mölk, à Amstetten, à Lintz, à
Passau, pour que nos blessés, nos malades ne fussent pas compromis,
pour que l'armée en se retirant trouvât partout des vivres, des
munitions, et des points d'appui parfaitement solides.
[Note en marge: Travaux dans l'île de Lobau pour assurer le passage
du Danube.]
Napoléon avait ainsi consacré le mois de juin à préparer la
concentration de ses troupes sur Vienne. Il l'avait employé aussi,
comme nous l'avons dit, à préparer le passage du Danube, et à le
rendre tellement sûr cette fois, que l'accident arrivé à ses ponts
pendant les journées d'Essling ne pût pas se reproduire. C'est le
moment de faire connaître par quels travaux gigantesques il avait
aplani, presque annulé la difficulté de franchir un vaste cours
d'eau, en présence de l'ennemi, avec des masses d'hommes que jamais
jusqu'alors aucun capitaine, ancien ni moderne, n'avait eu à mouvoir.
On a déjà vu par quelles raisons décisives il était obligé de passer
le Danube devant l'archiduc Charles, pour aller lui livrer bataille
au delà de ce grand fleuve. Rester en effet sur la rive droite, en
laissant les Autrichiens tranquilles sur la rive gauche, c'était
prolonger indéfiniment la guerre, perdre son prestige, multiplier
les chances d'accident, accroître enfin l'ébranlement général des
esprits en Europe, et même en France. À passer le fleuve, c'était à
Vienne, comme nous l'avons encore dit, non au-dessus, non au-dessous,
qu'il fallait le faire: car au-dessus c'était rétrograder en arrière
de Vienne, abandonner les immenses ressources de cette capitale,
l'effet moral de sa possession, le point principal d'intersection
des routes d'Autriche, d'Italie et de Hongrie: au-dessous c'était
allonger inutilement notre ligne d'opération, c'était se donner un
point de plus à garder sur le Danube, et se priver d'un corps d'armée
nécessaire le jour de la bataille. Il fallait donc passer à Vienne
même. Une lieue de plus ou de moins n'y faisait rien, mais il fallait
absolument passer en vue du clocher de Saint-Étienne.
[Note en marge: En quoi consistait l'opération du passage du Danube
par l'île de Lobau.]
On connaît également les propriétés de l'île de Lobau, si
heureusement choisie par Napoléon pour faciliter l'exécution de
ses projets. Cette île spacieuse, située au delà du grand bras,
et séparée de la rive ennemie par un bras d'une médiocre largeur,
réduisait l'opération du passage à l'entreprise de franchir un
fleuve large comme la Seine sous Paris, au lieu d'un fleuve large
comme le Rhin devant Cologne. L'entreprise, en restant difficile,
devenait praticable. Mais pour y réussir, il fallait d'abord rendre
infaillible le passage du bras principal, qui conduisait dans l'île,
puis convertir l'île elle-même en un vaste camp retranché pourvu
d'abondantes ressources, et y tout disposer à l'avance pour qu'on pût
franchir sans danger le petit bras en présence de l'ennemi. C'est à
quoi Napoléon employa les quarante jours qui s'écoulèrent du 23 mai
au 2 juillet avec une activité, une fécondité d'esprit incroyables,
et dignes du grand capitaine qui avait passé le Saint-Bernard et
rendu possible la traversée du Pas-de-Calais.
[Note en marge: Établissement de vastes ponts en pilotis sur le grand
bras du Danube.]
[Note en marge: Usage habilement fait de la grande quantité de bois
existant à Vienne.]
Le pont de bateaux sur le bras principal, servant à communiquer avec
l'île de Lobau, avait été rétabli quelques jours après la bataille
d'Essling, comme on l'a vu ci-dessus, et avait fourni le moyen de
reporter l'armée sur la rive droite, sauf le corps de Masséna, laissé
dans l'île pour nous en assurer la possession. De nouveaux bateaux
ramassés sur les bords du fleuve par les marins de la garde, fixés
avec de meilleures amarres, avaient consolidé ce pont de manière à
inspirer confiance. Il avait pourtant été coupé encore deux ou trois
fois, par suite des crues du mois de juin, et ce n'était pas avec
des communications incertaines, quoique beaucoup mieux établies, que
Napoléon voulait s'engager au delà du Danube. Il résolut donc de
lier l'île de Lobau au continent de la rive droite, de telle façon
qu'elle ne fît qu'un avec cette rive qui devait être notre point de
départ. Pour cela il y avait un seul moyen, c'était de jeter un
pont sur pilotis. Napoléon s'y décida, quelque laborieuse que fût
cette opération sur un fleuve comme le Danube au-dessous de Vienne.
César avait exécuté une semblable entreprise dix-huit cents ans
auparavant sur le Rhin. Elle était plus difficile aujourd'hui à cause
des moyens de destruction dont l'ennemi disposait. C'est l'arme du
génie qui fût chargée de cet ouvrage, tandis que l'artillerie eut la
construction de tous les ponts de bateaux. Il y avait à Vienne des
approvisionnements considérables de bois, descendus des cimes des
Alpes par les affluents du Danube. Tous les soldats du génie, tous
les charpentiers oisifs qui avaient besoin de gagner leur vie, tous
les chevaux de l'artillerie devenus disponibles par l'interruption
des combats, furent occupés, soit à préparer ces bois, soit à les
transporter. Amenés de Vienne par un petit bras qui communique avec
le grand, descendus ensuite jusqu'à Ébersdorf (voir la carte nº
48), ils y étaient arrêtés pour être employés à l'oeuvre immense
qu'on avait entreprise. De nombreuses sonnettes existant à Vienne,
où l'on exécute beaucoup de travaux en rivière, avaient été réunies
devant Ébersdorf pour l'enfoncement des pilotis. Après une vingtaine
de jours on avait vu soixante piles en bois s'élever au-dessus des
plus hautes eaux, et sur ces piles s'appuyer un large tablier, qui
pouvait donner passage à n'importe quelle quantité d'artillerie et de
cavalerie. À vingt toises au-dessous de ce pont fixe, on conserva,
en le consolidant, l'ancien pont de bateaux, qu'on voulut faire
servir à l'infanterie, de manière que le défilé des diverses armes
pût s'opérer simultanément, et que les communications avec l'île de
Lobau en fussent plus promptes. On s'était procuré un grand nombre
de bateaux, on avait trouvé à Raab de fortes ancres, et grâce à ces
nouvelles ressources, les amarres devenues parfaitement sûres ne
laissaient plus craindre les accidents qui avaient failli perdre
l'armée à la fin de mai.
[Note en marge: Moyens employés pour garantir les grands ponts du
choc des corps flottants.]
Quoique ces deux ouvrages se protégeassent l'un l'autre, puisque le
pont sur pilotis placé en amont garantissait le pont de bateaux,
Napoléon cependant avait voulu les mettre tout à fait à l'abri du
choc des corps flottants, et pour y parvenir il avait essayé des
moyens de toute sorte. Le premier avait été de tirer de l'arsenal de
Vienne une chaîne gigantesque, dont les Turcs s'étaient servis dans
le siége de 1683, et qui était restée comme une de leurs dépouilles
triomphales. Aujourd'hui que nos vaisseaux possèdent de ces chaînes
énormes, on serait moins étonné des dimensions de celle que les Turcs
avaient laissée à Vienne. Mais alors elle était regardée comme un des
plus merveilleux ouvrages de ce genre. On résolut donc de la tendre
sur le grand bras, pour qu'elle pût arrêter les corps lancés par
l'ennemi contre nos ponts. Mais il fallut y renoncer, les machines
manquant pour la tendre à une hauteur suffisamment égale au-dessus de
l'eau. Napoléon imagina de construire une vaste estacade, consistant
en une suite de gros pilotis profondément enfoncés, qui au lieu
de couper perpendiculairement le cours du fleuve, le coupaient
obliquement, pour donner moins de prise à la force du courant.
Cette oeuvre non moins extraordinaire que le pont sur pilotis fut
achevée presque aussi vite. Mais elle ne parut pas d'une efficacité
certaine, car on vit plus d'une fois la ligne des pilotis forcée par
des bateaux chargés de matériaux qui s'étaient échappés des mains
des ouvriers. Napoléon s'y prit alors autrement, il établit une
surveillance continuelle au moyen des marins de la garde, lesquels
circulant sans cesse dans des barques au-dessus de l'estacade,
harponnaient les bateaux qui descendaient, et les amenaient sur les
rives. De la sorte, si l'estacade ne suffisait pas absolument à les
retenir, les marins accourant à force de rames devaient les arrêter,
et les détourner de leur marche. Avec cet ensemble de précautions,
les communications établies entre la rive droite et l'île de Lobau
avaient acquis une certitude infaillible.
[Note en marge: Vaste tête de pont en avant du grand bras.]
Mais ce n'était pas assez, aux yeux de Napoléon, que d'avoir mis ses
ponts à l'abri de tout danger de la part du fleuve. Une surprise
de l'ennemi, une invasion subite dans l'île de Lobau, peut-être
une retraite en désordre après une bataille perdue, pouvaient les
exposer à une destruction imprévue et inévitable. Napoléon voulut les
protéger par une vaste tête de pont, élevée dans l'île de Lobau, de
manière que cette île venant à nous être enlevée, quelques bataillons
pussent les défendre, et que l'armée conservât ainsi le moyen de se
retirer en sûreté de l'autre côté du fleuve.
Cette suite d'ouvrages liait d'une manière indissoluble l'île de
Lobau tant à la rive droite qu'à la petite ville d'Ébersdorf, devenue
notre base d'opération. Il fallait s'occuper encore des travaux à
exécuter dans l'île elle-même, pour en faire un camp retranché,
spacieux, sûr, commode, salubre, pourvu de tout ce qui serait
nécessaire pour y vivre quelques jours. Napoléon satisfit à ce besoin
avec autant de prévoyance qu'à tous les autres.
[Note en marge: Travaux dans l'intérieur de l'île de Lobau.]
Il y avait dans l'île de Lobau des terrains bas et marécageux,
souvent exposés à l'inondation. On y voyait aussi de petits canaux,
desséchés quand les eaux étaient basses, et qui devenaient de
véritables rivières pendant les hautes eaux. On en avait eu l'exemple
lors des grandes crues des 21, 22 et 23 mai. Napoléon fit élever des
chaussées sur les parties basses de l'île, pour servir au passage des
troupes en tout temps. Il fit jeter sur chaque petit canal desséché
plusieurs ponts de chevalets, de façon à assurer et à multiplier
les communications, quelle que fût la hauteur des eaux. Voulant que
l'île devînt un grand dépôt qui pût se suffire à lui-même, quoi
qu'il arrivât, il y fit construire un magasin à poudre, lequel
reçut des arsenaux de Vienne une quantité considérable de munitions
confectionnées. Il y fit construire des fours, transporter des
farines tirées de Hongrie, et parquer plusieurs milliers de boeufs
amenés vivants de la même contrée. Enfin il y envoya des vins en
abondance, et de qualité telle, que l'armée française, excepté en
Espagne, n'en avait jamais bu de pareils. L'aristocratie autrichienne
et les couvents de Vienne, qui possédaient les plus riches caves de
l'Europe, fournirent la matière de ce précieux approvisionnement.
Ainsi rien ne devait manquer aux troupes dans ce vaste camp
retranché, ni en pain, ni en viande, ni en liquides. Voulant rendre
l'île de Lobau aussi facile à traverser la nuit que le jour, Napoléon
en fit éclairer toutes les routes par des lanternes suspendues à des
poteaux, absolument comme on aurait pu le faire pour les rues d'une
grande ville.
[Note en marge: Moyens employés pour assurer le passage du petit bras
en face de l'ennemi.]