abordé le plateau occupé par les Autrichiens, en se dirigeant sur la
ferme de Kismegyer. Avant d'y atteindre elle rencontra le ruisseau
fangeux qui couvrait la position de l'ennemi, et le trouva plus
difficile à franchir qu'on ne l'avait supposé d'abord. Ce ruisseau
était profond, présentait peu d'accès, et était défendu par de braves
et adroits tirailleurs. On parvint cependant à le traverser, et on
marcha sur le vaste bâtiment carré composant la ferme de Kismegyer,
dont les murs étaient crénelés et défendus par douze cents hommes
de la meilleure infanterie. Tandis que Seras allait se heurter
contre cet obstacle redoutable, Durutte avec son infanterie, formant
le second échelon, arrivait aussi devant le ruisseau, le passait,
gravissait le plateau sous une grêle de projectiles, et abordait
par la droite le village de Szabadhegy, que la division italienne
Severoli abordait également par la gauche. En cet instant on était
engagé sur toute la ligne, et l'artillerie des Autrichiens, jointe
à leur mousqueterie, faisait sur nos troupes un feu plongeant des
plus meurtriers. Le prince Eugène, courant d'un bout à l'autre du
champ de bataille, prodiguait sa vie en vaillant officier, jaloux de
compenser par sa bravoure ce qui lui manquait encore sous le rapport
du commandement.
[Note en marge: Prise du village de Szabadhegy.]
Le général Seras, après s'être fort approché de la ferme de
Kismegyer, essuya par toutes les ouvertures un si terrible feu
de mousqueterie, qu'en quelques minutes il eut 7 à 800 hommes
couchés par terre, dont une soixantaine d'officiers, à tel point
que ses troupes, sinon ébranlées, du moins un peu étonnées, eurent
besoin d'un secours qui remontât leur ardeur et leur confiance. Le
général Seras replia la première ligne sur la seconde, puis, quand
ses braves soldats eurent repris haleine, il les ramena, l'épée
à la main, sur le formidable obstacle d'où partaient des feux si
destructeurs. Malgré les décharges redoublées de la mousqueterie
ennemie, il vint porter la hache des sapeurs contre les portes du
bâtiment, les enfonça, et entrant baïonnette baissée, vengea, sur
les malheureux défenseurs de la ferme de Kismegyer, la mort des 7 ou
800 hommes qui avaient péri sous ses murs. Après avoir passé au fil
de l'épée quelques centaines d'ennemis et pris les autres, il marcha
sur la gauche de la ligne autrichienne, qui, en se repliant sur le
haut du plateau, faisait encore bonne contenance. Dans ce temps,
Durutte avait gravi le plateau, et attaqué Szabadhegy de concert
avec l'infanterie italienne de Severoli. Ici le combat ne fut pas
moins opiniâtre que devant la ferme de Kismegyer. Les Autrichiens se
défendirent avec vigueur derrière les maisons du village, et nous en
firent payer cher la conquête. Ils se replièrent un instant, mais
pour revenir à la charge. Le gros des troupes composant leur centre
et leur droite, ramené par l'archiduc Jean sur ce village, y rentra
au pas de charge, et culbuta vers le ruisseau, d'un côté Durutte,
de l'autre les Italiens de Severoli. La première ligne de ces deux
divisions, se repliant, passa dans les intervalles de leur seconde
ligne, sans que celle-ci s'ébranlât ou se laissât entraîner. Loin de
là, elle se porta en avant, ramenant la première ligne avec elle.
Les généraux Durutte et Severoli conduisirent leurs divisions sur le
village tant disputé, et l'emportèrent de concert avec la première
brigade de la division Pacthod, accourue à leur secours. Dès lors,
on s'avança, de droite et de gauche, au delà des deux points d'appui
de la ligne ennemie qui venaient d'être enlevés. C'était pour la
cavalerie le moment d'agir. Montbrun, Grouchy, Colbert, s'élancèrent
pour couper la retraite aux Autrichiens, qui cherchaient à gagner
le Danube. Montbrun enfonça plusieurs carrés, et fit de nombreux
prisonniers. Cependant il fut arrêté par l'attitude de l'armée
autrichienne, qui se retirait en masse et en bon ordre. À gauche, le
8e de chasseurs de la division Sahuc, se trouvant plus avancé que le
reste de sa division, se précipita avec une ardeur extraordinaire sur
la droite des Autrichiens au moment où elle s'éloignait de Raab, et
enfonça tout ce qu'il rencontra sur son chemin. Déjà il avait fait
mettre bas les armes à plusieurs milliers de fantassins ennemis, pris
une nombreuse artillerie, lorsque les Autrichiens, s'apercevant qu'il
n'était pas soutenu, revinrent de leur trouble, firent feu sur lui,
et ils allaient le maltraiter gravement, si le reste de la division
Sahuc, tardivement amenée par son général, n'était venu le dégager.
Ce brave régiment conserva néanmoins 1,500 prisonniers, quelques
canons et des drapeaux.
[Note en marge: Retraite de l'armée autrichienne.]
Les archiducs voyant que la bataille était totalement perdue,
ordonnèrent enfin la retraite, qui, grâce au terrain et à la nuit,
ne fut pas aussi désastreuse qu'ils auraient pu le craindre, et
s'effectua par Saint-Yrani, vers les terrains inondés du Danube.
Cette journée qui, pour le prince Eugène et l'armée d'Italie,
réparait glorieusement la défaite de Sacile, nous coûta à nous 2,000
morts ou blessés, et aux Autrichiens environ 3 mille hommes hors
de combat, 2,500 prisonniers, 2 mille soldats égarés. Elle mettait
l'archiduc Jean et l'archiduc palatin hors de cause, assurait la
jonction des généraux Broussier et Marmont, et ne nous laissait plus
exposés sur la rive droite qu'à des courses de hussards, courses
peu redoutables, auxquelles il devait suffire d'opposer quelques
détachements de cavalerie. Le général Macdonald arriva vers la chute
du jour pour embrasser sur le champ de bataille le jeune prince aux
succès duquel il s'intéressait vivement.
[Note en marge: Jonction des généraux Broussier et Marmont avec
l'armée d'Italie.]
Tandis que sur ce point le plan de Napoléon s'exécutait, sauf de
légères fautes de détail, d'une manière si conforme à sa pensée, le
ralliement des généraux Marmont et Broussier s'opérait aussi, malgré
quelques accidents, les uns naissant des circonstances, les autres
de mauvaises combinaisons que Napoléon, à la distance où il était,
ne pouvait pas toujours rectifier à temps. Le général Broussier,
laissé seul à Grätz, eût été fort compromis si ses troupes n'avaient
pas été des plus solides. Après avoir commencé par canonner avec
des obusiers la citadelle de Grätz, sans réussir à la soumettre, le
commandant s'étant montré résolu à ne céder que devant une attaque
sérieuse, il avait pris ses dispositions pour rester maître de la
ville, indépendamment de la citadelle, et pour tenir la campagne au
loin, afin de tendre la main au général Marmont qui s'approchait. Il
avait fait plusieurs excursions vers la Croatie, dans la direction
que suivait le général Marmont, jusqu'à des distances de douze ou
quinze lieues; et chaque fois, avec cinq à six mille hommes, il avait
livré au ban Giulay de petites batailles, dans lesquelles il l'avait
complétement battu. Mais, en s'éloignant toujours ainsi de Grätz, il
n'avait pu garder suffisamment les routes du Tyrol, et le général
Chasteler, traversant les postes de l'armée d'Italie, avait gagné la
Hongrie, avec quatre ou cinq mille hommes, beaucoup plus heureusement
que le général Jellachich. Sur ces entrefaites, le général Marmont,
qui s'était arrêté quelques jours en apprenant les revers de l'armée
d'Italie, avait bientôt repris sa marche, s'était avancé jusque près
de Grätz, avec autant de prudence que de hardiesse, et il venait de
donner avis de son approche au général Broussier. Celui-ci, à cette
nouvelle, se hâta de descendre la Muhr, dans l'espoir de joindre le
général Marmont à Kalsdorf, laissant deux bataillons du 84e dans un
faubourg de Grätz pour garder la ville. Mais pendant qu'il descendait
la rive droite de la Muhr, le ban Giulay en remontait la gauche à la
tête de quinze mille hommes, moitié de troupes régulières, moitié de
l'insurrection croate, et venait assaillir à l'improviste les deux
bataillons chargés de défendre Grätz. Ces deux bataillons, attaqués
par toute une armée, résistèrent dix-neuf heures de suite avec un
courage héroïque, sous les ordres du colonel Gambin. Ils tuèrent
1,200 hommes à l'ennemi, en prirent 4 ou 500, et donnèrent le temps
au général Broussier de venir à leur secours. Ce général, en effet,
averti du mouvement du ban Giulay, remonta précipitamment la Muhr,
tomba sur les troupes de Giulay, les dispersa, et dégagea les deux
bataillons du 84e. Les avant-gardes du général Marmont se montrèrent
enfin à une ou deux marches. Ainsi ce corps de dix mille hommes,
le meilleur de l'armée après celui du maréchal Davout, rejoignit
les masses belligérantes, et les généraux Marmont, Broussier,
Macdonald, réunis au prince Eugène, furent dès lors en mesure de
fournir à Napoléon le concours de toutes les forces de l'Italie et
de la Dalmatie. Les corps de Stoïchevich et Giulay étaient de plus
entièrement dispersés, et les deux archiducs (Jean et le palatin)
rejetés définitivement au delà du Danube.
[Note en marge: Nouveau soulèvement du Tyrol sous l'influence des
événements d'Essling.]
[Note en marge: Agitations dans le Vorarlberg et la Souabe.]
Il y avait là de quoi dédommager Napoléon des journées d'Essling,
et il en avait besoin, car encouragés par ces journées fameuses,
ses ennemis s'agitaient plus que jamais, et essayaient encore de
soulever le Tyrol, la Souabe, la Saxe, la Westphalie, la Prusse. Au
bruit de la prétendue défaite des Français à Essling, le Tyrolien
Hofer et le major Teimer étaient descendus des cimes du Brenner,
quoiqu'ils fussent fort irrités contre le gouvernement autrichien qui
leur avait retiré les deux corps de Jellachich et de Chasteler. Leur
haine contre la maison de Bavière suppléait à leur amour refroidi
pour la maison d'Autriche. Le général bavarois Deroy, laissé seul à
la défense d'Inspruck, s'était vu assailli de toutes les hauteurs
voisines par une nuée de montagnards, mauvais soldats en plaine,
mais très-bons tirailleurs dans les montagnes, et adversaires
très-redoutables quand on était réduit à battre en retraite. Obligé
de leur tenir tête pendant plusieurs jours, le général Deroy avait
épuisé presque toutes ses munitions, et craignant d'en manquer,
craignant surtout d'être privé de vivres par suite de l'étroit blocus
établi autour d'Inspruck, il s'était retiré avec sa division sur le
fort de Kufstein, abandonnant une seconde fois la capitale du Tyrol.
Cet événement de peu d'importance en lui-même avait produit néanmoins
une profonde impression dans toute la Bavière, et surtout à la cour,
qui redoutait fort d'être contrainte encore à évacuer Munich. Les
habitants du Vorarlberg se montraient aussi fort remuants. Sur les
bords du lac de Constance, sur le haut Danube, dans toute la Souabe
enfin, l'agitation était sensible, et il était évident que si nous
éprouvions un revers plus réel que celui d'Essling, nos derrières
seraient sérieusement menacés.
[Note en marge: Invasion de la Franconie et de la Saxe par
des insurgés allemands suivis de quelques troupes régulières
autrichiennes.]
Les Autrichiens, qui connaissaient cet état de choses puisqu'ils
en étaient les auteurs, venaient de l'aggraver par une disposition
très-dangereuse pour nous. Ils avaient donné au duc de Brunswick-Oels,
fils du fameux duc de Brunswick, les moyens de lever un corps composé
de réfugiés de toutes les provinces allemandes, particulièrement
de Prussiens. Ils lui avaient en outre adjoint quelques troupes
régulières et quelques landwehr, le tout formant à peu près 8 mille
hommes, et l'avaient dirigé de la Bohême vers la Saxe, en le faisant
précéder des bruits les plus mensongers sur la prétendue victoire
remportée sur les Français à Essling. Ils avaient en même temps
dirigé un autre corps de quatre mille hommes environ, moitié troupes
régulières, moitié landwehr, de la Bohême vers la Franconie, en
semant les mêmes bruits sur son chemin. Le premier corps s'était
avancé de Prague sur Dresde, où il était entré sans coup férir, après
avoir forcé par sa seule approche la cour de Dresde à se réfugier à
Leipzig. Le second avait marché d'Egra sur Bayreuth, en profitant du
dénûment où la guerre du Danube avait laissé nos alliés de la Bavière
et du Wurtemberg. Leur plan était de pousser sur la Thuringe, de s'y
réunir en une seule masse, sous les ordres du général Kienmayer, et
d'entrer en Westphalie pour en expulser le roi Jérôme. Celui-ci,
effrayé du danger qui le menaçait, s'était hâté de demander à Paris
des ressources qui n'existaient pas, et ses cris de détresse avaient
fini par y produire une sorte d'alarme.
[Note en marge: Fin des aventures du major Schill.]
L'apparition de ces diverses colonnes avait excité une vive
agitation en Allemagne, mais sans y provoquer cependant aucun
mouvement insurrectionnel, malgré tout ce que s'en étaient promis les
Autrichiens, parce que le prestige de Napoléon était encore entier,
parce qu'on regardait comme difficile d'abattre sa puissance, et
que tout en répandant qu'il était vaincu, on n'en était pas assez
persuadé pour oser prendre les armes. L'exemple de ce qui venait
d'arriver au major Schill n'avait de quoi tenter personne. Ce hardi
partisan, croyant obéir à la pensée secrète de son gouvernement en
désobéissant à ses ordres patents, était, comme on l'a vu, sorti de
Berlin avec un corps de cavalerie prussienne, et s'était mis à courir
la campagne, dans l'espoir qu'il entraînerait à sa suite l'armée
et les populations. Bien accueilli de tout le monde, sans être
suivi de personne, et même déconcerté par les déclarations sévères
parties de Koenigsberg, il s'était enfui en Mecklembourg, puis en
Poméranie, et avait surpris la place mal gardée de Stralsund, avec
l'intention d'y soutenir un siége. Assailli bientôt par un corps
hollandais, et même par un corps danois qui avait voulu donner à
Napoléon cette preuve de dévouement, il n'avait pu défendre une
place forte avec de la cavalerie, et tâchant de se sauver par une
porte tandis que les troupes hollandaises entraient par l'autre, il
était tombé sous le sabre d'un cavalier hollandais. Le malheureux,
victime de son patriotisme désordonné, avait vu en expirant sa
troupe prise, détruite ou dispersée. C'était jusqu'alors le seul
fruit des insurrections allemandes. Les coeurs n'en étaient pas
moins exaspérés contre nous, et il ne fallait qu'un revers, non pas
supposé, mais réel, pour que les peuples encore intimidés fissent
explosion d'un bout du continent à l'autre.
[Note en marge: Suite de la campagne du prince Poniatowski en
Pologne.]
[Note en marge: Refus des Russes d'aider les Polonais contre les
Autrichiens.]
En Pologne, la campagne habilement conduite par le prince
Poniatowski, avait eu des résultats inespérés, quoique peu décisifs.
Livrant la rive gauche de la Vistule à l'impatience des Autrichiens,
qui non contents d'occuper Varsovie, avaient eu l'imprudence de
descendre jusqu'à Thorn, ce prince s'était réservé la rive droite,
les avait repoussés toutes les fois qu'ils avaient voulu la
franchir, puis l'avait remontée jusqu'en Gallicie, pour réveiller
l'esprit insurrectionnel des Polonais couvant sourdement dans cette
province. À son apparition, en effet, une partie des Galliciens
s'étaient levés et lui avaient offert des vivres, des munitions et
des hommes. Il était entré à Sandomir, et menaçait même Cracovie.
L'archiduc Ferdinand, ramené en arrière par les opérations du
prince Poniatowski, avait été obligé de faire une retraite rapide,
qu'on aurait pu interrompre, et rendre désastreuse en passant de la
rive droite sur la rive gauche, pour l'arrêter dans son mouvement
rétrograde. Un corps polonais de 5 mille hommes sous le général
Dombrowski s'était proposé ce plan, mais il était incapable à lui
seul de l'accomplir, et courait la chance de se faire écraser, sans
avoir celle d'arrêter l'ennemi. Les Russes, sous le prince Gallitzin,
arrivés en ligne vers les derniers jours de juin, tandis qu'ils
auraient dû y être en avril, pouvaient exécuter cette manoeuvre,
et ne pas laisser revenir en Gallicie un seul Autrichien. Le prince
Poniatowski les suppliant d'agir ainsi, avait trouvé chez eux une
mauvaise volonté évidente, que n'expliquaient plus la saison, le
débordement des rivières, l'imperfection de l'administration russe.
Le vrai motif de leur inaction, c'est qu'ils éprouvaient à détruire
les Autrichiens au profit des Polonais, une répugnance telle qu'ils
désobéissaient aux ordres mêmes de leur gouvernement. Le prince
Gallitzin, fortement réprimandé par Alexandre, avait montré un peu
moins de froideur au prince Poniatowski, mais il n'avait rien fait
pour vaincre la résistance de ses lieutenants, et l'un d'eux, le
prince Gortschakoff, avait même écrit qu'il arrivait dans l'espérance
de se joindre aux Autrichiens et non aux Polonais. Ceux-ci ayant
intercepté la lettre l'avaient envoyée avec beaucoup d'autres à
Saint-Pétersbourg. Partout où les avant-postes russes et autrichiens
se rencontraient, ils se tendaient la main en se promettant de
servir bientôt ensemble. En un mot, les divisions russes parvenues
enfin sur le territoire de la Gallicie ne semblaient y être venues
que pour comprimer l'insurrection gallicienne. Sous prétexte de
prendre possession du pays, elles supprimaient partout les nouvelles
autorités polonaises, et rétablissaient les anciennes autorités
autrichiennes.
Tandis que les Russes manquaient ainsi à leur parole, probablement
contre le gré de leur souverain, les Polonais manquaient de leur
côté, contre le gré également de Napoléon, à celle qu'on avait
donnée aux Russes, et annonçaient dans toutes leurs proclamations le
prochain rétablissement de la Pologne. Napoléon leur avait néanmoins
bien recommandé de ne parler que du grand-duché de Varsovie, et
de ne pas lui aliéner la Russie par un langage imprudent. Il
n'avait cessé de leur dire que le jour viendrait où, sans faillir
à ses engagements, sans s'attirer plus d'ennemis qu'il n'en
pouvait combattre à la fois, il achèverait leur reconstitution en
agrandissant peu à peu le duché de Varsovie; qu'il ne pouvait pas
tout faire d'un seul coup; qu'il lui fallait pour achever son oeuvre
du temps et des occasions; qu'en ce moment manifester des espérances,
exprimer des voeux prématurés, c'était le mettre inutilement en
péril, et s'y mettre soi-même. Napoléon, en donnant ces conseils,
n'avait pas été plus écouté par les Polonais qu'Alexandre par les
Russes. Toutefois il faut reconnaître qu'Alexandre, s'il s'y était
appliqué sincèrement, aurait pu sur les Russes beaucoup plus que
Napoléon sur les Polonais. Mais il était Russe aussi, et travailler
au rétablissement de la Pologne en aidant les Polonais contre les
Autrichiens lui coûtait presque autant qu'à ses soldats. Lui-même,
sans s'en douter, était le premier en révolte contre sa propre
politique.
[Note en marge: Quelques précautions prises par Napoléon contre les
mouvements insurrectionnels de l'Allemagne.]
Telles étaient les perplexités de l'Europe entière, pendant que
l'archiduc Charles et Napoléon luttaient l'un contre l'autre, sous
les murs de Vienne. Bien qu'il y eût là des symptômes graves, qui
auraient dû servir d'avertissements à un politique sage, il n'y avait
rien qui pût alarmer, ni détourner de son but essentiel, un aussi
grand capitaine que Napoléon. Quelques progrès ou quelques revers en
Pologne, quelques courses de partisans en Saxe et en Poméranie, une
nouvelle retraite des Bavarois en Tyrol, étaient peu de chose. Passer
le Danube, battre l'archiduc Charles, était l'opération décisive, qui
devait faire tomber toutes les dispositions hostiles, fussent-elles
suivies de commencements d'insurrection plus ou moins inquiétants.
Aussi Napoléon n'en était-il que médiocrement ému, et n'attachait-il
d'importance qu'à ce qui se passait autour de lui entre Lintz,
Léoben, Raab, Presbourg et l'île de Lobau. Il s'était donc borné à un
petit nombre de précautions fort sages, fort bien conçues, et surtout
très-suffisantes dans le cas où il réussirait à frapper à Vienne
le coup principal et définitif. Il avait envoyé à Milan le général
Caffarelli, ministre de la guerre du royaume d'Italie, pour remplacer
par une autorité élevée le prince Eugène. Il lui ordonna de réunir
tout ce qu'il y avait de détachements disponibles pour bloquer le
Tyrol italien, en occupant les débouchés des montagnes. Il prescrivit
au prince Eugène de laisser la division Rusca à Klagenfurth, pour
opérer le même blocus du côté de la Carinthie. Le général bavarois
Deroy dut en faire autant du côté de la Bavière, en occupant
Rosenheim et Kufstein, de manière à renfermer cette espèce d'incendie
dans des limites qu'il ne pût franchir, sauf à sévir plus activement
contre les Tyroliens, lorsqu'on en aurait fini avec la grande armée
autrichienne. Quant à la Souabe et au Vorarlberg, Napoléon avait
de quoi les contenir dans le rassemblement formé à Augsbourg,
rassemblement qui se composait des dragons provisoires, du 65e de
ligne, des régiments de conscrits de la garde, enfin des nombreuses
troupes de passage. Il prescrivit au général Beaumont de s'établir,
avec quelques-unes de ces troupes, à Kempten, à Lindau, le long du
lac de Constance, afin de refouler tout ce qui voudrait déboucher des
montagnes.
Le général Bourcier commandait à Passau le dépôt général de la
cavalerie. Il avait là tous les hommes à pied, les détachements de
recrues, les ateliers de sellerie, un marché ouvert pour les achats
de chevaux, et il remettait en état de servir les hommes démontés,
fatigués ou malades. Napoléon lui ordonna de se détourner un moment
de ce dépôt, d'y laisser un remplaçant capable de le suppléer,
puis de prendre avec lui deux régiments de dragons formant 2 mille
chevaux, le régiment à cheval de Berg, plus 2 à 3 mille Bavarois
tirés des places du Palatinat, et de s'avancer sur Bayreuth. De
son côté, le général Rivaud, établi à Wurzbourg à la tête de deux
demi-brigades provisoires, devait se diriger de Wurzbourg sur
Bayreuth, s'y réunir au général Bourcier, et marcher avec lui contre
le petit corps qui venait de sortir de la Bohême. Cette courte
expédition terminée, le général Bourcier avait ordre de retourner à
Passau pour y reprendre le commandement de son dépôt de cavalerie. Le
général Rivaud devait se joindre à quatre demi-brigades rassemblées
à Hanau sous le maréchal Kellermann, et se porter vers la Saxe
contre les Autrichiens entrés à Dresde. Napoléon écrivit à Paris,
soit au ministre de la guerre Clarke, soit au ministre de la police
Fouché, pour leur reprocher sévèrement les craintes qu'ils avaient
trop facilement conçues à l'occasion des événements de Dresde et
de Bayreuth. Les ministres restés à Paris avaient été fort émus
en effet des cris de détresse poussés par le roi Jérôme, et ils
étaient allés jusqu'à croire que la Prusse se préparait à déclarer
la guerre.--Si quelques courses insignifiantes vous alarment à ce
point, leur écrivit Napoléon, que feriez-vous donc si des événements
graves survenaient, de ces événements de guerre qui peuvent
cependant arriver sans qu'on succombe? Je suis bien peu satisfait,
ajoutait-il, de voir les hommes attachés à mon service montrer si
peu de caractère, et donner eux-mêmes le signal des plus ridicules
terreurs. Il ne peut y avoir d'événements sérieux que sur le théâtre
où j'opère, et là je suis présent pour tout dominer.--
Les alarmes que l'on concevait si facilement à Paris étaient pour la
politique de Napoléon une critique involontaire dont il s'irritait,
et qu'il ne pardonnait pas même à ses serviteurs les plus dévoués.
Du reste, il avait raison de dire que tout était de peu d'importance
ailleurs que sur le théâtre où il opérait, que victorieux sur ce
théâtre, il le serait partout. Aussi ne négligeait-il rien pour
l'être prochainement et complétement.
[Note en marge: Soins de Napoléon pour préparer la concentration de
son armée, et empêcher celle de l'armée autrichienne.]
Une fois le prince Eugène vainqueur à Raab, l'archiduc Jean et
l'archiduc palatin rejetés au delà du Danube, et la jonction des
armées d'Italie et de Dalmatie assurée, Napoléon n'avait plus à
s'occuper que d'un seul objet, avant de livrer sa dernière bataille,
c'était d'empêcher que les deux archiducs repassant le Danube à
Presbourg ou à Komorn, ne suivissent les armées françaises d'Italie
et de Dalmatie, quand celles-ci viendraient combattre sous les murs
de Vienne. (Voir la carte nº 32.) Il fallait pour cela interdire
aux Autrichiens l'usage du pont de Presbourg, et de plus occuper la
ligne de la Raab, destinée à nous couvrir du côté de la Hongrie, de
manière qu'elle pût arrêter les Autrichiens pendant trois ou quatre
jours, temps fort suffisant pour exécuter le mouvement des armées
d'Italie et de Dalmatie sur Vienne. Les Autrichiens avaient un pont à
Presbourg, et une tête de pont au village d'Engerau. Ils avaient en
outre conservé la place de Raab, après la victoire remportée sur la
rivière de ce nom par le prince Eugène.