environ 45 à 50 mille hommes de renfort, et tout au plus 15 à 18
mille à l'ennemi, un sûr moyen de se venger des journées d'Essling.
Voulant dédommager son fils adoptif du tort qu'avait pu lui faire la
journée de Sacile, prenant plaisir à le récompenser de ses succès
pendant sa marche de Vérone à Léoben, attachant surtout une grande
importance à publier les précieux avantages qui devaient résulter
de la réunion de toutes les armées françaises, il rédigea un ordre
du jour brillant, où il paya à l'armée d'Italie un juste tribut
d'éloges, et exposa ses hauts faits avec une certaine exagération
qui n'était pas, d'ailleurs, fort éloignée de la vérité, car, depuis
Vérone, le prince Eugène et le général Macdonald n'avaient pas
enlevé en morts, blessés ou prisonniers, moins de 20 mille hommes à
l'ennemi[30], contre 4 à 5 mille hommes, fatigués ou blessés, qu'ils
avaient laissés en route.
[Note 30: Il faut bien qu'il en soit ainsi pour expliquer et
justifier l'assertion des narrateurs autrichiens, qui ne donnent pas
plus de 12 mille hommes à l'archiduc Jean armé à Grätz, tandis qu'il
en avait certainement quarante et quelques mille sous Vérone. Avec
le détachement du ban Giulay il ne lui en restait pas plus de 20 à
24 mille en tout. Il n'y a donc pas exagération dans l'évaluation de
ses pertes, que nous donnons ici, après avoir beaucoup atténué les
rapports du prince Eugène et du général Macdonald, rapports qui sont
pleins au reste d'une remarquable modestie, et forment un singulier
contraste avec les récits fastueux des généraux autrichiens.]
[Date en marge: Juin 1809.]
[Note en marge: Force effective que procurait à Napoléon la jonction
avec l'armée d'Italie.]
En supposant que le prince Eugène pût fournir en présents sous les
armes 30 mille hommes, le général Macdonald 15 mille, c'était, sans
compter le général Marmont, qu'on pouvait au besoin laisser en Styrie
ou en Hongrie, une force de 45 mille hommes, et de 40 mille au moins,
ajoutée à l'armée française sous Vienne. En les joignant aux 100
mille que devait procurer la réunion du maréchal Davout, du maréchal
Masséna, du général Oudinot, de la réserve de cavalerie, de la garde
impériale, et des Saxons, Napoléon allait avoir sous la main, même
avant l'arrivée de ses renforts, la masse énorme de 140 mille hommes,
bien suffisante pour livrer une bataille décisive au delà du Danube.
L'archiduc Charles n'était pas en mesure d'en réunir autant, ni
d'une aussi bonne qualité, eût-il l'art, qu'il ne fallait guère
présumer de lui, de concentrer ses forces le jour de la bataille,
comme il était certain que Napoléon saurait le faire, quand le moment
serait venu. Napoléon avait donc le moyen de finir la guerre, dès
que ses immenses préparatifs pour passer le Danube seraient achevés.
Cependant résolu cette fois à jouer à coup sûr, il ne voulait
livrer cette action dernière et décisive, que lorsque d'une part le
Danube serait vaincu par des travaux d'une solidité infaillible,
et lorsque de l'autre le prince Eugène, les généraux Macdonald et
Marmont, seraient prêts à concourir directement ou indirectement aux
opérations devant Vienne.
[Note en marge: Instructions au prince Eugène pour les opérations
ultérieures dont il est chargé.]
C'est vers cette fin que furent dirigées toutes les instructions
au prince Eugène, qu'il conduisit dès qu'il l'eut à sa portée,
comme un fils, comme un élève, dont il était aussi jaloux de faire
briller les talents, qu'impatient de s'assurer la coopération dans
les grands événements qui se préparaient. Vous avez maintenant,
lui écrivit-il dans une suite de lettres admirables, divers buts
à vous proposer: le premier, d'achever la poursuite de l'archiduc
Jean, afin qu'il ne reste sur la droite du Danube et à la frontière
de Hongrie aucun rassemblement capable de nous inquiéter, pendant
que nous manoeuvrerons autour de Vienne; le second, en acculant ce
prince au Danube, de le réduire à passer le fleuve à Komorn plutôt
qu'à Presbourg (voir la carte nº 14), de manière que l'arc qu'il
décrira étant le plus étendu possible, il ait moins de chances que
vous d'être présent à la prochaine bataille; le troisième, de
séparer l'archiduc Jean de Chasteler, de Giulay, de tous ceux qui
pourraient grossir son rassemblement, tandis que vous au contraire
vous rallierez Macdonald et Marmont; le quatrième enfin, d'occuper
la rivière de la Raab, qui tombant dans le Danube près de Komorn,
forme une barrière dont on peut se couvrir contre la Hongrie, de
s'emparer pour cela de la place de Raab, qui commande cette rivière
vers son embouchure, et de la citadelle de Grätz qui la domine près
de sa source, de façon que quelques détachements laissés sur cette
ligne puissent la défendre, pendant que l'armée d'Italie, dérobant
sa marche, viendra former sous Vienne l'une des ailes de la grande
armée.--Tels étaient les buts principaux que Napoléon assignait au
prince Eugène. Il lui assignait, comme buts accessoires, de profiter
lui-même, et de faire profiter la grande armée, des vastes ressources
de la Hongrie en grains, fourrages, bétail, chevaux, matériel de
navigation.
[Note en marge: Conduite prescrite par Napoléon à l'égard des
Hongrois.]
Pour l'exécution de ces desseins, Napoléon lui recommanda,
après avoir accordé quelque repos à ses troupes, de laisser des
détachements à Klagenfurth et à Léoben afin de jalonner sa route,
puis de se diriger sur Oedenbourg à l'ouest du lac de Neusiedel,
où il devait trouver le général Lauriston avec les Badois, la
cavalerie de Colbert et de Montbrun, ce qui allait lui procurer
un renfort de 3 mille fantassins et de 4 mille chevaux; de se
porter ensuite sur la Raab, de pousser ses reconnaissances au delà
de cette rivière, pour savoir au juste quelle marche suivrait
l'archiduc Jean, et une fois bien éclairé de manoeuvrer toujours de
manière à placer ce prince entre le maréchal Davout qui était vers
Presbourg et l'armée d'Italie, pour empêcher qu'il ne se jetât sur
Macdonald ou sur Marmont; de tenir ses forces réunies afin d'avoir
30 mille hommes sous la main, et 36 mille avec Lauriston, lorsqu'il
rencontrerait encore une fois l'archiduc Jean; de presser la prise
de la citadelle de Grätz, la réunion de Macdonald et de Marmont; de
veiller soigneusement sur ses derrières, afin de prendre Chasteler
comme on avait pris Jellachich à la sortie du Tyrol; de diriger
sur Vienne, ou de renvoyer sur Osopo, tout ce qui était malade ou
blessé, et incapable de rentrer dans les rangs; de former de vastes
amas de vivres, d'expédier à mi-chemin de Vienne les caissons de
l'armée d'Italie qui étaient vides, pour que le parc général les
remplît de munitions; enfin d'être toujours prêt, soit à livrer
une nouvelle bataille à l'archiduc Jean, soit à concourir avec les
généraux Macdonald et Marmont à la grande et dernière bataille,
qui allait se livrer sur les bords du Danube, contre toutes les
forces de la monarchie autrichienne. Napoléon prescrivait de plus au
prince Eugène de ménager les Hongrois s'ils se montraient pacifiques
et bienveillants envers les Français, sinon de leur faire subir
les conséquences ordinaires de la guerre, c'est-à-dire de vivre à
leurs dépens, mais en les traitant dans tous les cas avec plus de
ménagements que les Autrichiens. Les Hongrois, en effet, méritaient
cette différence de traitement, car ils ne manifestaient pas à
l'égard des Français la même animosité que les autres sujets de la
maison d'Autriche. Quoiqu'ils eussent plus d'une fois fait preuve de
dévouement envers cette maison, ils étaient cependant contraires à
l'exercice direct de son autorité, et ils voyaient dans Napoléon le
représentant de la Révolution française, révolution qui avait éveillé
chez eux beaucoup de sympathie. Il y avait dans tout le pays on ne
sait quel bruit répandu, que Napoléon songeait à l'affranchissement
de la Hongrie comme à celui de la Pologne, et les esprits portés vers
les idées nouvelles avaient témoigné pour lui une sorte de penchant,
indépendant de l'admiration qu'inspirait au monde sa prodigieuse
carrière. Néanmoins les instances de l'archiduc palatin, la présence
de la cour, l'action qu'elle exerçait sur la haute noblesse, avaient
contre-balancé les influences opposées, et la Hongrie s'était levée
à la voix des archiducs, mais, selon beaucoup de rapports, moins
par enthousiasme que par calcul. Elle avait voulu, disaient ces
rapports, sous prétexte de la levée en masse, s'exempter des charges
régulières en hommes et en argent qui auraient pesé sur elle, si
elle avait été traitée comme les autres provinces de la monarchie.
Il faut reconnaître qu'elle n'avait pas fourni par la levée en masse
plus d'une vingtaine de mille hommes, dont 7 ou 8 mille de cavalerie
noble, et 12 mille de mauvaise infanterie, celle-ci composée
d'Allemands que les nobles payaient pour les remplacer dans le
contingent de l'insurrection.
Connaissant ces dispositions douteuses, Napoléon avait adressé aux
Hongrois des proclamations amicales, pour leur promettre à la paix
l'indépendance, et pendant la guerre l'exemption de toute espèce
de charges, s'ils renonçaient à prendre les armes contre lui.
L'effet de ces proclamations n'avait pas été de les détacher de la
maison d'Autriche, mais d'attiédir leur zèle pour le gouvernement
autrichien, et de les disposer à accueillir les Français avec moins
d'hostilité.
C'est à cet état de choses que se rapportaient les instructions
données par Napoléon au prince Eugène concernant la Hongrie. Elles
étaient parfaitement sages, de même que toutes les instructions
militaires qu'il adressait presque chaque jour à ce jeune prince.
Celui-ci, comme on va le voir, les suivit de son mieux dans la mesure
de sa capacité, et à peu près aussi bien que Napoléon pouvait le
désirer pour le résultat général de la campagne.
[Note en marge: Efforts du prince Eugène pour atteindre l'archiduc
Jean, et lui livrer une dernière bataille.]
Établi à Neustadt, puis à Oedenbourg (voir les cartes n{os} 31 et 32)
dans les premiers jours de juin, à quelques marches de Vienne, et
sur la frontière de Hongrie, le prince Eugène avait fait reposer son
armée, rapproché les divers corps qui la composaient, et rejoint les
généraux Lauriston, Colbert et Montbrun. Fidèle au plan que Napoléon
lui avait tracé, il se mit à la recherche de l'archiduc Jean, tâchant
de le placer entre le maréchal Davout et l'armée d'Italie, toujours
pour l'empêcher de se jeter sur les généraux Macdonald et Marmont.
Ayant appris que l'archiduc Jean était à Kormond sur la haute Raab,
où devaient lui parvenir les nouveaux ordres du généralissime, il
marcha sur Güns, puis sur Stein-am-Anger, afin de l'atteindre et de
le combattre. Il fit part en même temps de sa position et de ses
projets au général Macdonald, pour que celui-ci le rejoignît le plus
tôt possible. Le général Macdonald s'était arrêté à Grätz, attendant
le général Marmont, et tâchant de s'emparer du fort de Grätz, qui
dominait la ville, et par la ville la contrée. Mais ce fort, bien
armé, situé d'une manière qui en rendait l'attaque très-difficile,
ne pouvait être assiégé qu'avec de la grosse artillerie, dont le
général Macdonald manquait absolument. Il avait essayé de battre
les murailles avec des obus, puis d'effrayer le commandant par
ses menaces, mais le tout était resté sans succès. On était donc
maître de la ville de Grätz, et réduit à bloquer la citadelle qui
en faisait la principale force. Le général Macdonald, en recevant
les communications du prince Eugène, se hâta, dans l'espérance de
participer aux opérations qui se préparaient, de se mettre en route
avec la division Lamarque, les dragons de Pully, deux bataillons de
la division Broussier, et la plus grande partie de l'artillerie.
Il laissa le général Broussier devant Grätz, avec huit bataillons
seulement, deux régiments de cavalerie légère, et dix pièces de
campagne, lui abandonnant le soin d'accomplir la mission qu'aurait
dû accomplir le corps tout entier, celle de prendre la citadelle de
Grätz, de rallier l'armée de Dalmatie, et d'empêcher l'Autrichien
Chasteler de passer du Tyrol en Hongrie. Heureusement que les troupes
étaient excellentes, et pouvaient, comme elles le prouvèrent bientôt,
résister à des forces infiniment supérieures.
Le général Macdonald, parti pour Kormond le 9 juin, y rejoignit le
prince Eugène sur la Raab, où tous deux furent charmés de se revoir
sains et saufs, après un mois de mouvements divergents et périlleux,
au milieu de contrées ennemies. Le plus simple eût été de marcher
désormais ensemble pour combattre l'archiduc Jean, et, en lui faisant
essuyer un dernier revers, d'apporter aux généraux Broussier et
Marmont le secours puissant quoique indirect d'une bataille gagnée à
côté d'eux. Mais le prince Eugène sentant confusément l'inconvénient
de laisser le général Broussier seul à Grätz, crut y parer en
laissant le général Macdonald seul à Papa, pour que celui-ci fût à
portée des généraux Broussier et Marmont, ce qui, loin d'être une
atténuation, était une aggravation de la faute commise, puisqu'on
allait être partagé en quatre détachements, le général Marmont
avec dix mille hommes, le général Broussier avec sept, le général
Macdonald avec huit, le prince Eugène avec trente. Le général
Macdonald fut donc renvoyé vers Papa, tandis que le prince Eugène,
revenu de Stein-am-Anger sur Sarvar, descendit la Raab à la suite de
l'archiduc Jean, avec 29 ou 30 mille hommes de son armée, et 6 à 7
mille du détachement de Lauriston.
[Note en marge: Mouvements de l'archiduc Jean autour de la Raab.]
Pendant ces marches du vice-roi, l'archiduc Jean, après avoir erré
entre la Muhr et la Raab, en mettant dans ses mouvements encore moins
de précision et de justesse que son adversaire, avait fini par céder
aux ordres réitérés du généralissime, et par se rapprocher du Danube.
Son désir, comme on l'a vu, eût été d'obtenir la faculté d'opérer
isolément sur la frontière de Hongrie, de rallier les généraux
Chasteler et Giulay, de se composer ainsi un rassemblement de 50
à 60 mille hommes, l'insurrection hongroise comprise, de battre
alternativement le corps d'Eugène, de Macdonald et de Marmont, de
venir enfin se placer sur la droite découverte de Napoléon, pour lui
faire sentir dans le flanc la pointe de son épée. Sans doute, si une
telle série de succès avait été certaine, ou seulement probable, il
eût valu la peine de s'imposer des sacrifices pour se la ménager,
car en privant Napoléon des cinquante mille bons soldats qui lui
arrivaient d'Italie et de Dalmatie, en menaçant en outre sa droite
et ses derrières, on le réduisait à l'impossibilité de rien tenter
de décisif autour de Vienne, et de réparer le premier passage du
Danube par un second plus heureux. Mais, pour agir comme le projetait
l'archiduc Jean, il fallait un à-propos, une rapidité de manoeuvres,
qu'on ne devait attendre que du plus habile capitaine, que des
troupes les meilleures, et, puisqu'on ne pouvait guère y compter,
il valait mieux se borner à harceler la droite de Napoléon avec les
insurrections hongroise et croate, et disposer des 18 ou 20 mille
hommes qui restaient à l'archiduc Jean, pour être en mesure au
premier appel de se porter sur Vienne. L'ordre avait donc été donné
itérativement au prince autrichien de laisser au général Stoïchevich,
au ban Giulay, à Chasteler, le soin de harceler les Français vers
la Hongrie, de jeter une garnison dans Presbourg, et de se placer
ensuite avec la meilleure partie des troupes d'Italie derrière le
Danube, pour concourir à la lutte qui tôt ou tard devait s'engager
encore une fois sur les bords de ce grand fleuve.
[Note en marge: L'archiduc Jean et l'archiduc palatin se décident à
livrer bataille avant de se replier derrière le Danube.]
Vaincu par des ordres aussi positifs, l'archiduc Jean avait été
contraint de se rapprocher du Danube, ce qu'il avait fait en suivant
les bords de la Raab par Kormond, Sarvar, Papa et la ville de Raab
elle-même. Cette ville fortifiée, mais négligée depuis long-temps,
et en ce moment médiocrement armée, était située sur la rivière du
même nom, pas loin de son embouchure dans le Danube, entre Presbourg
et Komorn. (Voir la carte nº 32.) Un camp retranché était lié à la
place, et offrait une bonne position sur la Raab. L'archiduc Jean y
avait été rejoint par son frère l'archiduc palatin avec les forces
de l'insurrection hongroise. Les deux princes pouvaient présenter
aux Français environ quarante mille hommes, dont moitié de troupes
régulières venues d'Italie et du Tyrol, et moitié de troupes à peine
formées de l'insurrection hongroise. Celles-ci se divisaient, comme
nous venons de le dire, en douze mille hommes d'infanterie, espèce de
ramassis de toutes les populations magyares ou allemandes du pays,
et en huit mille hommes de cavalerie noble, peu habituée aux rudes
guerres de cette époque. C'est avec ces 40 mille hommes, de qualité
si inégale, que les deux archiducs voulurent tenir tête encore une
fois au prince Eugène, avant de lui abandonner la rive droite du
Danube, et de se reléguer sur la rive gauche.
[Note en marge: Disposition de l'armée autrichienne sur la Raab.]
Déjà les 12 et 13 juin ils avaient été talonnés par les avant-gardes
du prince Eugène, et le 13 au soir ils s'étaient postés autour de
Raab, certains d'avoir une affaire fort chaude le lendemain, s'ils
ne consentaient à battre en retraite. La position leur paraissant
avantageuse, ils s'établirent sur un plateau, leur droite appuyée à
la Raab, leur dos tourné au Danube qui coulait quelques lieues en
arrière, leur gauche à des marécages qui s'étendaient au loin. Ils
employèrent la soirée du 13 juin et la matinée du 14 à rectifier
leur position, et surtout à mêler ensemble, pour donner aux unes la
consistance des autres, les troupes régulières et les troupes de
l'insurrection. Ils suivaient en cela un ordre formel de l'archiduc
Charles, ordre fort sage, mais qui en cette occasion leur fit perdre
beaucoup de temps. Ils ne furent pas prêts à combattre avant onze
heures du matin, le 14.
Heureusement pour eux, le prince Eugène, quoiqu'il eût marché avec
une grande bonne volonté de les atteindre, n'était pas lui-même en
mesure de les aborder avant onze heures ou midi.
[Note en marge: Plan d'attaque arrêté par les généraux français.]
Il avait longé, comme les deux princes autrichiens, les bords de
la Raab, laquelle coule presque perpendiculairement au Danube
(voir la carte nº 32), et n'en est plus qu'à quelques lieues à la
hauteur de la ville de Raab. Il s'avançait la gauche à la rivière,
où les Autrichiens avaient leur droite, et la droite dans la plaine
marécageuse où les Autrichiens avaient leur gauche. Il marchait en
plusieurs échelons, la division Seras formant le premier à droite, la
division Durutte le second au centre, la division italienne Severoli
le troisième à gauche. La division Pacthod et la garde italienne
placées en arrière composaient une double réserve. La cavalerie
était répartie sur les ailes. Cette disposition était commandée par
la nature des lieux et la distribution des forces ennemies sur le
plateau qu'on allait attaquer. Dans la plaine marécageuse à notre
droite on apercevait la masse de la cavalerie hongroise, présentant
sept à huit mille cavaliers environ, fort brillants d'aspect, mais
pas aussi redoutables que beaux à voir. Ils étaient soutenus par des
hussards réguliers, moins brillants mais éprouvés dans la campagne
d'Italie, le tout sous les ordres du général Mecszery. Un peu moins
à droite, et tirant vers le centre, derrière un ruisseau fangeux,
on voyait l'infanterie de Jellachich et de Colloredo, occupant les
bâtiments fort solides d'une grosse ferme dite de Kismegyer, et
le village de Szabadhegy. Enfin, de ce dernier village à la Raab,
c'est-à-dire vers notre gauche, on découvrait l'infanterie de
Frimont, qui formait vers la rivière et le camp retranché la droite
des Autrichiens. Quatre à cinq mille hommes des moins bonnes troupes
défendaient ce camp retranché que bloquait le général Lauriston avec
les Badois.
Le prince Eugène, après s'être concerté avec les généraux Grouchy,
Montbrun, Grenier, Seras, Durutte, convint des dispositions
suivantes. Tandis que la cavalerie déployée de Montbrun masquerait
les mouvements de notre infanterie, les trois divisions Seras,
Durutte, Severoli, s'avançant en échelons, devaient attaquer
successivement la ferme de Kismegyer, et le village de Szabadhegy,
par l'un et l'autre côté. La division Pacthod et la garde italienne,
restées en réserve, étaient chargées d'appuyer celui des trois
échelons qui aurait besoin de secours. Grouchy et Montbrun à droite
devaient se jeter sur la cavalerie ennemie, pendant que Sahuc à
gauche lierait l'armée avec le détachement de Lauriston. Le prince
Eugène, sentant alors mais un peu tard la sagesse des principes de
Napoléon, dépêcha aides de camp sur aides de camp auprès du général
Macdonald, pour qu'il lui amenât de Papa les 8 mille hommes qui
l'auraient complété si à propos dans le moment, car il n'en avait que
36 mille contre 40 mille établis dans une forte position. Napoléon
cependant lui avait répété sans cesse, que même avec les troupes les
meilleures il fallait, pour ne rien donner au hasard, manoeuvrer
de manière à être plus nombreux que l'ennemi sur le terrain où se
livraient les batailles. Heureusement que Macdonald prévoyant qu'il
pourrait être utile à Raab, tandis qu'à Papa il ne faisait rien ni
pour Broussier ni pour Marmont, s'était mis spontanément en route, et
déjà se montrait dans le lointain précédé par les dragons de Pully.
Il y avait donc là une ressource contre un accident peu probable,
mais possible.
[Note en marge: Bataille de Raab, livrée le 14 juin 1809.]
[Note en marge: Montbrun disperse la cavalerie hongroise.]
Vers midi on s'ébranla pour attaquer la position ennemie. La division
Seras, chargée de former l'échelon le plus avancé à droite, n'étant
pas encore en ligne, Montbrun étala ses quatre régiments de cavalerie
légère, et fit sous un feu violent d'artillerie, et avec un admirable
sang-froid, les évolutions qu'on aurait pu exécuter sur un champ
de manoeuvre. Puis lorsque l'infanterie de Seras fut en ligne, et
qu'il lui sembla opportun d'aborder la cavalerie hongroise, il mit
ses régiments au galop, et fondit sur la brillante noblesse venue
en hésitant au secours de la maison d'Autriche. Quelque brave que
soit une nation, rien ne saurait remplacer chez elle l'habitude et
l'expérience de la guerre. En un instant cette troupe se dispersa
devant les légers cavaliers de Montbrun, habitués à faire le coup de
sabre même avec les cuirassiers, et laissa à découvert la gauche des
Autrichiens. Restaient les hussards réguliers de l'archiduc Jean,
qui étaient dignes de se mesurer avec les nôtres. Ils chargèrent
Montbrun, qui le leur rendit sur-le-champ, et les obligea à se
replier sur leur corps de bataille.
[Illustration: Eugène de Beauharnais.]
[Note en marge: Attaque de notre infanterie sur le plateau occupé par
l'armée autrichienne.]