Le second danger dont on devait s'occuper sur-le-champ, c'était la

possibilité d'un passage vers Presbourg, le seul auquel Napoléon

accordât quelque créance, parce que c'était celui qui exigeait le

moins de hardiesse. Mais pour parer à celui-là, il fallait avoir

vaincu une grave difficulté, c'était de rétablir le pont sur le

grand bras, ne fût-ce que temporairement, car, sans ce pont, le

maréchal Davout était exposé à se trouver seul avec deux de ses

divisions, et avec ce qui n'avait point passé de la garde et de

la grosse cavalerie, pour résister à l'archiduc Charles. La

troisième division du maréchal Davout, celle de Morand, restée entre

Saint-Polten et Vienne, serait évidemment indispensable pour contenir

la capitale pendant que les deux autres combattraient. Il est vrai

que ce vigoureux lieutenant de l'Empereur avait répondu sur sa

tête d'arrêter avec 25 ou 30 mille hommes tout ce qui viendrait du

côté de Presbourg, et on pouvait attendre de l'opiniâtre vainqueur

d'Awerstaedt la réalisation de cette promesse. Mais c'était là une

position fort critique, et il importait au plus haut point d'avoir

rétabli promptement les communications entre la rive droite et l'île

de Lobau, pour que l'armée pût au besoin se réunir tout entière sur

cette rive. Napoléon s'y appliqua sans relâche, bien qu'il sût dans

quel état il avait laissé l'armée autrichienne en repassant dans

l'île de Lobau, et que la double expérience qu'il avait de la guerre

et du caractère de son adversaire suffit pour lui apprendre qu'après

deux journées comme celles d'Essling, il n'était pas à craindre d'en

avoir immédiatement une troisième. Les marins de la garde, mandés de

Boulogne à Strasbourg, de Strasbourg à Vienne, venaient heureusement

d'arriver. On s'en servit pour accélérer le rétablissement des

communications. Ils s'y consacrèrent avec leur zèle et leur

habileté accoutumés. Toujours en croisière sur le Danube, soit pour

transporter des munitions, soit pour arrêter les corps flottants

lancés par l'ennemi, ils aidèrent à dominer l'obstacle que présentait

ce fleuve immense, rapide comme un torrent et vaste comme un bras de

mer. En attendant la reconstruction du pont, on commença à faire

repasser dans des bateaux une partie de l'infanterie de la garde, de

l'île de Lobau à Ébersdorf. Le 25, au moyen des pontons qui avaient

servi pour le passage du petit bras, et des bateaux ramassés sur le

fleuve, on parvint à établir un pont, sur lequel il n'eût pas fallu

compter pour entreprendre une opération offensive, mais bien assez

solide pour une retraite, qu'il suffisait d'opérer à intervalles

successifs. Chaque détachement transporté sur la rive droite mettait

le maréchal Davout en état de mieux résister à une attaque vers

Presbourg, et quant à celle qui aurait pu être dirigée contre l'île

de Lobau, elle n'était visiblement plus à craindre dès qu'elle

n'avait pas été tentée le 23 ou le 24.

[Note en marge: Distribution de l'armée autour de Vienne.]

Après la garde on fit repasser la division Demont, ensuite la

cavalerie légère, qu'il importait d'envoyer en reconnaissance

autour de Presbourg, puis la grosse cavalerie, et enfin le corps de

Lannes tout entier, qui depuis la blessure mortelle de ce dernier

avait été mis sous les ordres du général Oudinot, et ne pouvait

pas être en meilleures mains. Ces passages de troupes achevés, et

ils le furent dans la journée du 27 mai, on n'avait plus rien à

redouter, car le maréchal Davout avait au moins 60 mille hommes à sa

disposition, et aucune tentative de l'archiduc Charles sur la rive

droite ne présentait dès lors de chance de succès. Napoléon dirigea

Lasalle et Marulaz sur Haimbourg, pour surveiller et contenir,

avec neuf régiments de cavalerie légère, ce qui pourrait venir de

Presbourg, que ce fût l'armée de l'archiduc Charles, ou simplement

l'insurrection de Hongrie, qui commençait à se réunir. (Voir la

carte nº 32.) Il dirigea Montbrun sur Oedenbourg, de l'autre côté

du lac de Neusiedel, pour observer les routes de la Hongrie et de

l'Italie, par où pouvait se montrer l'archiduc Jean, en retraite

devant le prince Eugène. Le général Lauriston n'avait pas cessé de

se tenir à Bruck avec les Badois et la cavalerie du général Bruyère,

pour tendre la main au prince Eugène engagé dans les routes de la

Styrie. Napoléon plaça, comme il avait déjà fait, la grosse cavalerie

en arrière afin de soutenir la cavalerie légère. Enfin le maréchal

Davout, avec les deux divisions Friant et Gudin, avec la division

Demont, avec tout le corps d'Oudinot et la garde, c'est-à-dire

avec 50 ou 60 mille hommes, était à Ébersdorf, prêt à se jeter sur

l'archiduc Charles, de quelque côté qu'il se montrât.

Napoléon résolut d'amener encore quelques forces sur Vienne. Pensant

que les Bavarois suffiraient à défendre leur pays, non-seulement

du côté des montagnes du Tyrol, mais vers le Danube, il ordonna au

maréchal Lefebvre d'envoyer une division bavaroise à Lintz pour y

remplacer la division Dupas et les Saxons qui, sous les ordres du

maréchal Bernadotte, gardaient ce point. Le général Vandamme dut

rester avec les Wurtembergeois à Krems, tandis que le maréchal

Bernadotte, avec ses 18 mille hommes, eut ordre de s'avancer sur

Vienne, pour y augmenter l'accumulation des forces. Le corps de

Masséna, dont nous n'avons pas parlé dans cette énumération, fut

laissé tout entier dans l'île de Lobau, afin de garder cette île,

qui, malgré l'usage qu'on venait d'en faire, était encore le lieu le

plus propre au passage du Danube. Napoléon, dans la profondeur de sa

pensée, avait déjà cherché et trouvé le moyen de s'en servir d'une

manière si nouvelle, que l'ennemi, bien qu'averti par une tentative

antérieure, y fût sûrement trompé. Il avait calculé que soit pour

réunir et employer le matériel nécessaire, soit pour laisser venir

la saison des basses eaux, il lui faudrait tout un mois, et qu'il

ne serait prêt à porter le coup qui devait terminer la guerre, que

vers la fin de juin, ou le commencement de juillet. C'était aussi le

temps qu'il lui fallait pour recevoir ses renforts, organiser plus

complétement sa ligne d'opération, et amener sous Vienne l'armée du

prince Eugène. Il se mit donc à préparer l'accomplissement de ces

divers desseins, avec un imperturbable sang-froid, une incroyable

activité, et une attitude aussi fière qu'il aurait pu l'avoir le

lendemain d'une grande victoire.

[Note en marge: Préparatifs d'un passage ultérieur, et mesures pour

réparer les pertes de l'armée.]

D'abord il s'occupa de préparer partout des matières. Vienne était

remplie de bois: il en ordonna la recherche, le choix, le transport

sous Ébersdorf. Les ouvriers de Vienne manquaient d'ouvrage: il

résolut de les employer, en les payant avec le papier-monnaie

autrichien, dont regorgeaient les caisses publiques qu'on avait

saisies. Il attira dans l'île de Lobau des constructeurs, et en

fit même venir de France, qui durent être transportés en poste. Il

commanda des bateaux de toute forme, de toute dimension, d'après

un plan que nous ferons connaître, quand le moment en sera venu.

Enfin, sans perdre un seul jour, il donna les ordres suivants pour

le recrutement de l'armée. Comme il avait eu soin de remplir les

dépôts, soit à l'aide d'une anticipation sur la conscription de 1810,

soit à l'aide d'un nouvel appel sur les classes antérieures, il

pouvait en tirer aujourd'hui les hommes levés précédemment, certain

qu'ils seraient remplacés par les derniers appelés. En conséquence

il fit acheminer sur Strasbourg tous les conscrits déjà instruits,

en les réunissant en bataillons de marche qui devaient porter les

numéros des divisions militaires où étaient situés les dépôts. Mais

il avait un moyen plus sûr encore de se procurer immédiatement des

hommes tout formés, c'était de les prendre dans les demi-brigades

provisoires, qu'il avait organisées dans le Nord, sur les frontières

du Rhin, et même en Italie, en les composant de quatrièmes et

cinquièmes bataillons. Il ordonna d'y puiser, pour les corps de

Masséna, d'Oudinot, de Davout, de nombreuses recrues, en envoyant

les unes directement à leur régiment, en incorporant les autres dans

les régiments auxquels elles n'appartenaient pas d'origine. Napoléon

avait déjà eu recours à ce dernier moyen: il persista à l'employer,

vu l'urgence des circonstances, et il l'appliqua à trois régiments

revenus depuis une année du Portugal, et restés sur les côtes de

Bretagne, où ils avaient été largement pourvus de jeunes soldats.

Il en tira trois à quatre mille hommes parfaitement instruits, et

qui, moyennant leur incorporation dans d'autres régiments, pouvaient

servir à recruter ceux dont les dépôts manquaient de conscrits.

Il désigna ainsi vingt à vingt-cinq mille fantassins qui devaient

être fournis par les dépôts de France, et six à huit mille par ceux

d'Italie. Il adopta les mêmes mesures pour la cavalerie, qui avait

dans ses dépôts des ressources considérables, vu qu'on n'y avait pas

beaucoup puisé jusqu'alors, et il fit diriger de nombreux escadrons

de marche du Rhin au Danube. Il travailla surtout à la remonter, car

elle avait perdu des chevaux plus encore que des hommes. Napoléon

prescrivit la formation de deux dépôts: un en Bavière, pour acheter

des chevaux allemands de grosse et moyenne cavalerie; un en Hongrie,

pour se procurer des chevaux de cavalerie légère. Il s'occupa enfin,

avec un soin tout particulier, d'augmenter son artillerie. Celle de

l'ennemi lui avait tant fait de mal à Essling, que pour renforcer la

sienne il eut recours à un essai que l'expérience ne justifia pas,

c'était de donner aux régiments d'infanterie des canons servis par

les régiments eux-mêmes, au moyen de fantassins exceptionnellement

dressés à ce service. La difficulté de tirer des canonniers des

dépôts, en nombre suffisant, en temps utile, l'avait décidé à cet

essai, que son tact supérieur l'aurait conduit à repousser dans

toute autre circonstance, car il était facile de prévoir qu'en fait

d'armes spéciales, rien ne pouvait remplacer chez les hommes une

éducation prolongée, et surtout que l'infanterie ne saurait jamais

soigner le matériel comme un corps exclusivement destiné à ce service

était capable de le faire. Napoléon résolut de donner deux cents

bouches à feu à l'infanterie, sur le pied de quatre par régiment, en

consacrant à cet usage les pièces de calibre inférieur, celles de 3

et de 4, par exemple. Il voulut, en outre, porter de soixante pièces

de canon à quatre-vingt-quatre la réserve d'artillerie de la garde,

en tirant d'Italie et de Strasbourg les compagnies d'artilleurs dont

il aurait besoin. Il comptait se procurer ainsi sept cents pièces de

canon, masse de feux accablante, qui supposait environ quatre pièces

par mille hommes, et dépassait toutes les proportions admises jusqu'à

ce jour. Ces divers appels devaient amener de France et d'Italie

environ quarante mille hommes, sous un mois ou deux. C'était un

renfort qui compensait et au delà toutes les pertes de la campagne,

dont on pouvait se passer à la rigueur pour livrer une bataille

décisive, car on recevait en ce moment le recrutement demandé après

Ratisbonne, mais qui dans tous les cas mettrait Napoléon en état de

continuer la guerre, quelles qu'en fussent les alternatives.

Indépendamment de ces soins accordés aux divers corps de l'armée,

Napoléon s'occupa aussi de la garde impériale. Il avait avec lui

les grenadiers et les chasseurs composant la vieille garde, les

fusiliers et les tirailleurs composant la nouvelle. Il avait

ordonné l'organisation des conscrits, formés, comme nous l'avons

dit, non pas en prenant des hommes d'élite dans l'armée, mais en

choisissant de bons sujets dans la conscription. Deux régiments

de ces conscrits, l'un de grenadiers, l'autre de chasseurs, se

trouvaient à Augsbourg, y remplissant une double tâche, celle de

s'instruire, et celle de servir de réserve contre les mouvements

du Tyrol et de la Souabe. Napoléon fit diriger sur Vienne les deux

régiments qui étaient à Augsbourg, et sur Augsbourg les deux qui

étaient en formation à Strasbourg. La réserve d'Augsbourg devait

ainsi n'être pas diminuée. Cette réserve intéressait beaucoup

Napoléon, dans la prévision de ce qui pouvait se passer sur ses

derrières, à la suite de la commotion produite par les journées

d'Essling. Elle se composait des détachements envoyés pour recruter

l'armée, et qui faisaient des séjours successifs à Augsbourg; du

65e réorganisé, depuis sa mésaventure de Ratisbonne, tant avec des

conscrits qu'avec des prisonniers de ce corps qu'on avait recouvrés

moyennant échange; enfin de six régiments provisoires de dragons,

formés avec les troisièmes escadrons des régiments servant en

Espagne. Celles des demi-brigades provisoires qu'on ne devait pas

dissoudre pour le recrutement de l'armée se réunissaient dans le

même but à Wurzbourg, à Hanau, à Mayence. Le soin que Napoléon se

donnait pour la recomposition du 65e à Augsbourg, il se le donnait en

Italie pour la recomposition du 35e surpris à Pordenone, et illustré

par son dévouement dans cette circonstance malheureuse. Comptant

tirer des dépôts d'Italie, grâce aux mesures qu'il avait prescrites,

sept ou huit mille hommes avec leur matériel, il envoya le général

Lemarois à Osopo, pour s'occuper de tous ces mouvements d'hommes

et de choses, sachant que sans un chef spécial chargé d'y veiller

particulièrement, l'attention nécessaire manque souvent aux objets

les plus essentiels, et qu'un détail négligé entraîne parfois des

catastrophes. Une colonne de conscrits ayant déjà été prise dans le

Tyrol, il prescrivit de diriger les nouvelles colonnes en force de

quatre mille hommes au moins, sous un général de brigade, et par la

route de Carinthie, que le prince Eugène devait suivre dans sa marche

sur Vienne.

[Note en marge: Opérations militaires en Italie pendant les

événements survenus en Allemagne.]

Le prince Eugène venait effectivement d'arriver sur cette route,

et l'effet moral de sa jonction avec Napoléon allait compenser

l'impression produite par les journées d'Essling sur les esprits

prévenus, qui croyaient à nos revers parce qu'ils les désiraient.

[Note en marge: Le prince Eugène force les gorges des Alpes

Carniques.]

Le vice-roi avait pris la route de Carinthie à la suite de l'archiduc

Jean, et le général Macdonald avait pris celle de la Carniole à

la suite d'Ignace Giulay, ban de Croatie. Cette poursuite s'était

continuée pendant les journées qui s'étaient écoulées avant et après

la bataille d'Essling, avec le même avantage pour les Français,

les mêmes pertes pour les Autrichiens. Le 16 mai le prince Eugène

parvint à l'entrée des gorges des Alpes Carniques, devant le fort de

Malborghetto, qui interdisait tout passage à l'artillerie, tandis

que l'archiduc Jean campait de l'autre côté, sur la position de

Tarvis. On entra baïonnette baissée dans le village de Malborghetto,

et on se contenta de bloquer le fort qui barrait la grande route.

L'infanterie et la cavalerie dépassèrent Malborghetto, pour se porter

devant Tarvis, où elles arrivèrent sans artillerie en présence des

Autrichiens qui en avaient beaucoup. Il fallait sortir d'une telle

situation, qui aurait pu devenir critique: le prince Eugène s'en

tira par un coup de vigueur. À force de tourner autour du fort de

Malborghetto, on finit par découvrir une position, sur laquelle on

parvint à élever une batterie composée de plusieurs bouches à feu.

Après avoir bien battu le fort, on résolut de l'enlever malgré le

relief des ouvrages. On y réussit grâce à l'audace des troupes,

qui escaladèrent des fortifications régulières sous la mitraille,

en perdant tout au plus cent ou deux cents hommes. Nos soldats

animés par la difficulté passèrent au fil de l'épée une partie des

malheureux défenseurs du fort, prirent le reste, et arborèrent

le drapeau français sur le sommet des Alpes Carniques. Cet acte

audacieux eut lieu le 17 mai. On marcha dans la même journée sur

Tarvis avec l'artillerie qu'aucun obstacle n'arrêtait plus. Les

Autrichiens qui nous croyaient sans canons voulurent défendre les

bords escarpés de la Schlitza. Mais ils furent bientôt détrompés

par la mitraille qui pleuvait sur eux, et abordés vivement par les

troupes que les avantages obtenus remplissaient d'élan. Ils perdirent

3 mille hommes et 15 pièces de canon. Dans le même moment le général

Seras, détaché sur la route de Cividale, enlevait le fort de Predel

avec la même vigueur et le même succès.

[Note en marge: Retraite de l'archiduc Jean sur Grätz.]

[Note en marge: Vues personnelles de l'archiduc Jean pour une

campagne en Hongrie.]

L'archiduc Jean ainsi poursuivi ne pouvait plus se jeter dans la

Haute-Autriche, comme il en avait eu d'abord la pensée, et même

reçu l'ordre, quand on s'était flatté de réunir les archiducs sur

Lintz ou sur Saint-Polten, en avant de Vienne. La marche rapide

de l'armée française la portant sur les routes du Tyrol et de

la Haute-Autriche (voir la carte nº 31), ne laissait au prince

autrichien d'autre parti à prendre que celui de se diriger vers

la Hongrie, où il avait chance de rendre encore d'utiles services,

soit en renforçant l'archiduc Charles, soit en empêchant la jonction

de l'armée d'Allemagne avec le prince Eugène, avec les généraux

Macdonald et Marmont. Ce dernier rôle était celui qui convenait le

plus au goût qu'il avait de s'isoler, et de s'acquérir une gloire

à part dans cette guerre. Mais son frère le généralissime, par

désir de tout faire concourir à l'action principale, était d'un

avis différent, et voulait qu'il vînt se ranger derrière le Danube

à Presbourg, en remettant à l'insurrection hongroise et au ban

Giulay le soin d'occuper le prince Eugène, les généraux Macdonald

et Marmont. L'archiduc Jean, placé entre ses désirs personnels et

les instructions de son frère, se retira sur Grätz, pour y attendre

les nouveaux ordres qu'il avait sollicités. Ayant perdu près de

quinze mille hommes dans cette campagne, en ayant donné environ dix

ou douze au ban Giulay, il ne lui en restait guère que quinze mille

en marchant sur Grätz. Mais il comptait sur diverses jonctions pour

se refaire une armée. Ne pensant plus qu'il y eût grand'chose à se

promettre des Tyroliens, depuis le combat de Worgel, il avait cru

devoir retirer du Tyrol le général Chasteler, qui s'y était enfermé

avec environ 9 à 10 mille hommes, le général Jellachich qui s'y

était réfugié avec 8 à 9 mille. Il avait ordonné à tous les deux de

se faire jour à travers l'armée du prince Eugène, en se jetant à

l'improviste ou sur son avant-garde, ou sur son arrière-garde, de

manière à déboucher par Léoben sur Grätz. (Voir la carte nº 31.) En

supposant que ces deux généraux laissassent quelques détachements

en Tyrol, pour servir d'appui aux insurgés, ils pouvaient amener

une quinzaine de mille hommes en Hongrie, qui, ajoutés à ce qu'il

conservait, lui formeraient un excellent corps d'environ trente mille

combattants. Avec les 10 ou 12 mille de Giulay, avec l'insurrection

hongroise et croate, avec quelques bataillons de landwehr, il

espérait se procurer encore un rassemblement de 50 à 60 mille hommes,

et tenir la campagne, en occupant toutes les forces françaises de

l'Italie et de la Dalmatie.

[Note en marge: Défaite du général Jellachich dans la tentative qu'il

fait pour rejoindre l'archiduc Jean en Styrie.]

C'était là un rêve comme n'avait cessé d'en faire l'archiduc Jean

pendant cette campagne, et ce rêve supposait vaincues toutes les

difficultés qui restaient à surmonter pour opérer tant de jonctions

diverses, en présence des forces du prince Eugène, du général

Macdonald, du général Marmont. En effet, tandis que le prince

autrichien s'était retiré sur Grätz, envoyant aux généraux Jellachich

et Chasteler l'ordre de le rejoindre, le prince Eugène, pressé de se

réunir à Napoléon sous Vienne, avait marché sur Léoben, en suivant

la grande route qui du Frioul débouche par la Carinthie et la Styrie

sur la Basse-Autriche. (Voir la carte nº 31.) Le général Jellachich,

se conformant aux ordres qu'il avait reçus, avait quitté le Tyrol en

toute hâte, et avait essayé de se glisser à travers l'armée française

d'Italie, en se cachant dans les gorges des montagnes, pour épier

l'occasion favorable. Menant 9 mille hommes avec lui, il pouvait

passer sur le corps d'une avant-garde, ou d'une arrière-garde, et

descendre ensuite sur Grätz. Il parvint ainsi le 25 mai, trois jours

après la bataille d'Essling, à la position de Saint-Michel, en avant

de Léoben, tandis que le prince Eugène se trouvait un peu à droite

du côté de Grätz, où il s'était porté pour observer la marche de

l'archiduc Jean vers la Hongrie. Les patrouilles de cavalerie eurent

bientôt appris aux uns et aux autres la rencontre qu'ils venaient

de faire, et Jellachich, séparé de l'archiduc Jean par le prince

Eugène, n'eut aucun moyen d'éviter le combat. Il prit position sur

les hauteurs de Saint-Michel près de Léoben, se flattant, grâce aux

lieux, de résister à des forces infiniment supérieures. Mais l'armée

du prince Eugène, qui après avoir détaché le général Macdonald

n'était pas de moins de trente-deux à trente-trois mille hommes, qui

était d'ailleurs en veine de succès et de témérités heureuses, ne

pouvait guère s'arrêter devant un corps trois fois moins nombreux

qu'elle. Il fallait franchir une rivière, puis gravir des montagnes

pour aborder les 9 mille hommes de Jellachich. Tout cela fut exécuté

avec une hardiesse extraordinaire, malgré la fusillade et la

mitraille, et Jellachich enfoncé perdit en quelques heures environ

2 mille morts ou blessés, et 4 mille prisonniers. Il eut beaucoup

de peine, en se dispersant dans tous les sens, et à la faveur d'un

pays tout dévoué à l'Autriche, à sauver trois mille hommes, qu'il

conduisit vers Grätz à l'archiduc Jean.

[Note en marge: Retraite de l'archiduc Jean derrière la Raab, et

jonction du prince Eugène avec Napoléon.]

Il y avait bien moins de chances encore pour la jonction du général

Chasteler, qui ne pouvait pas amener plus de 5 à 6 mille hommes,

après les détachements laissés dans le Tyrol, et qui devait trouver

la route de Carinthie et de Styrie définitivement occupée par les

Français. L'archiduc Jean voyait donc ses forces portées tout au plus

à 18 mille hommes par la jonction des débris du général Jellachich,

et ne savait encore ce que deviendrait le ban Giulay, qui, avec

son détachement et les levées croates, avait affaire aux généraux

Macdonald et Marmont. Croyant prudent de se rapprocher de la Hongrie,

il mit une garnison dans la forteresse de Grätz, et se dirigea sur la

Raab, attendant toujours les ordres de son frère le généralissime,

et laissant le prince Eugène victorieux marcher sur Vienne, où aucun

obstacle ne pouvait l'empêcher d'arriver, puisque le détachement

du général Lauriston était à Bruck pour lui donner la main. Les

avant-gardes françaises se reconnurent en effet aux environs de

Bruck, s'embrassèrent, et le fait si important de la réunion des

armées d'Italie et d'Allemagne fut dès lors consommé.

[Note en marge: Marche du général Macdonald à travers la Carniole.]

[Note en marge: Heureuse arrivée du général Macdonald à Grätz, et sa

réunion avec la droite du prince Eugène.]

Le général Macdonald, avec les 16 ou 17 mille hommes qui lui avaient

été confiés, n'avait pas marché moins heureusement, sur la route

d'Udine à Laybach. Il avait passé l'Isonzo, tourné le fort de Prévald

qu'il avait fait tomber en le tournant, et avait débouché sur

Laybach, enlevant tout entier un bataillon rencontré sur la route.

Pendant ce temps l'un de ses détachements occupait Trieste. Parvenu

devant Laybach, après avoir recueilli beaucoup de prisonniers, le

général Macdonald y avait trouvé un vaste camp retranché, construit

à grands frais, et défendu par une forte colonne de troupes qui en

rendait la prise presque impossible. Le général Macdonald hésitait à

l'attaquer avec ce qu'il avait de forces, craignant de s'affaiblir

par une tentative infructueuse, et de n'être plus ensuite capable de

tenir la campagne. Il allait donc passer outre, pressé qu'il était de

rejoindre le prince Eugène, lorsqu'il avait reçu du commandant éperdu

l'offre de traiter. Le général Macdonald ayant accepté cette offre,

avait fait ainsi en passant quatre à cinq mille prisonniers, occupé

les beaux ouvrages de Laybach, et regagné la route de Grätz, où il

espérait retrouver le gros de l'armée d'Italie. Il y était arrivé le

30 mai, ayant heureusement traversé une vaste étendue de pays, et

menant devant lui sept à huit mille prisonniers recueillis à Prévald,

à Laybach, et sur la route. Il s'arrêta à Grätz, pour y attendre les

ordres du vice-roi, et il envoya des patrouilles sur les routes de la

Carniole, pour avoir des nouvelles du général Marmont, qui du reste,

ayant dix mille soldats avec lui et des meilleurs, n'avait rien à

craindre des troupes du ban Giulay, et des rassemblements d'insurgés

épars sur son chemin.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 10 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 25 / 36 段