[Note en marge: Après avoir ordonné la retraite dans l'île de Lobau,

et en avoir confié la direction à Masséna, Napoléon repasse le Danube

dans la nuit.]

Tous les coeurs se trouvèrent raffermis à la suite de ce conseil

tenu au bord du Danube sous les derniers boulets lancés par les

Autrichiens. Il fut convenu que Masséna prendrait le commandement

en chef de l'armée, emploierait la nuit à traverser le petit bras,

tandis que Napoléon, repassant de sa personne le grand bras avec

Berthier et Davout, irait diriger lui-même les deux opérations qui

pressaient le plus, l'envoi dans la Lobau de munitions de guerre et

de bouche, et le rétablissement du grand pont. On se quitta consolés,

résolus, confiants les uns dans les autres. Pendant que Masséna

retournait à Aspern, Napoléon se rendit à travers la Lobau sur le

bord du bras principal du Danube, après avoir donné tous ses ordres.

Il eut de la peine à franchir plusieurs gros ruisseaux qui s'étaient

formés dans l'intérieur de l'île par suite de la crue des eaux. Il

arriva entre onze heures du soir et minuit au bord du grand Danube,

et voulut le passer immédiatement. Le péril était grave, car outre

une obscurité profonde il fallait braver les énormes corps flottants

que le courant entraînait, et qui heurtant la frêle barque dans

laquelle Napoléon allait monter, pouvaient la submerger. Mais il n'y

avait pas à hésiter en présence des grands devoirs qui restaient

à remplir, et, avec la confiance de César au milieu des flots de

l'Épire, Napoléon s'embarqua sur un esquif, accompagné de Berthier

et de Savary, conduit par quelques pontonniers intrépides, qui le

transportèrent sain et sauf sur l'autre rive. À peine débarqué à

Ébersdorf il donna ses premiers ordres pour attirer sur ce point

toutes les barques disponibles, les remplir de biscuit, de vin,

d'eau-de-vie, de gargousses, de cartouches, d'objets de pansement,

et les diriger sur l'île de Lobau. Les bateaux détachés du grand

pont détruit suffisaient dans le moment pour porter le nécessaire à

l'armée de l'autre côté du fleuve. On commença cette opération dans

la nuit même, ou plutôt on la continua plus activement, car après la

rupture du pont, on avait déjà eu recours à ce moyen dans le courant

de la journée.

[Note en marge: Mesures de Masséna pour assurer la retraite de

l'armée dans l'île de Lobau.]

[Note en marge: Défilé de l'armée par le petit pont dans la nuit du

22 au 23 mai.]

[Note en marge: Embarquement de Masséna, qui se retire le dernier

dans l'île de Lobau.]

Pendant ce temps Masséna, investi du commandement en chef, avait

couru à Essling et Aspern pour préparer la retraite. Les attaques

directes contre ces deux points avaient cessé. Les Autrichiens

s'en tenaient à une canonnade, toujours plus lente à mesure que la

nuit avançait, et qui de loin en loin, ici ou là, faisait quelques

victimes dans l'ombre. Nos adversaires épuisés se laissaient tomber

de lassitude sur ce champ de carnage, tandis que la vigilance,

indispensable dans notre position critique, nous obligeait à

nous tenir debout, bien que notre fatigue fût égale à celle des

Autrichiens. Vers minuit, Masséna fit commencer la retraite par

la garde impériale, qui était la plus rapprochée du fleuve. Chaque

corps devait défiler par le petit pont, emportant ses blessés,

emmenant ses canons, laissant seulement ses morts, dont, hélas! le

nombre n'était que trop considérable. Après la garde vint la grosse

cavalerie, et comme beaucoup de soldats avaient jeté leurs cuirasses,

Masséna les fit ramasser par les cavaliers démontés, ne voulant

abandonner à l'ennemi que le moins de trophées possible. Une partie

de la cavalerie légère demeura en ligne avec les voltigeurs pour

faire devant Aspern et Essling un semblant de résistance. Puis les

divisions Saint-Hilaire et Oudinot défilèrent à leur tour, chacune

emportant ce qui lui restait encore de blessés sur le terrain. Les

divisions Legrand, Carra Saint-Cyr suivirent, et enfin, à la pointe

du jour du 23, les généraux Boudet et Molitor, quittant Essling

et Aspern, s'enfoncèrent dans le bois qui couvrait le rentrant du

fleuve, escortés par une nuée de leurs tirailleurs. L'ennemi harassé

ne s'aperçut pas du mouvement rétrograde de nos troupes. Ce ne fut

que vers cinq ou six heures du matin que, voyant nos postes avancés

disparaître peu à peu, il conçut le soupçon de notre retraite, et

songea à nous suivre. Il le fit lentement, sans nous inquiéter

beaucoup. Entré toutefois dans Essling et parvenu au bord du fleuve,

il put découvrir le petit pont sur lequel passaient nos dernières

colonnes. Il dirigea aussitôt ses boulets de ce côté, tandis que ses

tirailleurs débouchant à travers le bois nous décochaient des balles.

Masséna, avec quelques officiers de son état-major, était resté sur

la rive gauche, résolu à passer le dernier. On lui fit remarquer

que nos postes commençaient à être vivement pressés, qu'il pouvait

être subitement assailli, que le moment était venu de replier le

pont, et de mettre fin à cette résistance sans exemple. Il ne voulut

rien entendre tant qu'il aperçut sur la rive gauche quelque débris

à sauver. Courant en tous sens, il s'assura par lui-même qu'on ne

laissait pas un blessé, pas un canon, pas un objet de quelque valeur

dont l'ennemi eût à s'enorgueillir. Il fit ramasser encore ce qu'il

put de fusils, de cuirasses jetés le long du Danube, et comme çà et

là des chevaux blessés et sans maîtres erraient au bord de l'eau,

il les fit chasser vers le fleuve pour les obliger à le traverser à

la nage. Enfin ne voyant plus aucun devoir à remplir sur cette rive

devenue un sol ennemi, et les balles des tirailleurs pleuvant déjà

autour de lui, il s'embarqua le dernier, aussi fier que lorsqu'il

sortait de Gênes dans une simple embarcation sous le feu de l'escadre

anglaise. Il fit couper les amarres du pont, que le courant du fleuve

reporta bientôt vers l'autre bord, et en quelques minutes il fut dans

la Lobau, les Autrichiens se contentant d'assister à la retraite

volontaire de leurs adversaires.

[Note en marge: Résultats et caractères de la bataille d'Essling.]

[Note en marge: Conséquences morales de la bataille d'Essling.]

[Note en marge: Quel jugement on peut porter sur la conduite

militaire de Napoléon.]

Ainsi se termina cette bataille de deux jours, l'une des plus

sanglantes du siècle, et qui commença la série de ces abominables

carnages des derniers temps de l'Empire, où l'on détruisait en une

journée l'équivalent de la population d'une grande ville. Le nombre

des morts et des blessés, pour celle-ci comme pour les autres, ne

saurait être que difficilement précisé. On peut évaluer la perte

des Autrichiens à 26 ou 27 mille[29] morts et blessés, à 15 ou 16

mille celle des Français. De notre côté, la pénurie des ressources

dans l'île de Lobau, pendant les premiers moments, devait rendre

les blessures extrêmement dangereuses. Ce qui expliquait l'énorme

différence des pertes, c'est que les Autrichiens avaient combattu

toujours à découvert, et que nous au contraire avions été abrités

durant une partie de ces journées par quelques obstacles de terrain.

Quant aux prisonniers, il n'en avait été fait d'aucun côté, sauf

quelques centaines enlevés dans Aspern et Essling, et envoyés dans

la Lobau. C'était une bataille sans autre résultat qu'une abominable

effusion de sang, effusion, comme on vient de le voir, plus grande

pour l'ennemi que pour nous, et qui nous laissait tous nos moyens

de passage, puisque l'île de Lobau nous restait. La plus grave

conséquence de ces journées d'Essling, c'était ce qu'on allait en

dire, c'étaient les exagérations de nos ennemis prompts à publier en

Allemagne et dans toute l'Europe, que les Français étaient vaincus,

accablés, en pleine retraite. Or Napoléon, combattant au milieu

du continent prêt à s'insurger contre lui, obligé de se maintenir

au sein de la capitale ennemie, où quatre cent mille habitants

n'attendaient qu'un signal pour se soulever, ayant besoin sur ses

derrières de routes sûres pour amener ses renforts, ne pouvait se

passer du prestige de son invincibilité. Matériellement il était

plus fort, puisqu'il avait moins perdu que son adversaire, et

qu'il avait retrempé le coeur de sa jeune armée dans une épreuve

formidable; moralement il était plus faible, parce que ses ennemis

allaient triompher d'une prétendue défaite, qui en réalité était une

victoire, car c'était vaincre que de soutenir une telle lutte avec

ses ponts détruits. Quant à sa conduite comme général, on ne pouvait

qu'admirer le choix de l'île de Lobau, choix qui avait rendu possible

une opération dans tout autre cas impraticable, et qui permettait

qu'une position désastreuse, d'où l'on n'aurait dû sortir que noyés

ou prisonniers, finît par la plus facile, la moins troublée des

retraites. Mais on devait blâmer la précipitation que Napoléon avait

mise à traverser le fleuve dans une telle saison, avant d'avoir

réuni des moyens suffisants de passage. En cela il était reprochable

assurément; tant de motifs cependant excusaient son impatience

d'occuper les deux rives du Danube, qu'on peut lui pardonner d'avoir

trop compté sur la fortune dans le désir d'épargner le temps. Son

tort véritable, son tort éternel, c'était cette politique sans frein,

qui, après l'avoir porté sur le Niémen d'où il était revenu à force

de miracles, l'avait porté ensuite sur l'Èbre et le Tage d'où il

était revenu de sa personne en y laissant ses plus belles armées,

l'entraînait maintenant de nouveau sur le Danube où il ne parvenait à

se soutenir que par d'autres miracles, miracles dont la suite pouvait

à tout moment s'interrompre, et aboutir à des désastres. C'est là,

disons-nous, qu'était son tort, car le général ne commettait de

fautes que sous la contrainte qu'exerçait sur lui le plus imprudent

des politiques.

[Note 29: Leur bulletin officiel avouait 20 mille, et quand on sait

à quel point ils y défiguraient la vérité à leur avantage, on doit

supposer un nombre infiniment plus considérable. C'est d'après divers

documents contenus au dépôt de la guerre, et émanés des Autrichiens

eux-mêmes, que je m'arrête au chiffre indiqué ici.]

[Note en marge: Divers jugements portés sur la conduite militaire de

l'archiduc Charles.]

Quant à l'archiduc Charles, fort critiqué depuis, surtout par ses

compatriotes, car c'est ordinairement chez ses concitoyens qu'on

recueille le plus d'amertume, il déploya une grande énergie, quoi

qu'on ait pu dire; et si on trouve étonnant qu'il n'ait pas précipité

l'armée française dans le Danube, c'est qu'on oublie la puissance des

positions choisies par son adversaire, l'impossibilité d'arracher

Essling et Aspern à soixante mille Français commandés par Lannes et

Masséna, et réduits à vaincre ou à périr; c'est qu'on oublie les

avantages de l'île de Lobau, qui, Essling et Aspern nous restant,

était facile à regagner, et devenait alors un asile inviolable.

Chercher à forcer le petit bras devant Masséna, sans avoir de pont,

ou même en ayant un, c'eût été de la part du généralissime autrichien

une entreprise folle, que lui ont fort reproché de n'avoir pas tentée

des gens qui auraient été incapables de l'exécuter. Ce qu'ont dit

avec plus de raison certains juges impartiaux, c'est que pendant

la bataille il étendit beaucoup trop le demi-cercle tracé autour

des Français, et l'étendit au point de s'exposer à être coupé par

le milieu; c'est qu'en se concentrant davantage à sa droite, et en

employant toutes ses forces à faire une percée vers Aspern, il aurait

eu plus de chance peut-être de nous couper du Danube. En répétant

ces critiques, il faut ajouter aussi que s'il eût agi de la sorte,

il eût probablement trouvé à Aspern les forces qu'il n'aurait pas

attirées ailleurs, et qui se seraient reportées sur le point qu'il

aurait exclusivement attaqué. Après une si affreuse lutte, après de

si héroïques efforts, il faut savoir admirer le dévouement, et se

taire, quel qu'ait été le résultat, devant des actes d'énergie que

les hommes ont rarement égalés.

[Note en marge: Ce que l'archiduc Charles aurait pu faire après la

bataille d'Essling.]

C'est pendant les jours qui suivirent que l'archiduc Charles eût

pu exécuter des choses qu'il n'essaya même pas. L'armée française,

en effet, partie dans l'île de Lobau, partie sur la rive droite du

Danube, coupée en deux par la principale masse des eaux du fleuve,

se trouvait dans une position critique. Certes Napoléon, dans sa

jeune ardeur, quand général d'Italie il poursuivait si activement ses

succès, n'aurait pas laissé échapper l'occasion qui s'offrait en cet

instant. Il est vrai que s'il était impossible à l'archiduc Charles

de forcer le petit bras du fleuve qui le séparait de la Lobau, de le

forcer devant Masséna et les quarante-cinq mille hommes qui restaient

à ce dernier, il n'était pas à beaucoup près aussi impossible de

tenter au-dessus ou au-dessous de Vienne l'un de ces passages que

Napoléon redoutait si fort, et contre la réalisation desquels il

avait employé tant et de si ingénieuses précautions.

Effectivement, si l'archiduc Charles eût marché sur Presbourg, qu'il

y eût traversé le Danube, et que, remontant la rive droite, il fût

venu attaquer le maréchal Davout, qui n'aurait pas eu quarante mille

hommes à lui opposer, il se serait donné sans doute de belles

chances de nous faire essuyer un désastre. Mais il aurait eu quelque

chance aussi d'en essuyer un lui-même, car il ne lui aurait pas fallu

moins de deux jours pour descendre le Danube, deux pour le remonter,

et dans ces quatre jours, il y avait beaucoup de probabilité que le

grand pont rétabli momentanément permettrait à l'armée française de

repasser sur la rive droite. Dans ce cas l'archiduc Charles aurait

trouvé 80 mille hommes à combattre, n'en pouvant amener que 70 mille

tout au plus, car la bataille d'Essling lui en avait coûté 26 ou 27

mille. Il pouvait donc être refoulé, détruit, rejeté en pièces sur la

Hongrie. Il restait à tenter une autre opération, aussi hasardeuse,

mais plus décisive encore, si elle eût réussi. C'était, au lieu de

descendre le Danube, de le remonter au contraire, de rallier les 25

mille hommes de Kollowrath, ce qui eût reporté l'armée autrichienne

à 95 mille combattants, de franchir le fleuve à l'un des points qui

se trouvent entre Krems et Lintz, d'y surprendre le passage contre

les Saxons de Bernadotte ou les Wurtembergeois de Vandamme, et de

déboucher sur les derrières de Napoléon. Ici le passage était moins

certain, puisqu'il fallait le disputer, mais il offrait de grandes

chances de réussite contre les troupes qui gardaient le fleuve; il se

faisait avec 25 mille hommes de plus, il amenait une concentration

de forces supérieure à toutes celles que Napoléon pouvait exécuter

dans le moment, il n'exigeait que deux ou trois jours; il procurait

le moyen de battre en détail, avant leur réunion, les Saxons, les

Wurtembergeois, les divisions du maréchal Davout dispersées entre

Saint-Polten, Vienne, Ébersdorf; enfin, en cas de succès il plaçait

Napoléon dans la position du général Mélas après la bataille de

Marengo. Mais aussi en plaçant un tel adversaire, une telle armée,

dans de telles extrémités, il provoquait de leur part des efforts

extraordinaires, un dévouement dont il fallait peu se flatter de

triompher, et par conséquent des périls immenses. Plus décisif

encore, mais plus hasardeux, ce plan était donc moins présumable de

la part de l'archiduc.

[Note en marge: Dispositions de l'archiduc Charles après la bataille

d'Essling.]

Quoi qu'il en soit de ces diverses combinaisons, l'archiduc Charles

raisonna autrement, ou, pour mieux dire, il agit autrement, car dans

ces occasions on ne raisonne pas, on agit instinctivement, d'après

son caractère; et ce n'eût pas été un tort, si, en suivant le plan

le plus conforme à son caractère, le généralissime autrichien avait

fait tout ce qui était possible et convenable dans le système qu'il

adoptait. Il n'avait su que le 23 mai, c'est-à-dire le lendemain des

deux journées du 21 et du 22, s'il était vainqueur ou non, et bien

qu'il écrivît partout qu'il l'était, il n'en avait pas la conviction

sincère, car tout en ayant empêché Napoléon de déboucher au delà du

Danube, il n'avait pu l'empêcher de se retirer paisiblement dans la

Lobau, de garder son champ de bataille, et surtout de conserver des

moyens ultérieurs de passage. Outre que sa victoire pouvait être

considérée comme douteuse, l'archiduc se ressentait cruellement

de ces deux jours de combats acharnés. Son armée diminuée de près

d'un tiers était épuisée, et dans un état d'accablement dont ne se

rendent pas compte ceux qui jugeant les généraux après l'événement,

leur reprochent de n'avoir pas suivi des plans auxquels il n'y

avait pas même à penser en face de la réalité des choses. Il était

personnellement peu disposé à recommencer. Pour la première fois

il se trouvait devant Napoléon sans avoir succombé, et tout étonné

de ce triomphe inusité, il voulait en jouir avant de courir de

nouvelles chances. Il avait dans ses pertes, dans l'insuffisance des

forces qui lui restaient, dans la destruction de ses munitions, qui

étaient entièrement consommées, il avait des motifs d'attendre, et

de goûter en repos le plaisir d'un succès inespéré. Et il y avait

bien, il faut le reconnaître, quelques considérations sensées à

faire valoir en faveur de cette manière de se conduire. Il pouvait

se dire, en effet, que le temps était à son avantage, que ne pas

périr était beaucoup quand on se battait dans son pays, à portée de

ses ressources, entouré de toutes les sympathies de l'Allemagne,

qui ne demandait qu'une occasion pour éclater. Il pouvait se dire

que Napoléon au contraire, à plusieurs centaines de lieues de sa

frontière, vivant au milieu de populations ennemies, au sein d'une

capitale conquise et frémissante, ne s'y maintenant que par le

prestige de son invincibilité, avait besoin pour se soutenir de coups

d'éclat continuels, et surtout d'en finir vite pour en finir à son

honneur; que, pour le général français, passer le Danube était la

condition indispensable de tout succès définitif, et qu'avoir échoué

dans ce passage était un échec moral autant qu'un échec matériel;

qu'il valait mieux par conséquent persister à lui opposer un genre

d'obstacle qui seul l'avait arrêté jusqu'alors, et persévérer dans

une tactique qui avait réussi, que d'aller soi-même s'offrir à ses

coups, et risquer des batailles douteuses, en essayant un passage

hasardeux, au-dessous ou au-dessus de Vienne. L'archiduc Charles

pouvait se faire et se fit ces raisonnements, qui étaient sages,

qui méritaient même d'être approuvés, si, adoptant un pareil plan,

il le suivait dans toutes ses conséquences, s'il employait le temps

qui allait s'écouler à renforcer l'armée autrichienne, à rendre le

Danube de plus en plus difficile à franchir, et à soulever autour de

Napoléon les résistances de toute nature, qu'un avantage obtenu sur

lui devait naturellement provoquer. C'est au moins ce qu'il parut

faire dans les premiers moments, s'attachant à garder plus fortement

que jamais sa position vis-à-vis de Vienne, s'étudiant à augmenter

les difficultés de tout passage ultérieur du Danube, concentrant

sur ce point le plus de forces possible, donnant à l'archiduc Jean

l'ordre de l'y rejoindre au plus tôt, et surtout chantant victoire

en Allemagne, écrivant partout que les Français avaient été battus,

presque détruits, parlant de trente à quarante mille morts ou

blessés, d'autant de prisonniers, de façon que si ces bruits avaient

été vrais il ne serait pas resté un soldat à Napoléon; parlant en

outre d'une retraite inévitable et prochaine des Français sur Lintz,

Passau et Strasbourg même, promettant enfin à tous leur délivrance

générale et certaine, si l'Europe, et particulièrement l'Allemagne,

voulait seconder l'Autriche par un seul effort. Heureusement pour

Napoléon, ce que l'archiduc sut faire de mieux pour user de sa

victoire, ce fut de se vanter du succès obtenu, et, vanité à part,

c'était quelque chose d'utile, on le verra bientôt, que de se vanter

beaucoup, même au delà de toute vérité et de toute mesure.

En effet, Napoléon avait bien moins à redouter la conséquence

matérielle de la bataille d'Essling que ses conséquences morales. En

réalité, bien qu'il eût, comme nous l'avons déjà dit, échoué dans un

passage du Danube tenté prématurément, il conservait en gardant l'île

de Lobau la base de tout passage ultérieur, et il avait beaucoup plus

affaibli l'ennemi en soldats qu'il ne s'était affaibli lui-même.

Mais ce qu'on allait dire en Allemagne, en France, en Europe de ces

deux grandes journées, pouvait provoquer des résistances imprévues,

diminuer l'ascendant moral dont il avait besoin pour être obéi, et

pour attirer à lui toutes les ressources de son empire. Cependant

il ne s'inquiéta pas plus qu'il ne fallait de l'avantage qu'on

allait tirer des derniers événements; il écrivit en tous lieux pour

redresser l'opinion, pour que les deux journées d'Essling fussent

envisagées comme elles devaient l'être, et, par-dessus tout, il prit

des mesures vigoureuses afin de réparer cet échec apparent ou réel,

afin d'en tirer même dans un avenir prochain des résultats inattendus

et décisifs.

[Note en marge: Le premier soin de Napoléon, après la bataille

d'Essling, est d'envoyer dans l'île de Lobau des vivres et des

munitions.]

Le premier danger auquel il fallait pourvoir, c'était une tentative

de l'archiduc Charles pour passer le petit bras du Danube et envahir

l'île de Lobau. Napoléon ne le craignait guère, moyennant que les

quarante-cinq mille hommes demeurés sous Masséna dans cette île

immense eussent des vivres, des munitions, des effets de pansement.

Son premier soin, comme on vient de le voir, fut de leur en envoyer

dans la nuit même du 22 et dans la journée qui suivit. Ce qui restait

de bateaux du grand pont détruit fut employé à cet usage, et en

trente-six heures Masséna eut assez de gargousses et de cartouches

pour arrêter tout essai de passage, assez de biscuit pour préserver

ses soldats de la faim. Les cerfs et les chevreuils, qui existaient

abondamment dans l'île de Lobau, devaient fournir la viande à cette

troupe de quarante-cinq mille chasseurs. Ainsi, grâce au dévouement

des pontonniers, qui, malgré la crue extraordinaire du Danube,

malgré les énormes corps flottants dont il fallait braver le choc,

ne cessèrent d'opérer au milieu des plus grands périls un trajet

extrêmement pénible, l'armée eut le nécessaire pour se défendre et

pour vivre.

[Note en marge: Le second soin de Napoléon est de rétablir les ponts

du Danube, pour ramener l'armée sur la rive droite, et parer à un

passage des Autrichiens sous Presbourg.]

[Note en marge: Services rendus par les marins de la garde pour le

rétablissement des communications entre les deux rives du Danube.]

[Note en marge: Rétablissement des communications entre l'île de

Lobau et Ébersdorf.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 10 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 24 / 36 段