Peu à peu Lannes ramène sa ligne à la hauteur du fossé qui s'étend

d'Essling jusqu'à Aspern, et qui présente une sorte d'abri derrière

lequel son infanterie peut se mettre à couvert. Son artillerie,

quoique inférieure en nombre et en approvisionnements à celle de

l'ennemi, reste seule sur la partie saillante de ce fossé, afin

d'arrêter le mouvement des colonnes autrichiennes qui s'avancent

pour faire une tentative désespérée. En effet, on voit le corps de

Hiller et une partie de celui de Bellegarde se reporter sur Aspern,

les deux colonnes de Rosenberg s'approcher de nouveau d'Essling,

enfin le corps de Hohenzollern rallié, renforcé d'une partie de celui

de Bellegarde, des grenadiers, de la cavalerie de Liechtenstein,

préparer contre notre centre un effort semblable à celui que Napoléon

a tenté sur le centre des Autrichiens.

[Note en marge: Effort des Autrichiens sur notre centre entre Essling

et Aspern.]

C'est effectivement sur notre centre que l'orage paraît d'abord se

diriger, car le corps de Hohenzollern, les grenadiers, la cavalerie

de Liechtenstein s'avancent en formant une masse compacte. Napoléon

s'en aperçoit, prévient Lannes, qui s'en est également aperçu, et ils

demandent à la division Saint-Hilaire, aux divisions Oudinot, à la

cavalerie, de se dévouer encore une fois au salut de l'armée. Lannes,

disposant en première ligne les divisions Saint-Hilaire, Claparède et

Tharreau, en seconde ligne les cuirassiers, en troisième la vieille

garde, laisse approcher la masse épaisse du corps de Hohenzollern

et des grenadiers à demi-portée de fusil. Puis il ordonne un feu de

mousqueterie et de mitraille, exécuté de si près et avec tant de

justesse, qu'on voit bientôt les lignes de l'ennemi s'éclaircir.

Il lance ensuite les cuirassiers à bride abattue sur l'infanterie

autrichienne, qui, cédant en plusieurs points, est entr'ouverte comme

une muraille dans laquelle on a fait brèche. Le brave prince Jean de

Liechtenstein se précipite à son tour avec sa cavalerie sur celle de

Bessières. Mais Lasalle, Marulaz viennent avec leurs chasseurs et

leurs hussards au secours de nos cuirassiers, et ce vaste terrain

ne présente bientôt plus qu'une immense confusion de quinze mille

cavaliers français et autrichiens se chargeant les uns les autres

avec fureur, unis quand ils s'élancent, désunis quand ils reviennent,

et se ralliant sans cesse pour charger de nouveau.

[Note en marge: L'effort des Autrichiens sur le centre étant arrêté,

l'armée française reste immobile sous une affreuse canonnade.]

[Note en marge: Lannes est frappé mortellement par un boulet qui lui

fracasse les deux genoux.]

Après cette longue mêlée, le mouvement de l'ennemi sur notre centre

paraît suspendu, et le corps de Hohenzollern, comme paralysé,

s'arrête en face de l'épaulement qui s'étend d'Essling à Aspern.

Notre artillerie, en partie démontée, reste sur le rebord du fossé,

tirant avec justesse mais avec lenteur, à cause de la rareté des

munitions, et exposée au feu de plus de deux cents pièces de canon.

Nos fantassins s'abritent dans le fossé, notre cavalerie, formant

un rideau en arrière, et remplissant l'espace d'Essling à Aspern,

essuie avec une admirable impassibilité une canonnade incessante.

Ainsi l'exige une impérieuse nécessité. Il faut tenir jusqu'à la fin

du jour, si on ne veut être précipité dans le Danube, qui continue

de grossir. En ce moment un affreux malheur vient frapper l'armée.

Tandis que Lannes galope d'un corps à l'autre pour soutenir le

courage de ses soldats, un officier, effrayé de le voir en butte à

tant de périls, le supplie de mettre pied à terre, pour demeurer

moins exposé aux coups. Il suit ce conseil, quoique bien peu habitué

à ménager sa vie, et, comme si le destin était un maître auquel on

ne saurait échapper, il est à l'instant même atteint par un boulet

qui lui fracasse les deux genoux. Le maréchal Bessières et le chef

d'escadron César de Laville le recueillent noyé dans son sang et

presque évanoui. Bessières, qu'il avait fort maltraité la veille,

serre sa main défaillante, en détournant toutefois la tête de peur

de l'offenser par sa présence. On l'étend sur le manteau d'un

cuirassier, et on le transporte pendant une demi-lieue jusqu'au petit

pont, où se trouvait une ambulance. Cette nouvelle, connue bientôt

dans toute l'armée, y répand une profonde tristesse. Mais ce n'est

pas le temps de pleurer, car le danger s'accroît à chaque minute.

[Note en marge: Nouveaux efforts de l'ennemi sur les villages

d'Aspern et d'Essling.]

[Note en marge: Les fusiliers de la garde, sous les ordres du général

Mouton, repoussent une dernière tentative des grenadiers autrichiens

contre Essling.]

Les efforts de l'ennemi, arrêtés au centre, se tournent avec fureur

sur les ailes, contre Aspern et Essling. Du côté d'Aspern, les

généraux Hiller et Vacquant dirigent des attaques réitérées sur

ce malheureux village, qui n'est plus qu'un amas de ruines et de

cadavres. On n'y marche que sur des décombres, sur des poutres

brûlantes, ou sur des mourants, dont les souffrances n'importent

plus en présence du danger qui menace tout le monde. Les tirailleurs

de la garde, que Napoléon avait confiés à Masséna, malgré leur

jeune ardeur, malgré les vieux officiers qui les commandent, sont

eux-mêmes poussés en dehors du village. Aussitôt Legrand avec les

débris de sa division, Carra Saint-Cyr avec la moitié de la sienne,

reprennent ce tas de ruines fumantes sous les yeux de Masséna, qui

est au milieu d'eux brisé par la fatigue, mais élevé au-dessus des

faiblesses de la nature par la force de son âme. Legrand, chargé

d'exécuter ses ordres, se montre partout, la pointe de son chapeau

coupée par un boulet, et obligé souvent de recourir à son épée pour

éloigner les baïonnettes ennemies de sa poitrine. À gauche, Molitor

jette dans le bras d'eau derrière lequel il est posté les Autrichiens

qui veulent envahir l'îlot. Grâce à cette héroïque résistance

Aspern nous reste. Mais l'archiduc nourrit un dernier espoir, c'est

d'emporter Essling. Il fait envelopper cette position par les deux

colonnes de Rosenberg, et dirige avec les grenadiers qu'il conduit

en personne une attaque furieuse sur le centre même du village.

Bessières, qui a remplacé Lannes, voit ce nouveau péril, et s'occupe

d'y parer. Napoléon, pour le secourir, lui envoie les fusiliers de

la garde, troupe superbe, formée pendant les campagnes de Pologne et

d'Espagne, et près d'atteindre à cette perfection, qui se rencontre

entre l'extrême jeunesse et l'extrême vieillesse du soldat. C'est le

général Mouton qui est chargé de les commander.--Brave Mouton, lui

dit l'Empereur, faites encore un effort pour sauver l'armée; mais

finissez-en, car après ces fusiliers je n'ai plus que les grenadiers

et les chasseurs de la vieille garde, dernière ressource qu'il ne

faut dépenser que dans un désastre.--Mouton part, et se dirige sur la

gauche d'Essling, où l'attaque des grenadiers autrichiens paraissait

plus à craindre. Bessières, placé plus près des lieux, voit le

danger à droite, entre Essling et le Danube, et il n'hésite pas à

changer la direction indiquée par l'Empereur. Il envoie partie de

ces quatre bataillons dans Essling même, partie à droite entre le

village et le fleuve. Ce secours était urgent, car de front Essling

était menacé par les grenadiers, et à droite par les colonnes de

Rosenberg, prêtes à passer entre Essling et le Danube. C'était le

général Boudet qui défendait encore Essling depuis la veille. Cinq

fois les grenadiers conduits par le feld-maréchal d'Aspre étaient

revenus à l'attaque, et cinq fois ils avaient été repoussés tantôt

par la fusillade, tantôt par des charges à la baïonnette. Néanmoins

sur la droite du village, que peu de monde défendait, Boudet tourné,

enveloppé par l'une des deux colonnes de Rosenberg, avait été obligé

de se retirer dans un grenier, vaste édifice, crénelé comme une

forteresse. Il s'y maintenait avec une ténacité indomptable; mais,

assailli de toutes parts, il allait succomber, quand Mouton arrive

avec les fusiliers de la garde. Cette belle jeunesse arrache aux

grenadiers d'Aspre une partie du village, et arrête les soldats de

Rosenberg le long de l'espace qui s'étend jusqu'au Danube. Pourtant

ce premier acte d'énergie ne suffit pas contre un ennemi quatre fois

plus nombreux, et résolu à tenter les derniers efforts pour réussir.

Mais Rapp survient avec deux nouveaux bataillons de ces mêmes

fusiliers, et propose au général Mouton de faire une charge générale

à la baïonnette. Tous deux en se serrant la main adoptent cette

manière d'en finir, et fondent tête baissée sur les Autrichiens.

Ils leur portent un tel choc qu'ils les refoulent à l'instant d'un

bout du village à l'autre, culbutent les soldats d'Aspre sur ceux de

Rosenberg, et les rejettent tous au delà d'Essling. Au même moment

l'artillerie de la Lobau prenant en écharpe les masses qui avaient

passé entre le fleuve et le village, les couvre de mitraille. Essling

se trouve ainsi délivré.

[Note en marge: L'archiduc Charles, désespérant de jeter l'armée

française dans le Danube, renonce à ses attaques, et termine la

journée par une canonnade.]

Il y avait trente heures que cette lutte durait. L'archiduc Charles

épuisé, désespérant de nous jeter dans le Danube, commençant lui

aussi à manquer de munitions, prend enfin le parti de suspendre

cette sanglante bataille, l'une des plus affreuses du siècle, et se

décide à clore la journée en envoyant ce qui lui reste d'obus et de

boulets sur les corps placés entre Aspern et Essling. Aussi tandis

que dans Aspern les généraux Hiller et Bellegarde s'acharnent encore

à disputer quelques débris de ce malheureux village, vers le centre

et vers Essling, l'archiduc Charles fait discontinuer les attaques,

et se borne à porter son artillerie en avant pour tirer à outrance

sur nos lignes. À un péril de ce genre il n'y avait à opposer qu'une

froide immobilité. Notre artillerie, démontée en grande partie,

s'arrête comme elle avait déjà fait sur le bord du fossé qui nous

couvrait, tirant d'intervalle en intervalle pour gagner la fin du

jour. L'infanterie s'établit en arrière à moitié couverte par le

terrain, et plus en arrière encore se déploie notre belle cavalerie,

présentant deux fronts, l'un d'Essling à Aspern, pour couvrir le

centre de la position, l'autre en retour, pour couvrir l'espace

entre Essling et le fleuve. Enfin la garde impériale, présentant

deux fronts parallèles à ceux de la cavalerie, demeure impassible

sous les boulets, et on n'entend au milieu de la canonnade, que ce

cri des officiers: Serrez les rangs! Il n'y a plus en effet que

cette manoeuvre à exécuter jusqu'à la nuit, car il est impossible,

soit d'éloigner l'ennemi, soit de le fuir par le pont qui conduit à

la Lobau. Cette retraite par une seule issue ne peut s'opérer qu'à

la faveur de l'obscurité, et dans le mois de mai il faut attendre

plusieurs heures encore les ténèbres salutaires qui doivent favoriser

notre départ.

[Note en marge: Napoléon quitte le champ de bataille à la chute du

jour pour aller préparer la retraite dans l'île de Lobau.]

Napoléon n'avait cessé pendant la journée de se tenir dans l'angle

que décrivait notre ligne d'Aspern à Essling, d'Essling au fleuve,

et où passaient tant de boulets. On l'avait pressé plusieurs fois de

mettre à l'abri une vie de laquelle dépendait la vie de tous. Il ne

l'avait pas voulu tant qu'il avait pu craindre une nouvelle attaque.

Maintenant que l'ennemi épuisé se bornait à une canonnade, il résolut

de reconnaître de ses yeux l'île de Lobau, d'y choisir le meilleur

emplacement pour l'armée, d'y faire en un mot toutes les dispositions

de retraite. Certain de la possession d'Essling, que les débris de

la division Boudet et les fusiliers occupaient, il fit demander à

Masséna s'il pouvait compter sur la possession d'Aspern, car tant que

ces deux points d'appui nous restaient la retraite de l'armée était

assurée. L'officier d'état-major César de Laville, envoyé à Masséna,

le trouva assis sur des décombres, harassé de fatigue, les yeux

enflammés, mais toujours plein de la même énergie. Il lui transmit

son message, et Masséna, se levant, lui répondit avec un accent

extraordinaire: Allez dire à l'Empereur que je tiendrai deux heures,

six, vingt-quatre, s'il le faut, tant que cela sera nécessaire au

salut de l'armée.--

[Note en marge: Spectacle que présentaient les abords du petit pont

qui conduisait à l'île de Lobau.]

[Note en marge: Entrevue de Lannes et de Napoléon.]

[Note en marge: Napoléon visite l'île de Lobau avant la chute du

jour.]

[Note en marge: Conseil de guerre tenu au bord du Danube entre

Napoléon et ses maréchaux.]

[Note en marge: Opinion exprimée par Napoléon dans le conseil

assemblé au bord du Danube.]

[Note en marge: Vif assentiment donné par Masséna aux paroles de

Napoléon.]

Napoléon, tranquillisé pour ces deux points, se dirigea sur-le-champ

vers l'île de Lobau, en faisant dire à Masséna, à Bessières, à

Berthier, de le venir joindre, dès qu'ils pourraient quitter le

poste confié à leur garde, afin de concerter la retraite qui devait

s'opérer dans la nuit. Il courut au petit bras, lequel coulait entre

la rive gauche et l'île de Lobau. Ce petit bras était devenu lui-même

une grande rivière, et des moulins lancés par l'ennemi avaient

plusieurs fois mis en péril le pont qui servait à le traverser.

L'aspect de ses bords avait de quoi navrer le coeur. De longues files

de blessés, les uns se traînant comme ils pouvaient, les autres

placés sur les bras des soldats, ou déposés à terre en attendant

qu'en les transportât dans l'île de Lobau, des cavaliers démontés

jetant leurs cuirasses pour marcher plus aisément, une foule de

chevaux blessés se portant instinctivement vers le fleuve pour se

désaltérer dans ses eaux, et s'embarrassant dans les cordages du pont

jusqu'à devenir un danger, des centaines de voitures d'artillerie

à moitié brisées, une indicible confusion et de douloureux

gémissements, telle était la scène qui s'offrait, et qui saisit

Napoléon. Il descendit de cheval, prit de l'eau dans ses mains pour

se rafraîchir le visage, et puis apercevant une litière faite de

branches d'arbres, sur laquelle gisait Lannes qu'on venait d'amputer,

il courut à lui, le serra dans ses bras, lui exprima l'espérance

de le conserver, et le trouva, quoique toujours héroïque, vivement

affecté de se voir arrêter sitôt dans cette carrière de gloire.--Vous

allez perdre, lui dit Lannes, celui qui fut votre meilleur ami

et votre fidèle compagnon d'armes. Vivez et sauvez l'armée.--La

malveillance qui commençait à se déchaîner contre Napoléon, et qu'il

n'avait, hélas! que trop provoquée, répandit alors le bruit de

prétendus reproches, que Lannes lui aurait adressés en mourant. Il

n'en fut rien cependant. Lannes reçut avec une sorte de satisfaction

convulsive les étreintes de son maître, et exprima sa douleur sans y

mêler aucune parole amère. Il n'en était pas besoin: un seul de ses

regards rappelant ce qu'il avait dit tant de fois sur le danger de

guerres incessantes, le spectacle de ses deux jambes brisées, la mort

d'un autre héros d'Italie, Saint-Hilaire, frappé dans la journée,

l'horrible hécatombe de quarante à cinquante mille hommes couchés à

terre, n'étaient-ce pas là autant de reproches assez cruels, assez

faciles à comprendre? Napoléon, après avoir serré Lannes dans ses

bras, et se disant certainement à lui-même ce que le héros mourant ne

lui avait pas dit, car le génie qui a commis des fautes est son juge

le plus sévère, Napoléon remonta à cheval, et voulut profiter de ce

qui lui restait de jour pour visiter l'île de Lobau, et arrêter ses

dispositions de retraite. Après avoir parcouru l'île dans tous les

sens, avoir examiné de ses propres yeux les divers bras du Danube,

qui, changés en véritables bras de mer, roulaient les débris des

rives supérieures, il acquit la conviction que l'armée trouverait

dans l'île de Lobau un camp retranché où elle serait inexpugnable,

et où elle pourrait s'abriter deux ou trois jours, en attendant

que le pont sur le grand bras fût rétabli. Le petit bras qui la

séparait des Autrichiens était impossible à franchir en présence de

Masséna, qui serait là pour en disputer le passage. La largeur de

l'île ne permettait pas qu'en l'accablant de boulets on la rendît

inhabitable pour nos soldats. Enfin en employant tout ce qu'il y

avait de bateaux sur la rive droite, on parviendrait à apporter des

vivres, des munitions, de manière que l'armée eût de quoi subsister

et se défendre. Ces vues promptement conçues et arrêtées, Napoléon

revint à la nuit vers le petit bras. Le maréchal Masséna s'y était

transporté dès qu'il avait cru pouvoir confier la garde d'Aspern à

ses lieutenants. Le maréchal Bessières, le major général Berthier,

quelques chefs de corps, le maréchal Davout venu en bateau de la rive

droite, étaient réunis à ce rendez-vous assigné au bord du Danube, au

milieu des débris de cette sinistre journée. Là on tint un conseil de

guerre. Napoléon n'avait pas pour habitude d'assembler de ces sortes

de conseils, dans lesquels un esprit incertain cherche, sans les

trouver, des résolutions qu'il ne sait pas prendre lui-même. Cette

fois il avait besoin, non pas de demander un avis à ses lieutenants,

mais de leur en donner un, de les remplir de sa pensée, de relever

l'âme de ceux qui étaient ébranlés, et il est certain que, quoique

leur courage de soldat fût inébranlable, leur esprit n'embrassait

pas assez les difficultés et les ressources de la situation, pour

n'être pas à quelques degrés surpris, troublé, abattu. Le caractère

qui fait supporter les revers est plus rare que l'héroïsme qui fait

braver la mort. Napoléon, calme, confiant, car il voyait dans ce

qui était arrivé un pur accident qui n'avait rien d'irréparable,

provoqua les officiers présents à dire leur avis. En écoutant les

discours tenus devant lui, il put se convaincre que ces deux journées

avaient produit une forte impression, et que quelques-uns de ses

lieutenants étaient partisans de la résolution de repasser tout de

suite, non-seulement le petit bras afin de se retirer dans l'île

de Lobau, mais aussi le grand bras, afin de se réunir le plus tôt

possible au reste de l'armée, au risque de perdre tous les canons,

tous les chevaux de l'artillerie et de la cavalerie, douze ou quinze

mille blessés, enfin l'honneur des armes. À peine une telle pensée

s'était-elle laissé entrevoir, que Napoléon, prenant la parole avec

l'autorité qui lui appartenait et avec la confiance, non pas feinte,

mais sincère, que lui inspirait l'étendue de ses ressources, exposa

ainsi la situation. La journée avait été rude, disait-il, mais elle

ne pouvait pas être considérée comme une défaite, puisqu'on avait

conservé le champ de bataille, et c'était une merveille de se retirer

sains et saufs après une pareille lutte, soutenue avec un immense

fleuve à dos, et avec ses ponts détruits. Quant aux blessés et aux

morts, la perte était grande, plus grande qu'aucune de celles que

nous avions essuyées dans nos longues guerres, mais celle de l'ennemi

avait dû être d'un tiers plus forte; on pouvait donc être certain,

assurait Napoléon, que les Autrichiens se tiendraient tranquilles

pour long-temps, et qu'on aurait le loisir de rallier l'armée

d'Italie qui arrivait victorieuse à travers la Styrie, de ramener

dans les rangs les trois quarts des blessés, de tirer de France les

nombreux renforts qui étaient en marche, d'établir sur le Danube

des ponts de charpente aussi solides que des ponts de pierre, et

qui feraient du passage du fleuve une opération ordinaire. Napoléon

ajoutait qu'après tout, lorsque les blessés seraient rentrés dans les

rangs, ce ne seraient que dix mille hommes de moins de notre côté,

pour quinze mille du côté de l'adversaire, et deux mois de plus dans

la durée de la campagne; qu'à cinq cents lieues de Paris, soutenant

une grande guerre au sein d'une monarchie conquise, au milieu même

de sa capitale, un accident de cette espèce n'avait rien qui dût

étonner des gens de courage, rien que de très-naturel, rien même

que d'heureux, si on songeait aux difficultés de l'entreprise, qui

consistait à passer devant une armée ennemie le plus grand fleuve

de l'Europe pour aller livrer bataille au delà. Il ne fallait donc,

suivant lui, ni s'alarmer, ni se décourager. Il y avait un mouvement

rétrograde qui était convenable et nécessaire, c'était de repasser

le petit bras du Danube, pour se renfermer dans l'île de Lobau, pour

y attendre l'abaissement des eaux et le rétablissement des ponts

sur le grand bras; mouvement facile, qui se ferait la nuit, sans

inconvénient, sans perdre ni un blessé, ni un cheval, ni un canon,

sans perdre surtout l'honneur des armes. Mais il y avait un autre

mouvement rétrograde à la fois déshonorant et désastreux, ce serait

de repasser non-seulement le petit bras, mais le grand, en repassant

celui-ci tant bien que mal, avec des barques qui ne pourraient

transporter que les hommes valides, sans un canon, ni un cheval,

ni un blessé, en renonçant surtout à l'île de Lobau, qui était une

conquête précieuse, et le vrai terrain d'un passage ultérieur. Si on

agissait de la sorte, si au lieu de soixante mille qu'on était au

départ on repassait au nombre de quarante mille, sans artillerie,

sans chevaux, en abandonnant au moins dix mille blessés capables de

servir dans un mois, on ferait bien en revenant de ne pas se montrer

aux Viennois, qui accableraient de mépris leurs vainqueurs, et

appelleraient bientôt l'archiduc Charles pour chasser les Français

d'une capitale où ils n'étaient plus dignes de rester. Et dans ce cas

ce n'était pas à une retraite sur Vienne, mais à une retraite sur

Strasbourg qu'il fallait se préparer; le prince Eugène, en marche

sur Vienne, y trouverait l'ennemi, au lieu de l'armée française, et

périrait dans ce coupe-gorge; les alliés effrayés, devenus traîtres

par faiblesse, se retourneraient contre nous; la fortune de l'Empire

serait anéantie, et la grandeur de la France détruite en quelques

semaines. En un mot Napoléon prévit, annonça avec précision, comme

devant se réaliser sous quinze jours, tout ce que sa politique lui

a valu cinq ans plus tard, si, au lieu de se retirer fièrement dans

la Lobau, on avait la faiblesse de traverser précipitamment le

grand Danube, laissant à l'autre bord ses camarades blessés, son

matériel, son honneur. Pour agir d'ailleurs comme il le conseillait,

il ne fallait que peu d'efforts. Masséna tiendrait à Aspern

jusqu'à minuit, défilerait ensuite avec l'armée sur le petit pont,

défendrait la Lobau le lendemain contre les entreprises de l'ennemi,

et attendrait derrière le petit bras du Danube les vivres et les

munitions qu'on allait lui envoyer en bateaux. Pendant ce temps

on rétablirait le grand pont, et si, contre toute vraisemblance,

l'archiduc Charles osait faire une tentative, en descendant sur

Presbourg ou en remontant jusqu'à Krems, pour se transporter sur

la rive droite, et venir nous disputer Vienne, le maréchal Davout

lui tiendrait tête avec ses 30 mille hommes qui valaient 60 mille

Autrichiens, avec le reste des cuirassiers, avec la cavalerie de

la garde qui n'avaient point passé, avec les Wurtembergeois, les

Bavarois, les Saxons. Ainsi, Masséna, Davout, leur dit-il, vous

vivez, et vous sauverez l'armée, en vous montrant dignes de ce que

vous avez déjà fait.--Masséna, souvent mécontent, blâmant même avec

amertume la précipitation qu'on avait mise à passer le Danube,

Masséna, transporté de tant de raison et de fermeté, saisit la main

de Napoléon et lui dit:--Vous êtes, sire, un homme de coeur et digne

de nous commander! Non, il ne faut pas fuir comme des lâches, qui

auraient été vaincus. La fortune nous a mal servis, mais nous sommes

victorieux néanmoins; car l'ennemi qui aurait dû nous précipiter dans

le Danube a mordu la poussière devant nos positions. Ne perdons pas

notre attitude de vainqueurs, bornons-nous à repasser le petit bras

du Danube, et je vous jure d'y noyer tout Autrichien qui voudrait le

franchir à notre suite.--Davout promit de son côté de garder Vienne,

et de repousser toute attaque qui viendrait par Presbourg ou par

Krems, pendant l'opération du rétablissement des ponts, opération

après laquelle l'armée réunie sur une seule rive n'aurait plus rien à

craindre de l'archiduc Charles.

[Note en marge: Raffermissement des coeurs à la suite du conseil de

guerre tenu dans la soirée du 22.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 10 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 23 / 36 段