Mais ces deux colonnes sont suffisantes à elles seules pour accabler

dans Aspern les 7 mille hommes de la division Molitor. Cette

division, dont la moitié est déjà hors de combat, ne se soutient

que par l'héroïsme des colonels Petit et Marin, et du général

Molitor lui-même, qui donnant sans cesse l'exemple à leurs soldats,

se montrent à la tête de toutes les attaques. Enfin le général

Vacquant bien secondé, parvient à pénétrer dans Aspern, et à s'en

emparer presque entièrement, après une lutte de cinq heures. Le

général Molitor va être rejeté de l'intérieur de ce village, si

précieux à conserver, car si on le perd, on est refoulé sur le pont

du petit bras, et peut-être jeté dans le Danube. Heureusement que

le grand pont rétabli a permis à une brigade des cuirassiers de

Nansouty, celle de Saint-Germain, de passer vers la fin du jour,

ainsi qu'à la division d'infanterie Carra Saint-Cyr, la quatrième

de Masséna. Il reste donc des ressources pour parer aux accidents

imprévus, et Masséna peut disposer de la division Legrand qu'il

avait rangée derrière Aspern en qualité de réserve. Il place Carra

Saint-Cyr en arrière avec ordre de veiller au pont, et à la tête de

la division Legrand il entre dans Aspern. L'héroïque Legrand suivi

du 26e d'infanterie légère et du 18e de ligne, ces mêmes régiments

avec lesquels il avait enlevé Ébersberg, vient au secours de

Molitor épuisé, traverse au pas de charge la grande rue d'Aspern,

refoule les troupes de Bellegarde à l'autre extrémité du village, et

oblige le général Vacquant à s'enfermer dans l'église. Au centre,

Lannes, voulant encore dégager le milieu de la ligne, ordonne de

nouvelles charges à Bessières. La division Espagne a perdu un quart

de son effectif; mais Nansouty, avec la brigade des cuirassiers

Saint-Germain, prend la place des cuirassiers Espagne, charge

vigoureusement l'infanterie autrichienne, et prolonge la résistance,

qui n'est possible sur ce point qu'avec de la cavalerie. On renverse

de nouveau l'infanterie des Autrichiens, mais on attire encore leur

cavalerie, qui se jette sur nos cuirassiers, et Marulaz, remplaçant

Lasalle accablé de fatigue, recommence avec le 23e de chasseurs ce

que Lasalle a exécuté deux heures auparavant avec le 16e. Il secourt

nos cuirassiers, repousse ceux de l'ennemi, et fond ensuite sur

plusieurs carrés. Entré dans l'un de ces carrés, il y est démonté,

et va être pris ou tué, quand ses chasseurs, rappelés par ses cris,

le dégagent, lui donnent un cheval, et reviennent en passant sur le

corps d'une ligne d'infanterie.

[Note en marge: L'archiduc Charles, remettant au lendemain la

destruction de l'armée française, ordonne la suspension du feu le 21

au soir.]

Il y avait six heures que durait cette lutte opiniâtre: à Aspern,

à Essling, des fantassins acharnés se disputaient des ruines

en flammes; entre ces deux villages des masses de cavaliers se

disputaient la plaine à coups de sabre. L'archiduc Charles croyant

avoir assez fait en arrêtant l'armée française au débouché du pont,

et se flattant de la précipiter le lendemain dans le Danube, prit le

parti de suspendre le feu, pour procurer à ses troupes le temps de

se reposer, pour rapprocher ses masses, et surtout pour amener en

ligne la réserve de grenadiers qui était restée à Breitenlée.

[Note en marge: Disposition d'esprit de Napoléon à la suite de cette

première journée.]

Napoléon de son côté ayant assisté de sa personne à cette première

bataille, sous les boulets qui se croisaient entre Aspern et

Essling, avait conservé toute sa confiance. Quoique la moitié de

la division Molitor fût couchée par terre dans les rues et les

maisons d'Aspern, quoiqu'un quart des cuirassiers d'Espagne, des

chasseurs de Lasalle et de Marulaz, eût péri sous la mitraille, il

ne doutait pas du résultat, s'il pouvait faire venir encore par les

ponts du Danube une vingtaine de mille hommes, et principalement

ses parcs de munitions. On passait sur le grand pont, malgré la

crue toujours plus forte, malgré les corps flottants que le Danube

débordé entraînait dans son cours. C'étaient tantôt des troncs

d'arbres énormes déracinés par les eaux, tantôt des bateaux mis

à sec sur ses rives que le fleuve remettait à flot en s'élevant,

tantôt enfin de gros moulins enflammés, que l'ennemi lançait avec

intention de détruire notre unique communication. À chaque instant il

fallait ou détourner ces masses flottantes, ou réparer les brèches

qu'elles occasionnaient à nos ponts, en y employant des bateaux de

rechange. Le passage continuel contribuait aussi à fatiguer ces

ponts, et on voyait parfois les bateaux presque submergés sous le

poids des caissons d'artillerie, et nos soldats traverser le fleuve

les pieds dans l'eau, ce qui ajoutait à la lenteur du défilé.

Cependant les généraux Pernetti et Bertrand assuraient toujours

qu'ils maintiendraient le passage, et qu'au jour on aurait le corps

de Lannes, la garde, peut-être les deux divisions du maréchal Davout

descendues sur Ébersdorf, et surtout le parc d'artillerie chargé

de munitions. Napoléon n'eût-il qu'une partie de ces troupes, s'il

avait ses parcs, était certain d'en finir avec l'ennemi, et de

décider entre Essling et Aspern les destins de la maison d'Autriche.

Il ordonna donc de profiter du répit que l'ennemi nous laissait,

pour accorder aux troupes qui s'étaient battues un repos dont elles

avaient besoin. Il bivouaqua en arrière du bois, en avant du petit

pont, pour assister en personne au passage de ses corps d'armée, qui

devaient employer toute la nuit à défiler. Au moment où il allait

lui-même prendre un peu de repos, il en fut détourné par une vive

altercation qui s'engagea entre deux de ses principaux lieutenants.

C'était Bessières qui se plaignait du langage dans lequel Lannes lui

avait fait parvenir ses ordres. Masséna, présent sur les lieux, fut

obligé d'arrêter ces braves gens, qui, après avoir supporté toute une

journée le feu croisé de trois cents pièces de canon, étaient prêts

à mettre l'épée à la main pour l'intérêt de leur orgueil blessé.

Napoléon apaisa leur différend, que l'ennemi devait terminer le

lendemain de la manière la plus cruelle pour eux et pour l'armée.

[Note en marge: Passage pendant la nuit du 21 au 22 d'une nouvelle

partie de l'armée française.]

Le défilé souvent interrompu continua pendant une partie de la nuit.

Mais vers minuit le grand pont se rompit de nouveau. C'était la

troisième fois. Le Danube élevé d'abord de sept pieds venait encore

de s'élever de sept, ce qui faisait une crue totale de quatorze

pieds. La fortune donnait donc de nouveaux signes d'inconstance à

Napoléon, ou pour mieux dire la nature des choses, qui ne se plie

pas à la volonté des conquérants, lui donnait de nouveaux avis!

Mais si c'était une faute d'avoir voulu passer le Danube dans la

saison des crues subites, et avec un matériel insuffisant, il n'y

avait plus à reculer maintenant, et une portion de l'armée étant

passée, il fallait la soutenir, et sortir de ce mauvais pas à force

d'énergie. Les généraux Bertrand et Pernetti se remirent à l'ouvrage

pour réparer le grand pont, et affirmèrent itérativement qu'ils

maintiendraient le passage. Avant la pointe du jour, en effet,

le pont fut réparé, la communication rétablie. La belle division

Saint-Hilaire, les deux divisions d'Oudinot (composant à elles

trois le corps de Lannes), la garde à pied, une seconde brigade des

cuirassiers Nansouty, toute l'artillerie des corps de Masséna et

de Lannes, une réserve d'artillerie attachée aux cuirassiers, deux

divisions de cavalerie légère, et enfin la petite division Demont,

formée des quatrièmes bataillons du corps de Davout, passèrent à la

fin de la nuit et vers le point du jour. Les parcs continuèrent à

défiler entre les intervalles de chaque corps. Ainsi les 23 mille

hommes avec lesquels la bataille avait commencé la veille au milieu

du jour ayant été portés le soir à 30 mille par l'arrivée de la

division Carra Saint-Cyr et des cuirassiers Saint-Germain, furent

portés à environ 60 mille par ce dernier passage exécuté le 22 au

matin. C'était assez pour vaincre. Malheureusement l'artillerie

était insuffisante, car Lannes, Masséna et la grosse cavalerie ne

comptaient pas plus de 144 pièces de canon, et il fallait soutenir

l'effort de 300 bouches à feu que les Autrichiens pouvaient mettre

en batterie. Toutefois si, avec 30 mille hommes et 50 pièces de

canon, on avait la veille arrêté les Autrichiens, on devait les

battre aujourd'hui avec 60 mille et 150 bouches à feu. La chose était

certaine si les munitions ne manquaient pas. Du reste le pont était

maintenu, et elles continuaient à arriver.

[Note en marge: L'armée française étant fort accrue par les forces

arrivées dans la nuit, Napoléon recommence la bataille avec la plus

grande confiance.]

[Note en marge: Plan de Napoléon pour la seconde journée d'Essling.]

À la pointe du jour tout le monde était debout dans les deux armées,

et les tirailleurs échangeaient des coups de fusil dès quatre heures

du matin. Napoléon, qui n'avait presque pas pris de repos, était à

cheval entouré de ses maréchaux, et leur donnant ses ordres avec

la plus grande confiance. En voyant tout ce qui avait passé, il

ne doutait pas de finir la guerre dans la journée. Masséna devait

réoccuper Aspern en entier, et reconquérir l'église restée au général

Vacquant. Lannes était chargé de repousser toutes les attaques

qui allaient se renouveler contre Essling, et puis profitant de

la disposition de l'ennemi qui consistait toujours en un vaste

demi-cercle, devait le percer dans le milieu par un effort vigoureux

de notre droite portée brusquement en avant. Le maréchal Davout, dont

deux divisions étaient à Ébersdorf, de l'autre côté du Danube, étant

attendu dans peu d'instants, devait, en se portant derrière Lannes,

le couvrir par la droite pendant le mouvement que celui-ci allait

opérer.

[Note en marge: Dispositions faites à Aspern par Masséna.]

D'après ces vues, Masséna et Lannes coururent, l'un à Aspern,

l'autre à Essling. Appréciant la nécessité de bien lier Aspern au

Danube, Masséna avait placé la division Molitor tout entière dans

le petit îlot à gauche. (Voir la carte nº 49.) Les faibles défenses

de ce poste, couvert par un petit canal, par des arbres, et par un

épaulement en terre que l'ingénieur Lazowski avait élevé dans la

nuit, suffisaient à l'énergie de la division Molitor, quoiqu'elle fût

réduite de 7 mille hommes à 4. La division Legrand s'était battue

vers la fin du jour précédent dans Aspern, et s'y était maintenue.

Masséna lui donna l'appui de la division Carra Saint-Cyr, laquelle

fut remplacée dans la garde du petit pont par la division Demont.

Napoléon dirigea encore sur Aspern les tirailleurs de la garde

impériale, avec quatre pièces de canon, afin que cette jeune troupe,

récemment formée, fît ses premières armes sous l'intrépide Masséna.

[Note en marge: Dispositions faites à Essling par Lannes.]

À Essling, Lannes, laissant au général Boudet le soin de garder

l'intérieur du village, plaça à gauche et en avant, dans l'intervalle

qui séparait Essling d'Aspern, la division Saint-Hilaire d'abord,

puis plus à gauche, vers le centre, les deux divisions Oudinot, les

cuirassiers, les hussards et les chasseurs. Ces derniers servirent de

liaison avec le corps de Masséna sous Aspern. En arrière au centre,

les fusiliers de la garde et la vieille garde elle-même restèrent

en réserve. Toutefois cette belle troupe forma un crochet vers

Essling, pour fermer l'espace qui séparait Essling du Danube, espace

ouvert, par lequel l'ennemi pouvait être tenté de pénétrer, depuis

qu'il était maître de la petite ville d'Enzersdorf. (Voir la carte

nº 49.) D'ailleurs, il fut encore pourvu à ce danger par une forte

batterie de 12, qui, placée de l'autre côté du petit bras, prenait

en écharpe le terrain dont il s'agit. L'artillerie fut disposée dans

les intervalles de cette ligne de bataille, pour seconder l'effort de

toutes les armes.

[Note en marge: Masséna fait expulser le général Vacquant de l'église

d'Aspern.]

C'est dans cet ordre que la lutte recommença dès le matin. Masséna

résolu à chasser le général Vacquant de l'église, située à

l'extrémité occidentale d'Aspern, où celui-ci s'était retranché,

avait envoyé au général Legrand le secours de deux régiments de la

division Carra Saint-Cyr. Ces régiments étaient le 24e léger et le 4e

de ligne, habitués à servir ensemble. Le colonel Pourailly, officier

excellent, marcha aussi vite que le permettaient les cadavres

entassés dans la grande rue d'Aspern, et se porta sur l'église. Les

généraux Hiller et Bellegarde, chargés toujours d'agir contre Aspern,

s'y étaient entassés de bonne heure. Tandis que le 24e était aux

prises avec eux, il se vit débordé le long d'une rue latérale par une

colonne autrichienne, qui traversait le village en sens contraire.

Le 4e, commandé par le brave colonel Boyeldieu, faisant un détour

à droite, coupa la colonne qui s'était avancée parallèlement, et

s'empara des deux bataillons qui la composaient. Puis le 24e et le

4e, conduits par Legrand, s'élancèrent sur l'église et le cimetière,

et en expulsèrent les Autrichiens. De son côté, la division Molitor,

placée dans l'îlot à gauche, et couverte par des abatis, tuait à

coups de fusil tous les tirailleurs autrichiens assez hardis pour se

montrer à portée de sa mousqueterie.

[Note en marge: Mouvement offensif de Lannes sur le centre des

Autrichiens.]

Le moment était venu d'exécuter le mouvement offensif projeté sur

le centre des Autrichiens, car tandis que les généraux Hiller et

Bellegarde étaient repoussés d'Aspern, Rosenberg, toujours formé en

deux colonnes, était tenu à distance d'Essling par les feux de la

division Boudet, et au milieu du demi-cercle de l'armée autrichienne

on ne voyait que le corps de Hohenzollern faiblement lié à celui de

Rosenberg par la cavalerie de Liechtenstein, et appuyé de très-loin

par la réserve de grenadiers. Il était douteux que le centre des

Autrichiens pût résister à une masse de vingt mille fantassins et de

six mille cavaliers, que Lannes allait jeter sur lui.

Lannes, en effet, au signal donné par Napoléon s'ébranle pour

exécuter l'attaque dont il est chargé. Laissant Boudet dans Essling,

il s'avance, la droite en tête, sur le centre des Autrichiens. C'est

la division Saint-Hilaire qui marche la première, rangée en colonnes

serrées par régiment, disposition qui donne prise au boulet, mais

qui présente une solidité à l'abri de tous les chocs. Plus à gauche,

et un peu en arrière, les deux divisions Claparède et Tharreau

s'avancent ensuite dans le même ordre, en présentant des échelons

successifs. Plus à gauche encore et plus en arrière, la cavalerie

forme le dernier de ces échelons dirigés sur le centre de l'ennemi.

[Illustration: Le Maréchal Lannes (À Essling)]

Lannes les met en mouvement avec cette vigueur qu'il apporte dans

toutes ses attaques. Le 57e de ligne de la division Saint-Hilaire,

régiment redoutable entre tous, placé à notre extrême droite, marche

au pas de charge sous la mitraille et la fusillade, et oblige

l'infanterie autrichienne à plier. Toute la division appuie

le 57e, et à mesure que les autres régiments formés en autant de

colonnes serrées arrivent à portée de l'ennemi, ils s'arrêtent pour

faire feu, puis s'avancent de nouveau, gagnant du terrain sur les

troupes qui leur sont opposées. Les deux divisions d'Oudinot prennent

place à leur tour dans ce mouvement offensif, et bientôt l'impulsion

se communiquant à toute la ligne, les Autrichiens vivement pressés

commencent à se retirer en désordre. À ce spectacle, l'archiduc

Charles, comme tous les capitaines indécis dans le conseil, mais

braves sur le champ de bataille, montre le dévouement d'un prince

héroïque. Il accourt de sa personne pour prévenir la catastrophe

dont son centre est menacé. D'une part il ordonne aux grenadiers

qui étaient à Breitenlée de s'approcher, de l'autre il prescrit à

Bellegarde de se reporter d'Aspern vers Essling, pour renforcer le

milieu de sa ligne. En attendant l'exécution de ces ordres, il prend

en main le drapeau du régiment de Zach qu'il ramène en avant. Ses

plus braves officiers sont frappés à côté de lui, notamment le comte

Colloredo, qu'il voit tomber sous ce feu épouvantable, et dont il

serre la main avec douleur.

Lannes, qui comme lui est à la tête de ses soldats, continue sa

marche offensive, et voyant l'infanterie autrichienne ébranlée, lance

sur elle Bessières avec les cuirassiers. Ceux-ci se précipitent sur

le corps de Hohenzollern, enfoncent plusieurs carrés, et enlèvent

des prisonniers, des canons, des drapeaux. Déjà nous touchons

à Breitenlée, point où l'archiduc avait placé sa réserve de

grenadiers. Lannes, ne doutant plus du succès, envoie à Napoléon

l'officier d'état-major César de Laville, pour l'informer de ses

progrès, et lui demander de couvrir ses derrières, pendant que,

s'élevant dans cette plaine, il va laisser un si vaste espace entre

son corps et le village d'Essling.

[Note en marge: Une nouvelle rupture des ponts décide Napoléon à

suspendre le mouvement offensif de Lannes.]

M. César de Laville court en toute hâte pour porter à l'Empereur

cette communication, et le trouve à un endroit dit la Tuilerie[27],

entre Essling et Aspern, assistant froidement à ce grand spectacle,

dont il dirigeait la formidable ordonnance. Napoléon ne témoigne

pas au récit que lui fait M. César de Laville la satisfaction qu'il

aurait dû éprouver. En effet un sinistre accident venait de se

produire. Après des efforts inouïs de la part des généraux Bertrand

et Pernetti pour maintenir la communication entre les deux rives

du Danube, la crue toujours plus forte, les arbres déracinés, les

bateaux renfloués par l'élévation des eaux, les moulins enflammés

lancés par l'ennemi, avaient enfin déterminé une rupture complète du

grand pont, établi entre Ébersdorf et l'île de Lobau. Cette rupture

était survenue au moment où six beaux régiments de cuirassiers, les

deux divisions du maréchal Davout et les caissons de l'artillerie se

préparaient à défiler. On avait vu un escadron de cuirassiers coupé

en deux s'en aller à la dérive, partie à droite, partie à gauche,

sur les bateaux entraînés par le courant. Pourtant ce n'était pas

la privation de troupes qu'il fallait le plus regretter, car les

60 mille hommes passés dans les deux jours précédents suffisaient,

surtout avec l'élan donné, pour culbuter l'armée autrichienne:

c'était la privation des munitions dont une prodigieuse quantité

avait déjà été consommée, et dont on devait bientôt manquer.

[Note 27: Le général César de Laville, excellent officier originaire

du Piémont, aussi énergique que spirituel, digne sous tous les

rapports de sa brave nation, est mort récemment en France, où il

s'était établi. C'est de sa propre bouche que j'ai recueilli tous les

détails rapportés ici, et pour être plus sûr de ma mémoire, je le

priai de me les écrire, ce qu'il fit de Saint-Sauveur en 1844, dans

une lettre curieuse de vingt-quatre pages, que j'ai conservée comme

un monument historique des plus intéressants. Je me suis servi d'un

document non moins curieux de M. Baudus, aide de camp du maréchal

Bessières, qui a bien voulu m'écrire aussi tout ce qu'il avait vu.

J'ai recueilli encore d'autres détails de la bouche du maréchal

Molitor, du général duc de Mortemart, du général Petit, du général

Marbot, du maréchal Reille, tous présents à Essling et à Wagram, et

j'ai complété avec leurs renseignements la foule de documents écrits

contenus au dépôt de la guerre. Je me suis du reste toujours borné

aux détails qui étaient d'une authenticité incontestable.]

À cette triste nouvelle, portée par M. de Mortemart, Napoléon,

devenu trop prudent peut-être après avoir été trop téméraire,

craint d'être tout à coup privé de munitions sur ce vaste champ de

bataille, et de n'avoir plus que des baïonnettes et des sabres à

opposer à l'ennemi. Il craint aussi, ayant engagé toutes ses troupes,

et n'ayant plus que la garde à pied et les fusiliers pour couvrir

les derrières du maréchal Lannes, d'être sans ressource contre un

retour subit de fortune, retour qui serait désastreux sur le bord

de l'abîme auquel on est adossé. Il se résout donc à un sacrifice

douloureux, et il renonce à une victoire presque certaine pour ne pas

s'exposer à des risques que la sagesse ne permet pas de braver. Ce

parti si cruel pris en un instant avec la résolution d'un véritable

homme de guerre, Napoléon ordonne à M. de Laville de retourner

aussi vite qu'il est venu auprès du maréchal Lannes pour lui dire

de suspendre son mouvement et de se replier peu à peu, sans trop

enhardir l'ennemi, sur la ligne d'Essling et d'Aspern. Il lui fait

recommander aussi de ménager ses munitions, qui ne tarderont pas à

faire faute[28].

[Note 28: Dans une lettre curieuse adressée au maréchal Davout, au

milieu de la bataille, le major général Berthier écrit que dès dix

heures du matin les munitions manquèrent. Nous citons cette lettre,

qui donne à la journée son vrai et sinistre caractère.

_Le major général au duc d'Awerstaedt, à Vienne._

«Rive gauche du Danube, à la tête de pont,

le 22 mai 1809, à midi et demi.

»L'interruption du pont nous a empêchés de nous approvisionner. À dix

heures nous n'avions plus de munitions; l'ennemi s'en est aperçu, et

a remarché sur nous. 200 bouches à feu, auxquelles depuis dix heures

nous ne pouvions répondre, nous ont fait beaucoup de mal.

»Dans cette situation de choses, raccommoder les ponts, nous envoyer

des munitions et des vivres, faire surveiller Vienne, est extrêmement

important. Écrivez au prince de Ponte-Corvo pour qu'il ne s'engage

pas dans la Bohême, et au général Lauriston pour qu'il soit prêt à se

rapprocher de nous. Voyez M. Daru pour qu'il nous envoie des effets

d'ambulance et des vivres de toute espèce.

»Aussitôt que le pont sera prêt, ou dans la nuit, venez vous aboucher

avec l'Empereur.

»_Signé_: ALEXANDRE.»]

[Note en marge: Retraite de Lannes au milieu de la plaine de

Marchfeld, sur le village d'Essling.]

Lannes et Bessières, en recevant cet ordre, sont obligés, malgré

de vifs regrets, de s'arrêter au milieu de cette immense plaine

du Marchfeld, inondée de feux. L'archiduc, si vivement pressé

vers Breitenlée, voit nos colonnes devenir subitement immobiles,

sans pouvoir s'en expliquer la cause. Il profite de ce moment de

répit pour reporter de sa droite à sa gauche une partie du corps

de Bellegarde, et pour ranger en ligne derrière le corps de

Hohenzollern les seize bataillons de grenadiers qui formaient sa

réserve, plus une masse énorme d'artillerie, car il possédait près de

300 bouches à feu, et pouvait en réunir 200 sur ce point si menacé.

Remis ainsi de son premier trouble, il fait diriger sur Lannes une

canonnade effroyable. La division Saint-Hilaire, la plus avancée

des trois, placée en l'air pour ainsi dire, reçoit de front et de

flanc un feu de mitraille continuel. Elle rétrograde lentement, avec

l'aplomb qui convient, et aux vieux régiments dont elle est composée,

et au chevaleresque Saint-Hilaire qu'elle a pour chef. Par malheur

ce brave officier, ancien ami de Napoléon, tombe frappé à mort d'un

biscaïen. Sa division, saisie de douleur, se maintient cependant.

Lannes accourt pour remplacer Saint-Hilaire, et ramener sa division

sur un terrain moins exposé. Il rétrograde, mais comme un lion qu'il

est dangereux de poursuivre. Les corps qui veulent le serrer de trop

près essuient de rudes charges à la baïonnette, et sont violemment

repoussés. Passant de la division Saint-Hilaire aux deux divisions

d'Oudinot, Lannes les conduit avec la même vigueur devant un

adversaire que notre retraite a rempli de confiance. Malheureusement

les soldats d'Oudinot souffrent plus que les autres, parce qu'on n'a

pas osé déployer en face de l'ennemi des troupes aussi jeunes. Rangés

en colonnes profondes, ils perdent par le boulet des files entières.

[Note en marge: Lannes abrite ses troupes derrière le fossé qui

s'étend d'Essling à Aspern.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 10 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 22 / 36 段