Sans être bien résolu à livrer bataille, avec des moyens de passage

aussi incertains que ceux dont il disposait, Napoléon cependant

ne voulait pas abandonner le résultat de l'opération commencée,

et il était décidé à garder cette importante communication, sauf

à la perfectionner plus tard, à la rendre plus sûre et moins

intermittente. On avait dans le rentrant que formait le petit bras,

et qu'une forte artillerie de droite et de gauche couvrait de ses

feux, un terrain excellent pour déboucher. Les deux villages d'Aspern

à gauche, d'Essling à droite, liés par une sorte de fossé, étaient de

précieux appuis pour le déploiement de l'armée. Une telle position

valait donc la peine d'être conservée, que la bataille fût ou ne

fût pas différée. En conséquence la division Molitor alla coucher

à Aspern, la division Boudet à Essling. La cavalerie du général

Lasalle bivouaqua entre les deux villages en avant du petit bois.

Napoléon avec un détachement de sa garde s'établit au même lieu, et,

suivant sa coutume, dormit tranquillement et tout habillé. Plusieurs

officiers envoyés en reconnaissance pendant la nuit rapportèrent

des renseignements contradictoires. Les uns prétendaient que les

Autrichiens étaient dans le Marchfeld tout prêts à combattre, les

autres soutenaient qu'on n'avait pas devant soi d'armée ennemie,

et que ce qui s'apercevait équivalait tout au plus à une forte

avant-garde de cavalerie. Au milieu de ces assertions si diverses, on

attendit le lendemain, tout étant préparé pour la bataille si l'armée

parvenait à passer, ou pour la retraite dans l'île de Lobau, si on ne

pouvait franchir le Danube avec des forces suffisantes.

[Note en marge: Une moitié de l'armée française passe dans la journée

du 21.]

Le grand pont ayant été réparé dans la nuit, la cavalerie du général

Marulaz, les cuirassiers du général Espagne, la division d'infanterie

Legrand, et une partie de l'artillerie, purent passer le 21 au matin.

Mais l'existence d'un seul pont, tant sur le grand bras que sur le

petit, la largeur de l'île de Lobau qu'il fallait traverser tout

entière, rendaient le défilé très-lent. Vers midi le major général

Berthier étant monté sur le clocher d'Essling, discerna clairement

l'armée du prince Charles descendant la plaine inclinée du Marchfeld,

et décrivant autour d'Aspern et d'Essling un vaste demi-cercle. Le

major général Berthier était l'homme de son temps qui appréciait le

mieux à l'oeil l'étendue d'un terrain, et le nombre d'hommes qui le

couvraient. Il évalua à 90 mille hommes environ l'armée autrichienne,

et vit bien qu'elle venait pour accabler l'armée française au

moment du passage. L'archiduc Charles, en effet, averti le 19 de

l'apparition des Français dans l'île de Lobau, n'avait songé à

les reconnaître que le lendemain 20 à la tête de sa cavalerie, et

convaincu de leur intention après les avoir observés de près, il

n'avait ébranlé ses troupes que le matin du 21, de manière à être en

ligne dans l'après-midi du même jour. S'il eût paru le 20 au soir,

ou le matin du 21, entre Aspern et Essling, la portion de l'armée

française déjà transportée au delà du fleuve se serait trouvée dans

un immense péril.

[Note en marge: Napoléon en apprenant la rupture du grand pont, veut

d'abord se retirer.]

[Note en marge: Sur l'avis de ses généraux et sur la nouvelle du

rétablissement des ponts, Napoléon révoque l'ordre de la retraite et

se décide à combattre.]

[Note en marge: Lannes établi à Essling, Masséna à Aspern.]

Le major général adressa sur-le-champ son rapport à l'Empereur,

qui ne vit dans ce qu'on lui apprenait que ce qu'il avait souhaité

lui-même, c'est-à-dire l'occasion de battre une fois de plus l'armée

autrichienne et d'en finir avec elle. Mais tout à coup on vint lui

annoncer une nouvelle rupture du grand pont, produite par la crue

des eaux qui augmentait d'heure en heure. Le Danube, qui s'était

élevé de trois pieds depuis la veille, venait encore de s'élever

de quatre. Toutes les amarres cédaient au courant. Napoléon, en ce

moment (après-midi du 21), n'avait avec lui que les trois divisions

d'infanterie Molitor, Boudet, Legrand, les divisions de cavalerie

légère Lasalle et Marulaz, la division de cuirassiers du général

Espagne, et une partie de l'artillerie, ce qui représentait une

force d'environ 22 à 23 mille hommes[24], consistant, il est vrai,

en troupes excellentes, mais trop peu nombreuses pour qu'il fût

possible avec elles de livrer bataille à une armée de 90 mille

hommes. Il donna donc l'ordre d'abandonner Aspern et Essling, de

repasser le pont du petit bras, sans toutefois le détruire, car il

était facile, grâce au rentrant du fleuve, de le protéger contre

l'ennemi par une masse formidable d'artillerie. On pouvait attendre

là, sous la protection d'un cours d'eau de 60 toises, devenu

très-rapide et très-profond, que la consolidation du grand pont et

la baisse des eaux permissent de préparer une opération sûre et

décisive. Cet ordre commençait à s'exécuter, lorsque les généraux de

division élevèrent des objections fort naturelles contre l'abandon

de points tels qu'Essling et Aspern. Le général Molitor fit observer

à l'Empereur que le village d'Aspern, dans lequel sa division avait

couché, avait une importance immense, que pour le reprendre il

en coûterait des torrents de sang, qu'au contraire une force peu

considérable suffirait à le défendre long-temps contre de grands

efforts, et qu'il fallait y bien réfléchir avant de se résoudre à

un tel sacrifice[25]. La chose était tout aussi vraie pour Essling.

Si on abandonnait ces deux points, on devait renoncer à passer par

cet endroit pourtant si favorable, ajourner pour on ne sait combien

de temps l'opération si urgente du passage, délaisser les travaux

exécutés, s'exposer en un mot aux plus graves inconvénients. Tandis

que Napoléon pesait ces observations, on vint lui apprendre que le

grand pont était définitivement rétabli, que les eaux baissaient,

que les convois d'artillerie chargés de munitions commençaient

à défiler, qu'il pouvait donc se regarder comme assuré d'avoir

en quelques heures toutes ses ressources. Pourvu qu'il eût une

vingtaine de mille hommes de plus, notamment les cuirassiers, et

surtout ses caissons bien approvisionnés en munitions, Napoléon ne

craignait rien, et il ressaisit avec joie l'occasion, qu'il avait

vue lui échapper un moment, de joindre et d'accabler la grande armée

autrichienne. En conséquence, il ordonna au général Boudet, qui

n'avait pas quitté Essling, de le défendre énergiquement (voir la

carte nº 49); il autorisa le général Molitor, dont la division avait

déjà quitté Aspern, d'y rentrer de vive force, avant que l'ennemi

eût le temps de s'y établir. Le maréchal Lannes, quoique son corps

n'eût point encore franchi le Danube, voulut être là même où ses

soldats n'étaient pas encore, et il prit le commandement de l'aile

droite, c'est-à-dire d'Essling et des troupes qui devaient y arriver

successivement. La cavalerie fut placée sous ses ordres, ce qui

lui subordonnait le maréchal Bessières, qui la commandait. Masséna

fut chargé de la gauche, c'est-à-dire d'Aspern, que la division

Molitor allait réoccuper. La division Legrand dut être placée en

arrière d'Aspern, avec la cavalerie légère de Marulaz. La division

de cavalerie légère de Lasalle et la division des cuirassiers

Espagne remplirent l'espace entre Aspern et Essling. Tout ce qu'on

avait d'artillerie fut disposé dans les intervalles. Une nuée de

tirailleurs fut répandue dans cette espèce de fossé dont il a été

parlé, et qui était le lit desséché d'un bras d'eau coulant autrefois

d'Aspern à Essling. Ces tirailleurs attendaient l'arme chargée que

les Autrichiens fussent à portée de fusil. Ainsi 22 à 23 mille hommes

allaient en combattre environ 90 mille.

[Note 24: J'ai fait pour évaluer les forces employées dans ces deux

grandes journées du 21 et du 22 mai, et qu'on appelle bataille

d'Essling en France, bataille d'Aspern en Allemagne, des efforts

consciencieux, ainsi que pour toutes les autres grandes journées

de cette époque. On possède à leur sujet, comme documents, des

ouvrages imprimés tant en France qu'à l'étranger, et qui contiennent

les assertions les plus exagérées dans un sens comme dans l'autre.

On possède en outre les états du dépôt de la guerre, qui sont

rédigés trop loin des faits, puisqu'on les dressait à Paris, pour

qu'ils puissent être exacts. On possède enfin les propres livrets

de l'Empereur, dressés à l'état-major général par les bureaux de

Berthier, et qui par ce motif sont plus rapprochés de la vérité.

Toutefois ces derniers eux-mêmes sont constitués en erreur par les

assertions des généraux, qui ne s'attribuent pas toujours dans leurs

récits les nombres de combattants que leur attribuaient les bureaux

de Berthier. En comparant ces documents on voit que les Autrichiens

ont supposé que toute l'armée française avait passé le Danube, et

se sont donné 70 mille hommes, contre 80 ou 100. Les historiens

français, au contraire, ont parlé de 40 mille Français luttant deux

jours contre 100 mille Autrichiens. La vérité est entre ces extrêmes.

La voici, reproduite aussi exactement que possible.

Les forces passées le 20 et dans la matinée du 21 furent:

La division Molitor 6,500 hommes.

La division Boudet 5,000

La division Legrand 4,500

Les divisions de cavalerie légère Marulaz et Lasalle 4,500

Les cuirassiers Espagne 2,000

-------

22,500 hommes.

C'est-à-dire 22 ou 23 mille hommes. Les états donnent des chiffres

plus élevés, mais ces chiffres sont évidemment inexacts.

Dans la soirée du 21 il passa:

La division Carra Saint-Cyr 6,000 hommes.

Les cuirassiers Saint-Germain 1,500

-------

7,500 hommes.

Ce qui porte les forces pour le premier jour à un total

de 22,500 passés le matin du 21.

7,500 passés le soir du 21.

---------

30,000 hommes.

Le lendemain 22 il passa:

Les deux divisions Oudinot 11 ou 12,000 hommes.

La division Saint-Hilaire 8,000

La garde 6 ou 7,000

La division Demont 3,000

-------

Total 60,000 hommes.

Ainsi, en réalité, la première journée d'Essling, celle du 21,

commença avec 22 ou 23 mille hommes, et s'acheva avec 30 mille. La

seconde, et la plus terrible, celle du 22, fut livrée avec 60 mille

hommes contre environ 90 mille. Mais, comme on le verra plus tard,

ce ne furent pas les forces qui manquèrent, ce furent les munitions.

Avec ces 60 mille hommes Napoléon aurait gagné la bataille, si les

convois d'artillerie avaient pu lui arriver.]

[Note 25: Je tiens ces détails de la bouche même de M. le maréchal

Molitor, sous la dictée duquel je les ai écrits le jour où il me les

donnait, pour ne pas en perdre le souvenir.]

[Note en marge: Disposition de l'armée autrichienne.]

L'archiduc Charles avait divisé son armée en cinq colonnes. La

première, sous le général Hiller, devait s'avancer le long du Danube

par Stadlau, attaquer Aspern, et tâcher de l'enlever de concert avec

la seconde colonne. Celle-ci, commandée par le lieutenant général

Bellegarde, devait marcher par Kagran et Hirschstatten sur ce même

village d'Aspern, qui, appuyé au Danube, semblait couvrir le pont de

l'armée française. La troisième, commandée par Hohenzollern, marchant

par Breitenlée sur le même point, devait l'attaquer aussi pour plus

de certitude de l'emporter. Les quatrième et cinquième colonnes,

formées du corps de Rosenberg, devaient compléter le demi-cercle

tracé autour de l'armée française, et attaquer l'une Essling, l'autre

la petite ville d'Enzersdorf, située au delà d'Essling. Comme

Enzersdorf, faiblement occupé par les Français, ne paraissait pas

offrir de grands obstacles à vaincre, les deux colonnes avaient ordre

de réunir leur effort sur Essling. Pour lier ses trois colonnes de

droite avec ses deux colonnes de gauche, l'archiduc avait placé en

bataille entre ces deux masses la réserve de cavalerie du prince de

Liechtenstein. Beaucoup plus en arrière, à Breitenlée, se trouvaient

comme seconde réserve les grenadiers d'élite. Les restes du corps de

l'archiduc Louis, fort affaibli par les détachements laissés sur le

haut Danube, étaient en observation vers Stamersdorf, vis-à-vis de

Vienne. Le corps de Kollowrath, ainsi qu'on l'a vu, était à Lintz.

Les cinq colonnes agissantes, avec la cavalerie de Liechtenstein et

les grenadiers, pouvaient présenter environ 90 mille combattants[26],

et près de 300 bouches à feu.

[Note 26: Il est encore plus difficile d'approcher de la vérité pour

l'évaluation des forces autrichiennes que pour l'évaluation des

forces françaises. Pourtant un récit d'Essling, fourni par l'archiduc

Charles, donne en bataillons et escadrons, pour

Hiller, 1re colonne 19 bataillons, 22 escadrons.

Bellegarde, 2e colonne 20 -- 16 --

Hohenzollern, 3e colonne 22 -- 8 --

Rosenberg, 4e colonne 13 -- 8 --

Rosenberg, 5e colonne 13 -- 16 --

Grenadiers 16 -- " --

Réserve de cavalerie " -- 78 --

----- -----

Total 103 bataillons, 148 escadrons.

La difficulté consiste à évaluer la force des bataillons, force

qu'on ignorait probablement à l'état-major autrichien le jour de

la bataille, qui était de 1,000 ou 1,200 hommes à l'ouverture de

la campagne, et qui devait être au moins de 6 ou 700 hommes les 21

et 22 mai. En supposant 650 hommes par bataillon, 120 à 130 par

escadron, on obtient environ 65 mille hommes d'infanterie, 20 mille

de cavalerie, et en en supposant 5 mille d'artillerie pour 288

bouches à feu, évaluation fort modérée, on arrive à environ 90 mille

hommes. Les bulletins français relatent une force plus considérable,

mais ils sont évidemment inexacts. Quatre-vingt-dix mille hommes me

semblent l'assertion la plus vraisemblable. La vérité absolue en ce

genre est impossible à obtenir, comme je l'ai dit bien des fois. Il

faut exiger de l'historien qu'il s'en approche le plus possible, et

ne pas lui demander ce que ne savaient pas même les chefs des armées

combattantes. Mais deux ou trois mille hommes importent peu, et ne

changent pas le caractère de l'événement. Aucun gouvernement, même le

mieux servi, celui qui a la meilleure comptabilité, ne sait, quand il

paye cent mille hommes, qui sont vraiment dans le rang, combien il

y en a qui servent utilement le jour d'une bataille, car il y a les

détachés, les malades de la route, les malades de la veille, ceux du

matin, ceux du soir. L'histoire ne peut donc prétendre en savoir plus

que les gouvernements eux-mêmes, qui payent les armées. L'important

est de conserver le caractère de ces grands événements, et c'est à

quoi on arrive en s'efforçant de se tenir, pour les nombres, les

distances, les durées, les circonstances de détail, le plus près

possible de la vérité. J'ai la conscience de n'avoir rien négligé à

cet égard, et je crois avoir réuni plus de documents, plus travaillé

sur ces documents, qu'on ne l'avait fait avant moi. Je ne suis jamais

en repos, je l'affirme, quand il reste quelque part un document que

je n'ai pas possédé, et je ne me tiens pour satisfait que lorsque

j'ai pu le consulter.]

Bien que l'archiduc eût réuni de grandes forces contre Aspern, qui

était le point essentiel à emporter, puisqu'il couvrait le petit

pont, néanmoins le demi-cercle tracé autour d'Aspern, d'Essling, et

d'Enzersdorf, était faible dans le milieu, et pouvait être brisé par

une charge de nos cuirassiers. L'armée autrichienne, coupée alors en

deux, aurait vu tourner contre elle la chance d'abord si menaçante

pour nous. Napoléon s'en aperçut au premier coup d'oeil et résolut

d'en profiter dès que ses principales forces auraient franchi le

Danube. Pour le moment, il ne songea qu'à bien garder son débouché,

en défendant vigoureusement Aspern à sa gauche, Essling à sa droite,

et en protégeant l'espace entre deux, au moyen de sa cavalerie.

[Note en marge: Bataille d'Essling, commencée le 21 mai à trois

heures de l'après-midi.]

[Note en marge: Napoléon ayant donné le signal, le général Molitor

réoccupe de vive force le village d'Aspern.]

À peine Napoléon avait-il autorisé le général Molitor à réoccuper

Aspern, le général Boudet à conserver Essling, que la lutte s'engagea

vers trois heures de l'après-midi avec une extrême violence.

L'avant-garde de Hiller, sous les ordres du général Nordmann, avait

marché sur Aspern, et, profitant du mouvement de retraite de la

division Molitor, y avait pénétré. Ce qui était plus grave, elle

avait pénétré aussi dans une prairie boisée, à gauche d'Aspern,

laquelle s'étendait de ce village au Danube, et, entourée d'un petit

bras du fleuve, présentait une espèce d'îlot. (Voir la carte nº 49.)

En s'emparant de cet îlot, l'ennemi pouvait passer entre Aspern et le

Danube, tourner notre gauche, et courir au petit pont, seule issue

que nous eussions pour déboucher ou nous retirer. Le général Molitor,

à la tête des 16e et 67e de ligne, régiments accomplis, commandés

par deux des meilleurs colonels de l'armée, Marin et Petit, entra au

pas de charge dans la rue qui formait le milieu d'Aspern afin d'en

déloger les Autrichiens. Ces deux régiments pénétrèrent baïonnette

baissée dans cette rue fort large, car les villages d'Autriche sont

vastes et construits très-solidement: ils repoussèrent tout ce

qui s'opposait à eux, se portèrent au delà, et firent évacuer les

environs de l'église, située à l'extrémité de la rue. Le général

Molitor plaça ensuite ses deux régiments derrière un gros épaulement

en terre qui entourait Aspern, et attendit la colonne de Hiller,

qui venait au secours de son avant-garde. Il la laissa approcher,

puis commença de très-près un feu meurtrier, qui abattit dans ses

rangs un nombre d'hommes considérable. Après avoir entretenu ce

feu quelque temps, le brave général Molitor fit sortir ses soldats

de l'épaulement qui les couvrait, les lança à la baïonnette sur la

colonne autrichienne, et la culbuta au loin. En un instant le terrain

fut évacué, et la première attaque chaudement repoussée. Cet acte de

vigueur exécuté, le général Molitor, employant habilement les deux

autres régiments de sa division, dirigea le 37e à gauche sur l'îlot

dont il vient d'être parlé, le reprit, et, profitant de tous les

accidents de terrain, s'étudia à le rendre inaccessible. Il plaça

le 2e à droite de l'entrée du village, afin d'empêcher qu'on ne fût

tourné. Masséna, assistant à ces dispositions, avait rangé à droite

et en arrière d'Aspern la division Legrand, pour la lancer quand

il serait nécessaire. La cavalerie du général Marulaz, composée de

quatre régiments français et de deux allemands, formait la liaison

avec la cavalerie des généraux Lasalle et Espagne vers Essling. Du

côté d'Essling, la division Boudet n'avait encore affaire qu'aux

avant-gardes de Rosenberg, qui étaient en marche vers Enzersdorf.

[Note en marge: Nouvelle et vigoureuse attaque du général Hiller

contre Aspern.]

[Note en marge: Horrible lutte entre le général Molitor et les forces

de Hiller et de Bellegarde dans l'intérieur d'Aspern.]

Mais ce n'était là que le prélude de cette effroyable journée.

Hiller repoussé revint bientôt à la charge, appuyé de la colonne

de Bellegarde. Celle-ci, arrivée en ligne, se serra à la colonne

de Hiller, et toutes deux abordèrent en masse le village d'Aspern,

par le côté voisin du Danube et par le centre. Les 16e et 67e de

ligne placés en avant d'Aspern, faisant à très-petite distance un

feu non interrompu, immolèrent au pied de l'épaulement des milliers

d'ennemis. Mais les colonnes autrichiennes, réparant sans cesse

leurs pertes, avancèrent jusqu'à cet épaulement, et s'y élancèrent

malgré les deux régiments du général Molitor qu'elles obligèrent à se

replier dans l'intérieur du village. Le général Vacquant parvint même

à s'emparer de l'extrémité de la grande rue où se trouvait située

l'église. À cet aspect l'intrépide Molitor, avec le 2e qui était en

réserve, se précipite sur le général Vacquant. Une horrible mêlée

s'engage. Un flux et reflux s'établit entre les Autrichiens et les

Français, qui, tantôt vaincus, tantôt vainqueurs, vont et viennent

d'un bout à l'autre de la longue rue d'Aspern. De nouvelles troupes

s'approchent au dehors, car les colonnes de Hiller et Bellegarde

comptent à elles deux au moins 36 mille hommes, contre lesquels

la division Molitor lutte avec 7 mille. Masséna, pour les tenir à

distance, jette sur elles les six régiments de cavalerie légère du

général Marulaz. Celui-ci était l'un des plus vaillants et des plus

habiles officiers de cavalerie formés par nos longues guerres. Il

s'élance au galop sur les lignes de l'infanterie autrichienne qui

se rangent en carrés pour le recevoir. Il enfonce plusieurs de ces

carrés, mais il est arrêté par des masses profondes qui se trouvent

au delà. Obligé de revenir, il ramène quelques pièces de canon qu'il

a prises, et quoiqu'il ne puisse pas faire évacuer le terrain, il

le dispute cependant à l'ennemi qu'il empêche de porter toutes ses

forces sur Aspern. À l'intérieur du village le général Molitor,

barricadé dans les maisons avec trois de ses régiments, se sert pour

résister de tous les objets qui tombent sous sa main, voitures,

charrues, instruments de labourage, et défend le poste qui lui est

confié avec une fureur égale à celle que les Autrichiens mettent à

l'assaillir.

[Note en marge: Défense de Lannes à Essling.]

Pendant ce combat acharné soit au dedans, soit au dehors d'Aspern,

Lannes, à Essling, prenait les plus habiles dispositions pour

conserver ce village, qui d'abord moins fortement attaqué, avait

fini par l'être violemment aussi, lorsque les quatrième et cinquième

colonnes, composées du corps de Rosenberg, étaient parvenues à se

réunir. La cinquième, formant l'extrême gauche des Autrichiens, et

faisant face à notre extrême droite vers Enzersdorf, après avoir

enlevé ce poste peu défendu, en avait débouché pour se jeter sur

Essling. Alors la quatrième s'était mise en mouvement, et toutes deux

avaient commencé leur attaque contre notre second point d'appui.

Lannes les avait reçues comme on l'avait fait à Aspern, en se

couvrant d'un épaulement en terre dont Essling était entouré, et

en criblant de mousqueterie et de mitraille les assaillants, qui

s'étaient arrêtés au pied de cet obstacle sans oser le franchir.

[Note en marge: Charge de cavalerie ordonnée par Lannes pour défendre

le centre de notre ligne entre Essling et Aspern.]

Mais le combat allait devenir plus terrible, parce que la colonne

de Hohenzollern, qui était la troisième, et constituait le milieu

de la ligne autrichienne, entrait enfin en action, soutenue par la

réserve de cavalerie du prince Jean de Liechtenstein. Elle marchait

sur notre centre, et pouvait en perçant entre Aspern et Essling,

isoler ces deux points l'un de l'autre, assurer leur conquête, et

rendre notre perte infaillible. À cette vue Lannes, qui était en

dehors d'Essling, observant les mouvements de l'ennemi, se décide à

ordonner un puissant effort de cavalerie. Il avait à sa disposition

les quatre régiments de cuirassiers du général Espagne, et les quatre

régiments de chasseurs du général Lasalle, placés tous les huit sous

les ordres du maréchal Bessières. Sans tenir compte du grade de ce

dernier, il lui fait ordonner impérieusement de charger à la tête

des cuirassiers, et de _charger à fond_. Quoique blessé de cette

dernière expression, car, disait-il, il n'avait pas l'habitude de

charger autrement, Bessières s'ébranle avec le général Espagne, le

premier officier de grosse cavalerie de l'armée, et laisse Lasalle

en réserve pour lui servir d'appui. Bessières et Espagne s'élancent

au galop à la tête de seize escadrons de cuirassiers, enlèvent

d'abord l'artillerie ennemie dont ils sabrent les canonniers,

et se précipitent ensuite sur l'infanterie dont ils enfoncent

plusieurs carrés. Mais après avoir fait reculer la première ligne,

ils en trouvent une seconde qu'ils ne peuvent atteindre. Tout à

coup ils voient paraître la masse de la cavalerie autrichienne,

que l'archiduc Charles a lancée sur eux. Nos cuirassiers, surpris

pendant le désordre de la charge qu'ils viennent d'exécuter, sont

violemment assaillis, et ramenés. Lasalle, avec ce coup d'oeil et

cette vigueur qui le distinguent, vole à leur secours. Il engage le

16e de chasseurs si à propos, si vigoureusement, que ce régiment

culbute les cavaliers autrichiens acharnés à la poursuite de nos

cuirassiers, et en sabre un bon nombre. Au milieu du tumulte, le

brave Espagne est tué d'un biscaïen. Bessières est enveloppé avec son

aide de camp Baudus par les hulans, fait feu de ses deux pistolets,

et met le sabre à la main pour se défendre, lorsque les chasseurs de

Lasalle s'apercevant du péril viennent le dégager. Les cuirassiers

se rallient, chargent de nouveau, toujours appuyés par Lasalle. On

aborde ainsi plusieurs fois l'infanterie autrichienne, on l'arrête,

et on empêche Hohenzollern de percer notre centre entre Essling et

Aspern, et d'envoyer un renfort aux deux colonnes de Hiller et de

Bellegarde, qui n'ont pas cessé de s'acharner sur Aspern.

[Note en marge: Masséna dégage Aspern, qui allait être enlevé, en

faisant une charge à la tête de la division Legrand.]

[Note en marge: Nouvelles charges de cavalerie ordonnées par Lannes

sur le centre de l'ennemi.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 10 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 21 / 36 段